‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 94 sur 192 · LE PHILTRE DANS LA LÉGENDE DE TRISTAN · texte numérisé non relu

LE PHILTRE DANS LA LÉGENDE DE TRISTAN

coipplir leur destinée, ils brisent toutes les barrières et foulent aux pieds tous les devoirs, suivis dans leur marche triomphale et douloureuse par l'ardente sympathie de la poésie, dont la mission est d'exprimer ce qui sommeille inconscient dans les cœurs, de délivrer lame des liens qu'elle sent obscurément peser sur elle. » (1). Une telle passion est nécessairement tragique ; pour que nous puissions croire à cette fatalité impérieuse de la passion — fatalité qui seule peut la justifier •»— il faut que l'amour se montre réellement « plus fort que la mort ». C'est cette ombre funèbre de la mort inévitable, planant dès le début sur la destinée des deux amants, qui anoblit leurs aventures et transforme une banale histoire d'adultère en un poème empreint de la plus douloureuse mélancolie. Déjà l'un des chantres les plus inspirés de Tristan, le vieux trouvère anglo-normand Thomas, avait pressenti qu'un lien indissoluble existait entre la mort et le breuvage d'amour : « C'est notre mort que nous y avons bue », fait-il dire à Tristan repassant les souvenirs de sa vie (2). Cette même idéev domine d'un bout à l'autre le drame de Wagner, et elle apparaît nettement marquée dès la scène capitale du ^premier acte où Tristan et Iseut boivent le philtre qui les lie à tout jamais l'un à l'autre.

Wagner ne pouvait guère, en effet, conserver tout à fait intact le motif du « boire amoureux » tel que le lui fournissait la tradition. Chez Gotfrid de Strasbourg, source principale de Wagner, le philtre que Brangien verse par mégarde et sans intention aucune à Tristan et à Iseut, croyant leur offrir un breuvage ordinaire, apparatt comme la cause réelle et effective qui déchaîne la passion des

[4) Revue de Paris, 15 avril 1894, p. 176. (2) ld., p. 178.

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deux amants. Ce symbole pouvait aisémewt paraître un peu trop naïf pour le goût du public moderne. Wagner modifia en conséquence du tout au tout la scène du philtre, en fui donnant un sens tout nouveau et fort dramatique. Dans son poème, Tristan et Iseut s'aiment dès leur première entrevue. Après s» victoire sur Morolt lie Morhout des sources françaises), Tristan», grièvement blessé, pénètre à la faveur d'un déguisement chez Iseut, la fiancée de celui qu'il vient de tuer, mais qui seule peut guérir la blessure dont il souffre ; et sitôt qu'il la voit il l'aime. L'amour est non moins- subit chez Iseut : au» moment oii, reconnaissant en Tristan le meurtrier de* Morolt, elle se dispose à venger son fiancé, son regard- rencontre le regard du blessé; et aussitôt, saisie de pitié et d'anwwr, elle laisse tomber Tëpée qu'elle levait déjà sur lui. Dès- lors, quand' Tristan ramène en Gornouailles, sur' sont vaisseau, Iseut qu'il a demandée en mariage pour te" roi Marc, Ja tragédie est déjà commencée*. Tristan sait) qu'Iseut le hait et lç croit traître parce qu'il la contraint à* devenir la femme d'un autre ; il n'ose pas l'approcher parce qu'il la craint et il la craint surtout parce qu'il Faim*. Pouf attiser leur passion, il n'est donc besoin d'aucun philtro d'amour. Mais les deux amants savent l'un comme l'autre que le devoir et la loyauté leur commandant impérieusement d'étouffer la voix de leur amour; la loi' humaine la plus sainte, la loi suprême- à laquelle toute âme bien née conforme sa vie, l'honneur, les sépare à tout jamais. Or, ils ne songent ni l'un ni l'autre à transgresser celte loi ; l'idée d'y faillir ne leur vient pas uninstant : ils sont incapables de supporter la pensée de vivre dans le déshonneur. — Mais si la vie les sépare, il leur reste la mort; vivants, ils ne peuvent s'aimer; seul* la mort peut abaisser l'infranchissable barrière qui sélèv*

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entre eux. Ainsi, quand peu à peu, prenant mieux coiir science d'eux-mêmes, ils sentent toute la profondeur de la passion qui les pousse l'un vers l'autre, la mort leur apparaît comme la condition essentielle-, comme Tunique justiGcatàoji de leur amour. Au moment d'aborder en Cornouailies, Iseut, sentant qu'elle n'a pas la force de vivre avec le roi Marc, à jamais séparée de celui qu'elle aime, somme Tristan de lui donner satisfaction pour la mort de Morolt, de vider avec elle la coupe d'oubli ; c'est un philtre de mort qu'elle lui offre. Tristan le sait, et il accepte. Ils boivent tous deux la mort. Affranchis de la vie et de ses conventions, les deux amants sont libres à présent d'être sincères l'un vis-à-vis l'autre, de s'avouer leur amour, d'entrer ensemble dans le sombre royaume de la nuit éternelle où lès attend le bonheur que leur refuse la vie.

Mais la mort ne vient pas. Iseut a été trahie par sa suivante Brangien. Passionnément dévouée à sa maîtresse, mais l'aimant d'un amour trop «féminin », incapable de comprendre la grande âme d'Iseut, trop faible pour servir d'instrument docile à sa forte volonté, Brangien n'a pu se résoudre à présenter elle-même à Iseut le philtre fatal, comme celle-ci le lui ordonnait ; terrifiée, affolée par l'idée de la mort, elle a obéi sans réflexion, presque sans le vouloir, à son instinct de femme qui lui commandait de sauver à tout prix sa maîtresse : elle a versé dans la coupe le breuvage d'amour. L'amour de Tristan et d'Iseut, certes, n'est pas son ouvrage comme elle se l'imagine et comme le roi Marc lui-même le croit (1). Mais, par sa désobéissance, elle frustre les deux amants de la mort prompte à

(i) BiMiiideo s'amise elle-même d'être « coupable >> de l'.imour de Tristan

el <n«eut {(Jes. Schr. Ki/, 34) ; pour expier sa faute et son aveuglement

e blinde Schuld), elle raconte au roi Marc « le mystère du philtre » 'des

nkes Geheimnisz) ; celui-ci est aussitôt persuadé de l'imioceuce de Tristan

'seul (id. 79 s.).

laquelle ils aspiraient pour les faire périr non moins sûrement mais plus lentement, rongés par le mortel poison de l'amour (1). Elle lés a condamnés par son aveugle pitié au plus terrible des supplices. Tristan et Iseut ont réellement bu la mort dans la coupe que leur tendait Brangien : ils ont échangé l'aveu de leur amour — cet aveu que la mort seule pouvait légitimer ; ils ne peuvent revenir sur cet acte irréparable qui les a irrémissiblement voués à la mort. Et pourtant ils vivent — ils vivent, contrairement à leur plus intime volonté, en proie désormais à un mal sans remède, torturés par une passion dévorante qui ne peut s'assouvir que dans la mort et qui pourtant les enchaîne à la vie.

Dans son fragment de lettre à Schopenhauer, Wagner posait en principe que l'homme peut, grâce à l'amour, arriver non seulement à renoncer à sa volonté individuelle, mais d'une manière plus générale à abdiquer le vouloir-vivre lui-môme (2). Reportons-nous, pour préciser la portée de ce passage, aux théories de Schopenhauer jsur la négation de la volonté. D'après le grand pessimiste, deux voies conduisent l'homme à abolir en lui la volonté : ou bien il peut, par la contemplation désintéressée du monde, arriver à l'intuition que tous les êtres sont identiques et s'élever ainsi jusqu'à la pitié consciente — ou bien il peut, à la suite d'une grande détresse physique ou morale qui brise en lui l'énergie vitale et lé sanctifie par la souffrance, atteindre soudain la résignation absolue et recevoir la mort avec joie. Par contre le suicide, loin d'être la négation du vouloir-vivre, est une marque d'affir-

(1) Brançien elle-même reconnaît combien sa pitié a été néfaste aussitàt qu'elle voit les effet» du philtre: « Wehe ! Weke ! (s'écrie-t-elle) Unabwendb ir ewige Nolh far karzen Tod » (Ges. Sch)\ K/J, 27.)

(2) Wagner écrit à Schopenhauer qu'il lai communique « eine Aitsrhauung....i in der sich mir selbst in der Anlage der Geschtechlsliete ein Heilsweg zur Selbsterkenntnits und Selbstverneinuno de* Willem, uni zwar nient eben nur des individuellen Willens, darstelU. »

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