Riche et pauvre
La grande porte du collège de Rennes était, contre son ordinaire, ouverte à deux battants, et la foule se pressait dans la petite cour verdoyante qui précède le parloir. On était au 15 août, jour de la distribution solennelle des prix. Un murmure inaccoutumé sortait du vaste établissement. On y remarquait je ne sais quel désordre joyeux, quelle liberté folâtre, qui contrastaient avec son calme habituel. Le vieil édifice lui-même semblait avoir voulu déposer, pour quelques instants, sa tristesse. Des guirlandes de lierre avaient été suspendues au-dessus du petit préau, et des vases de fleurs précieuses étaient disposés le long du corridor obscur qui conduisait à la cour de la distribution : mais, malgré tout, la masse noire et humide du collège conservait un air de mauvaise humeur qui ne pouvait se déguiser derrière ses décorations empruntées. On eût dit un vieux professeur endimanché. C'était seulement dans la cour, où les prix devaient être
distribués, que cette physionomie maussade disparaissait au milieu de l’animation de la fête. La foule y était déjà rassemblée, et l’on entendait s’élever de toute part le bruissement rieur des voix de femmes auxquelles se mêlait, par instants, le murmure plus dur et plus monotone des voix d’hommes. A toutes les fenêtres, se penchaient des collégiens en fracs militaires : les plus jeunes ne témoignaient qu’une curiosité turbulente; mais ceux qui avaient déjà atteint l’adolescence plongeaient avidement leurs regards dans la foule, les arrêtant, avec une ardeur attentive, sur les femmes les plus jeunes, que l’on reconnaissait de loin à leurs têtes nues et bouclées. Parfois l’œil brun d’une jeune fille placée près de sa mère, en se levant au hasard, rencontrait un de ces âpres regards, et l’enfant, saisie, baissait la tète avec confusion, comme si elle eût senti un ardent attouchement.
A l’une des fenêtres les plus reculées, était accoudé un jeune élève de dix-huit ans, qui ne portait point le costume des collégiens; il était seul, et promenait un regard pensif sur l’assemblée, placée au-dessous de lui. II était facile de voir à son costume qu’il n'appartenait point à la classe la plus riche ni la plus distinguée. Sans avoir rien qui les rendit remarquables au premier abord, ses vêtements manquaient de cette élégance aisée et naturelle dont les tailleurs d’élite ont seuls le secret. C’était un habillement qui sentait la façon marchandée, et l’on voyait à son lustre, à sa raideur, qu’il sortait d’une main peu accoutumée à soumettre la mode à ses ciseaux. En outre, je ne sais quel malaise puéril dans les attitudes de celui qui le portait indiquait que ce luxe ne lui était pas habituel.
C’était pourtant un jeune homme grand, robuste, assez bien fait, et dont le visage mâle respirait une certaine vigueur dédaigneuse qui n’était pas sans élévation; maison remarquait en lui les mêmes défauts que dans son costume. Pour l’un comme pour l’autre, il semblait qu’on eût économisé, non sur l’étoffe, mais sur la forme. Ses épaules étaient larges et un peu hautes, ses pieds grands, ses mains fortes. On ne trouvait rien dans sa personne de cette beauté souple et un peu efféminée, caractère des classes vouées, depuis plusieurs générations, aux loisirs opulents. Tout en lui révélait, au contraire, la race vigoureuse et dure dont il était sorti. C’était l’enfant du peuple avec ses cheveux plats, ses traits plus profonds et moins mobiles, ses membres plus courts, semblables à des instruments dont la nature aurait diminué le développement au profit de la solidité, ses mouvements pesants, qui paraissaient obéir à une vitalité plus sûre d’elle-même, mais moins nerveuse. Seulement, l’éducation avait apporté quelques modifications à l’expression primitive du visage. L’habitude de la pensée avait épanoui son front lisse et mat ; une intelligence tenace'rayonnait dans ses yeux, et sa bouche (ce siège des attitudes les plus intimes de l’âme) respirait une fière tristesse. Cependant l’espèce d’austérité^qui dominait l’expression générale de ses traits disparaissait complètement, lorsqu’un sourire venait l’animer ; alors toute sa figure s’illuminait d’un éclat tendre, et, à travers sa rudesse vulgaire, perçait une douceur plaintive qui n’était pas sans charme.
Ce jeune homme, dont nous venons d’analyser, autant que possible, le caractère extérieur, était Antoine Larry,
li ICHE ET PAUVRE.
fils d'un armurier de Rennes, et il venait de terminer ses études, comme externe, au collège de cette ville.
Antoine avait perdu son père fort jeune, et vivait seul, avec sa mère, des profits d'une petite boutique de papeterie, que celle-ci tenait àl’entrée du faubourg d'Antrain. Destiné par sa naissance à une profession manuelle, le jeune Larry auraittsans doute appris l'état de son père, si une circonstance fortuite n’était venue déranger les projets de sa famille.
Quelques mois avant sa mort, le père Larry, se trouvant dans son atelier, entendit de grands cris s'élever dans la rue du faubourg : il courut à la porté, et aperçut un enfant qu’un taureau échappé foulait aux pieds. L’armurier ne balança pas un instant : il s’élança vers le taureau, et, le saisissant aux cornes avec une force et une adresse qu’il avait longtemps exercées dans des combats de ce genre, lorsqu’il était pâtre chez son oncle, il commença une lutte qui se termina par la chute de l’animal furieux. Dès qu’il fut terrassé, les voisins, qui, jusqu’alors, s’étaient prudemment tenus à l’écart, s'élancèrent pour seconder le père Larry, et le taureau fut garrotté.
Cependant l’enfant, que sa bonne venait de relever, tout couvert de boue et de sang, fut transporté chez l’armurier. Lorsque les premiers soins lui curent été donnés, la femme Larry demanda son nom à la servante qui l’accompagnait, et apprit que c’était le fils unique de madame veuve Boissard. Celle-ci, avertie de l’accident arrivé à son fils, accourut bientôt elle-même avec un médecin. Arthur lut déposé dans la voiturede samère et transporté à son hôtel; mais avant de quitter la famille Larry, ma-