‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 82 sur 192 · LA FAUTE TRAGIQUE DE WOTAN · texte numérisé non relu

LA FAUTE TRAGIQUE DE WOTAN

ses trésors et son Anneau. Poussé au désespoir, le Nibelung prononce alors sur cet Anneau, conquis au prix d'un anathème, la plus effroyable des malédictions : il enflammera la cupidité de tous sans profit pour personne, il causera le désespoir et la mort de tous ceux qui y porteront la main. Wotan cependant livre aux géants, comme rançon de Freia, le trésor d'Alberich. Il voudrait garder pour lui l'Anneau, symbole de la toute-puissance. Mais les géants exigent que l'Anneau leur soit donné avec le reste ; et Wotan, averti par l'apparition mystérieuse d'Erda du danger qui menace la race des dieux s'il s'obstine à garder l'Anneau fatal, se résigne, après une lutte douloureuse, à leur abandonner ce gage du pouvoir suprême. L'iniquité primordiale est consommée. Pour que Tordre universel fût rétabli, il aurait fallu que Wotan se fût décidé à rendre l'Or du Rhin aux ondines spoliées dont la plainte mélancolique montait jusqu'aux demeures des dieux. Au lieu d'accomplir cet acte de justice et d'amour, Wotan a d'abord convoité pour lui-même l'Anneau (i), puis, ne pouvant le garder, il Ta livré aux géants en échange de Freia. Il a payé ainsi d'un salaire maudit le Walhall, garantie et signe visible de sa domination (2). Son règne est mal assuré, puisque fondé sur une injustice ; son pouvoir est précaire, car, tant que TOr ne sera pas rendu aux profondeurs du Rhin, Wotan peut craindre que l'Anneau ne retombe aux mains de son rival Alberich et ne lui confère à nouveau cette puissance, supérieure à celle des dieux eux-mêmes, qu'il avait acquise en maudissant l'amour.

Wotan devra donc expier ses rêves d'ambition, d'éternité et d'omniscience. Partagé entre l'aspiration vers

i) Wotan convoite l'Anneau tout en sachant fort bien qu'il fait tort aux F les du Rhin en gardant l'Or qui leur appartient et que Loge a même pi imisde leur restituer. {G es. Schr. V, 228 s. 260 s ,268.)

2) « Mit bOsem Zoll zahlfich d$n Bau. » [Ges. Schr. V, 65.)

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l'amour et le désir impur de l'Or et de la toute-puissance, il va se trouver engagé dans un inextricable réseau de contradictions, jusqu'au moment où, vaincu par la douleur, désespérant de son œuvre, le dieu s'élèvera jusqu'au suprême renoncement, et comprendra la sublime nécessité de la mort libératrice.

C'est la peur d'abord qui vient troubler sa félicité. Wotan a voulu êavoir; il a bu à la fontaine de la science. Dès lors il ne vit plus seulement dans le moment présent comme l'être instinctif, mais il calcule ses actes, il cherche à percer les Toiles du futur. Et voici que sa science, qui devait assurer son reçue, devient pour lui une source de misères en lui laissant entrevoir des dangers formidables dans les lointains de l'avenir. Erda la Voyante trouble son cœur par ses prédictions obscures et menaçantes. Elle est « l'âme antique de l'impérissable univers », la primordiale sagesse du monde » (1) ; elle sait le présent, le passé et le futur ; elle connaît « les mystères de l'abîme, ceux des montagnes, ceux des vallées, ceux aussi des airs et des flots ; pas un être en qui ne vive son âme ; pas de cerveau qui ne pense sa pensée ». Elle dort, couverte de givre, au plus profond du gouffre éternel ; « son sommeil est rêve, son rêve pensée, sa pensée l'empire du savoir (2); » et tandis qu'elle médite, ses filles, les Nornes, ourdissent pieusement dans la corde des destinées sa pensée éternelle (3). On le voit, Erda n'est autre chose que la conscience obscure de cette Nécessité aveugle qui, suivant les idées philosophiques de Wagner, régit l'univers (4). A

(1) « Der ewigen Weli Ur-Wala. » « Urweltweitc. » [Ge$. Sçhr. V, 861- VI % 162.)

(2) u Mein Schlaf ist Trâumen, mein Trâumen Sinnen, mein Sinncn Wallon de* Wisens. » (Ges. Sclu\ VI, 153.)

(3N Oes. Schr. VU 153,

(4) M.&ràtt voit dms Erda la personnification d4«)t nature. » {VAn R. Wagner, p. 434.) Cette interprétation att, à mon teas, trop vagne et

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jamak ignorée de toule* lee créatures qui vivent dans le présent et obéissent à l'instinct, elle ne se révèle qu'à. Wotan qui a voulu savoir et prévoir. Et ses oracles pleins d'obscures menaces enfoncent l'aiguillon du souci dans le coeur du dieu. U l'appelle « Souci originel », « Déesse de l'originel effroi • (1). Sa science l'emplit de la crainte de succomber ignominieusement sous l'assaut de quel ju ennemi. Il m peur de la fin, et cette peur le rend égoïste (2) ; elle dirige désormais tous ses actes, elle lui Ole à fout jamais la paix de l'âme et supprime pour lui les joies que goûtent ceux qui s'abandonnent librement à leur instinct sans prétendre corriger la destinée ou soulever les voiles de l'avenir.

Privé de bonheur par suite de son savoir, Wotan est de plus entravé dans sa liberté par les lois que lui-même a imposées au monde. Si par les traités que garantissent les runes gravées sur la hampe de sa lance il règne sur l'univers, il est, à son tour, prisonnier de ces traités. Il a donné aux géants le trésor d'Alberich et l'Anneau comme salaire de leurs peines ; il est lié par ce pacte. U ne peut rien entreprendre contre les géants, il lui est interdit de

rend pa* compte de ce caractère de haute sagesse qui distingue Rrda . Kl le n'est pas la Nature, la Nécessité elle-même ; car la Nécessité est, dans les idée» de Wagner, aveugle (voir p. 186) et se révèle par l'instinct Inconscient. Elle n'est que le reflet de la Nécessité dans une raison infinie, elle est la science de l'univers. Elle est donc inférieure à la Nécessité elle même et ne saurait lui prescrire des lois. C'est pourquoi aussi sa sagesse s'eflace devant la volonté de Wotan, « dein Wissen wrwehl vor meinern Wilten, » {Gtt, Sehr. VI, 156), <|uand celui-ci abdique son rôve d'éternité et veut tu i< même ce que veut la Nécessité

(1) « Ursorge » m Urmutler Furr.ht » {Ges. Schr. VI, 157). L'expression (JrinHtler FwctU est assez obscure. Enta ♦•st-elle connue comme lu déesse »l»*s craintes maternelles ? Ou bien les VrmiiUcr seraient-elles ces « Mères» dont parle le second Faust de Gœthe, ces divinités mystérieuses qui trônent an loin dans la plus effroyable des solitudes?

3) « Dit Fureht vor dem Ende ist der QueU aller Lieblosigkttit* und ; evzêwjt êich nur éa, wo selbst bereits die Uebe erblcic/U, « Lettre à •ekel, p. 38.) C'est parce que l'amour ne règne plus en mu lire sur Wotau il a voulu savoir, ti que, par la scieuce, il a connu la peur.

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leur reprendre le gage qu'il leur a donné ; car s'il est quelque chose, c'est en vertu des pactes qu'il a conclus, et la hampe de sa lance souveraine se briserait dans sa main s'il violait la foi jurée (1). Tout son courage, toute sa puisr sance ne peuvent donc rien pour réparer l'iniquité primordiale, pour reprendre aux géants l'Anneau du Nibelung. Et les efforts qu'il fait pour échapper à la destinée ne font qu'aggraver ses peines. Frappé de crainte par les prédictions menaçantes d'Erda, il la poursuit jusqu'aux entrailles du monde pour lui arracher ses secrets. Vaincue par l'intensité de son amour, troublée dans l'orgueil de sa science, la déesse cède à Wotan : elle donne au dieu une fille, la Walkûre Briinnhilde (2) ; de plus, elle lui prédit l'avenir. Ce sont les hordes (TAlberich, lui annonce-t-elle, qui menacent la puissance des dieux ; ivre de haine, le Nibelung aspire à la vengeance ; or, si jamais il recouvrait l'Anneau, le Walhall serait perdu. Avec ses sombres cohortes, il monterait à l'assaut du Burg des dieux ; grâce à l'Anneau, il détacherait de Wotan les héros du Walhall, et les contraindrait à se rallier à sa cause ; ce serait la fin des Bienheureux ! — Pour conjurer ce danger, Wotan cherche des auxiliaires dans la race des Hommes que jusqu'alors il avait réduite par son despotisme à courber passivement la tête sous des conventions fallacieuses. Sur ses ordres, les Walkures, filles de son désir (3), rallument le courage au

A) Ges. Schr. V, 219 ; VI, 40, tl24 s.

(2) H est à remarquer, comme mo le fait observer un correspondant obligeant, que, contrairement à ce que disent la plupart des commentateurs, Briinnhilde est seule fille d'Erda et de Wotan. Ce dernier dit en effet: « von mir doch bar g sie kin Pfand: der Welt weisestes Weib gebar mir Briinnhilde dich » {Ges. Schr. VL 38). Et de même Erda : « kin Wunschmâdchen gebar ich Wotan » (Id. VI, 154). Les huit autres Walkures avec qui Briinnhilde a été élevée (VI, 38) sont bien filles de Wotan, mais non d'Erda; elles sont, d'après Fricktf, le fruit d'amours illégitimes de WoU « die schlimmen Mâdchen, die wilder M inné Bund dir gebar » ( VI, 30).

(S) Ge8. Schr. VI, 38. — Le terme de Wunschmaid que Wagner empl< souveut pour désiguer les Walkures, et eu particulier Br/ioubUde, la pi

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