L.ICHTENBERGER
29O L ANNEAU DU NIBELUNO
De même qu'en Siegfried revit le « meilleur Moi » de Wotan, de môme aussi, en Brunnhilde, se perpétue Tindestructible aspiration du dieu vers l'amour. Brunnhilde, comme nous l'avons dit, est Glle d'Erda et de Wotan ; de sa mère elle tient la souveraine sagesse, de son père la volonté. « Nulle, dit Wotan, ne connut comme elle ma plus intime pensée ! Nulle n'eut comme elle l'intelligence de la source de ma volonté ; elle-même était le sein créateur de mon désir » (1). Quand Wotan, rongé par un affreux désespoir, se voit obligé de renoncer à défendre Siegmund, de trahir le héros qui avait mis en lui sa confiance, de tarir, par conséquent, en son cœur la source de l'amour (2), Briinnhilde reste fidèle à la volonté primitive de son père, elle prend le parti de la loi d'amour contre la morale traditionnelle. « Messagère guerrière de Wotan, dit-elle pour se justifier, j'ai vu ce que tu ne pouvais voir, toi : par devoir même j'ai vu Siegmund. En allant lui prédire sa mort, j'ai observé l'œil du héros, j'ai entendu sa voix, j'ai entendu sa détresse auguste I Cette plainte criée vers moi par les lèvres du brave, cet effroyable désespoir de l'amour le plus spontané, cette suprême assurance du plus navré des cœurs, retentissaient à mon oreille, révélaient à mes yeux, nettement, l'origine du frisson sacré dont mon âme palpitait en ses profondeurs. Interdite, bouleversée, debout devant lui, confuse je ne sus plus songer qu'à l'aider » (3). Cette aspiration vers l'amour que Wotan — au prix de quel douloureux sacrifice! — bannit de son âme, s'incarne ainsi en Brûnnhilde qui s'insurge
St-Saèos : « Siegfried est la puberté et la force brutale, rien de plus. Il est bête comme uoe oie, donne tête baissée dans tous les panneaux, n*ôveilta pas la moindre sympathie. »
(1) Qe$. Schr. VI, 71 s.
(2) « Grâszliche Noth dm Grimm mir schuf, einer Well zu Uebe Liebe Quell itn gequaUen Herzenzu liemmen. » [Ges. Schr. VI, 78).
(3) Ge*. Schr. VI, 77 s.
BRÛNNHILDE ET SIEGFRIED agi
contre la Loi conventionnelle imposée au monde par l'ambition de Wotan et se met par là volontairement en dehors de la race des dieux ; car Wotan ne peut que frapper Brûnnhilde de même qu'il a dû condamner Siegmund et fermer son cœur à l'amour. Mais par sa révolte, aussi, la Walkûre s'affranchit, devient une personnalité libre et indépendante au lieu de n'être que le reflet du désir de Wotan. Elle existe désormais par elle-même, elle obéit à sa loi propre comme Siegfried qu'elle a sauvé de la mort en protégeant sa mère Sieglinde contre la fureur de Siegmund d'abord, de Wotan ensuite ; elle devient ainsi capable de collaborer à la grande œuvre de rédemption qui doit se faire en dehors de Wotan et des dieux du Walhall.
La rencontre de Siegfried et de Brûnnhilde, de l'Homme et de la Femme, est le moment décisif dans cette œuvre de salut. Elle marque l'avènement de l'Humanité sur terre. Ni Siegfried, ni Brûnnhilde en effet ne peuvent réaliser isolément l'idéal humain ; ils ne sont que les deux moitiés de l'humanité. C'est seulement grâce à leur union dans l'amour que peut naître l'homme complet et parfait (Mensch) (1). Par l'amour qui les enflamme l'un pour l'autre et les confond en un être unique, chacun des deux amants est sans cesse présent dans l'autre, comme l'exprime Wagner dans le beau dialogue qui termine le çrologue du Crépuscule des dieux :
Brûnnhilde : Oh I si Brûnnhilde était ton âme. Siegfried : C'est par elle que s'enflamme mon courage. Br. — Tu serais donc Siegfried et Brûnnhilde ensemble î S. — Où je suis, tous les deux sont présents.
(1) Lettres h ROckel, p. 27 et 37.
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Br. — Le roc, ma retraite, sera donc désert ?
S. — Ne faisant qu'un, nous y serons tous deux.
Br, — 0 dieux augustes, êtres sublimes ! rassasiez vos yeux du couple sacré ! Éloignés l'un de l'autre qui nous séparerait? Séparés, qui, l'un de l'autre nous éloignerait ?
S. — Salut à toi Brûnnhilde ! resplendissante étoile ! Salut /adieux amour I
Br. — Salut à toi Siegfried ! victorieuse lumière I Salut radieuse vie (1).
L'Homme intégral, le successeur des dieux est né. II ne lui reste plus qu'à accomplir l'acte libérateur, à fonder pour toujours le règne de l'amour en rendant impossible à tout jamais le règne de l'Or et de l'égoïsme, en restituant aux Filles du Rhin l'Anneau d'Alberich. Rien ne semble plus s'y opposer puisque cet anneau se trouve entre les mains de Siegfried, vainqueur de Fafner... Et pourtant l'acte de rédemption devient tout à coup impossible : Siegfried donne à Brûnnhilde V Anneau comme gage de leur indissoluble union. Et ainsi par une effroyable fatalité — où Ton reconnaît l'effet le plus tragique de l'anathème proféré par le Nibelung (2) — l'Anneau maudit devient pour elle le' symbole môme de l'amour. Nulle puissance au monde, désormais, ne peut plus contraindre Brûnnhilde à s'en défaire. En vain la Walkûre Waltraute descend vers elle pour lui révéler le désir suprême de Wotan : « Aux Filles du Rhin profond, qu'elle restitue l'Anneau : Dieu, monde, seraient délivrés du fardeau de
1) Ges. Schr. VI, 185 g.
2) Wagner écrit à ROckel (p. 41) : « Schauert es Dich aber> dasz dieseet 'e%b gerade in diesem yerfluchten Rioge dos Symbol dcr Liebe bewahrty
#/i wirst du ganz nach meiner Absicht empfinden und hierin die Macht des Nibelungen-Ftuches auf seiner furchtbarsten, tragisehsten Hôhe erkennen : dann wirst Du ûberhaupt die Nothwendigkeit des fanzen letzten Drama's « Siegfried? s Tod » erkennen. Dos muszten wtr norh erleben, um vollkommen das Unheil des Goliks inné zu werden. »
SIEGFRIED DONNE LÀNNEAU A BRÛNNHILDE 293
l'anathème » (i). Brûnnhilde ne sait plus qu'une chose : c'est que pour suivre la loi d'amour» elle s'est séparée de Wotan, elle a renoncé à sa divinité; que l'amour est pour elle la seule loi, le seul dieu ; que l'Anneau donné par Siegfried est le gage de leur amourj et que, par suite, elle ne peut le sacrifier en faveur de Wotan. « Il est pour moi plus, cet Anneau, répond-elle à Waltraute, plus que les délices du Walhall, plus que la gloire des Éternels : un seul regard, jeté sur son or clair, un seul éclair de sa splendeur sacrée, sont, pour moi, plus précieux que la perpétration du bonheur des dieux, de tous les dieux! car, bienheureusement, c'est par lui que rayonne, à mes yeux, l'amour de Siegfried... Vers l'auguste assemblée des dieux, va-t-en d'ici : pour mon Anneau, rapporte-leur ceci : l'amour, non, jamais je n'y renoncerai ; l'amour, non, jamais ils ne me l'arracheront, — dût s'écrouler en ruines la splendeur du Walhall » (2}.
La malédiction qui repose sur l'Or atteint également Siegfried. Sans doute elle n'a pas prise sur lui comme sur Wotan. Le dieu a porté sur l'Anneau une main avide ; il a ressenti — pour un instant au moins — la soif de l'Or (3). Sur lui l'anathème a donc eu son plein effet : l'âme même de Wotan a été atteinte par le poison de l'égoïsme ; il a connu les souffrances d'un cœur partagé entre l'aspiration vers l'amour et le désir d'une puissance éternelle; les malheurs qui le frappent sont la conséquence logique de ce conflit intérieur qui déchire son âme. Au contraire l'âme de Siegfried est pure ; elle ne connaît ni la peur, ni
(1) Ges.Schr, VI, 203.
(2) Ges. Schr: VI, 201 8. cf. Lettre» à Rtfckel, p. 40 *.
(3) « Ich beruhrle Alberic/is iiing — ijierig hielt ich das Gold! Der F lue h y den ich floh, nicht flieht er nun mïch ': — was ich liebe musz ich verlassen, morden, was je ich minne, trugend verralhen wer mir ver traut! » [Qts Schr. VI, 42).
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l'en vie, elle est tout entière remplie par l'amour ; sur elle l'anathème d'Alberich est donc, en un sens au moins, sans force ; car si le héros n'ignore pas la vertu de l'Anneau, il ne peut comprendre, dans l'innocence de son noble cœur, à quoi pourrait bien servir la puissance qui lui est ainsi échue (1). La malédiction n'atteint donc pas Siegfried par l'intérieur comme Wotan, mais seulement par F extérieur. 11 sera, comme aussi Brûnnhilde, la vietime d'une fatalité inexorable qui s'acharne sans merc1 sur tous ceux qui ont touché l'Or maudit, môme sur les meilleurs; il périra innocent, prenant sur lui la faute des dieux et l'expiant par sa mort, « 0 vous, saints gardiens des serments, s'écrie Brûnnhilde avant de s'élancer sur le bûcher de Siegfried, tournez vos regards vers ma douleur en fleur; voyez votre faute éternelle? Entends ma plainte, toi le plus grand des dieux ! En lui faisant réaliser le plus courageux des exploits, tu as voué le héros au sombre pouvoir de la destruction : — moi, — c'est moi qu'il a dû trahir, lui le plus pur d'entre les purs, pour qu'une femme pût savoir, comprendre ! » (2).
Conduit par cette fatalité cruelle engendrée par l'anathème d'Alberich, Siegfried, après avoir quitté Brûnnhilde, se dirige vers les demeures de Gunther, accepte des mains de Gutrune le philtre d'oubli, s'éprend aussitôt de la jeune fille et, pour obtenir sa main, offre à Gunther de
(i) Ainsi s'expliquent très simplement une série de passages, qui, à première vue, semblent se contredire entre eux et contredire l'idée générale de la pièce. Siegfried est averti par l'oiseau de la forêt delà valeur de l'Anneau [Ges. Sc/ir. VI, 139) et sait fort bien que par lui il est maître do l'héritage du monde (id. 238); mais il ignore à quoi l'Anneau et le Tarnhrtm pourront lui être bous llVas ihr mir niitzet weisz ich nie ht, ibid, 143). Et c'est pourquoi aussi il échappe à l'anathème comme le sait Wotan iiùict. 156) et comme l'avoue même Alberich (an dem furchtlosen Ilclden erlahm selbst mein Fluch : denn nicht weisz er de» Ringes Werlh^ zu nichL nûtzt er die neidlichtte MacM. ibid 210 s.).
(2) Cie#. Schr. Vf, 252.