‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 89 sur 192 · SIEGFRIED DEVIENT TRAÎTRE A BRUNNHILDE · texte numérisé non relu

SIEGFRIED DEVIENT TRAÎTRE A BRUNNHILDE

traverser à sa place la barrière de feu qui protège Brûnnhilde, et de conquérir pour lui la vierge guerrière. Il devient sans le savoir, sans le vouloir, traître à tous ses serments. Sans doute, cet enchantement de Siegfried par le philtre d'amour est peut-être, dans une certaine mesure, symbolique : il représente, comme on l*a souvent fait remarquer, l'irrésistible séduction exercée par la femme sur l'homme naturel qui s'abandonne tout entier à la sensation présente, et qui, dans l'ivresse de l'amour présent, perd tout souvenir du passé ; en ce sens, Brûnnhilde a le droit de dire : « En l'excès de ma misère, je le devine clairement : le charme qui m'enchanta mon époux, c'est Gutrune » (1). Il est certain, toutefois, que Siegfried, dans l'idée de Wagner, n'est pas ceupable, qu'il ne trahit pas ses serments pour satisfaire un caprice de ses sens, mais qu'il est la victime innocente d'une fatalité extérieure à lui, dont il n'a pas conscience, dont il n'est pas responsable, et dont Wagner voit le principe dans ce pouvoir néfaste que l'Or exerce sur tout l'univers (2).

Siegfried promet donc à Gunther de conquérir pour lui Brûnnhilde qui s'est effacée de son souvenir. Dissimulé sous son casque merveilleux, le Tarnhelmy qui lui donne les traits de Gunther, il traverse sans peine le feu, parvient jusqu'à la Walkûre éperdue, lui arrache malgré sa résistance l'Anneau qu'elle portait au doigt, et la livre sans défense au véritable Gunther sans qu'elle ait pu remarquer

(1) Ges. Sckr. VI, 231 s.

(2) Cette idée que la vraie cause de la trahison de Siegfried doit être cherchée dans le pouvoir fatal de l'or et dans l'anathème d'AIberich est indiquée dans le passage des lettres à ROckel que nous avons cité page 292, nnte 2, et clairement exprimée par la musique : en effet, (comme le fait

i arquer H. Ernst) à l'arrivée de Siegfried chez Gunther éclate aussitôt, 13 les profondeurs de l'orchestre, le motif de la malédiction d'AIberich. st indiquer assez clairement quelle est la fatalité qui conduit Siegfried re le» mains de ses ennemis.

2lj6 i • l'anneau du nibelung

la substitution. Sans force, puisque Siegfried lui a enlevé l'Anneau, et qu'elle a d'ailleurs perdu sa divinité, Brûnnhilde ne peut que s'abandonner à la destinée qui l'accable Elle se débat en vain dans les ténèbres du mystère impénétrable qui l'environne et où sa raison s'égare : un autre que Siegfried a franchi la barrière de flammes ! un autre que lui la contraint de partager sa couche ! et cet ati/re, c'est en réalité Siegfried lui-même, que, pendant la lutte, elle a — instinctivement et dans une demi-conscience — presque deviné à ses yeux étincelants sous le casque qri le dissimulait (1). Elle sent tout vaciller autour d'el!e unie à Siegfried que le destin môme lui avait promis, elle se voit brutalement séparée de lui, conquise par un autre Et quand, peu après, elle aperçoit Siegfried à côté de Gut rune, quand elle remarque à son doigt l'Anneau qui lui avait été pris, quand elle comprend la ruse à laquelle elle a succombé, tout son être se soulève de colère et de dégoût La vie pour elle n'a plus de prix : comment la Walkûre pourrait-elle supporter l'idée d'être l'épouse d'un lâche, de voir à côté d'elle Siegfried — le seul héros digne d'elle, son véritable époux — jouir, oublieux du passé, de l'amour de Gutrune. La mort seule peut — sinon réparer — du moins mettre fin à cette affreuse iniquité commise par la destinée. Siegfried devra mourir.

Et quand la haine a fait son œuvre, quand Siegfried est tombé sous les coups de Hagen, quand le sortilège qui tenait captive l'âme du héros s'est dissipé et qu'au moment d'expirer il a revu sa « sainte fiancée » (2) qui lui sourit dans la mort — alors Brûnnhilde, l'âme apaisée, puriBce par la douleur, peut enfin accomplir l'acte qui répare la

(1) Wagner analyse lui-même cette scène dans une lettre a ROcke? p. 41 s.

(2) Get. Schr. VI, 246

Page 1