‹ Richard Wagner, poète et penseurChapitre 97 sur 192 · COMPOSITION DES MAÎTRES CHANTEURS · texte numérisé non relu

COMPOSITION DES MAÎTRES CHANTEURS

sortie de la plume de Wagner ; l'amour y apparaît comme une puissance de mort ; la vie y est représentée comme une longue agonie, comme une douloureuse illusion ; Faction extérieure se réduit à un strict minimum; l'intrigue, simplifiée à outrance, se joue entre un nombre très réduit de personnages : la pièce presqu' entière consiste en dialogues ou même en monologues. Dans les Maîtres Chanteurs, c'est au contraire un débordement de vie et d'allégresse ; on y trouve une large peinture de l'existence bourgeoise allemande avec ses ridicules et ses travers, mais surtout avec ses joies simples et saines ; l'intrigue est relativement complexe et touffue et met en branle un très grand nombre de personnages ; l'action extérieure est emportée dans un mouvement très rapide parfois presque vertigineux comme dans le prodigieux finale du second acte ; les morceaux d'ensemble et les chœurs sont plus fréquents que dans toutes les autres partitions de Wagner. Bref, il semble au premier abord que les Maîtres Chanteurs soient une sorte d'intermède à la fois poétique et burlesque comme une fantaisie de Shakespeare, qui interrompt la série naturelle des drames « sérieux» de Wagner. Il n'en est rien en réalité. L'étude de l'action intérieure des Maîtres Chanteurs nous montrera au contraire l'étroite parenté qui unit ce drame à Tristan d'une part ainsi qu'à Parsifal de l'autre.

L'idée qui se dégage tout d'abord de l'esquisse de 1848 comme du libretto définitif des Maîtres Chanteurs est, comme nous l'avons déjà indiqué, celle de l'antagonisme naturel et nécessaire entre le génie authentique et naïf et les pédants de l'art chez qui le respect superstitieux delà règle s'allie à l'absence complète de tout tempérament poétique.

Walther de Stolzing personnifie le génie spontané et naturel. Il est poète sans avoir jamais suivi les leçons

d'aucun maître, sans avoir jamais appris à aucune école les règles de son art. Il est de 6ang noble et a passé sa vie loin du tumulte des villes dans son manoir solitaire. Pendant l'hiver, quand un linceul de neige couvrait la campagne et le château, il lisait dans un vieux livre légué par ses ancêtres les poésies de Walther de la Vogelvveide qui lui parlaient des splendeurs du printemps renaissant. Puis quand venait l'été, quand la forêt reverdie s'emplissait de murmures et de chants d'oiseaux, il errait pensif sous les grands arbres, prêtant l'oreille à cette mélodie de la nature en fête, à cette voix si douce et si puissante où il retrouvait, frais et vivants, les accents qui l'avaient charmé pendant les longues veillées d'hiver, dans les poèmes du vieux chanteur d'amour. Walther est devenu poète en écoutant les bruissements de la forôt, la chanson des mésanges et des pinsons. Il est, comme Siegfried, un enfant do la nature qui traverse la vie, guidé par ses instincts et insoucieux des conventions humaines. A peine est-il arrivé à Nuremberg qu'il s'éprend d'Éva ; il lui déclare hardiment sa flamme en pleine église au mépris de tous les « usages » ; et, lorsqu'elle a laissé échapper l'aveu de son amour, il est aussitôt décidé à la conquérir de haute lutte. Il veut d'abord prendre part au tournoi poétique dont elle est le prix, la disputer aux Maîtres Chanteurs, qui brigueront sa main par leurs chants devant le peuple assemblé. Quand il se voit repoussé par eux et exclu du concours, il ne recule pas un instant devant un enlèvement ; du moment où il ne peut conquérir Kva par son art, il a recours aux moyens violents ; il brûle de tirer l'épée pour sa belle, même mal à propos, mOmc contre Tinodensif veilleur de nuit dont la trompe retentit à ses oreilles comme un dc^fi. — Et pourtant ce héros fougueux qui tient tête avec une superbe audace à toute

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