‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 95 sur 192 · ÉVOLUTION MORALE CHEZ TRISTAN ET ISEUT · texte numérisé non relu

ÉVOLUTION MORALE CHEZ TRISTAN ET ISEUT

mation intense de la volonté. L'homme qui se suicide

veut la vie, mais voudrait que la volonté qui est en lui

pût s'affirmer sans obstacle, et comme il a la certitude

intime que la volonté est immortelle et s'incarne sans cesse

dans de nouveaux phénomènes, il se tue, renonçant ainsi

à sa volonté individuelle mais affirmant avec la plus

grande énergie la volonté de vivre en général (1). Si main- "

tenant, comme le passage de la lettre de Wagner nous au- l

torise à le faire, nous exprimons à l'aide des formules de

Schopenhauer l'idée philosophique contenue dans Tristan,

nous pourrons définir de la manière suivante l'évolution

morale qui s'accomplit au cours de la pièce : Tristan et

Iseut abolissent d'abord en eux la volonté individuelle —

ils se décident au suicide — mais ensuite, la mort n'ayant

pas voulu d'eux, ils arrivent, grâce aux souffrances qu'ils

endurent, à maudire non plus seulement la vie individuelle

qui leur est échue en partage, mais toute vie possible, à

nier la volonté elle-même. La détresse d'amour purifie leurs

âmes et les conduit au renoncement suprême.

Ainsi à la fin du premier acte, Tristan et Iseut sont des révoltés : Iseut appelle la mort parce qu'elle ne veut à aucun prix du sort ignominieux qui l'attend (2) ; Tristan veut mourir pour rester fidèle à son honneur (3). L'un et

(1) Le Monde comme Volonté et représentation t. I, $S 08 et 69. Paris, F. Alcan.

(2) Ce sentiment apparaît dans des passâmes comme : « Da Morolt leble, wer liàtVes gewagt uns je solche Schmach zu bieten » — « Icn ja war\*f die heimlich selbst die Schmach sicà schuf ! » — « Was trâumte mir von IsoUle's Schmach?» {Ges. Sc/tr. VII, 12, 27). — Elle veut se venger de Tristan qui Ta trahie ( « Rache fiir den Verrath « id. 15) ; elle le maudit avec emportement) « Flucà dir Verruchter ! Fluch deinem Haupt! Rache, Tod

# Tod uns Beiden! » id. 15).

(3) II exprime avec la plus grande énergie ce sentiment dans le serment q I profère au moment de boire la coupe de mort que lui offre Iseut : « rûtan's Ehre — hôcliste Treu : Tristan' s Etend — kiihnsler Trotz, » etc. (( t. Schr. V/Iy 26). Après avoir bu le philtre, il dit au contraire « \\ as (1 -mte mir von Tnstaris Ehre ? » (trf. 27).

LlCHTENDERGER. 22

l'autre s'insurgent contre la destinée ; l'un et l'antre sont encore attachés à la vie et ne se réfugient dans la mort que par horreur de la vie individuelle à laquelle ils son» condamnés par le sort. Le second acte et le troisième montrent comment de révoltés qulls étaient ils deviennent résignés. — Dès la première scène du second acte, Iseut expose à Brangien le changement qui s'est fait en son âme : « LVeuvre de la mort, j'avais voulu, téméraire, l'accomplir moi-même, înais la déesse Amour a arrêté ma main : ramante vouée à la mort, elle Ta prise en otage ; l'œuvre de la mort, c'est elle qui s'en est chargée ; comment elle l'accomplira, comment elle la terminera, ce qu'elle me destine, où elle me conduit — que m'importe ! je suis devenue sa chose » (1). Les deux amants ne luttent plus, ils s'abandonnent sans résistance à la passion qui les domine. Et l'amour leur révèle que son vrai domaine n'est pas la vie, le jour — ou, pour emprunter les formules de Schopcnhaucr, le monde des phénomènes, des apparences sensibles, le monde de la pluralité où la Volonté apparaît fractionnée en innombrables individus — mais bien la morl, la nuit — en style philosophique, le domaine de l'absolu, de l'inconscient, de l'unité. Dans le royaume brillant et trompeur du jour, ce n'est pas l'amour qui fait loi : tant qu'il aspire à vivre sous la claire lumière du soleil, l'homme s'attache à des biens mensongers et illusoires, la puissance, la gloire, l'honneur, l'amitié ; il doit sacrifier à de vaines conventions la loi primordiale et sacrée qu'il porte gravée au fond de son cœur. Mais le royaume du jour a perdu son prestige pour Tristan et Iseut : « Oh, désormais nous étions voués à la nuit, s'écrie Tristan : le jour plein d'embûche^ prompt à la haitr

(l)Ges. Schr. VII, 34 a

LE ROYAUME DU JOUR feî LÎ5 ROYAUME DE LA NUIT 83g

pouvait nous séparer par ses artifices mais non plus nous leurrer par ses mensonges. De son vain éclat, de sa fat* tueuse splendeur se rient ceux dont la nuit a sanctifié le regard ; les fugitifs éclairs de sa vacillante lueur n'aveuglent plus nos yeux. L'élu qui, le cœur plein d'amour, a contemplé la nuit de la mort, et a reçu la confidence de son profond mystère, voit les mensonges du jour, gloire et honneur, puissance et richesse, malgré leur éclat imposant, s'évanouir à ses yeux comme une vaine poussière de soleil. Même l'illusion de la fidélité et de l'amitié se dissipe pour le fidèle ami, si, le cœur plein d'amour, il a contemplé la nuit de la mort et reçu la confidence de son profond mystère. Parmi les vaines erreurs du jour, un seul désir lui reste, une ardente aspiration vers la nuit sainte où l'éternelle, l'unique vérité, la volupté d'aimer lui sourit. » (i) Ainsi la vie n'a plus de charmes pour Tristan et Iseut ; quand bien même la loi de l'honneur ne les séparerait pas, il y aurait toujours entre eux les barrières que dressent entre toutes les créatures finies le temps, l'espace, l'individuation. Ciar la personnalité elle-même est un obstacle au parfait amour ; comme Tristan l'explique à son amante dans un « délicieux ergotage métaphysique sur la valeur d'une particule » (2), il faut que cette dualité du « moi » et du « toi » sans laquelle tout amour semble au premier abord inconcevable, finisse elle-même par disparaître :

Iseul : « Notre amour ne s'appelle-t-il pas Tristan et Iseut ? Ce petit mot si doux : et, — ce pacte d'amour dont il est le lien, ne serait il pas, si Tristan mourait, anéanti par la mort ?

(1) Ges. Schr. Vil \ 43 s.

(2) M. Hébert, Le Sentiment relig. dans l'œuvre de R. W.t p. 160

34o TRISTAN ET ISEUT

Tristan : « Qu'est-ce qui périrait, par la mort, sinon ce qui nous entrave, ce qui défend à Tristan d'aimer Iseut toujours, de vivre pour elle seule éternellement ?

Iseut : « Mais si ce petit mot : «/était anéanti, la mort de Tristan ne serait-elle pas la mort même d'Iseut ?

Tristan : «Ainsi, par la mort, nous pourrions» éternellement unis, inséparés, sans fin, sans réveil, sans crainte, sans noms, à jamais confondus dans le sein de l'amour, rendus enfin tout entiers à nous-mêmes, ne plus vivre que par l'amour » (1).

Et les deux amants, dans l'ivresse de leur extase amoureuse, aspirent de toute leur âme à ce royaume de la nuit qui leur apparaît comme le refuge suprême où cesseront leurs misères et qu'ils saluent ensemble comme leur vraie patrie :

« 0 douce nuit ! nuit éternelle ! Auguste et sainte nuit de l'amour ! L'élu que tu as étreint, à qui tu as souri, comment se réveillerait-il sans angoisse pour quitter ton ombre ? Dissipe à jamais l'angoisse, ô bonne mort, mort d'amour ardemment souhaitée... Toi Iseut, moi Tristan — je ne suis plus Tristan, ni toi Iseut... Plus de noms — plus de séparation — une connaissance nouvelle, une flamme nouvelle qui s'allume, — une seule âme, une seule conscience pour l'éternité... » (2).

A ce moment, Tristan et Iseut ont atteint la suprême résignation. La vie leur apparaît comme un pur néant dont ils rejettent avec horreur et angoisse les illusions loin d'eux. Ils s'élancent tous deux en pensée vers ce monde

\)Ges. Schr, Vil \ 47 s.

(2) Le texte de Wagner est ici à peu près intraduisible ; c'est uu de ces passages où la poésie se résout eu une série d'exclamations et devient pn que musique. Voici le texte allemand : « Du /solde, — Tristan ick, — nu mehr Tristan, — nicht Isolde; — ohne Nennen, — ohne Trennen* — ru Erkennen, — neu Entbrennen; — endlos ewig — ein-bewu*zt : — Atù rBrust — hôchste Liebcs-Lust! » (Ges. Schr. VII > 50 s.)

l'abdication du vouloir-vivre 34i

mystérieux de la mort, vers ce monde de l'inconscient (unbewuszt) où s'évanouit tout ce qui pour l'homme naturel constitue la vie : l'univers visible, les formes actuelles de la conscience, le temps et l'espace, la distinction même du sujet et de l'objet — vers ce monde qui est le pur néant pour tous ceux qu'anime encore le vouloir- vivre, mais qui, pour une âme affranchie, consciente de l'unité de tout ce qui existe (em-bewuszt) est au contraire la suprême réalité. Cette patrie inconnue, cette forme d'existence nouvelle et inconcevable, que Schopenhauer se refusait à définir autrement que par des négations, Wagner, par la bouche de ses deux amants, nous en révèle l'essence intime, la loi suprême : l'amour (1).

Mais siT par la pensée, Tristan et Iseut touchent déjà le seuil du royaume de la nuit, par leur corps ils appartiennent toujours encore au jour, à la vie. Et de douloureuses épreuves les séparent du but qu'ils croyaient déjà tout proche. Ils sont surpris par le roi Marc et le traître Mclot. Tristan doit écouter sans pouvoir se justifier la plainte pathétique du roi qui, frappé au cœur par la trahison de son ami, navré surtout de voir à jamais ternie l'image idéale qu'il s'était faite de lui, le supplie anxieusement

(1) D'après Schopenhauer il faut, si l'on veut atout prix se faire une

idée de ce qu'est ce royaume de la nuit dont parle Wagner, se reporter à

ce qu'éprouvent ceux qui sont parvenus à une négation complète de la

volonté, à ce qu'on appelle extase, ravissement, illumination, union avec

Dieu, etc : «... ils n'attendent plus qu'une chose, c'est de voir la dernière

trace de cette volonté s'anéantir avec le corps môme qu'elle anime; alors

au Heu de l'impulsion et de l'évolution sans fin, au lieu du passage éternel

du désir à la crainte, de la joie à la douleur, au lieu de l'espérance jamais

assouvie, jamais éteinte, qui transforme la vie de l'homme tant que la

volonté l'anime, en un véritable songe, nous apercevons cette paix plus

précieuse que tous les biens de la raison, cet océan de quiétude, ce repos

profond de l'âme, cette sérénité inébranlable, dont Raphaël et le Corrège ne

nous ont montré dans leurs figures que le reflet ; c'est vraiment la bonne

ouvelle, dévoilée de la manière la plus complète, la plus certaine ». (Le

fonde comme volonté, I, § 71). — C'est à une extase de ce genre que par-

ennent Tristan et Iseut, et c'est dans cet état extatique que l'amour leur

paraH comme l'essence de la réalité.

d'expliquer sa conduite. En vain Tristan cherche à mourir en se jetant sur l'épée de Melot. Poytr la seconde fois, la mort le fuit. Grièvement blessé par son adversaire, il est ramené sans connaissance par le Fidèle Kurwenal dans le manoir de son père où Iseut prévenue par le vieil éouyer doit venir rejoindre son ami. Là il accomplit la dernière station de son douloureux calvaire. Il revient à la vie : mais sans Iseut la vie pour lui n'est qu'une affreuse torture ; et, tant qu'Iseut voit le jour, U ne peut non plus mourir loin d'elle, car la passion qui le tenaille le contraint impérieusement à tout supporter pour la revoir. Repoussé par la vie et repoussé par la mort, condamné à désirer jusqu'à en mourir, et privé de mourir par l'excès môme de son désir, l'infortuné implore avec des accents déchirants la venue d'Iseut qui seule peut mettre un terme à son supplice.: « Iseut encore dans l'empire du soleil 1 Iseut encore dans l'éclat du jourl... Avec fracas j'entendais, derrière moi, se fermer déjà les portes de la mort : et voici qu'elles sont grand ouvertes ; les rayons du soleil les ont forcées... Jour maudit I tes rayons éclaireront-ils éternellement mon supplice? Brûleras-tu toujours, ô flambeau qui même la nuit me chassais loin d'elle 1 Ah Iseut! douce aimée, quand étoufferas-tu enfin la torche pour m'annoncer le bonheur ? Lumière, quand t'éteindrastu? {^uand fera-t-il nuit dans la demeure... Wann u>ird e& Nacht im Haus? » (i). Mais Iseut tarde; aucune voile ne se montre à l'horizon ; et le désespoir le plus affreux étreint l'âme de Tristan. Dans l'égarement de sa douleur, il s'exalte jusqu'à maudire le philtre d'amour, dans lequel il voit le symbole et comme la quintessence de toute la souffrance humaine (2), Enfin cependant l'heure de la

(l)fof. Sehr. VU, 61 ss.

(2) m Den furchtbarm Trank, dot der Quai mich ««rirait/, ù 1

délivrance arrive. Le vaisseau qui porte Iseut est signalé, il entre au port, Iseut accourt auprès de son ami, et dans l'excès de joie qui succède à l'excès de souffrance, Tristan trouve enfin l'apaisement suprême : il meurt dans les bras de sa bien-aimée en murmurant une dernière fois le nom d'Iseut. Et Iseut à son tour se détache de la vie ; sans désespoir, sans violence, perdue dans la contemplation du cadavre de Tristan, à peine consciente, sanctifiée par l'amour et la douleur, elle entre, souriante, dans l'ombre de la nuit qui l'enveloppe, et s'abîme doucement avec son ami dans la grande paix de la mort.

De tous les drames de Wagner, Tristan est à coup sûr le plus sûr, le plus sombre et le plus désolé. Non seulement Wagner proclame comme à l'époque de Tannhâuser et de Lohengrin que l'idéal est irréalisable en ce monde, mais il semble condamner d'une manière absolue la vie de l'homme à n*être qu'une attente de la mort. La terre apparaît comme une géhenne où l'homme est tenaillé par la souffrance jusqu'au moment où s'éteint en lui tout désir de vivre. Tous les biens qu'il poursuit ici-bas, la puissance, l'honneur, l'amitié sont illusoires ; par l'amour il peut, il est vrai, pressentir ce qu'est le royaume lointain de .l'idéal, mais l'amour humain est mélangé de désir et ne conduit l'homme au salut que par l'excès môme des tourmenta qu'il lui inflige. La mort seule est un bien : Tristan et Iseut meurent ; les voilà sauvés. Mais la vie n'a pas de sens, ou du moins pas de but positif. Imagine-t~on, par

selàst — ieh hab% l'An gebrau't! Aus Vaters-Notk und MtUterê-Weh*, aus Liebeslhrânen eh1 und jef aus Lachen und Wetnen, Wonnen und Wunden hab' ieh des Trankes Gifte gefunden ! Den ieh gebrau't, der mir geflossen, den wonneschlûrfend je ieh genoseen, — verflueht sei, furchtbawr Tranhl Verflucht, werdich gebratrt. » (Qes. Schr, K/J,p. 67 s.). 0 faut noter, poor l'Intelligence de ce passage, que Tristan a été engendre par son père expirant (aus Vaters-NotR)f et qu'il a causé en naissant la mort de sa mère [aus MuUers-Weh).

exemple, ce que peut être l'existence du roi Marc après la catastrophe qui l'atteint dans ses plus chères affections, qui engloutit les seuls êtres' qui le rattachaient encore à la vie ? Sans doute, il a compris que Tristan n'était pas coupable, il a la consolation de se dire qu'il n'a pas donné son amitié à un indigne, qu'il peut croire encore à la vertu et

à la loyauté mais est-ce là une raison suffisante pour

vivre? Il est sans doute arrivé, lui aussi, au renoncement complet, à la négation de la volonté; mais cet ascète, ce « saint » nous apparaît plutôt comme un vaincu de la vi? que comme un triomphateur ; il inspire plus de pitié que d'admiration ; on le plaint de ne pas être mort lui aussi, d'être condamné à traîner encore sur cette terre, où tout n'est qu'illusion, une existence forcément morne et décolorée (1).

Et pourtant ce n'est pas sur une impression de désespérance ni de découragement que nous laisse le drame de Wagner. La mort d'Iseut n'est ni une abdication ni une défaite, mais bien une victoire, un suprême triomphe de l'âme émancipée du joug de la passion, affranchie enfin de l'angoisse infinie du désir humain. A mesure que l'ombie de la mort s'épaissit autour d'Iseut, une vision d'éternell"

(1) Une controverse très ardente s'est engagée dans la presse "wagnérieooo au sujet du personnage du roi Marc. Les uns tiennent Marc pour un vieux roi d'épopée, de soixante-dix ans environ, chez qui l'âge tempère la passion et rend plus facile la résiguation et l'équité. Les autres voient au contraire en lui un homme dans la force de l'âge — quarante à cinquante ans environ (c'est Page que devait avoir, selou Wagner, le Marc des représentations de Munich en 1865) — qui arrive à abolir en lui le vouloir-vivre. Marc serait doncun «saint » selon la doctrine pessimiste, un ascète qui s'élève, de degré eu degré, jusqu'au renoncement absolu. — C'est vers cette dernière conception que j'incline pour ma part, mais avec cette restriction très importante à mon sens, que Marc est, si je puis m'exprimer ainsi, une négation mais non une affirmation; Je vois en lui une ame généreuse brisée par le malheur et auoblie par la souffrance, mais non pas « un rédempteur », un triompha teur qui, vainqueur du désir, peut montrer à l'humanité la voie de l'idéa (Voir M. Wirth, Kônig Marke, Leipzig 1882; W. Golther, Bayr. Blâttcr 188 p, 154 s. ; M. Wirth, Wagner-JahrOuch 1885, p. 239 ss. ; N. Greutiburi Bayr. Blàtter 1887, p. 2U;R. Schlosser, Bayr. Blâtler 1893, p. 23 as.,

Page 1