‹ Riche et pauvreChapitre 2 sur 8 · H 1 C H K ET PAUVRE · texte numérisé non relu

H 1 C H K ET PAUVRE

dame Boissard lui 'exprima vivement toute sa reconnaissance. Depuis ce jour, elle ne cessa de lui témoigner un intérêt que le temps ne parut nullement affaiblir, et lorsque l’armurier mourut, elle se chargea de l’instruction d’Antoine, et lui fit suivre, à ses frais, les mêmes cours qui suivait Arthur au collège royal de Rennes. Ce fut ainsi que le fils de la pauvre veuve se trouva détourné de la voie qu’il aurait naturellement suivie, et acheva ses études au lieu (l’entrer en apprentissage.

Ce changement de direction fut loin d’être favorable à son bonheur. Jeté au milieu d’enfants plus riches et mieux nés que lui, il eutàsouffrir la froideur des uns, les railleries desautres,le dédain de tous. Il lui fallut faire de sa force un rempart à son amour-propre, montrer le poing à tous les rires, et défendre sa position aux dépens de sa chair.

Mais s’il put faire taire les moqueries, il ne put en détruire la cause, et la conscience qu’il conserva lui-même qu’il les méritait lui était plus amère que tous les sarcasmes. Quand il traversait les rangs de ses condisciples avec l’habit râpé, auquel sa mère économe avait, depuis peu, ajouté des manches neuves, son pantalon trop court, rapiécé au genou, et sa casquette de nankin tachée d’encre, il croyait deviner sur toutes les bouches un sourire retenu; il entendait comme des voix moqueuses bruire à ses oreilles; il lui semblait que tous les regards le suivaient par derrière avec une ironie insultante; il sentait ces regards sur lui ; il n’osait se détourner de peur de les rencontrer, et pourtant il eût voulu les surprendre pour avoir le droit de s’en venger.

A cette inquiétude continuelle, néed’un amour-propre

envenimé, se joignirent bientôt les dégoûts des premières études, plus difficiles pour Antoine que pour aucun autre. Privé de la première instruction, que les enfants d’une certaine classe puisent dans la conversation de parents éclairés, il fut obligé de souffrir la honte de son ignorance, comme il avait souffert celle de ses haillons. Pour y échapper, il lui fallut briser violemment les moules vicieux dans lesquels sa pensée avait pris coutume de se former; il fallut lutter à la fois contre les habitudes acquises dès l’enfance et contre l’exemple de chaque jour; recomposer jusqu’à l’accent, cette prosodie intérieure, ce son de voix de l’âme, qui est plus à nous que la pensée même ! Antoine accomplit cette tâche presque impossible autant qu’il pouvait l’accomplir. Il arriva à cacher sous une pureté classique l’origine populaire de son langage ; mais son esprit revêtit ce nouveau costume, comme il avait lui-même revêtu ses habits neufs, en conservant une sorte de contrainte arrangée. La pureté même de son discours devint une preuve contre lui; il était aisé de voir que ce n’était point là un langage appris dès l’enfance; sa parole manquait de la facilité naturelle, des négligences coquettes et jusqu’à des défaut^ qui révèlent la langue des classes heureuses et cultivées.

Toutes les nuances que nous venons d’indiquer, prises séparément, étaient sans doute légères, et elles ne se laissaient apercevoir qu’à un observateur attentif ; mais leur ensemble imprimait à Larry je ne sais quel manque de distinction qui se faisait sentir plutôt que remarquer, dont peu de personnes auraient pu analyser la cause, mais dont tout le monde apercevait l’effet.

Antoine n’avait rien qui choquât ; à l’examen on trouvait même en lui beaucoup de détails à son avantage, mais l’harmonie, mais l’aisance, mais ce que l’on pourrait appeler le bonheur de la beauté, ce charme qui la fait sentir, il ne les possédait pas !

Quant à son intelligence, elle était forte, mais lente. Sur ce point encore les premières impressions qu’il avait reçues lui avaient été fatales. Ses jeunes années n’avaient point eu d’activité intellectuelle, et il avait appris tard cette escrime de la raison à laquelle on a donné le nom de méthode : aussi son esprit manquait-il de souplesse et de rapidité. Son cœur était excellent, et tous les sentiments dévoués y avaient de profondes racines ; malheureusement, près d’eux et comme à leur ombre, avait grandi une sombre passion, née de ses hontes et nourrie en secret par ses ressentjments : la jalousie !

Au physique comme au moral, Antoine était donc un être fatalement doué, qui devait trouver difficilement sa place dans le monde: ce n’était ni un bel ouvrier ni un beau jeune homme ; ce n’était ni un homme vulgaire, ni un grand génie; c’était quelque chose de flottant entre tout cela, une noble création mal venue, à laquelle il n'avait peut-être manqué, pour être sublime, que le hasard d’une naissance meilleure.

On nous pardonnera cette longue explication d’un caractère plus facile à concevoir qu’à décrire; elle était indispensable pour faire comprendre le personnage que nous allons mettre en scène et pour préparer ce qui va suivre.

Il y avait déjà longtemps qu’Antoine était appuyé sur le bord de la fenêtre, où nous l’avons montré regardant

silencieusement dans la cour qui se remplissait de plus en plus, lorsqu’un coup léger frappé sur son épaule le fit se retourner.

— Je te trouve enfin, s’écria Arthur Boissard ; tu es si beau que je ne te reconnaissais point d’en bas.

Antoine rougit.

— Mais laisse-moi donc te voir, ajouta Arthur, en retournant Antoine vers lui, et en reculant de quelques pas : tu es neufde la tête aux pieds ; vrai, tu as l’air d’un grand * garçon qui fait sa première communion.

Quoique tout cela eût été dit d’un ton gai plutôt que moqueur, le jeune Larry paru mécontent; il se détourna brusquement sans répondre et se mit de nouveau à regarder dans la cour. '

Arthur ne s’aperçut point de sa mauvaise humeur.

— Et moi, comment me trouves-tu, demanda-t-il, en forçant de nouveau Antoine à se retourner, et en se contemplant lui-même avec une affection plaisante qui ne déguisait pas complètement une naïve fatuité.

Larry leva les yeux et fut effectivement frappé de l’élégance d’Arthur Boissard : son costume, taillé d’après la mode la plus nouvelle, modelait gracieusement sa taille frêle et cambrée ; ses traits délicats, son front transparent, sur lequel on voyait courir les veines comme sur celui d’une femme, était encore embelli par une chevelure cendrée, dont les ondulations soyeuses avaient été entremêlées avec art par le coiffeur. Du reste, il eût été difficile de dire si le costume donnait ou empruntait à la tournure du jeune homme l’aisance qui la distinguait ; car il y avait dans ses mouvements une élasticité, une sorte

de luxe naturel qui semblaient pouvoir se passer de parure. Toutes les nuances de grâce qui manquaient, à Antoine, Boissard les possédait. Son être reflétait dans toutes ses parties la beauté aristocratique des races enlevées depuis lougtemps au dur terrain où végète le peuple, et qui, transportées sous le châssis d’une serre, comme les fleurs que l’art a rendues doubles, y gagnent en délicatesse tout ce qu’elles perdent en vigueur.

Antoine avait souvent remarqué ce caractère séduisant et distingué imprimé à toute la personne d’Arthur, et par suite d’un retour sur lui-même, il en avait ressenti une jalousie confuse ; mais il n'avait jamais été aussi frappé des avantages du jeune Boissard que dans ce moment.

Ce fut donc surle ton laconique d’un aveu pénible qu’il répondit à sa question. %

— Tu es superbe.

— Ah ! vois-tu, reprit Arthur, sans faire attention à la sécheresse de cette réponse, c’est que ce soir ma mère donne une soirée; il y aura là mes cousines, leurs amies, et je ne veux pas avoir l’air d’un écolier.-

Antoine garda le silence.

— Si tu veux venir, ajouta Boissard, qui sembla remarquer alors pour la première fois l’air froid de son interlocuteur, ma mère a déjà invité plusieurs de noscamarades : elle sera bien aise de te voir.

* * — Merci ; je n’ai rien à faire dans un bal : je ne sais pas danser.

— Pourquoi ne l’apprends-tu pas ?

Antoine aurait pu répondre : Parce que ma mère ne

peut me payer un maître et que la tienne n'y a pas songé; mais il ne voulut pas. ’

— Tu as tort, reprit Arthur, qui, comme tous les riches, ne pensait jamais iftix obstacles qui pouvaient venir de la pauvreté, tu as tort, mon cher ; comment ferastu pour aller dans le monde situ ne peux pas te présenter à un bal ?

— Je n’irai pas.

— Alors tu ne te feras point connaître et tu ne perceras jamais. Tu es trop sauvage, Antoine, cela te nuira si tu n’y prends garde. Quand tu auras fait ton droit, que deviendras-tu si tu ne te produis pas? Pour moi, je veux voir beaucoup de monde ; je ferai des visites, je donnerai des soirées, des repas : c’est le seul moyen de faire son chemin.

— Nous verrons, répondit Antoine.

Dansce momenton entendit les instruments s’accorder ; les musiciens étaient arrivés et la distribution allait commencer. Un maître d'étude qui passait invita les élèves à descendre. Arthur et Antoine suivirent leurs camarades sur les gradins qui avaient été disposés pour eux.

Le théâtre était déjà couvert d’hommes en uniforme et en simarres. Le maire, cet officiant obligé de toutes lescérémonies publiques, était là avec son écharpe et son sourire officiel. Le professeur de rhétorique repassait, des yeux, dans sa péroraison, la phrase inamovible sur Y impatience des mères; on avait apporté le demie r faix de couronnes, et le censeur tenait son palmarès à la main ; la distribution commença'

Il y eut un grand nombre de triomphateurs, mais les

deux noms qui retentirent le plus souvent furent ceux d'Arthur Boissard et d’Antoine Larry ; celui du premier, surtout, reparaissait sans cesse. Favorisé par une première éducation plus parfaite, aidé par des maîtres particuliers, et suivant d’ailleurs plusieurs cours accessoires qui n’avaient point été ouverts à son concurrent. Arthur l’éclipsa complètement. Aussi excita-t-il’parmi les spectateurs un enthousiasme qu’accrut encore la gracieuse vivacité avec laquelle il alla chercher ses couronnes. 11 était si blond, si frêle, si charmant, que tout le monde s'émerveillait des succès de cet enfant délicat, que ses rivaux dépassaient de toute la tête. On trouvait, entre la haute intelligence dont il faisait jireuve et sa petite taille, un de ces contrastes puérils que la multitude saisit avec transport, parce qu'ils sont à sa portée. Par le même motif, les succès d'Antoine Larry produisirent peu d’effet. On n’y vit point la victoire d’une volonté vertueuse et d’un esprit énergique contre les obstacles d’une position difficile ; onne fut frappé que de la timidité maladroite du jeunehomme, de son air lourd et de sa haute taille. La foule irréfléchie trouva tout simple qu’un homme l'emportât sur des enfants, et elle applaudit faiblement. Les succès de Larry tournèrent même indirectement à la gloire d’Arthur; car, au moment où le nom d’Antoine fut prononcé, quelqu’un ayant dit : — C’est le fils de l’armurier dont madame Boissard a payé l’éducation.

Cette explication se répandit dans la foule, tous les yeux se tournèrent vers la veuve, un murmure flatteur s’éleva ; et quand, peu après, Arthur reparut sur le

\i RICHE ET PAUVRE.

théâtre, chacun se crut obligé d’applaudir dans le fils la bonne action de la mère.

Mais une circonstance inattendue vint blesser plus profondément Larry, et mettre en relief la différence de bienveillance témoignée par le public aux deux jeunes gens.

Au moment où Arthur avait reçu son dernier prix, il s’était élancé vers sa mère, et laissant tomber sur ses genoux livres et couronnes, il s’était jeté dans ses bras avec un abandon et une sensibilité si vrais, que tout le monde en avait été attendri ; la mère et le fils étaient restés quelque temps enlacés et sanglotants : on s’était levé de tout côté pour contempler ce groupe charmant, et l’on avait applaudi avec frénésie. Lorsque Antoine reçut également sa dernière couronne, le proviseur lui demanda si sa mère se trouvait à la distribution : sur la réponse affirmative du jeune homme, il lui ordonna de lui porter son prix.

Antoine, embarrassé, chercha un instant des yeux dans la foule, mais son trouble l’empêchait de distinguer, quand, tout à coup, à l’extrémité de la cour, on vit se lever une vieille femme borgne, vêtue comme une servante, et qui se met à crier d’une voix enrouée :

— Par ici, Antoine, par ici, mon garçon.

Un sourire involontaire accueillit cette apparition groesque, et quelques exclamations mal retenues se firent entendre. Le jeune homme s’arrêta en pâlissant, comme si une arme l’eût frapjjé ce moment fut terrible ; il avait honte de sa mère !

Cependant celle-ci n’avait rien remarqué et continuait à l’appeler. Antoine fit un effort ; il avança machinalement du côté d’où venait la voix; un nuage couvrait ses

yeux, et ses jambes défaillaient sous lui. En arrivant près de la vieille femme, il n’eùt point la force de lui parler. Celle-ci lui ouvrit les bras en poussant de triviales exclamations de joie, et lui posa sur sa tête la couronne de manière à la lui faire tomber autour du cou.

Larry était si troublé qu’il ne s’en aperçut point ; il revint àsa place en chancelant, avec sa collerette de laurier. Les rires redoublèrent et l’avertirent enfin. Il arracha violemment la couronne et la foula aux pieds ; toute la joie de ce jour était perdue pour lui.

La distribution se termina peu après. Suivi par tous les regards et entouré d’un bruissement louangeur, Arthur Boissard alla retrouver sa mère, la tête haute et le sourire sur les lèvres. Antoine Larry, de son côté, se glissa honteusement à travers la foule, et rejoignait la sienne ; les deux jeunes gens se rencontrèrent à la porte du collège au moment où ils sortaient, et se saluèrent.

• Arthur monta avec madame Boissard dans l’équipage élégant qui lesattendaiL après avoir confié à un domestique en livrée les trente volumes qu’il venait de recevoir en prix ; tandis qu’Antoine, gauchement chargé de ses livres et de ses couronnes, présenta le bras à la mère Larry, et prit avec elle le chemin du faubourg d’Antrain, sous une pluie d'orage, qui commençait à tomber.

Tous deux faisaient leur entrée dans la vie, l’un enivré d’orgueil, entouré d’admiration, et n’ayant même pas à porter le poids de ses couronnes ; l’autre, le cœur meurtri, à pied dans la foule, honteux et embarrassé du témoignage de ses succès.

Quatre années s’étaient écoulées depuis la distribution des prix, qui a fait le sujet du chapitre précédent ; Antoine et Arthur avaient achevé leur droit depuis un an. Déjà Boissard avait débuté avec éclat, et l’on parlait de lui comme d’un jeune avocat de la plus grande espérance.

Les qualités et les défauts de son esprit le rendaient, en effet, merveilleusement propre aux succès du barreau. Il joignait à une intelligence prompte et à une mémoire exercée cette facilité de langage que n’ arrête pas même l’absence de la pensée, et cette sensibilité vulgaire qui va toujours s’adresser aux lieux communs du cœur. Son éloquence était d’autant plus sûre de son effet, qu’elle ne dépassait jamais un pathétique bourgeois à la portée de tout le monde. Il avait, en outre, des> formes charmantes. Habitué à la politesse des salons, il en conservait la tradition au palais. Il était impossible de relever avec plus de convenance l’injure ou le compliment ; impossible de mieux trouver les joints d’une précaution ora-

toire pour y glisser une insinuation ; impossible de mieux assouplir un sarcasme pour en fouetter doucement son adversaire. Nul ne plaidait une calomnie d’un style plus fleuri. Quant à ces petites déloyautés traditionnelles au barreau, sans lesquelles un avocat ne peut faire son chemin, l’habitude du monde y avait préparé Boissard. Sans qu’on pût l’accuser d’un caractère faux, il savait employer les déguisements utiles que l’usage autorise. Il accepta donc l’habitude du mensonge, comme un homme bien élevé qui sait se faire aux exigences sociales.

Il faut ajouter que sa position dans le monde l’avait servi dès les premiers pas et singulièrement facilité ses succès. Grâce aux relations de sa famille, il avait pu faire de prédeuses connaissances. Sa tante l’avait présenté au procureur général, qui avait eu la bonté de l’inviter à ses soirées ; le premier président, qui était père de trois filles fort laides, et qui connaissait la fortune de Boissard lui avait rendu sa visite, et les principaux conseillers de la cour étaient tellement de sa connaissance, qu’ils le saluaient amicalement de la main au milieu des rues. Quant aux avoués et aux avocats, ses confrères, il les invita tous à un repas splendide qui dura cinq heures, et où l’on porta des toasts aux neuf Codes avec neuf vins différents. Tous les convives le quittèrent enchantés, et, avant de sortir, deux avoués des plus accrédités vinrent, en chancelant, lui serrer la main et lui promettre des affaires.

Il reçut effectivement, le lendemain, des dossiers à étudier.

Antoine avait été moins heureux. II ne connaissait per-

sonne par lui-même, et, n'ayant point de parents qui pussent lui préparer des relations, il s’était trouvé, dès l’abord, privé d’appui et d’encouragement. Il avait bien fait les visites accoutumées aux membres de la cour et du barreau ; quelques avocats lui avaient même apporté leur carte en retour ; mais tout s’était borné là. Ceux qui avaient traversé une fois la petite boutique de la mère Larry, pour entrer dans la chambre obscure et délabrée du jeune homme, avaient pensé que c’était une connaissance inutile à faire, et n’étaient point revenus. Sans recommandation, sans introducteurs, Antoine était donc resté ignoré, et n’avait pu trouver l’occas ; on de se faire remarquer. On l’avait bien nommé d’office deux ou trois fois pour défendre, en cour d’assises, des prévenus; mais les causes qu’il avait eues à plaider s’étaient iùmvées de peu d’importance ou impossibles à soutenir. Les beaux crimes avaient été réservés pour les débutants farisés, au nombre desquels se trouvait Boissard.

Vainement Antoine avait attendu, espérant du hasard ' une occasion favorable, l’occasion n’était point venue ! Cependant le temps s’écoulait, et la mère Larry commençait à se plaindre de ce que son fils, pour lequel on avait dépensé tant d’argent, et qui avait appris tant de choses, fût encore à sa charge à vingt-trois ans, tandis que les fils de ses voisines, qui savaient à peine lire faisaient vivre leur famille depuis plusieurs années.

La bonne femme ne se disait pas que la faute n’en était pas à Antoine, mais à elle-même, qui avait accepté pour lui une instruction élevée sans savoir s’il pourrait en tirer parti. Comme tous les esprits étroits, elle ne regardait

que le résultat, et, plusieurs fois par semaine, elle répétait à Larry :

— Eh bien ! quand donc cela te servira-t-il à quelque chose d’être avocat; quand gagneras-tu ?

— Quand on voudra m’employer, ma mère, répondait le jeune homme tristement.

— Mais, pour cela, il faudrait te donner de la peine ; il faudrait chercher, demander.

— Chercher où, demander à qui, ma mère? je ne connais personne.

— Comment font donc les autres pour gagner tant d’argent ?

— Les autres ont des relations, des amis.

— Il faut t’en faire.

— Comment?

— Eh ! Seigneur Dieu, comment, comment, s’écriait la mère Larry, impatientée, comme les autres, je te dis !

Antoine levait les épaules en soupirant : le moÿen de sortir une vieille femme d’un cercle vicieux ?

Mais ces tracasseries lui tendaient la vie intolérable : son inutilité lui pesait; il mangeait avec une sourde rage ce pain reproché que lui gagnait sa mère. Placé comme les damnés du Dante à l’un des derniers cercles de l’enfer humain, il regardait sans cesse avec désespoir les cercles supérieurs auxquels il ne pouvait atteindre. U s’indignait que la société fût faite de telle sorte que le pauvre se trouvât muré dans sa misère et n’en pîitsortir par aucune issue ; il se demandait pourquoi les hommes s’étaient réunis en nations si chacun des membres de la grande association n’avait point droit à sa part du bien-

être géhéral, et s’il restait isolé et sans secours contre la faim comme le sauvage solitaire des grands lacs. Puis, en promenant ses yeux autour de lui, il se comparait, lui obscur et délaissé, quoique intelligent et bon, à tant d’autres, dont un heureux hasard rehaussait la médiocrité; il se révoltait contre cet injuste partage, et prenait en dégoût cette odieuse mascarade à laquelle on avait donné le nom d’ordre social.

Son imagination inoccupée s’emparant ainsi de ses souffrances en envenima tous les aiguillons. Bientôt il se mit à étudier métaphysiquement ses ennuis et à en tirer une espèce de théorie de la vie. Toutes ses facultés travaillèrent au profit de son découragement. Il résolut de regarder sa situation pénible comme une nécessité, et de s’y accroupir, pareil à ces martyrs qui s’agenouillaient dans le cirque, les bras croisés, et attendant la mort. Mais il arrivait de cette résignation systématique ce qu’il arrive de toutes les théories ; au premier reproche, au moindre désappointement, elle disparaissait pour faire place à la colère ou à la douleur.

La vie d’Antoine s’écoulait ainsi, partagée entre des calmes d’abattement et des fièvres d’indignation, mais toujours également décolorée. Malheureusement, il était à un âge où se développent avec une facilité fatale cette sauvagerie dangereuse et cette monomanie de la solitude (tristes symptômes d’une âme malade de vanité ou de jalousie), qui nous poussent en dehors de la vie réelle et nous rendent également inutiles à nous-mêmes et à tous. Comme tant d’autres, il fut pris à l’allèchement d’un quiétisme orgueilleux, et se voyant, lui, si faible et le

monde qu'il avait à combattre si fort, il aima mieux accepter dédaigneusement un arrêt injuste et s’envelopper dans son découragement comme homme méconnu. Ce fut là une première, une grande faute! Mais Antoine, assez fort pour profiter d’une position, ne l’était peutêtre pas assez pour la conquérir. S’il fût né dans une classe plus heureuse, il eût pu arriver aux premiers rangs, car ses facultés étaient saines et élevées ; mais jeté par le hasard aux dernières couches de l’humanité, il lui fallait soulever un monde pour mettre seulement sa tête au niveau des pieds des autres, et les forces lui manquaient pour un tel effort. Dans une société où chacun eût trouvé une route préparée devant lui, non selon les caprices de la naissance, mais selon l’élan de sa vocation, Antoine fût devenu grand, célèbre, utile; c’était un de ces hommes à qui il ne faut qu’une main tendue pour qu’ils montent, mais qui, sans cette main, sont exposés à rester toujours confondus dans la foule.

L’espèce de misanthropie qui s’était emparée de lui réduisit encore le nombre de ses connaissances, déjà fort borné. Il cessa presque entièrement de voir le peu d’amis qu’il avait conservés, et Arthur lui-même fut compris dans cet abandon. Les visites d’Antoine à madame Boissard et à son fils devinrent de moins en moins fréquentes ; v la veuve s’en plaignit, et, dans le mopde, Larry fut accusé d’ingratitude.

Deux années s’écoulèrent ainsi sans amener aucune chance favorable pour Antoine ; enfin pourtant le hasard sembla vouloir le seconder : désigné pour défendre une accusée qui devait être jugée dans quelques jours, il lut

avec soin le réquisitoire, alla visiter la prévenue, l’interrogea longuement, et revint chez lui la tête en feu. Il avait trouvé une cause à sa taille, il allait pouvoir montrer ce qu’il était.

L’affaire était pourtant peu de chose en apparence, car il ne s’agissait que du vol de quelques aunes de toile ; mais les circonstances suppléaient, par leur intérêt, au peu de gravité de la cause.

L’accusée était une de ces misérables enfants nées dans la mendicité, d’une femme infirme et d'un aveugle. A cinq ans, elle avait perdu sa mère. Alors elle avait pris la sébile de bois, le bout du bâton de son père, et avait commencé à le conduire par les paroisses. Elle avait grandi ainsi sous la pluie et le vent, en psalmodiant des prières latines qu’elle ne comprenait pas et tendant la main au seuil des portes. Lorsque son père mourut, elle avait seize ans. Périne continua à mendier pendant quelque temps; puis, comme les aumônes étaient rares, elle se laissa séduire, devint enceinte et accoucha, un soir, sous le porche d’une église, d’un enfant mort. Cet événement l’avait forcée à quitter la commune où elle vivait. D'abord on l’avaitreçue dans une ferme comme servante, mais Périne était stupide, indolente, et le fermier l’avait bientôt chassée. Alors commença pour elle une série de souffrances inouïes. Elle fut arrêtée comme vagabonde, jetée en prison, puis relâchée. Sans ressources pour vivre, elle résolut de voler ; mais elle était trop maladroite pour cacher longtemps ses larcins. On l’avait arrêtée, traduite en police correctionnelle, et condamnée. A sa sortie de prison, elle reprit son existence errante, et les

mêmes causes ayant amené les mêmes résultats, c’était un nouveau vol, accompagné de circonstances aggravantes, qui l’amenait devant la cour d’assises de Rennes.

Il n’y avait point à nier le fait lui-même, car Périne avait tout avoué. Aussi Antoine ne songea-t-il point à en discuter la preuve, ni à défendre l’innocence de la mendiante: mais il lui sembla qu’il y avait moyen de la sauver en racontant sa vie, et en faisant appel à la conscience des jurés. Il s’anima devant ce tableau d’une pauvre fille née dans une douve du chemin, qui avait grandi sans que nul prît soin de son corps ni de son âme, qui s’était abrutie dans la misère et qui, devenue vicieuse sans le vouloir, sans le savoir, s’était mise à se prostituer et à voler, parce que la prostitution et le vol étaient les seuls moyens de \ivre pour elle. Il devait demander pourquoi la société se souvenait tout d’un coup de cette délaissée, pour la châtier, elle qui ne s’en était pas souvenue pour la secourir. Si cette enfant n’avait point droit de vivre, que ne l’avait-on tuée au moment où elle avait vu le jour, ou, si elle en avait le droit, pourquoi ne lui en fournissait-on pas les moyens ? Qui l’avait fait ce qu’elle était? Sa naissanceet son éducation. Mais avait-elle pu choisir son éducation ni sa naissance? Le vol ne devait point être un crime dans sa pensée, ce n’était que la manifestation naturelle de cet instinct qui porte tous les êtres à veiller à leur conservation. S’étant trouvée isolée dans le monde, elle s’était conduite en conséquence, et elle avait agi comme l’eût fait un sauvage sans tribu et sans famille. Évidemment elle avait troublé l’ordre établi, mais cet ordre était injuste et cruel pour elle; la condam-

ner, c’était s’associer à cette injustice et à cette cruauté.

Antoine espérait beaucoup de cette argumentation qui lui semblait irrésistible. Il se réjouissait surtout de ce que cette cause s’appuyât sur les questions les plus élevées de la morale et du droit naturel. Il trouvait ainsi sa mission grande, son ministère sacré. Il n’avait point à discuter des faits, à disséquer des détails de procèsverbal, à tordre des articles de loi ; sa plaidoirie restait tout entière dans les plus hautes régions de la pensée. Il était orateur comme ces philosophes des républiques anciennes qui venaient, le front chauve et la parole solennelle, enseigner au peuple assemblé quelque grande vérité sur les droits de l’homme ou l’organisation de la cité.

Au jour désigné pour les débats de la cause, Antoine se rendit au palais le cœur palpitant et la tête brûlante. Il fut étonné'de voir que les assises eussent été transportées dans la grande salle, et que les tribunes fussent garnies de dames.parées.

Tant d’apprêts ne pouvaient avoir été faits pour la cause qu’il allait plaider, et il ne savait à quoi attribuer cet empressement inutile, lorsque Arthur arriva près de lui au banc des avocats, des papiers sous le bras :

Les deux jeunes gens se saluèrent, et Boissard tendit la main à Antoine.

— Est-ce que tu plaides aujourd’hui ? demanda celui-

— Immédiatement après toi.

— Et qui défends-tu?

— Lormier.

RICIIE ET PAUVRE.

— Ce négociant accusé de banqueroute frauduleuse?

— Précisément; c’est une cause superbe, regarde plutôt quelle foule !... Il y a même des dames.... Tu vois bien là-bas dans la tribune, à droite, ce chapeau à plumes? C’est la femme du préfet; une Parisienne charmante ? Nous jouons des proverbes chez elle tous les jeudis.

— Et espères-tu sauver ton client ? demanda Antoine.

— Sans aucun doute; il n’y a pas de preuves. Puis on y regardera à deux fois, avant de condamner un homme qui appartient à une des familles les plus riches du département. Dans tous les cas, s’il était condamné, nous sommes sûrs de faire admettre son recours en grâce.

Dans ce moment, l’huissier cria que l’audience était ouverte; mais il s'écoula un temps assez long avant que l’on pût obtenir un demi-silence. La foule, qui venait d’apprendre, par l’appel de l’atfaire, qu’il ne s’agissait pas encore du banqueroutier Lormier, témoignait son impatience. Une partie des spectateurs sortaient, tandis que d’autres rentraient, et il en résultait une confusion et un bruit qui empêchaient d’entendre la lecture de l’acte d’accusation. Antoine s’irritait en vain de cette inattention tumultueuse : le bruit, apaisé un moment par le cri de l’huissier, recommençait plus fort quelques minutes après. Le jury et le tribunal lui-même semblaient partager cette distraction impatiente du public, et il était facile de voir que tous attendaient la cause plus importante qui devait suivre.

Cependant les débats commencèrent : la prévenue, interrogée, avoua de nouveau son crime, avec une impassi-

Si

bilité hébétée. La parole fut ensuite accordée à l’avocat général. II se contenta de résumer l’acte d’accusation en quelques phrases, jeta, avec une indifférence dédaigneuse, quelques injures à la malheureuse qui était assise au banc des accusés, et se rassit.

Antoine se leva alors, pâle d’émotion, mais l’œil étincelant. En apercevant les notes nombreuses que le jeune avocat avait étalées sur son bureau, le président se pencha avec inquiétude vers lui:

— Je ne présume pas que la défense de maître Larry puisse avoir de grands développements, dit-il.

— Pardonnez-moi, Monsieur, répondit Antoine, ma plaidoirie sera longue et détaillée.

— Les faits étant acceptés comme constants par l’accusée, je ne vois pas trop quels moyens de défense vous pouvez présenter...

— Je vais tâcher de vous les faire connaître.

— Parlez, Monsieur, dit le président d’un ton sec; seulement, veuillez songer que les instants du jury et ceux de la cour sont précieux, et qu’une affaire importante va être appelée.

— Quelle qu’elle soit, monsieur le président, elle ne peut l’être autant que celle-ci; car il n’y est question que de la défense d’un seul homme, et moi j’en défends des milliers dans la personne de cette mendiante.

Le président fit un léger mouvement d’épaules; et, comme cédant à l’obstination d’un homme qui vous fait subir son droit :

— Maître Larry a la parole, dit-il d’un ton de résignation ennuyée.

Et, se tournant vers le conseiller qu’il avait pour voisin, il se mit à l’entretenir à voix basse.

Antoine commença sa plaidoirie d’un accent troublé ; mais bientôt tout disparut autour de lui : il se trouva face à face avec sa pensée, ne vit plus qu’elle, et se mit à la développer avec une éloquence austère. La foule, distraite, finit par prêter plus d’attention. Quoique le langage du jeune avocat fût dépouillé de ces lieux communs du barreau, qui parlent à la sensibilité grossière de la multitude, quoique sa défense fût trop élevée, trop indépendante, trop serrée pour être entièrement comprise, et qu’elle ressemblât moins à une plaidoirie qu’aux pages d’un livre, le bruit des conversations diminua insensiblement, et le public commença à donner quelques signes d’intérêt.

Encouragé par le silence qui s'était progressivement établi, Larry s’abandonna à toute son exaltation. 11 y avait dans cette cause, de la classe la plus misérable qu’il défendait, quelque chose de sa propre cause : peutêtre même cette circonstance avait-elle exagéré pour lui les torts de la société envers sa cliente. Avec plus de sang-froid, il eût compris que le monde était bien lourd pour marcher vite, et que, de l’esclavage à la mendicité, le progrès était déjà immense. Il eût compris surtout que l’inégalité était la loi éternelle des êtres ; qu’il y aurait toujours des riches et des pauvres comme il y avait toujours des hommes heureux et des infortunés, deshommes sains et des infirmes ; que c’était là une règle injuste, d’après le jugement humain, mais immuable ; et que, dans la partie jouée par tous, et dont le bonheur était le prix,

la civilisation la plus avancée ne pourrait jamais qu’égaliser les chances du jeu, non la force des joueurs. Antoine était trop personnellement intéressé à la question pour ne pas s’y montrer partial, et la société avait trop de torts réels pour qu’il ne l’accusât pas de les avoir tous. Aussi, sa parole s’arma-t-elle d’une rudesse incisive et passionnée : sa voix était devenue vibrante, audacieuse, indignée ; il flétrissait en termes énergiquès une association qui ne laissait à un de ses membres que l’alternative entre la faim ou la prison, lorsque le président, qui donnait depuis longtemps des marques d’impatience, l’interrompit tout à coup.

— Avocat, dit-il, renfermez-vous dans les faits de la cause, et laissez là des généralités philosophiques qui ne sont point de votre ressort.

— Mais ces généralités sont toute la cause, s’écria Antoine ; comment puis-je y rentrer mieux qu’en prouvant l’iniquité de la loi qui condamne ma cliente ?

—Vous n’avez point le droit d’attaquer la loi, répliqua vivement le président ; la loi nous domine tous ici, c’est notre religion.

— Ce n’est point celle des jurés ; leur seule divinité, dans ce moment, est leur conscience, et c’est à elle que je m’adresse.

Ici l’avocat général se leva :

— Si cette discussion continue, dit-il, nous nous verrons forcé de demander à la cour que la parole soit retirée à l’avocat. Nous avons pu écouter, jusqu’à présent, les étranges doctrines qui viennent d’être plaidées, en considération de l’inexpérience du défenseur et par res-

pect pour son ministère; mais souffrir plus longtemps un pareil scandale serait marquer à nos devoirs. Nous requérons donc positivement de la Cour qu’il lui plaise ordonner à M* Larry de se renfermer rigoureusement dans les faits de la cause.

Antoine se levait pour répliquer, lorsque le président qui s’était penché vers les autres conseillers, dit :

— La Cour déclare que la cause est suffisamment entendue.

Le jeune avocat voulut parler, mais le président lui fit signe de la main qu’il n’en avait plus le droit. Il se rassit.

Après un court résumé, dans lequel justice fut faite des déclamations de ta défense, deux questions furent posées au jury, qui revint, cinq minutes après, avec deux réponses affirmatives.

Antoine quitta la salle, des larmes dans les yeux et le cœur serré de colère.

Comme il descendait l’escalier, il s’entendit appeler : c’était un vieil avocat qui demeurait à côté de la boutique de sa mère, et auquel il avait parlé quelquefois.

— Votre essai n’a pas été heureux, maître Larry, dit-il à Antoine, avec un rire sec; mais aussi vous l’aviez pris sur un ton un peu haut pour votre auditoire.

— Je croyais que la vérité pouvait se faire entendre devant des hommes appelés à la chercher, répondit Antoine brusquement.

Le vieil avocat fit entendre son rire aigu et saccadé.

— Je connais cela, je connais cela; vous êtes jeune, vous avez cru que vous parliez devant un aréopage, et vous vous êtes posé à la tribune comme un orateur anti-

que, vir bonus dicendi peritus ; mate, voyez-vous, mon jeune ami, ajouta-t-il plus bas et en posant sa main décharnée sur le bras d'Antoine, on ne va pas dire des injures au code devant ses valets ; on ne critique pas la loi en face de ceux qui en dînent. Quant à vos jurés, ce sont tous de braves gens qui ont leur lit fait, et qui, de peur qu’on ne leur demande un matelas, ne veulent pas entendre parler de ceux qui couchent par terre. Honnêtes pères de famille, ils s’abritent le mieux possible derrière leur égoïsme, vivent sous cloche comme les melons, et ne souffrent pas qu’on les dérange. Je vous demande ce que deviendrait la société, si tous ceux qui ont faim prenaient pour manger à ceux qui ont trop ? Cela serait bon chez des sauvages; mais, chez un peuple civilisé, chacun pour soi !... C’est pour cela que nous nous sommes réunis en société, eh ! eh ! eh !

Et le petit vieillard recommença son rire étrange.

Antoine ne savait que penser de ce ton moitié ironique, moitié sérieux; il regardait M. Pillet avec étonnement; mais celui-ci reprit presque aussitôt:

— Vous manquez d’expérience, maître Larry, comme vous l’a fort bien dit le ministère public. Un avocat expérimenté n’eût jamais eu l’idée de perdre son temps à composer un plaidoyer pour votre cliente en haillons; il s’en serait remis à la sagesse de la cour, c’est la formule. II ne faut jamais dépenser des parolesqui ne peuvent rapporter ni réputation ni profit, et les causes de ces gens du peuple ne produisent généralement ni l’un ni l’autre ; à moins pourtant qu’à force de crimes un misérable n’ait réussi à se faire un nom. Alors on vient

le voir comme une bête féroce prise au piège, et les honnêtes gens lui disent des injures et l’agacent à travers les barreaux de sa cage. Mais, hors ces cas fort rares, les scélérats de bonne famille sont les seuls qui inspirent un intérêt et une curiosité générale. Parlezmoi, par exemple, de l’affaire que défend votre confrère Boissard ; voilà une belle cause! Un banquier qui fait des faux, ruine cent personnes, et se sauve avec un million!.... S’il était question d’un ouvrier affamé qui eût assassiné un colporteur pour lui voler douze francs, cela n’intéresserait pas plus les gens du monde, qui ne sont ni affamés ni colporteurs, que le peuple, qui est habitué à de telles choses ; mais, lorsqu'un homme comme il faut descend sur la sellette, c’est un spectacle qui saisit tout le monde. Les classes élevées s’en émeuvent par un sentiment de défense, et parce que c’est un de leurs membres que l’on juge; les classes pauvres, par un instinct d’hostilité, et parce qu’elles espèrent la joie de voir un riche vissé au carcan, côte à côte du mendiant. Voilà les affaires qu’il faut plaider, maître Larry, si vous voulez faire votre chemin.

En achevant ces mots, M. Pillet montra à Antoine qu’il était arrivé devant sa porte, et le salua.

Le jeune homme se dirigea, tout pensif, vers la boutique de sa mère.

Le dernier échec d’Antoine l’avait complètement découragé. 11 était à un âge où le désespoir est facile, parce que l’âme est molle encore et que nous marchons dans le monde, pareils à ces jeunes soldats d’hier qui ne savent supporter ni le soleil du midi ni la brise du soir. Le cœur, sortant de ses premiers rêves comme des langes de l’enfance, se replie douloureusement sur luimême au premier contactglacé des hommes. Quoique Antoine eût fait un assez rude apprentissage de la vie, il ne s’était point habitué à en souffrir les humiliantes déceptions. Les luttes qu’il lui avait fallu supporter l’avaient irrité sans l’endurcir, et il en était sorti blessé, mais non guéri. Loin de trouver dans le passé des forces pour combattre ses nouvelles souffrances, il n’y trouva donc que les motifs d’un découragement plus profond.

Bientôt il se complut dans son désespoir ; il se para à ses propres yeux de sa douleur muette et retirée : il se mit à se regarder vivre avec un calme dédaigneux, ana-

lysant curieusement sa situation, de peur de laisser échapper une seule de ses peines.

Et, il faut l’avouer, il n’était pas besoin de chercher longtemps pour les découvrir, car elles étaient nombreuses, vives et réelles. En effet, il eût été difficile de concevoir une existence plus flétrissante que celle menée par le jeune Larry. Non-seulement l’avenir s’offrait à lui sans espérances, mais son présent même était dépouillé de ces joies vulgaires et inaperçues, tellement mêlées aux existences les moins fortunées, qu’on ne les devine que lorsqu’elles nous manquent. Anfoine n’avait pas un camarade d’habitude qui vînt le chercher à certaine heure pour faire une silencieuse promenade ; pas une maison accoutumée dans laquelle il put aller quelquefois causer de la pluie ou du soleil ; pas un seul être au monde qui, de loin en loin, rompît sa solitude et plaçât une figure humaine entre ses rêves et lui ! Il vivait seul, n’entendant jamais que la voix grondeuse de sa mère, qu’il s’était habitué à ne plus écouter, et ne pouvant se délasser de lui-même dans un entretien doucement distrayant.

Il passait ordinairement ses journées dans l’arrièreboutique obscure qui formait tout son logement, penché sur une vieille table encombrée de livres. S’il levait les yeux, c’était pour voir cette longue chambre noire, avec ses deux lits à couvertures vertes qui se dessinaient au fond comme deux cercueils, ses poutrelles enfumées et sa tapisserie déchirée, dont le vent agitait les lambeaux sur le mur. Une croisée sans rideaux y laissait pénétrer à peine une lueur crasseuse, et jamais

une fraîche senteur ne glissait jusqu’au jeune homme à travers le vitrage entr’ouvert.

C’est là qu’il travaillait parmi les bruits irritants et multipliés du ménage et devant un foyer éteint. Il avait ainsi vécu bien longtemps sans] en souffrir ; mais, depuis que son àme était devenue malade, il trouvait insupportable cette commensalité forcée. La conscience qu’il n’était point seul troublait sa méditation ; il lui semblait qu’on voyait en lui, et il croyait toujours sentir un regard sur son cœur. Au moment de sa rêverie la plus profonde, s’il entendait le bruit des pas de sa mère, il tressaillait et rentrait ses pensées dans son àme, comme il eût caché au collège des vers ou une lettre d’amour. Cette gêne perpétuelle s’était .insensiblement transformée en supplice ; sa mère lui en était presque devenue odieuse. Il eût acheté avec son sang le coin le plus obscur de la plus humble mansarde d’étudiant, à la seule condition d’y être seul et d’y penser sans terreur et sans bruit.

Ce qu’il enviait le plus peut-être maintenant, dans la situation d’Arthur Boissard, c’étaient le cabinet isolé où il l’avait visité une fois, la fenêtre à draperies blanches d’où l’on voyait la campagne, et surtout cette double porte qu’il pouvait fermer à clef sur lui. Comme la pensée devait germer facilement au milieu de ce calme d’un asile uniquement -consacré à l’étude ! Comme il devait être inspirateur ce silence à peine troublé par le bruissement éloigné delà rivière et le gazouillement des oiseaux dans les vignes ! Larry sentait qu’il aurait été un autre homme dans une pareille retraite, qu’il y

nieriE ET PAUVRE.

aurait refleuri, et que les nuages qui assombrissaient son front s’y seraient bien vite dissipés ; car il n’était pas sans avoir remarqué quelle influence le monde extérieur a sur notre caractère, et combien la pensée naît plus fraîche, plus bienveillante, plus heureuse, dans une atmosphère pure, au milieu d’une vie facile, et devant les objets que la poésie des formes embellit.

Aussi les jours où l’arrière-boutique de sa mère lui paraissait trop sombre, et où son air épais oppressait trop douloureusement sa poitrine, Antoine sortait pour chercher la campagne. 11 traversait rapidement le faubourg, descendait dans la vallée, et marchait jusqu’à ce que le dernier toit de la ville eût disparu derrière les arbres. Alors un bien-être indicible l’inondait ! Son front se levait radieux vers le ciel, et son œil étincelait. Il lui semblait qu’une porte de son cœur venait de s’ouvrir, et que tous les soucis s’en étaient envolés, pour y laisser pénétrer la brise des prairies. On eût dit que des ailes invisibles soulevaient son corps, tant il s’avançait légèrement. Il marchait ainsi longtemps, sans- pensée, sans but, sans souvenirs, se baignant dans la brise, buvant le parfum des foins en fleur, cueillant parfois un glaïeul pour fouetter la haie en passant, et effeuiller sur sa tête les aubépines, ou bien écoutant l’eau des sources bruire gaiement dans le cresson. Oh ! que c'était alors une douce et riante chose que la vie ! Comme la création plaisait au jeune homme perdu dans l’herbe ! comme il trouvait Dieu bon d’avoir fait le monde, et de l’avoir fait si grand, si suave, si beau ! Car alors il admirait tout, il respectait tout, il aimait tout. Il ouvrait ses

deux bras à la nature entière. La plus petite abeille qui butinait sur les sureaux devenait sa sœur, le plus frôle papillon qui se détachait des églantiers, comme une feuille envolée, était son frère. 11 appelait les oiseaux qui fuyaient avec un brin de paille vers leurs nids ; il marchait doucement sur la mousse des chemins creux, pour ne pas effrayer les lézards qui s’épanouissaient au soleil : tout lui était ami et sacré !

Et quand il avait longtemps marché ainsi, quand son cœur, gonflé d’émotions, s’endormait dans la plénitudede son bonheur, ivre et muet, il se couchait dans les hautes herbes, les yeux tournés vers les nuages. Le soir le trouvait là, abîmé dans ses ineffables rêveries. Les troupeaux passaient lentement le long du sentier, regardant les fermes qui fumaient à l’horizon ; on entendait les chalumeaux de frêne du pâtre prolonger au loin leurs sifflements sauvages, puis tous ces bruits se perdaient au milieu de je ne sais quel silence vivant et harmonieux ; les premières étoiles se montraient aux cieux, et la nuit calme et bleue se déroulait mollement comme une tente de soie !

C’était le moment du réveil. Antoine se levait, chancelant comme un homme qui sort de l’ivresse. Il secouait l’herbe de ses cheveux, il respirait à pleine poitrine une dernière rafale de la campagne, reprenant à petits pas le chemin de sa demeure, ne sentant déjà plus son bonheur que comme le reste d’un songe, et voyant les douces images qui avaient passé devant son cœur, tout le jour, s’assombrir en même temps que les paysages de la vallée. Il approchait ainsi de la ville, et l’air devenait moins pur \

les brises ne gazouillaient plus mélodieusement dans les saussaies ; il sentait déjà comme une âcre vapeur qui le prenait de loin à la gorge et l’oppressait. Tout à coup, au détour d’un chemin vert, derrière un chêne, où les oiseaux s’endormaient en soupirant, il voyait s’élever quelque chose de grand et de noir, comme un fantôme !... C’était la première maison du faubourg ! c’était la ville ! Nouvel Adam chassé du paradis par l’archange, il s’arrêtait là pour jeter un dernier regard en arrière. Maintenant, adieu aux liserons dans les ronces fleuries, adieu à l’odeur du chèvrefeuille, adieu à la pelouse et aux marguerites ; ce gouffre sombre où brillaient de rouges lueurs, c’était la ville ! On sentait déjà son dur pavé sous le pas, on entendait déjà son murmure immense et triste comme un gémissement ; c’étaient la ville, le monde et les hommes ! Antoine baissait la tête ; il venait de passer les portes de son enfer.

Les nuits qui suivaient ces excursions s’écoulaient habituellement dans le désespoir. Larry restait assis sur son lit, dans une sorte de fièvre ; les yeux ouverts et les poings fermés, regardant l’étroite fenêtre de l’arrière-boutique, et demandant à Dieu de voir seulement un coin de ciel ou une étoile. Quelquefois, quand le sommeil fermait à demi ses paupières, il croyait que ses vœux étaient exaucés ; il se redressait alors, éperdu ; mais bientôt il souriait amèrement, car la lueur qui avait frappé ses yeux ne venait point du ciel ; c’était une étoile humaine, une étoile de souffrance et de mort ; la lumière allumée dans la maison voisine, près du lit d’un agonisant ! Alors il restait à écouter les ) ameurs de la nuit ; il comptait les heures

qu’il avait de moins à vivre ; il prêtait l’oreille au bruit de l’horloge éloignée, et il lui semblait entendre le cri de l’ange placé par Dieu devant la mort, pour avertir les hommes de son approche.

Ce n’était qu’au matin, lorsque les premières clartés commençaient à blanchir le vitrage, qu’il laissait aller sur sa couche son corps fatigué. Il fermait les yeux pour ne pas voir le monde qui allait revivre, et il appelait le sommeil afin de l’oublier quelques heures.

Ainsi s’écoulaient ses journées et ses nuits. Quelquefois pourtant, ramené au sentiment de la vie positive, il essayait de sortir de cette mélancolie farouche. Il voulait se plier aux exigences de sa profession, étouffer son imagination sous les textes de lois, travailler courageusement à ses études d’avocat ; alors toutes les misères de sa position lui étaient de nouveau révélées ; les livres lui manquaient ! Il cherchait vainement, à travers les articles de son Code, les mille hiéroglyphes invisibles découverts par le subtilité chicaneuse des commentateurs; son esprit s’épuisait dans cette étude puérile. Il sentait sa raison, prise au trébuchet entre deux lois, s’y meurtrir et s’y fausser. Sans fil conducteur, sans jalons, au milieu de ce dédale, il ne s'y était pas plutôt plongé, qu’il étendait ses bras avec épouvante autour de lui, pour savoir où il était. Ses forces s’épuisaient ainsi en tentatives superflues, sans qu’il pût atteindre le but.

C’était alors, surtout, qu’il prenait en horreur l’état qu’il avait choisi, et qu’il tournait les yeux avec regret vers ceux qu’il avait dédaignés. Par suite d'une illusion commune en pareil cas, il se figurait qu’il eût trouvé lea

niCUE ET PAUVRE.

autres voies plus faciles. D’ailleurs, il était déjà las de la direction qu’il avait suivie, et il eût désiré changer de route. Les âmes passionnées sont ainsi faites ; une fièvre incessante les tourmente ; non que cette mobilité provienne d’une inconstance impuissante, comme le répète le vulgaire ; mais les hommes de passion épuisent vite, parce qu’ils consomment beaucoup ; ils embrassent chaque idée si fortement, qu’ils finissent par l’étouffer. Poussés par leur ardeur inquiète, ils veulent étudier le monde sous toutes les faces : à chaque station, ils jettent un coup d’œil autour d’eux, cueillent une fleur, regardent à l’horizon, puis crient : En avant ! Esprits nomades, ils parcourent l’univers moral, ainsi que l’Arabe parcourt le désert, et campent dans la vie sans s’y établir, comme si un instinct plus élevé les avertissait que l’homme, ici-bas, n’est qu’un soldat en marche qui s’avance à la conquête de la mort.

Un jour qu’ Antoine se trouvait plus mécontent et plus abattu que de coutume, il se dirigea vers le Thabor, traversa l’esplanade, alla s’asseoir dans une des allées les plus basses et les plus ombreuses. C’était le soir, l’air, encore tiède, faisait à peine frissonner le dôme de feuillage ; on entendait la petite cloche des Enfants-Trouvés tinter dans les arbres, et une senteur embaumée, qui s’élevait du Jardin des Plantes, retombait sur les allées comme une rosée balsamique.

Il n'est personne qui n’ait remarqué l’action pénétrante que les parfums exercent sur les organisations impressionnables. Le simple contact d’une brise qui a passé sur des clématites, la seule émanation d’une fleur d’héliotrope suffisent parfois pour vous serrer le cœur. Vous sentez ce parfum qui vous coule dans tous les nerfs, comme un poison suave ; votre corps s’enfièvre, votre âme s’alanguit, et une mélancolie profonde, inconsolable, mortelle vous pénètre et vous inonde. Antoine, déjà disposé aux

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RICHE BT PAUVRE.

émotions douloureuses, éprouva bientôt tous les symptômes de ce singulier empoisonnement de l’âme : il sentit sa tristesse devenir horrible. Il se mit à repasser , avec une rage de désespoir qu’il n’avait jamais éprouvée, l’existence défleurie à laquelle il se trouvait condamné, et à regarder avec horreur l’avenir qui ne lui promettait qu’isolement et oubli.

Depuis quelque temps, de nouveaux désirs commençaient à le tourmenter. Comme tous les enfants élevés dans cette classe qui sépare le prolétaire de la bourgeoisie, il avait longtemps conservé des mœurs austères. Défendu d’abord, par son ignorance, contre le libertinage précoce dont les collèges sont l’école, il s'en était ensuite préservé par le dégoût. Devenu adolescent, la conscience de son peu de grâce, et la timidité qui en avait été la suite, lui servirent encore de sauvegarde. Il avait eu d’ailleurs, il faut le dire, peu d’entraînements à vaincre, car il appartenait à la race dure et chaste de la vieille Armorique, et chez lui les sens s’étaient éveillés tard.

Cependant cette nature primitive s’était insensiblement modifiée dans l’atmosphère où il avait vécu. Livré aux seuls travaux de l’intelligence, sa constitution populaire s’était efféminée. Il avait senti fondre peu à peu l’enveloppe de granit qui défendait ses nerfs contre les chaudes et douces émotions. L’air voluptueux du monde lui était entré par tous les pores, et les sensualités raffinées de l’imagination avaient commencé à le troubler. Eveillées tard, ses facultés viriles ne s’en étaient trouvées que plus fortes pour le désir, et plus furieuses pour en poursuivre la satisfaction.

Depuis quelque temps, surtout, il sentait vivement les aiguillons de la jeunesse. Ses nuits étaient peuplées d’étranges visions, et il y avait, à la fois, dans ses songes, l’ingénuité d’une vierge et le délire effréné d’un solitaire . Quand il sortait, la vue seule d’une femme le faisait frissonner. Il ne pouvait voir flotter devant lui une robe gracieuse, apercevoir un pied délicatement chaussé, sans que des souffles brûlants ne vinssent l’agiter; son premier regard était celui d’un libertin, le second celui d’un séminariste honteux.

Cette double impulsion, à laquelle il obéissait alternativement, imprimait à son caractère quelque chose de gêné. Son impressionnabilité même le rendait austère, jusqu’à l’intolérance. Il ne pouvait souffrir une plaisanterie hasardée; une allusion libertine lui faisait détourner les yeux, et il eût pris en haine le jeune homme qui se serait vanté devant lui d’une bonne fortune. Mais ce rigorisme était peut-être moins, chez lui, une marque de pureté que de fragilité. S’il craignait tant une parole libre ou une confidence indiscrète, c’est que cette parole et cette confidence allumaient dans son sein une fièvre dont il avait honte. S’il rougissait devant une image impure, c’était moins de pudeur que d’émotion. Dans le mystère de ses rêves, il entendait parfois des paroles bien plus hardies, il entrevoyait des images d’une volupté bien autrement excitante ; mais il cachait ces désordres d’une imagination en délire, comme on le fait des infirmités corporelles dont on rougit.

Du reste, il faut le dire, pour qu’on ne nous accuse pas d’être trop sévère à l’égard de notre héros, sa ré-

serve extérieure n’était pas chez lui une hypocrisie, c’était le résultat d’habitudes chastes et d’une timidité jalouse. 11 était faible, mais non vicieux. Ses aspirations les plus brûlantes se renfermaient généralement dans le cercle d’un amour légitime. Le cri des sens n’étouffait pas non plus la voix de son âme. Il comprenait l’amour avec sa double poésie; l’amour couché sur les fleurs de la terre, mais les regards tournés vers les étoiles du ciel.

Ce n’étaient donc point d’enivrantes caresses et de passagères jouissances qu’il souhaitait dans ses songes, mais le bonheur complet et immuable d’une union choisie. Là était le but de ses espérances, le souhait de toutes ses heures. Le jour où nous l’avons représenté assis dans une allée du Thabor, il se livrait à une de ces heureuses rêveries. Le lieu dans lequel il se trouvait était peu fréquenté, et le bruit des promeneurs qui suivaient les autres sentiers n’y parvenait pas.

Aussi leva-t-il les yeux avec un tressaillement de surprise et de contrariété, lorsque le froissement de pas légers se fit entendre près de lui. À quelques toises audessus de sa tête, le long d’un étroit sentier tracé sur le penchant d’une butte herbeuse, un jeune couple s’avançait doucement sur les feuilles fanées. L’étroitesse du chemin avait forcément rapproché les deux jeunes époux : le mari soutenait sa compagne, par derrière, de l’un de ses bras, tandis qu’il tenait, dans son autre main, deux petites mains gantées qui semblaient y avoir été oubliées. La tête de la jeune femme, légèrement penchée en avant, était tournée vers le visage du jeune homme.

et leurs regards, fixés l’un sur l’autre, s’envoyaient des baisers.

Il y avait dans l’abandon de cette pose, dans cette familiarité caressante et mignonne, quelque chose qui parlait si vivement des premières joies de la possession et de l’enivrement d’une existence doublée, qu’Antoine en fut blessé comme d’un trait. Un frémissement jaloux lui donna froid dans les cheveux. Le tableau qu’il avait sous les yeux lui sembla une insulte tacite jetée à son isolement, une sorte de contraste moqueur, cruel, établi par le hasard entre la félicité d’un autre et son propre malheur.

Il pensa que jamais il ne pourrait se promener ainsi, pressant sur sa poitrine une femme à demi pâmée sous son regard, et causant avec elle tout bas à la clarté du soleil couchant. Alors le plus amer désespoir qu’il eût jamais éprouvé lui tomba dans l’âme. Celui qu’il venait de voir passer, avec cette femme penchée sur son épaule, il le connaissait; c’était un de ces jeunes gens vulgaires, même dans leurs vices, qui, après avoir goûté à toutes les voluptés fangeuses, rentrent par lassitude dans le calme d’une vie régulière, et se marient pour monter une maison. C’était là celui à qui tout souriait; l’homme que le sort avait fait heureux ! Taudis que lui, qui s’était conservé pur, lui qui avait placé si haut la vertu et l’amour, il était condamné à vivre seul, inconnu ! Qu’était-ce donc alors le que bien et le mal? Ce monde n’était-il pas une cruelle plaisanterie de Dieu, et les vertueux, des fous qui prenaient la mystification au sérieux ?

Une fois engagé dans ces doutes ironiques, Antoine

' sentit toutes ses croyances s’ébranler. Il commença à croire que le premier, le seul devoir sur la terre était de s’y faire un nid commode. Il regarda plus hardiment en lui-même, et il lui sembla que ses répugnances à suivre la voie ordinaire n’étaient peut-être, après tout, que de la paresse ou de l’orgueil; et, appuyant ses sophismes de cette juste observation, il en conclut qu’il y avait profit et sagesse à abandonner la règle du devoir.

Heureusement l’habitude, cette sauvegarde de toutes les vertus, le défendait contre ses propres conclusions. Il pouvait bien, grâce au raisonnement, faire adopter de dangereuses folies à son esprit, mais non de nouveaux penchants à son cœur. Il quitta le Thabor en convenant avec lui-même que la bassesse était le chemin le plus sûr pour parvenir, et que la vertu n’était qu’un môt, mais nullement décidé à conformer sa conduite à cette doctrine.

Cependant la nuit était venue; Antoine, averti par la cloche du concierge, allait dépasser la grille de la promenade, lorsqu’il heurta un jeune homme qui sortait également ; tous deux levèrent la tête en même temps et se reconnurent.

— Randel !

— Antoine Larry !

— 11 y a au moins un an que je ne t’ai vu.

— Et moi un siècle.

Georges Randel prit le bras de Larry, et ils se dirigèrent ensemble vers la ville en causant.

Ce Georges avait fait ses études avec Antoine : il était fils d’un horloger qui jouissait de quelque .aisance. Après

avoir suivi ses premiers cours de médecine à Rennes, il était allé à Paris pour se faire recevoir docteur, et, depuis son retour, Antoine l’avait rarement rencontré. Georges était pourtant le seul jeune homme vers lequel il sentit quelque entraînement. Une ressemblance de position les avait rapprochés au collège ; c’était le seul de ses camarades près duquel Larry ne fût ni brusque ni gêné, parce que c’était le seul avec lequel il ne se crût pas obligé de protester contre la supériorité de naissance. Georges n’avait, du reste, aucun rapport de nature avec Antoinç. C’était un caractère souple et subtil, tellement avide de bien-être, qu’il se résignait à tout pour y atteindre. Doué de cette force négative qui résiste en cédant, comme les sacs de terre aux boulets, il possédait assez de philosophie pour ne prendre d’ennui que ce qu’il en pouvait porter : en un mot, c'était un de ces êtres qui ne sont point malgré eux au monde, et dont le peuple dit dans son langage expressif : Qu'ils vivent de bon cœur. Cependant ceux qui connaissaient Randel intimement affirmaient que, sous cette nature liante, se cachait un germe de force d’élévation et de moralité que les grandes occasions pouvaient développer, et qu’il y avait dans cet esprit plus de sérieux que les apparences n’en annonçaient.

Antoine et Randel eurent à se revoirie plaisir qu’éprouvent toujours d’anciens condisciples en se retrouvant après une longue séparation. Us se firent part réciproquement de leur position. Georges apprit à Larry qu’il avait déjà réussi à se former une clientèle, et que tout lui promettait un avenir brillant. Antoine ne lui

cacha pas qu’il avait été moins heureux. Il lui raconta ses mécomptes et ses désenchantements. Georges l’écouta attentivement. Il avait déjà assez d’expérience de la vie pour comprendre la situation du jeune avocat.

— Tu ne réussiras jamais, lui dit-il; tuas prisle monde à rebours. Si j’avais agi comme toi, je n’aurais pas deux malades aujourd’hui; ce n’est pas ainsi que j’ai fait mon chemin.

— Comment donc?

— D’une manière fort simple; j’ai rentré mes coudes pour ne heurter personne, et je me suis ouaté de velours, afin qu’on ne me sentît pas faire ma trouée dans la foule. J’ai eu soin de donner à mon caractère autant d’angles rentrants qu’il y avait d’angles aigus aux caractères des autres, afin que toutes les natures pussent s’accommoder À la mienne. Aussi m’a-t-on bientôt cité pour l’homme le plus sociable de la terre. En même temps, j’ai fréquenté le monde et je me suis montré partout où il y avait foule ; il faut habituer le public à votre figure.

— Mais des clients, qui t’en a procurés?

— Moi-même; j’ai sollicité, je me suis insinué dans les familles en guérissant les engelures des demoiselles, et donnant des consultations gratuites aux servantes. J’ai prôné certains hommes influents pour m’en faire des prôneurs; j’ai intéressé leur amour-propre à ma réussite, en me posant leur protégé. Puis, j’ai fait la connaissance de jeunes gens de famille au manège, et les jeunes gens bien nés ont toujours de petits conseils à nous demander. Je suis le médecin de leurs maîtresses en attendant que je sois celui de leurs femmes. En un

mot, j’ai réussi à me faire bien venir de tous, et j’ai la réputation acquise d’un bon enfant , en attendant celle d’un bon médecin.

— Lors même qu’une pareille manière d’agir n’eût point répugné à mon caractère, je n’aurais pu y avoir recours, car je ne connais personne.

— N’as-tu pas tes anciens condisciples? Je ne vois pas trop à quoi serviraient les collèges, s’ils ne préparaient des relations pour l’avenir ; c’est là leur bon côté. La réussite d’un homme de génie fait la fortune de tous les * sots qui ont été dans la même classe que lui. Le titre de condisciple est une espèce de parenté consacrée par l’usage qui oblige à la protection.

— Et quel est l’homme de génie qui a fait des thèmes avec vous? demanda Antoine en souriant.

— Aucun, que je sache, mais nous avions pour camarades de classe des hommes qui sont maintenant riches et influents; que ne t’es-tu recommandé à eux? Arthur Boissard, par exemple ! pourquoi as-tu cessé de le voir ? car tu n’y vas plus, je le sais. Cette famille aurait pu t’aider, pourtant ; elle t’a déjà fait du bien.

— Trop de bien, dit Antoine d’un air sombre : cette protection orgueilleuse des riches fait mal ; je n’aime pas les services que l’on me rend par pitié : pour qu’un bienfait ne me pèse pas, il faut qu’il vienne d’un égal ou d’un ami.

— C’est-à-dire que tu as de la fierté. C’est le plus dangereux des vices pour le pauvre, car c’est le seul qui l’arrête infailliblement dès les premiers pas. Au lieu d’adopter Arthur comme un protecteur et de te mettre

à sa suite, tu n’as voulu voir en lui qu’un rival ! Tu aurais pu obtenir une place derrière son carrosse, et tu as'mieux aimé lui envier celle du dedans. Qu’y as-tu gagné? Arthur est arrivé au but, tout seul, et toi, tu es resté en route, perdu dans les ornières. Ce n’est pas ainsi que l’on réussit. Le monde a ses principes, ses préjugés, dont il faut éviter l’action, si nous ne voulons pas qu’ils nous écrasent. Essayer, quand on est inconnu, jeune et pauvre, à les attaquer de front, c’est renouveler la lutte fameuse qu’Ésope a racontée, en jouant le rôle de la cruche. La société est trop compacte pour que l’on songe à y pénétrer par violence, il faut chercher ses fentes et s’y introduire doucement, comme le coin du bûcheron dans l’arbre. Crois-moi, si tu veux réussir , mets-toi à la suite de quelqu’un qui ait déjà sa place faite, et reste, comme le chien de la maison, autour de sa table pour ramasser les miettes du festin.

— J’aime mieux mon arrière-boutique, dit Antoine, en secouant la tête; les hypocrites déguisements me répugnent, et je ne saurais point porter ainsi le costume de laquais.

— Mon cher ami, c’est comme si tu refusais de prendre pendant vingt-quatre heures un habit d’argousin pour te sauver du bagne.

— La vie ainsi comprise n’est qu’une ignoble farce !

— Et tu voudrais en faire un poème épique, n’est-ce pas ? mais on joue pour son public, et le siècle est à la parade. Tu n’as pas à choisir. Moi aussi, j’aimerais mieux aller vent arrière au port que de louvoyer entre les récifs ; mais il vaut encore mieux louvoyer que périr. Parce

que je prends le monde tel qu’il est, parce que je m’y présente frisé, en escarpins et le sourire sur les lèvres, penses-tu que rien ne m’y blesse ? Mon claque de soie cache aussi sa couronne d’épines, mais je la garde sous le bras pour ne pas la sentir. Ah ! quelle que soit la route que prenne le pauvre, elle est dure et difficile ; seulement sa souffrance est en raison de l’importance qu’il y met. Trop faible pour lutter contre la société, j’ai cédé avant, sachant bien qu’en tout cas il me faudrait céder après ; je me suis ainsi épargné la fatigue du combat. Ne crois pas cependant que la gaieté de mon visage me vienne d’une âme contente de sa servilité. Non, non ; moi aussi, j’ai mes heures d'indignation; mais je les cache, parce que l’indignation impuissante est toujours ridicule. Ne pouvant être fier, je me suis fait humble, afin de n’avoir pas du moins la honte d’être abaissé. Oh ! je sais qu’il y aurait une plus belle mission à remplir dans la vie ; quelquefois je rougis de mon égoïsme, j’ai dans le cœur une plaie qui se rouvre à certaines époques, et qui saigne douloureusement !..;

Il s’arrêta un instant oppressé, mais secouant, presque aussitôt, ce nuage de tristesse :

— Allons! encore des folies, continua-t-il ; tu me rends sérieux malgré moi, Antoine ; au diable les réflexions. Vivons joyeusement et comme des gens d’esprit. En définitive, qu’y a-t-il de si répugnant dans notre rôle de laquais, comme tu l’appelles ? Ne vaut-il pas mieux être un valet comme Figaro, qu’un comte comme Almaviva ? Par Dieu ! soyons de vrais valets, et mettons nos maîtres dans le sac de Scapin pour les bâtonner. Qu’est-ce

après tout que les scrupules, sinon des timidités à se rendre heureux.

— Je commence à le comprendre, dit Antoine amèrement.

— Qui t’arrête alors ? Crois-moi, ami, deviens le sigisbée de quelque honnête avoué, habile à élever des procès, de quelque vieil avocat, trop malade de la poitrine pour plaider, et attache-toi à leur sort, fais-toi leur bravo , calomnie pour leur compte, tue sur leur geste, et le monde t’estimera ! On répétera partout que tu es un jeune homme de grande espérance, et tu deviendras père de famille, électeur et membre du conseil général.

— Oh ! je le voudrais, ne fût-ce que par vengeance, dit Antoine, pensif.

Les conseils de Georges avaient fait d’autant plus d’impression sur Antoine, qu’ils l’avaient trouvé dans un moment d’irritation et de mépris qui le disposait merveilleusement à les recevoir. Il était arrivé à une de ces crises de lassitude pendant lesquelles les vertus les plus solides succombent, et où les hommes les plus fermes démentent les habitudes de toute une vie, par dégoût, par doute ou par indifférence. Après avoir passé une nuit entière, incertain et ballotté entre vingt résolutions contraires, il se décida enfin à essayer quelques-uns des moyens qui lui avaient été indiqués par Georges.

Parmi toutes les personnes qu’il connaissait, une seule pouvait lui être immédiatement utile; c’était ce vieil avocat, qui lui avait parlé après sa plaidoirie en cour d’assises, et dont nous avons rapporté l’entretien.

M. Pillet était voisin de la mère Larry ; il lui était arrivé quelquefois, en venant à la boutique de la veuve, de s’y arrêter pour causer avec Antoine. Il l’avait même en-

gagé à le*venir voir ; mais sans que le jeune homme eût jamais profité de cette invitation. Du reste, la réputation de M. Pillet était des plus équivoques. Établi depuis près de vingt ans à Rennes, il n’y avait jamais plaidé sans que l’oil en connût au juste la raison. Antoine l’avait souvent demandée, et on lui avait tantôt parlé d’une inaptitude pour la plaidoirie, rendue plus invincible par un bégaiement naturel, tantôt d’une interdiction autrefois encourue par le vieil avocat.

Quoi qu’il enfût,M. Pillet avait une clientèle fort étendue. Son habileté le faisait principalement rechercher par les plaideurs de profession, et son seul nom inspirait une terreur respectueuse aux clercs d’avoués. Il n’était point, en effet, d’affaire si éteinte, qu’il ne pût en ranimer les étincelles, et y trouver la matière d’un impérissable procès. Nul ne connaît comme lui les chemins couverts d’une procédure, les feintes et les contre- marches de la chicane. Il laissait habituellement aller une affaire jusqu’à la veille de son dénoûment, puis, quand on se croyait au but, il élevait doucement un incident qui mettait la procédure entière à néant et forçait à recommencer sur nouveaux frais. A la vérité, c’était un de ces hommes peu considérés, dont personne ne se dit l’ami, et qu’on affecte de ne point voir dans la rue pour n’être point obligé de les saluer; mais, dans les moments difficiles, les gens les plus rigides venait demander ses conseils, et s’il n’avait pour clients avoués que les plaideurs décriés, il avait accidentellement tous ceux qui se trouvaient dans quelque grand embarras.

Comme nous l’avons dit, Antoine connaissait M. Pillet

fort imparfaitement, et ne savait point au juste la cause de l’isolement dans lequel il vivait. S’il avait hésité jusqu’alors à l’aller voir, ce n’était donc point par scrupule de délicatesse, mais uniquement par suite de cette timidité fière qui l’avait empêché de faire aucune démarche utile.

Cependant, le lendemain de sa conversation avec Randel, il se leva, résolu à tenter au moins un essai, et à se rendre, dans lamatinée, chez le vieil avocat ; mais la matinée s’écoula sans qu’il sortît.

Une fois l’engagement pris avec lui-même de faire cette démarche, il avait tâché de ne s’en plus occuper jusqu’au moment de l’accomplir. Chaque fois que le souvenir de sa résolution lui revenait, il le repoussait avec humeur, comme quelqu’un qui lui eûtrappelé une promesse désagréable, remettant au dernier moment pour l’exécuter. La journée s’acheva ainsi, sans qu’il fît sa visite. Cependant, le soir venu, il s’inquiéta d'avoir laissé passer tout le jour, et, s’excitant au courage, il se déclara à luimême quil fallait en finir ; il s’habilla donc avec un certain trouble et sans trop se hâter.

L’éducation peu élégante d'Antoine, jointe à sa susceptibilité ombrageuse et à la conscience de sa gaucherie, lui avait toujours rendu les visites odieuses ; et c’était à ces dispositions de caractère, bien plus qu'à des principes arrêtés, qu’il fallait attribuer l’éloignement du monde dans lequel il s’était tenu. On ne s’étonnera donc pas du puéril malaise qu’il éprouva lorsqu’il se trouva complètement ha- billé, et qu’il pensa que le moment était enfin venu de se présenter chez M. Pillet. Il sortit pourtant, évitant de tra-

verser la boutique pour échapper aux questions de sa mère : mais comme il passait devant la porte d’une voisine, il entendit la mercière dire.

— Seigneur Dieu! où va ce soir M. Antoine, il est mis comme un prince !

Antoine devint rouge jusqu’aux oreilles et hâta le pas.

— Je ne veux pas qu’ils me voient entrer chez M. Pillet, se dit-il à lui-même; ce serait pour eux matière à conjectures pendant huit jours. Je ne sais pas encore comment il me recevra, et, si ma visite n’a point de suite favorable, il vaut mieux que personne n’en soit instruit.

En parlant ainsi, il continuait son chemin et passait devant la porte du vieil avocat, sans entrer; mais au bout du faubourg, il se retourna, et, comme la nuit commençait à venir, il s’enhardit à la pensée qu’il ne serait point vu. Il revint donc sur ses pas, longeant de très-près les maisons, arriva au seuil de M. Pillet et entra brusquement.

C’était au second étage que demeurait l’avocat. Antoine y monta lentement et le cœur palpitant. Arrivé à la porte, il avança la main pour saisir le cordon de la sonnette; mais là le cœur lui faillit. Qu’allait-il dire en entrant? Comment expliquerait-il à M. Pillet la visite tardive qu'il lui faisait? Il avait bien songé à prétexter quelques doutes sur une question de droit; mais ce moyen lui semblait gauche et difficile à employer. Oh ! si M. Pillet pouvait ne pas être chez lui ! comme il serait léger en descendant cet escalier qu’il avait monté si difficilement, comme il se sentirait heureux et soulagé!

Pendant qu’il flottait dans cette incertitude, un bruit

RICUE ET PAUVRE.

de voix se fit entendre' au dedans, et plusieurs personnes s'approchèrent de la porte. Antoine se retourna vivement pour redescendre? mais avant qu’il eût mis le pied sur la première marche, la porte s’ouvrit, et M. Pillet parut, reconduisant deux dames. Ainsi surpris, le jeune avocat ne put s’empêcher de s’arrêter et de saluer.

— Eh quoi ! c’est vous, maître Larry ! s’écria Pillet; à quel heureux hasard dois-je donc l’honneur de votre visite ? Entrez, je vous prie.

Et, avant que le jeune homme eût pu se reconnaître, il le fit entrer, referma la porte et le conduisit à travers un long corridor obscur, dans une chambre à coucher où brillait un feu réjouissant.

Le vieil avocat poussa une chaise à son jeune confrère, s’assit vis-à-vis de lui, et s’emparant des pincettes pour relever quelques tisons :

— Par Dieu ! dit-il, maître Larry, vous arrivez on ne peut mieux; vous allez me donner votre avis sur deux difficultés de droit que ces dames m’ont soumises tout à l’heure.

— J’ai peu d’expérience. Monsieur, et ce qui est une difficulté pour vous doit être pour moi une énigme indéchiffrable.

— Fi donc! ne dites point de ces choses, jeune homme; la modestie est dangereuse dans notre état. Les sots vous croient plus ignorant que vous ne le dites, et les confrères vous prennent au mot. Je sais que vous êtes instruit ; écoutez-moi :

Voici ce dont il s’agit:

Les intérêts moratoires, c'est-à-dire ceux provenant

~ ITT- - - J --

des capitaux adjugés par condamnation judiciaire, sontils soumis à la prescription de cinq ans établie par l’article 2277 du Code civil ?

Antoine réfléchit un instant.

— Je ne le crois pas, dit-il ; j'ai agité quelquefois cette question, et il me semble que les intérêts moratoires ne sont soumis qu'à la prescription de trente ans.

— C'est aussi l’opinion de M. Prudhon, dans son Traité de l’usufruit , de MM. Lacroix Frainville etRavez, dans des Consultations imprimées, et de Dalloz, dansson Répertoire.

— De telles autorités ne laissent guère de doute, observa Antoine, surtout s’il y a eu des arrêts qui aient confirmé leur opinion.

— Beaucoup; la Cour de Paris a décidé trois fois dans ce sens (t), et les Cours de Bordeaux, d’Agen, de Lyon, de Rennes ont adopté la même jurisprudence (2).

— Mais peut-être la Cour de cassation en a-t-elle décidé autrement ?

— La Cour de cassation, chambre des requêtes, a adopté le même principe (3).

— Quel pointdedroitplus clairalors, puisque les commentateurs, les Cours royales et la Cour souveraine sont d’accord?

— Permettez, il y a quelques petites difficultés. Si nous avons quatre jurisconsultes pour l’affirmative, nous

(1) Par arrêté du 2 mai 1816; 13 mai 1820; 25 janvier 1822.

(2) Bordeaux, nombreux arrêts antérieurs à 183-4; Agen, 18 mai 1824; Lyon, 2 janvier 1825; Rennes, 22 décembre 1834.

(3) 13 décembre 1831.

R1CUK KT PAUVRE.

en avons six pour la négative. Ainsi, MM. Merlin, dans son Répertoire de jurisprudence ; Vazeille, Traité de la pj'escription ; Vatisménil, Persil et Dupin, dans une Consultation imprimée ; Troplong,dans un Traité de laprescription, décident que lesintérêts moratoires sont soumis à la prescription de cinq ans.

— Mais leur opinion n’a point été adoptée par les tribunaux, d’après les arrêts que vous venez de citer.

— Pardonnez-moi, mon jeune ami; je vous ai cité quatre arrêts pour la prescription de trente ans : il y en a cinq pour celle de cinq ans, portés parles Cours d’Amiens, de Bourges, de Limoges, de Nîmes et celle de Bordeaux(l)qui, comme vous le voyez, soutient deux opinions à la fois, ce qui devient fort embarrassant pour le public.

— Antoine resta un moment déconcerté.

— Qu’importe ! après tout, dit-il, puisque la Cour de cassation a émis l’opinion négative; sa jurisprudence est suprême et fait loi.

— Sans doute; mais la Cour de cassation a aussi adopté l’opinion affirmative, par arrêt du 9 juin 1829. Laquelle de ces deux décisions faut-il accepter? et quel moyen de connaître au juste l’avis de gens qui disent oui et non, selon la lune ou la digestion?

Antoine baissa la tête, comme quelqu’un qui renonce à résoudre une difficulté ; maître Pillet fit entendre son petit rire saccadé, puis reprit :

(1) Amiens, 2 février 1825; Bourges, 2 décembre 1824, et 18 mars 1825; Limoges, 26 juin 1828 ; Nimes, 5 mai 1830; Bordeaux, 3 août

Voici la seconde question :

— J’ai à soutenir pour un client que Y ouverture de la faillite du débiteur dispense le créancier inscrit de renouveler son inscription hypothécaire et empêche la péremption . J’évoquerai en ma faveur des arrêts des Cours de Paris, Turin, Bruxelles et Rouen (1).

— La Cour de Rouen a décidé le contraire, observa Antoine (2)

— Cela se peut, dit tranquillement M. Pillet, mais je ne citerai que l’arrêt qui m’est favorable.

— Et l’on vous opposera les jugements des Cours de Dijon, Limoges, Caen, Bordeaux (3), qui avaient eu occasion d’étudier cette question controversée , sans parler de l’opinion de MM. Merlin, Grenier, Dalloz et Troplong, qui vous est contraire.

— Bah ! je leur répondrai avec les citations de MM. Pardessus, Persil et Delvincourt (4), et puis, le hasard décidera. Voulez-vous que je vous soumette encore d’autres difficultés? J’ai là bien des points de droit obscurs sur lesquels on me demande mon avis.

— C’est assez, dit Antoine en souriant ; j’ai peu étudié les répertoires de jurisprudence et les recueils d’arrêts ; je ne pourrais vous être d’aucun secours.

(1) Paris, 7 juillet 1811, 9 mars 1812, et 7 décembre 1831 ; Turin, 27 décembre I80G; Bruxelles, 3 juin 1817 ; Rouen, 30 juin 1820, et 18 mars 1820.

(2) Rouen, 30 mars 1825.

(3) Dijon, 26 février 1819; Limoges, 26 juin 1820; Caen, 20 mai 1825, et 29 mai 1827 ; Bordeaux, 15 décembre 1826.

(4) Pardessus, Droit commercial, t. IV, n. 1123; Persil, Régime hypothécaire, art. 2154; Delvincourt, t. III, p 168.

Il I C II E ET l'AU VUE.

— Voilà les avantages des livres de droit, Monsieur, observa M. Pillet, avec une admirable gravité ; grâce à eux, les Codes sont élastiques ; la loi a toujours deux significations parfaitement claires, qui vous sont expliquées par les commentateurs et qui se trouvent diamétralement opposées.

— Ah ! quand aurons-nous un code assez simple et assez sincère, pour que tout le monde comprenne la loi de la même manière ?

— Que dites-vous là ? s’écria Pillet avec une ironique vivacité ; vive Dieu ! maître Larry, est-ce un avocat qui parle ? A-t-on jamais vu le bandit espagnol se plaindre de ce que les chemins étaient trop mauvais, les forêts trop sombres, et demander des routes plus directes ou plus sûres ? Si l’on ne plaidait pas, que deviendrionsnous ?

Antoine sourit tristement et se tut quelques instants.

Enfin, il reprit :

— Et, pourtant, il faut connaître toutes ces subtilités, tous ces commentaires, si l’on veut exercer avec quelque éclat la malheureuse profession que j’ai adoptée. Tout cela me fait comprendre plus vivement l’impossibilité dans laquelle je me trouve de compléter mon instruction.

— Pourquoi donc cela ? maître Larry, dit M. Pillet en se penchant vers le foyer pour arranger le feu.

Antoine sentit qu’il approchait du moment difficile, et qu’une réponse directe à la question de M. Pillet allait le forcer à des explications et indiquer directement le but de sa visite : quoiqu’il eût tout fait pour amener lui-

même la conversation à ce point, ils’arrêta, effrayé; lorsqu'il se vit si près du but, il rougit, n’osa aller plus loin, et balbutia une réponse inintelligible.

— Vous n’avez peut-être pas tous les livres qu’il vous faudrait pour étudier, lui demanda M. Pillet, sans paraître s’apercevoir de son embarras.

— II est vrai..., pas toujours....

— Par Dieu ! mon confrère, nous sommes porte à porte, et ma bibliothèque est bien à votre disposition.

Antoine murmura un remerciement.

— Du reste, reprit M. Pillet sans insister, les livres seuls ne servent guère : il faut étudier sur le cadavre , comme disent les chirurgiens, disséquer beaucoup de dossiers, et s’accoutumer à trouver, au milieu de cette matière, les organes importants de la cause.

J’ai là, dans mes cartons, ajouta-t-il, en montrant la porteentr’ouverte de son cabinet, dequoi rendre savants dix avocats ; il n’est presque point d’espèces ou de questions de droit qui ne se trouvent dans mes cavernes.

L’occasion était belle pour Antoine; il aurait voulu demander à M. Pillet la permission d’étudier ces dossiers; mais il hésita. Il y eut un moment de silence, puis Larry trouva qu’il était trop tard pour le rompre et faire sa demande.

— A propos, mon voisin, reprit le vieil avocat, qui avait semblé attendre quelque temps, connaîtriez- vous un jeune homme ayant fait quelque étude de Droit, qui voulût m’aider dans mon travail, et examiner les papiers qui me sont remis et les classer ?

fiO

Larry fut sur le point de se proposer; il ne l’osa point.

— Je ne connais personne, répondit-il.

— Ce serait pour un jeune avocat une bonne occasion de s’instruire et de se pousser. Salmond, que vous connaissez, a commencé ainsi avec moi

Antoine avait la bouche entr’ouverte pour parler; une invincible répugnance le retint encore. Il détestait sa lâche timidité, mais sans pouvoir la vaincre; chaque occasion manquée, en lui donnant des remords, augmentait son trouble et le rendait plus incapable de profiter d’une occasion nouvelle. Heureusement que M. Pillet semblait mettre autant de persistance à lui en fournir, qu’il en mettait lui-même à les laisser échapper

— Voyez-vous, dit-il, en montrant au jeune avocat une table couverte de papiers, il faut que je débrouille tout cela, cette semaine, et je suis seul ; je n’en pourrai jamais venir à bout.

Cette fois, Antoine eut la hardiesse de dire en baissant les yeux.

— Si je pouvais vous être utile, Monsieur ?

Quoiqu’il eût parlé fort bas, le vieil avocat l’entendit

parfaitement, car il s’écria à l’instant :

— Parbleu ! j’accepte bien volontiers ; mais cela ne vous dérangera-t-il pas ?

— Nullement ; ce sera pour moi un moyen d’instruction.

— Et pour moi un grand soulagement. Ainsi, c’est convenu; mille remerciements. Voulez-vous que je vous donne quelques dossiers ?

— Digitaed-by tkrojjJj;

RICHE ET PAUVRE. Gl

— Donnez.

M. Pillet chercha sur sa table et remit à Antoine plusieurs papiers. Celui-cise levaetaprès avoir reçu quelques explications, prit congé du vieil avocat, qui le reconduisit jusquà la porte avec mille amitiés.

C’était la première fois que Larry recevait ces marques de considération polie que l’on accorde à un homme de quelque valeur ; il en fut enivré. Il rentra chez lui ravi de sa visite, serrant sous son bras, comme un trésor, les dossiers qui lui avaient été confiés et tout à fait content de M. Pillet. Trois jours après, il retourna chez lui avec les pièces qu’il avait étudiées, et dont il lui rendit compte. Le vieil avocat parut satisfait des explications claires et judicieuses qu’il lui donna, et lorsqu’il eut fini :

— Ma foi! maître Larry, dit-il avec son rire aigu, vous avez si bien compris les deux affaires, que ce serait dommage de les faire plaider par un autre ; voulez-vous vous en charger?

Antoine sentit dans tout son corps un frisson de surprise et de joie. Il leva les yeux sur M. Pillet, comme pour s’assurer s'il parlait sérieusement.

— Moi! dit-il; mais cela conviendra-t-il aux parties intéressées ‘t

— J’ai carte blanche ; voyez si cela vous arrange.

— On ne peut davantage. Monsieur; et je vous remercie, dit Antoine, d’une voix émue et en s’inclinant; je tâcherai de répondre dignement à votre confiance.

Pillet lui donna quelques rensejgnements, tous deux convinrent de la procédure à suivre, et ils se séparèrent.

IUCUE E.T PAUYltE.

De retour chez lui, Antoine s’assit sans pouvoir parler, tant il était palpitant d’émotion; il avait deux causes ! 11 commençait donc enfin sa carrière ! Son arrière-boutique lui parut moins sombre, sa mère moins grondeuse, les meubles moins tristes et moins délabrés. Oh ! qui n’a éprouvé quelque chose de semblable? Qui ne se souvient de ce premier enivrement qu’il a ressenti le jour où, pour la première fois, il a été appelé à exercer sa profession et à gagner son premier salaire ? ce premier jour où il s’est trouvé un homme ! Comme à cet instant on est fier et surpris d’être quelque chose ! Comme on s’estime, comme on s’admire d’être devenu utile ; comme on est content de soi et de tout ! C’est alors seulement, en effet, que nous passons du rang des enfants qui reçoivent la nourriture, dans celui des hommes qui la donnent ; c’est comme si nous quittions le surnumérariat de la vie pour entrer dans la vie même.

Antoine ressentit vivement cette ivresse qui suit la prise de possession d’un état. Toutes ses craintes, tous ses désespoirs, tous ses dégoûts avaient disparu. Il se trouvait fort et patient pour tout entreprendre. Il commença à songer de nouveau aux projets qu’il avait conçus autrefois et qu’il avait abandonnés depuis longtemps. Il osa regarder l’avenir et il crut s'y voir heureux, tranquille, aimé ! Ainsi, il avait suffi qu’un doux rayon d’espérance glissât dans son âme, pour que tous les rêves ouvrissent leurs ailes, comme des oiseaux endormis, et prissent leur volée vers le ciel.

Environ un mois après la visite faite à M. Pillet par Antoine Larry, celui-ci était établi dans la bibliothèque du vieil avocat, devant une grande table couverte d’infolio et de papiers timbrés.

Après quelques hésitations, il avait fini par accepter la proposition que lui avait faite son voisin, de venir étudier dans cette vaste chambre, où il ne travaillait jamais lui-même. Chaque jour Antoine y passait quelques heures, occupé à parcourir des livres de droit, à mettre en ordre des dossiers et à examiner des actes dont il rendait compte à M. Pillet. Il aidait ainsi ce dernier, auquel il tenait lieu d’un clerc intelligent et instruit.

Quelque aride que fût parfois ce travail, il le faisait sans ennui, parce qu’il était volontaire, et qu’il s’en acquittait comme d’un acte de complaisance, non comme d’une tâche imposée. Il se trouvait d’ailleurs trop heureux de pouvoir reconnaître de cette manière la bienveillance que M. Pillet lui avait témoignée et le changement qu’il avait apporté à sa situation.

En effet, celle-ci s’était sensiblement améliorée. Antoine avait plaidé les deux causes dont nous avons parlé, et y avait fait preuve d’une instruction solide. Ses plaidoiries, préparées sans préoccupation amère et sous l’impression de ses nouvelles espérances, avaient pris une physionomie plus calme. Les qualités de son caractère qui, exagérées, pouvaientfroisser et lui devenir aussi préjudiciables que des vices, se présentèrent là sous leur jour le plus favorable. On trouva dans son austérité tranquille, dans sa précision loyale, dans sa rudesse logique, quelque chose d’estimable et de vrai. Toutes ses formes personnelles, qui jusqu’alors avaient tourné contre lui, parce que le chagrin en avait rendu l’expression trop heurtante, ne parurent plus, ainsi adoucies, que l’originalité d’un talent sincère. Son succès eut peu de retentissement parce qu’il avait été obtenu sans faste et sans public, mais il fut complet. Antoine gagna ses deux procès. Il reçut, quelques jours après, avec ses honoraires, une lettre de remerciement des parties intéressées, et M. Pillet lui confia un nouveau dossier.

Tout allait donc au mieux pour lui, il pouvait croire, avec quelque raison, que le sort s’était enfin adouci à son égard.

Un jour qu’il avait passé plusieurs heures dans la bibliothèque de M. Pillet, courbé sur de vieux contrats, il repoussa tout à coup la table sur laquelle il travaillait, ferma les livres qu’il avait sur les genoux et se leva. Il était dans cette disposition joyeuse que vous inspire une longue journée de travail fructueux, alors que l’esprit plein d’élan s’arrête à l’aspect du but, et sftr d'être arrivé

au terme de sa course, s’aperçoit de sa fatigue et se repose. Antoine avait étudié tout le jour avec persévérance les actes difficiles qui lui avaient été remis, il venait enfin de trouver la clef de l’affaire, et, satisfait de sa découverte, il ne voulait pas pousser plus loin son travail.

La nuit commençait à venir; les clartés du soir teignaient de pourpre les rideaux de la bibliothèque. Le jeune homme fit quelques tours dans la chambre, plaçant ses pieds dans chaque losange du parquet avec un soin religieux, comptant les colonnes de la boiserie, ou soufflant devant lui un atome qui flottait dans les rayons de lumière qu’envoyait le-soleil couchant. Après avoir donné quelque tempsàces divertissements ordinairesdes esprits las ou ennuyés, il s’approcha de la fenêtre et regarda à travers les vitres.

Au-dessous se trouvait un de ces carrés longs, au fond desquels rampent quelques arbres rabougris et que l’on décore, dans les affiches de biens à vendre, du nom de jardins. Le jardin de M. Pillet, renfermé entre le corps de logis et les deux ailes qui composaient la maison du vieil avocat, était adossé au pignon d’une construction voisine qui formait son quatrième côté. Ainsi enfoui au pied de quatre écyfices, il ne recevait jamais ni la chaleur du ciel ni l’air vivifiant qui fait germer la semence. Quelquefois seulement, dans lesplus beaux jours, on voyait un rayon de soleil, égaré à travers les cheminées et glissant le long des toits, s’égoutter en lumineuse rosée dans ce gouffre humide. L’abandon avait encore ajouté à la laideur du triste jardin. Sur ses plates-bandes effacées on voyait flotter un tapis de mouron en graine,

parsemé çàet là de quelques touffes d’arides plantins, et au milieu du parterre, dont on reconnaissait encore l’emplacement aux restes d’une bordure de buis, s’élevait une guimauve colossale sous laquelle dormait un gros chat fauve. Les treillages qui n’avaient point été réparés tombaient en débris, et les espaliers détachés du mur courbaient vers les allées mousseuses leurs longues branches parasites.

Autant l’aspect d’une campagne libre et verte excite de douces sensations, autant celui d’un jardin sans air, sans soleil et sans fleurs éveille en nous de pensées mélancoliques. La nature, étouffée et mal à l’aise, y produit l’effet de ces prisonniers qui montrent leurs figures hâves à travers les grilles d’un cachot. Antoine, sans s’en apercevoir, commençait à sentir l’influence de cette vue. Il contemplait, avec la monotone apathie qui précède la tristesse, le jardin abandonné et les noirs édifices qui l’encadraient. Les deux ailes de la maison de M. Pillet étaient habitées par des ouvriers, et leurs grandes croisés sans rideaux prenaient encore un aspect plus repoussant des langes troués et des vêtements en lambeaux que l’on y faisait sécher.

Le bras appuyé sur la poignée de fer de la fenêtre, et traçant de l’autre main quelques caractères capricieux sur les vitres qu’avait ternies son haleine, Antoine promenait pensivement ses regards sur ce sombre tableau, lorsque son œil s’arrêta tout à coup au rez-de-chaussée, sur une croisée que n’enlaidissaient pas ces livrées de la misère. Une cage, dans laquelle chantait un bouvreuil, y était suspendue, tandis qu’au-dessous était posée une

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grande caisse partagée en compartiments. On y apercevait une touffe de réséda, quelques raves à peine sorties de terre, du cresson et plusieurs plans de capucines qui grimpaient le long de branches d’osier courbées en berceaux. Antoine reconnut à ces inévitables productions le jardin de l’enfant du peuple, tel qu’il avait aimé luimême à en faire autrefois. Il pensa au temps où il avait aussi, sur la croisée de son arrière-boutique, un pauvre parterre, dans lequel il n’avait pu faire éclore une fleur, au temps où il apportait de la campagne de petits chênes avec leurs glands pour les replanter dans un vieux pot de confiture à sa mère. Ce retour vers ses souvenirs d’enfance l’attendrit; il en éprouva une sorte d’intérêt pour ce qui venait de les lui rappeler, et il ouvrit la fenêtre afin de voir s’il n’apercevrait pas le propriétaire du petit jardin. Il s’attendait à quelque apprenti en tablier de cuir ; mais à peine eut-il jeté les yeux à la fenêtre du rez-de-chaussée, qu’il demeura immobile de surprise.

A quelques pieds de la croisée, une jeune fille assise cousait avec une grande attention. Elle était occupée à repriser une robe déjà vieille, et la seule, sans doute, qu’elle possédât, car elle achevait son travail en jupon blanc et les épaules couvertes d’un petit mouchoir de coton. Une courte manche de chemise de femme cachait à peine le haut de ses bras. Élégamment repliée sur ellemême, comme un jeune chat, elle laissait pendre jusqu’à terre un seul de ses pieds blancs et nus dont l’orteil reposait sur un sabot renversé. On apercevait à peu de distance, attachée au dos d’une chaise, une paire de lias gris qui séchaient devant le feu. De temps en temps.

lorsqu’une mouche se posait sur le cou à demi découvert de la jeune fille, ou lorsqu’une boucle de sa chevelure retombait sur son visage, elle secouait la tête avec un mouvement mutin et gracieux, mais sans quitter des yeux son travail. Enfin Antoine la vit briser le fil avec ses dents, et se lever, en jetant une acclamation de joie. Elle repoussa la chaise qu’elle avait sous les pieds, suspendit sa robe à sa main gauche et s’éloigna pour la mieux juger, puis, satisfaite sans doute de son examen, elle se dirigea vers le fond de la chambre où Antoine la perdit de vue.

Mais peu d’instants après, elle reparut vêtue de cette même robe dont elle arrangeait les plis autour d’elle, en penchant la tête en arrière pour se regarder. Elle s’avança ainsi vers le foyer, prit les bas qui y séchaient, y passa sa main pour en interroger toutes les mailles, s’assit, et se mit à se chausser en chantant. Elle posa ensuite devant elle, l’un à côté de l’autre, ses deux petits pieds qu’elle regarda un instant avec complaisance, puis frappant dans ses mains à la manière des enfants, elle sauta debout et vint vers la fenêtre. Là elle leva les bras pour atteindre la cage en renversant sa tête en arrière, et alors seulement le jeune homme put voir son visage dont les détails lui avaient précédemment échappé.

Sa beauté n’avait rien de frappant ; mais c’était une de ces figures sur lesquelles la jeunesse et la gaieté répandent un charme attirant. Ses yeux noirs étaient petits et caressants; sa bouche semblait agrandie par un sourire habituel, et sur son front rose tombait une de ces chevelures brunes dont le doux reflet s’harmonise avec

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toutes les expressions. L’élégance distinguée manquait peut-être à l’ensemble de ses traits, mais on ne s’en apercevait qu’à la réflexion. Il y avait dans leur animation vivante et chaude quelque chose d’aimable et de séducteur, de chatouilleux, dont on ressentait l’effet malgré soi. Peut-être le rayonnement de santé qui semblait s’exhaler de ce front couronné de jeunesse n’était-il point sans influence; peut-être les sens entraient-ils de moitié avec l’àme dans l’impression produite par ce joli visage ; mais son attrait, quelle qu’en fût la source, était irrésistible. Antoine l’éprouva vivement. Il resta appuyé à la fenêtre, le cœur palpitant et les yeux avidement attachés sur la jeune fille, sans oser faire un mouvement de peur de l’avertir de sa présence.

Cependant elle avait tiré le bouvreuil dç sa cage en lui débitant avec tendresse tous les riens d’usage. Elle approcha de ses lèvres le bec de l’oiseau et le baisa ; puis le cachant à demi dansun pli de son fichu et le caressant d’une main, elle le berça comme elle eût fait d’un enfant. Mais le bouvreuil agile et mutin battait des ailes et faisait des efforts pour s’échapper. La jeune fille prit l’oiseau et le posa au milieu de la touffe de réséda de son jardin. Le bouvreuil perdu dans les fleurs s’y agita un instant; il becqueta quelqües graines, se glissa, en jouant, à travers les branches, et au moment où sa maîtresse tendait la main pour le ressaisir, il prit sa volée tout d’un trait vers les étages supérieurs. L’enfant jeta un cri ; ses bras et ses yeux s’élevèrent en même temps pour suivre le fugitif.

— Mon oiseau ! s’écria-t-elle....

Au même moment, elle aperçut Antoine qui, le corps penché en dehors de la fenêtre, avait saisi le bouvreuil voltigeant contre le mur.

Elle rougit et sourit à la fois.

— Je vais vous le rapporter, cria le jeune homme.

Et il sortit de chez M. Pillet, descendit l’escalier en courant.

Au moment où il arrivait au rez-de-chaussée, la jeune fille parut sur le seuil, confuse, joyeuse, roulant entre ses doigts les bouts du mouchoir qui couvrait son cou.

— Voici le déserteur! dit Antbine.

Elle avança la main pour prendre l’oiseau; dans ce moment, la porte s’ouvrit tout à fait, et une vieille femme se montra.

— Eh bien ! remercie donc monsieur, Louise, s’écriat-elle. Monsieur, je suis bien votre servante. Monsieur est le clerc de M. Pillet? Un bien brave homme ! Donnezvous donc la peine d’entrer. Monsieur. Eh bien ! Louise, tu laisses là monsieur dehors, comme une mal-apprise ! Excusez-la; c’est si jeune, ça ne pense qu’à son bouvreuil. Entrez donc, je vous en prie. Donne une chaise à monsieur, petite !

Tout en parlant ainsi avec volubilité, la vieille femme avait forcé Antoine à entrer, et lui avait avancé un vieux fauteuil dépaillé. Lejeune homme, troublé, ne savait trop comment entamer la conversation, mais son introductrice lui en évita la peine.

— Seigneur Dieu ! reprit-elle, c’est un service que vous avez rendu là à Louise ; l’enfant aurait pleuré

pendant trois jours, si elle eût perdu son bouvreuil.

— Je suis trop heureux, Madame, d’avoir pu éviter un chagrin à votre fille.

— Faites excuse. Monsieur, Louise n’est pas ma fille ; c’est une filleule qne j’ai prise chez moi par charité. Pauvre petite ! ce n’est pas pour me vanter, mais elle a été bien heureuse de me trouver. Sans reproche, elle me doit tout le pain qu’elle a mangé dans ce monde, et si je n’avais pas été sa marraine, la chère enfant serait maintenant à l’hôpital.

Antoine sentit sa gêne accruè par ces confidencës grossières. Malgré lui, ses regards allèrent chercher, de côté, la jeune fille; elle était debout contre une armoire, rouge, la tête penchée et égrenant une branche de réséda.

Il voulut se lever, la vieille femme le retint.

— Y a-t-il longtemps que Monsieur travaille chez M. Pillet? demanda-t-elle.

— Un mois seulement.

— Ah ! aussi je me disais ; je n’ai pas encore eu l’honneur de voir monsieur. Au fait, je sors si peu ; je passe la plus grande partie de mes journées au lit.

Larry leva les yeux et remarqua effectivement, pour la première fois, le teint jaune et l’air souffrant de celle qui lui parlait.

— Vous êtes malade, Madame ? demanda-t-il avec plus d’intérêt.

— Depuis un an, Monsieur; un coup reçu dans la poitrine, et dont je ne puis guérir.

— Et vous n’avez consulté aucun médecin?

— Ah ! Seigneur Dieu ! pourquoi donc faire ?.ies médecins c’est comme les chouettes, quand on en voit un proche d’une maison, c’est signe de mort.

— Cependant, mamarraine vous vous étiez bien trouvée d’en avilir appelé un au commencementde votre mal, observa Louise d’une voix timide et douce.

— Je ne suis pas superstitieuse, moi, je ne crois pas aux médecins.

Louise secoua la tête avec incrédulité.

— Puis ça coûte si cher, ajouta la vieille.

Un nouveau mouvement de tête de la jeune fille sembla dire que c’était là le véritable motif.

Antoine reprit timidement la parole.

— Si j’avais l’honneur d’être plus connu de vous. Madame, je vous demanderais la permission de vous envoyer un médecin de mes amis; M. Georges Randel, qui se ferait un plaisir de vous donner quelques conseils ; vous en seriez satisfaite à tous égards.

Les yeux de Louise rencontrèrent ceux d’Antoine et le remercièrent.

— Ah ! Monsieur ! vous êtes bien bon, répondit la vieille malade; mais, comme je le disais, quand on n’est pas riche....

— Randel ne viendrait point comme médecin, mais comme ami; pour causer avec vous de votre mal et vous donner des soins.... dans le seul intérêt de la science et de l’humanité.

— Vous croyéz que ce monsieur -voudrait bien venir pour rien, demanda madame Poirson, qui n’avait pas bien compris les circonlocutions délicates d’Antoine.

— J’en suis sftr.

— Alors, monsieur, certainement, je serais bien reconnaissante.... Ce sera un grand service que vous me rendrez; car je suis dans un bien triste état : pas une heure de sommeil, monsieur; cette petite le sait, elle qui mesoigne nuit et jour.

— J’amènerai Randel.

— Si c’est un effet de votre bonté, monsieur; je vous remercie de tout mon cœur; mille actions de grâces.

Puis s’apercevant qu’Antoine gagnait la porte :

— Monsieur, j’ai bien l’honneur de vous saluer; que d’obligations!.... Prenez garde, il y a un trou dans le

plancher. Je ne sais comment vous remercier Levez

le pied, s’il vous plaît, vous êtes à la marche.

Larry était effectivement arrivé à reculons au pas de la porte, étourdi par le débordement de reconnaissance de la vieille, et sans avoir pu saisir la chute d’une phrase pour placer son salut final. Cependant, parvenu au seuil, il s’inclina encore une fois, tourna le dos et s’enfuit sans songer môme à jeter un dernier regard sur Louise.

A peine fut-il sorti que la vieille femme s’écria :

— Dieu de Dieu ! le brave jeune homme ! est-ce que tu sais son nom, Louise ?

— Je crois que c’est le fils de cette marchande de papier qui demeure vis-à-vis, madame Larry.

— Ah bien ! elle peut dire qu’elle est heureuse d’avoir un garçon pareil. Comme il est complaisant ! Et quel bon ton, Louise ! comme il salue poliment ! Ce n’est pas comme le fils du charcutier d’à côté, qui entre

toujours en sifflant et la casquette sur la tête. Dieu 1 le bon jeune homme ! il est clerc chez M. Pillet, n’est-ce pas ?

— Je crois que oui, ma marraine, répondit Louise, qui, depuis que la vieille lui parlait d’Antoine, n’y songeait plus.

— Et puis, comme on voit bien de suite qu’il a reçu de l’éducation ! Il emploie des mots que les autres ne disent jamais; il faut qu’il soit avocat.

La visite d’Antoine aurait sans doute laissé quelques traces dans la mémoire de Louise, si le fatigant bavardage de sa marraine n’en avait détourné sa pensée. C’est • dans le silence de la réflexion que les souvenirs germent et grandissent. En repassant dans nos rêveries une réminiscence souvent légère, nous en préoccupons notre pensée, et nous en imprimons l’image dans notre esprit ; mais le bruit extérieur que l’on fait autour de notre âme en arrête la songerie, et le meilleur moyen de nous rendre un fait indifférent est de nous en parler assez longuement pour que nous n’ayons plus le désir d’y penser dans la solitude. w

Louise s’était d’abord habituée, à son propre insu, à écarter de son esprit tous les sujets dont sa marraine s’occupait. La parole de celle-ci était devenue pour la jeune tille comme ces vieilles criardes si fatigantes à entendre, que l’air le plus doux, quand il est répété par elles, perd son charme, et que nous cessons de le chanter.

Madame Poirson (c’était le nom de la vieille) était une femme sans physionomie propre ; un de ces êtres à

nature imitative dont toute la vie n'est qu’un calque perpétuel sur les vies les plus vulgaires. Elle était bonne comme l’opinion publique, méchante comme le préjugé, mais sans que son cœur entrât pour rien dans sa bonté ni dans sa méchanceté. Elle avait adopté Louise en bas âge, parce que c’était une action approuvée du monde, et non parce que sa sensibilité émue l’y avait portée. On conçoit qu’avec un pareil caractère, madame Poirson dût avoir la réputation d’une excellente femme. Ayant accepté comme règle de conduite l’opinion, elle n’avait aucune occasion de choc ni de débat. Elle était douce par neutralité, patiente par défaut d’àme, bienveillante par absence de moralité. Elle obéissait en tout à l’habitude, c’est-à-dire à la religion de l’égoïsme plâtrée d’un peu d’hypocrisie. Du reste, aucune passion ne s’opposait, chez elle, à cette rigoureuse observance de l ’usagc. Son esprit était si plat, qu’il n’avait pas même ces aspérités vulgaires qui égratignent ; son cœur si vide qu’il ne s’y trouvait pas un ferment de malice ou de haine. Aussi sa bienveillance louangeuse était-elle générale. C’était là seulement qu’il fallait chercher son individualité, si l’on voulait, à toute force, lui en trouver une. Le besoin deparler la rendait- intarissable à cet égard. Elle était perpétuellement en extase devant le genre humain, non qu’elle eût aucune admiration réelle ; mais elle récitait ses éloges, comme d’autres, doués d’un esprit moins négatif ou de passions plus vives, eussent répété des critiques ou des calomnies uniquement pour faire quelque chose. -h

Le résultat de cette monomanie dt> panégyrique fut de

rendre Louise indifférente etpresque hostile à tout ce que sa marraine louait. Les éloges que madame Poirsonfitde Larry après son départ n’eurent par conséquent d’autre effet que de l’éloigner du souvenir de la jeune fille.

Il n’en fut point de même pour celui-ci. La gracieuse* apparition de Louise l’avait trouvé dans des dispositions singulièrement favorables. Tout lui souriait depuis quelque temps. Sa lutte contre la société avait cessé, et avec elle était tombée l’irritation d’une intelligence méconnue. Son âme, plus satisfaite, commençait à se détendre, et, en y entrant, l’espérance avait ouvert laporteà tous les sentimentsbienveillants.Cettecharmantefigure d’enfant, pauvre et joyeuse, passant sa vie entre des fleurs, des oiseaux et une vieille marraine infirme, fut une vision qui remua tontce qu’il yavaitde tendre dans le cœur d’Antoine. Jusqu’alors les femmes qui auraient pu émouvoir son imagination ne s’étaient montrées à lui que de loin et jamais comme une espérance. Bien desfois, sur les promenades, il avait suivi des yeux les jeunes filles qui passaient, belleset parées ; mais cette vue n’avaitjamais excité chez lui qu’un frisson mêlé d’amertume; car, en les voyant, ils’é*? tait dit que toutesse trouvaient trop haut placées pourlui, et il s’était éloigné avec un dédain douloureux. Aujourd’hui, au contraire, il rencontrait dans Louise une femme qui joignaitaux grâces admirées chez les autres le charme de l’infériorité; il trouvait une jeune fille à laquelle son amour pouvait paraître une faveur et non une orgueilleuse audace : c’était là une séduction à laquelle un cœurnoble pouvait difficilement résister. Puis, je l’ai dit, depuis quelque temps Antoine était heureux ; et dans les âmes

bien faites, le bonheur a besoin de s’entretenir par le partage et l’affection.

Peut-être enfin, à toutes ces causes si propres à 'préparer à l’amour, fallait-il joindre une soif bizarre de romanesques souffrances, un besoin de larmes et de tristesse! Peut-être, sans se l’avouer à lui-même, Larry était-il las du calme de sa vie et sentait-il ce désir d’orages qui nous tourmente aux premiers jours de notre jeunesse. Car tel est l'homme alors! il aime Jes grandes douleurs pour essayer son âme, comme les occasions périlleuses pour éprouver son corps.

Le soir même, en sortant de chez madame Poirson, Antoine se rendit chez son ami Randel pour remplir la promesse qu'il avait faite «à la malade. 11 exposa le motif de sa visite au jeune médecin.

— J’irai demain, dit Randel; ces affections sont toujours curieuses à examiner.

— Tâche d’y trouver matière à études, reprit Larry en souriant, car je t’avertis que ce sera le seul profit à retirer de tes visites.

— Qu'importe ! ne suis-je pas le médecin des greniers et des arrière-boutiques ? Je passe les deux tiers de ma vie près des gens qui me payent avec un salut et un remerciement.

— C’est bien, dit Antoine en lui prenant la main, reste ainsi humain et dévoué.

— J’en ai encore pour deux ans environ; dans deux ans, ma clientèle sera faite et je laisserai les pauvres aux commençants; mais, en attendant, cela vous fait connaître, et on se forme aux opérations.

Antoine laissa retomber la main de Ceorges et prit son chapeau.

— J’ai le tort de te dire ce que les autres se contentent de penser, reprit Randelen souriant. Ce serait plus beau autrement, sans doute, mais j'ai renoncé à être un héros; je veux vivre de mon vivant.

Le lendemain, Randel fut fidèle à sa promesse. Il vint voir madame Poirson, l’examina longtemps et il lui prescrivit quelques remèdes qui devaient calmer ses douleurs les plus vives.

Comme il sortait, il rencontra Antoine.

— Je viens de voir ta malade.

— Eh bien ?

— Elle auncancerqu’il aurait fallu traiter il y asix mois.

Larry laissa échapper une exclamation de douleur.

— Et c’est trop tard? demanda-t-il.

— Beaucouptrop tard. Elle pourra encore traîner quelque temps, mais sans espoir de guérison. Je reviendrai pourtant : adieu!

Antoine fut quelques instants avant de pouvoir se remettre de la sensation pénible que lui avait causée la déclaration de Randel. Il s’arrêta au bas de l’escalier, où il était arrivé, en se demandant s’il entrerait chez madame Poirson, comme il en avait l’intention. La voix de Louise,

qu’il entendit chanter, le décida. Il frappa à la porte ; ce fut la jeune fille qui lui ouvrit : elle le reçut avec un sourire amical et libre, comme une vieille connaissance.

— Votre ami sort d’ici, lui dit-elle.

Antoine fit signe qu’il le savait et s’avança vers la malade, qui était assise près de la fenêtre, et qui l’avait salué de loin.

La vieille femme avait subi l'influence ordinaire de la visite du médecin ; elle était plus calme et plus gaie, comme quelqu’un qui a déposé sa santé en des mains sûres et qui n’a plus à s’en inquiéter. Larry s’assit près d’elle et se mit à causer. L’idée que madame Poirson portait en elle, sans le savoir, le germe d’une mort prochaine lui fit oublier son insipide trivialité et la lui rendit intéressante. La menace de la destruction a quelque chose de si terrible pour l’homme, que l’être le plus vulgaire nous devient précieux, quand nous savons qu’il va mourir. Antoine écouta donc le bavardage de la vieille avec une sorte d’attention religieuse et tendre, comme il eût fait du langage incohérent d’un malade à l’agonie. Cette condescendance charma madame Poirson, qui y était nécessairement peu habituée. Elle épuisa toutes les formes de la louange banale pour en témoigner sa reconnaissance. Quant à Louise, elle s’était remise à ranger le ménage, sans paraître s’apercevoir de la présence d’Antoine. Seulement de temps en temps, elle lui adressait, en passant, un sourire d’enfant, ou se mêlait à la conversation par quelque exclamation rapide et familière.

Larry se retira après une visite assez longue, non sans avoir promis à madame Poirson de revenir. Louise ap-

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puya l’invitation de sa marraine par un signe de tôle folâtre et amical.

Le jeune avocat profita de la permission qui lui avait été donnée et revint souvent. L’espèce de tendre préoccupation que lui avait causée Louise s’accrut insensiblement. La femme de ses songes avait été longtemps sans nom et sans traits bien distincts ; il commença à lui donner les traits et le nom de Louise. Il transporta peu à peu sur la jeune fille toutes les perfections de sa chimérique idole, sans trop s’inquiéter si cette transposition était possible ; et quand il l’eut ainsi enveloppée dans son rêve comme dans un nuage, il se mit à l’adorer à la place de sa chimère d’autrefois.

Ses fréquentes visites chez madame Poirson n’eurent donc pour résultat que d’augmenter son espèce d’hallucination volontaire, nullement de lui faire connaître celle qu’il commençait à aimer. Il continua à voir la Louise qu’il avait créée au lieu de la véritable, et profita de cette réserve mystérieuse qui entoure les commencements de toute liaison avec une jeune fille, pour lui inventer une âme selon ses vœux. Il prit ses propres désirs pour des divinations, ses espérances pour des découvertes. Cette duperie de l’imagination, si commune chez les hommes de poésie, devait avoir nécessairement de fâcheux résultats pour son amour. Ainsi placé à un faux point de vue, par rapport à Louise, il ne pouvait plus la connaître ni s’en faire comprendre ; il s’était trompé de nation â l’égard de cette âme, et c’était une étrangère à qui il voulait parler une langue qu’elle n’entendait pas.

Et pourtant il y avait bien aussi dans cette enfant de

douces et séduisantes grâces ! Descendue du piédestal et dépouillée de ses draperies de déesse, cette pauvre fille eut été charmante ; mais la poésie de son âme était, comme celle de son visage, plus aimable qu’élevée : il lui manquait ce quelque chose de grave et de saint qui marque les natures d’élite. C’était un ange terrestre auquel il n’était poussé que deux ailes, la tendresse et la bonté, ailes trop faibles pour l’emporter dans les sphères sublimes de l’amour. Un bonheur de la terre lui suffisait, et elle n’avait jamais désiré les sacrifices.

Cependant les fréquentes visites de Larry chez madame Poirson avaient été remarquées : on commençait à en parler dans le faubourg d’Antrain. Le jeune avocat, pour éviter de dangereux commérages et ôter à sa liaison ce qu’elle pouvait avoir de singulier, proposa à sa mère de la conduire chez la marraine de Louise. La veuve Larry eût fait des objections quelques mois auparavant, et se fût môme peut être refusée à cette démarche ; mais les succès obtenus depuis quelque temps par Antoine lui avaient donné un grand empire sur sa mère. Elle commençait à respecter son fils depuis qu’il réussissait : semblable, en cela, à la plupart des hommes qui ne connaissent la supériorité de ceux avec lesquels ils vivent que lorsque l’approbation publique les en a avertis !

11 n’est rien de tel pour s’entendre que les médiocrités, lorsqu’elles ont des préjugés pour point de contact ; aussi madame Poirson et la veuve Larry se con'vinrent-elles parfaitement et leur liaison ne tarda pas à devenir intime.

Sans chercher à analyser la cause de ce rapprochement, Antoine en éprouva du plaisir. Il était dans un de

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ces instants de la vie où la source des illusions est si féconde, qu’elle communique à tout sa délicieuse fraîcheur. Dans ces deux vieilles femmes tricotant près de Pâtre, et causant de choses indifférentes, il trouvait les éléments d’un tranquille tableau d’intérieur, que colorait son imagination. Il s’asseyait, par la pensée, loin du foyer, dans l’ombre, avec Louise sur scs genoux, tandis qu’au coin le plus obscur de la chambre il apercevait vaguement un berceau dont une petite main agitait les rideaux blancs. Son cœur se gonflait d’amour à ces images, et alors les deux vieilles qui avaient servi d’occasion à son rêve lui devenaient saintes. Il n’entendait plus leur entretien monotone, mais il écoutait la propre causerie de son ûme. Tant il est vrai que toute poésie vient de nous-mêmes, et que nous la retrouvons dans les objets plus rare ou plus opulente, selon que ses flots s’épanchent de notre propre cœur.

Plusieurs mois s’écoulèrent, et, malgré son assiduité chez madame Poirson, Antoine n’avait point encore déclaré son amour'à Louise. Celle-ci, de son côté, ne paraissait pas le soupçonner ; on devine tard l’attachement que l’on ne partage pas, et Louise n’aimait point Larry. La fausse position qu’il avait prise vis-à-vis d’elle devait lui être fatale. Il avait placé son amour dans une région trop élevée pour qu’il fût accessible à la simple Louise. Sa grave rêverie et son culte muet ne parurent à la jeune fille que de la taciturnité ou de la préoccupation. Elle se connaissait trop bien elle-même, pour croire que cet hommage du jeune homme lui fut destiné. Ni sa nature, ni son éducation ne l’avaient préparée à ces délicatesses

mystiques de l’amour. Quelquefois aussi, sans doute, dans ses insomnies de jeune fille, elle avait fait le roman de son avenir ; mais ses désirs mêmes s’étaient ressentis d’une pauvreté d’imagination qui ne devine pas plus loin que les joies possibles. Elle avait cherché l’amour dans le monde et non au delà ; l’amour avec la beauté, le plaisir, la richesse. Aux heures de ses espérances les plus exaltées, elle avait peut-être rêvé pour amant quelque jeune prince qui posait sur son front une couronne de pierreries, mais jamais un ange qui lui offrait la moitié de son étoile ; ses songes pouvaient s’élever jusqu’au conte de fée, non jusqu’au poëme. Elle eût aimé le jeune homme brillant et joyeux qui eût parlé tout bas de fêtes, de parure, de caresses, et qui lui eût montré l’amour comme un bonheur de plus dans la vie, non pas comme toute la vie, tandis que l’austérité d’Antoine l'embarrassait. Elle s’habitua à voir en lui un être supérieur et bon, mais trop sérieux, trop savant, trop sage pour elle. Ces dispositions s’accrurent encore par suite d’un essai maladroit que fit le jeune avocat pour les combattre.

Malgré les préventions de son amour, il avait remarqué depuis quelque temps que les pensées de Louise se concentraient le plus ordinairement dans une sphère peu élevée. 11 attribua son étroitesse d’esprit à son prosaïque entourage, et surtout à l’ignorance dans laquelle on l’avait laissée. Il savait que les intelligences les plus belles perdent leur élasticité native dans l’inaction, et que l’étude, semblable à la baguette de Moïse, pouvait faire sourdre du rocher stérile les eaux vives de la poésie. Il voulut donc essayer l’émancipation intellectuelle de la

jeune fille. Outre le résultat qu’il espérait de cette initiation, il se laissa prendre, comme tant d’autres, à l’espoir de guider les premiers pas de celle qu’il aimait, dans le monde de la pensée, d’épier ses premières connaissances, de la modeler à son image, et de préparer ainsi entre elle et lui une durable sympathie. Celte tâche, il la voyait facile et charmante. Quelle résistance pouvait lui opposer l’esprit de cette faible enfant qui n’avait encore rien appris ? Malheureusement il ne savait pas que ces natures molles et flexibles sont précisément les plus difficiles à soumettre au joug d’une éducation nouvelle, parce qu’elles plient au lieu de résister, et reviennent sans cesse à leur première attitude. On peut briser l’erreur, confondre la science, persuader la passion ; mais i! est une certaine médiocrité qui échappe à toutes les influences, c’est la médiocrité douce, la médiocrité qui s’aime, qui se convient à elle-même et qui se trouve heureuse.

D’un autre côté, le rôle de précepteur qu’il prenait visà-vis de Louise était le plus mauvais qu’il pût adopter pour s’en faire aimer : c’était se vieillir à ses yeux ; c’était accepter pour élève, ou tout au plus pour sœur, celle qu’il n’aurait jamais dû traiter qu’en amante; c’était donner à ses soins les plus caressants un motif naturel qui empêchait même la jeune fille d’en supposer un plus tendre, et compromettre, dans les ennuis de la démonstration, une parole qui n’eût jamais dû réveiller chez elle que de gais élans ou d’enivrantes rêveries.

Les leçons d’Antoine furent donc loin de produire l’effet qu’il en espérait. Son écolière entra dans l’univers nouveau qu’il lui ouvrait, comme dans un salon, avec

RICHE ET l’AUVKK.

esprit et convenance, mais sans spontanéité, sans extase. Son intelligence s’orna sans s’agrandir, et ce qu’elle retira de l’enseignement de Larry se borna à l'instruction vulgaire qu’elle eût puisée dans un pensionnat.

Cependant, quelque faible que fût ce résultat, le jeune avocat en éprouva de la joie. Il lui était pénible de trouver chez la femme qu’il aimait le langage incorrect du peuple, et, quand ce langage eut acquis l’élégante pureté des classes cultivées, il lui sembla que Louise s’était rapprochée de lui. Tel est même sur nous le pouvoir de la forme, qu’en l’entendant parler une langue plus noble et plus choisie, il se figura que ses pensées s’étaient élevées, et, dupe de l’expression, il crut qu’un changement immense s’était opéré en elle.

Cette erreur se fût bientôt dissipée, s’il eût voulu sonder, au moyen de l’amour, cette âme peu profonde ; mais il ne hâtait point ce moment. Heureux de ses espérances, il ne voulait point précipiter un dénoûment dont l’heure n’était pas venue. Sa réputation commençait â peine; il avait encore à se faire une place dans le monde. A quoi bon mettre déjà Louise dans la confidence de projets qui ne pouvaient s’accomplir de longtemps? N’était-ce pas s’exposer à voir ses impatiences aiguillonnées par celles de la jeune fille? On attend avec moins de peine ce qu’on n’a point espér é à deux. Que pouvait-il craindre d’ailleurs ? elle ne voyait que lui, elle ne témoignait d’affection qu’à lui. Tacitement, et par habitude, il avait déjà pris la place d’un fils dans la maison de madame Loirson. Et puis, n’était-cc donc rien que ces émotions retenues, cet avant-goût du bonheur, ces

BICOE ET PAUVRE.

phases progressives d'une affection qui grandit au fond de l’àmc ! Qui n’a connu ces voluptés mystérieuses? qui n’a éprouvé, a l’aurore d’un premier attachement, celte sorte de paresse à sortir l’amour du délicieux silence du cœur? qui n’a ressenti celte crainte instinctive au moment de faire passer son plus beau rêve dans le froid domaine de la réalité ?

Antoine était plus heureux au barreau que dans ses amours. Maître Pillet avait continué à lui fournir des affaires, et sa réputation, comme avocat, commençait à s'établir. Plusieurs fois, déjà, il avait été choisi par des prévenus, et avait plaidé en cour d'assises de manière à se faire remarquer.

En toute carrière, il est une certaine montée à gravir, passé laquelle la route s'ouvre facile, et Antoine sentait qu'il touchait au beau chemin. Cette persuasion lui donnait du courage et en même temps plus d’audace, car rien n’enhardit comme la prospérité. Il semble alors que vous vous sentiez le protégé de Dieu, et que votre bonheur vous honore. Larry, naguère si farouche, cessa donc de fuir ses anciens compagnons d’étude, et ceux-ci, qui s’aperçurent de ce changement au moment même où sa réputation naissante réveillait, par orgueil, leur amitié, s’empressèrent de renouer avec lui, car rien ne facilite les relations comme une première réussite.

L’homme qui s’élève, de quelque manière que ce soit, voit aussitôt accourir une foule d’amis oubliés : espèce de valets de la gloire, qui semblent avoir pour unique emploi de déployer le marchepied à ceux qui montent dans le char de la fortune.

Arthur fut uu des premiers à profiter du changement d’humeur de Larry, pour reprendre avec lui scs relations interrompues. Celui-ci se prêta d’autant plus volontiers à ce rapprochement, qu’il sentait alors qu’il avait eu des torts envers la famille Boissard. Il recommença donc à la fréquenter, et apprivoisa son humeur jusqu’à se présenter à quelques-unes des fêtes qui furent données par la mère d’Arthur.

Depuis qu'il aimait, Larry n’éprouvait plus près des femmes le même embarras ni les mêmes frissons qu’autrefois. Confondu dans la foule en observateur indifférent, il n’y cherchait qu’une distraction pour son esprit, et non une occupation pour son cœur. Ainsi désintéressé du monde, il s’y montra heureux, c’cst-à : dire aimable, et y obtint des succès, précisément parce qu’il ne les cherchait plus. Sa position au barreau s’en ressentit. Les magistrats qui l’avaient rencontré dans les fêtes, ou qui avaient entendu parler de son caractère avec avantage, lui témoignèrent plus de considération. On ne parla plus de lui que pour faire son éloge, et quelques causes lui vinrent mêmé sans l’intermédiaire de M. Pillet.

Celui-ci avait suivi avec une attention inquiète les progrèsde son jeune protégé. Le changementqui s’était opéré en lui l’avait d’abord étonné ; mais il en avait bien vite deviné la cause, et cette découverte l’avait jeté dans une

IlICHE ET PAUVRE.

grande perplexité. 11 comprenait que, dans une âme comme celle d’Antoine, l’amour devait devenir la plus puissante excitation, et que, si le jeune avocat avait manqué de patience et de courage lorsqu’il avait cherché le succès pour le succès même, il n’en serait plus ainsi, maintenant qu’il voyait un but prochain, désiré, et qu’il ne marchait plus seul dans la vie. Or ceci dérangeait tous les. projets du vieil avocat ; car le lecteur a déjà compris, sans doute, que les avances faites par lui à son jeune confrère, n’étaient pas désintéressées, et qu’il avait son plan, en protégeant ainsi un jeune homme habile, mais inconnu.

Né, comme Antoine, de parents pauvres, M. Pillet avait passé ses premières années dans l’ctude d’un avoué de Toulouse, où il avait été employé d’abord comme courantin, puis comme copiste, puis comme clerc. Doué d’un esprit subtil, et placé dans le sanctuaire de la chicane, il n’avait point tardé à se mettre au fait de tous les mystères de la redoutable divinité, et à connaître tous ces couloirs obscurs et infréquentés de la loi, à travers lesquels on peut égarer à la fois juges et clients.

L’idée lui vint de mettre à profit ses connaissances acquises, et de s’établir aussi grugeur d’huîtres et distributeur d’écailles. En conséquence, il se fit recevoir avocat, et commença à exercer pour son propre compte; mais, malgré son activité et son incontestable habileté, il obtint peu de succès. Privé du talent de la parole qui peut seul, quelquefois, grâce à son éclat, improviser une réputation, maître Pillet demeura sans clients. Cet échec déconcerta d’autant plus le jeune praticien, qu’il ne

pouvait attendre longuement une réussite qu’il avait espérée prompte et certaine. La nécessité le pressait : il avisa donc aux moyens de se tirer d’embarras à quelque prix que ce fût. Il chercha autour de lui, frappa à toutes les portes, et enfin, ne trouvant pas mieux, se mit aux gages d’un juif décrié, acheteur de^ procès, vendeur d’hommes, et déjà condamné pour plusieurs friponneries.

Cette détermination lui fut fatale. On pardonne difficilement une action équivoque à celui qui n’a, pour la défendre, ni une réputation faite, ni une fortune acquise. Le résultat de ce pacte fut de perdre maître Pillet dans l’opinion publique. Ses confrères cessèrent de le voir, comme un homme qui déconsidérait le barreau ; et, pour comble de malheur, ses relations avec l’usurier le mêlèrent, peu après, à une honteuse affaire de rachat de créances, par suite de laquelle sa radiation du tableau des avocats fut demandée.

L'exercice de sa profession lui étant ainsi interdit, il dut forcément se livrer à cette chicane occulte et méprisée, dont l’unique emploi est de montrer aux fripons les fentes de la loi. Ce métier périlleux lui procura quelques profits, mais le plaça dans une situation de plus en plus pénible, et qui devint telle, au bout de quelque temps, qu’il crut sage de quitter Toulouse.

Ce fut alors qu’il vint s’établir à Rennes, où il avait été attiré par des relations de famille. Quoiqu’on n’eùt point dans cette ville des notions bien claires sur son passé, il se répandit des bruits peu favorables, qui prirent de la consistance, lorsque l’on vit maître Pillet accepter la

clientèle des plaideurs les plus décriés, et faire de son cabinet une sorte d’antre ténébreux, où se préparaient les pièges les plus captieux de la chicane. Cependant l’espèce de réserve méfiante de l’opinion, à l'égard de l’avocat étranger, n’alla point jusqu’au mépris positif et avoué. 11 vieillit dans cette position douteuse, acquérant la réputation du plus habile, mais du plus dangereux praticien de tout le ressort de la cour. On disait sa fortune considérable, quoique personne ne pût dire au juste en quoi elle consistait, ni d’où elle lui était venue. Une sorte de mystère régnait sur toutes ses actions; car, instruit par l’expérience, il avait toujours eu soin d’agir par intermédiaire, et sans se compromettre.

Craignant un éclat qui eût pu mener à la connaissance de sa vie antérieure, il avait déclaré, dès son arrivée à Rennes, que sa santé ne lui permettait pas de plaider, et s’était tenu à l’écart de tout mouvement ostensible, prenant autant de peine pour vivre sans faire de bruit que d’autres pour obtenir un résultat contraire. Cependant cette réserve prudente le gênait souvent, et l’empêchait de tirer de sa science tous les avantages qu’il avait droit d’en attendre. 11 essaya donc de s’attacher un jeune avocat dont il pût faire un gladiateur chargé de combattre pour lui devant la foule.

Par malheur, le débutant auquel il s’adressa était luimême plutôt né pour le rôle de Bertrand que pour celui de Raton. Il surprit bien vite les secrets de l’étude Pillet, et mettant en pratique les doctrines commodes que lui avait développées son patron, il se lança pour son propre compte dans des affaires telles, que le vieil avo-

RICHE ET P Al' VU K.

cat crut prudent de se séparer d’un élève aussi hasardeux.

Cette épreuve le rendit plus circonspect. Il ne fallut pas moins que la position désespérée d’Antoine et l’étude qu’il fit de son caractère, pour le ramener à son ancien projet. Pillet comprit tout le parti qu’il pourrait tirer du fils de l’armurier, s’il profitait de son découragement pour le gagner ; et, sachant que certaines âmes ne se prennent jamais plus sûrement que par le bienfait, il résolut de lui tendre la main.

Sa première expérience lui avait appris le danger d’initier à notre propre science ceux dont nous voulons faire des instruments dociles. Il résolut donc de respecter la probité d’Antoine, afin de s’en faire une garantie pour lui-même. Il pensa d’ailleurs que la vertu du jeune homme, emmanchée de sa propre astuce, serait une arme plus sûre, et qu’il pourrait, en se cachant ainsi derrière une probité reconnue, donner à ses opérations équivoques une extension qu’elles n’avaient jamais pu prendre tandis qu’il était seul.

On conçoit donc son désappointement, lorsqu’il vit Larry sur le point de sortir de sa dépendance. Il sentit que s’il ne réussissait pas à le compromettre vis-à-vis du monde, qui s’était pris subitement pour lui d’un caprice bienveillant, et à le replacer dans son ancienne position, c’en était fait de toutes ses espérances. Il se mit donc à chercher un moyen d’entraver la réussite du jeune homme, et de lui retirer les protections qu’il commençait à se faire. Malheureusement pour Larry, les événements ne se prêtèrent que trop bien aux dangereuses intentions de maître Pillet.

Le mari de madame Poirson était mort à Buenos-Ayres, sur un navire de Saint-Malo, qu’il commandait, laissant à sa veuve des affaires fort embrouillées, auxquelles il ne l’avait jamais initiée. Après une liquidation longue et difficile, madame Poirson s’était donc trouvée trop heureuse de conserver une somme de vingt mille francs, prix d’une propriété vendue par l’entremise du notaire Clément. Ces vingt mille francs furent confiés par la veuve à M. Desormeaux, armateur du navire sur lequel son mari était mort, et l’intérêt de la somme, qui lui était régulièrement payé, composait toute sa fortune. C’était à peine assez pour la défendre du besoin, et bien souvent Antoine, en voyant la gêne mal déguisée de la vieille malade, avait regretté que sa propre indigence ne lui permît pas de venir à son aide.

Un matin que le jeune avocat montait chezM. Pillet et passait devant la chambre occupée par madame Poirson, il lui sembla y entendre un bruit inaccoutumé. Il se pen-

r.lCHE ET PAUVrtE.

cha sur la rampe de l’escalier el distingua des sanglots. Inquiet, il redescendit rapidement, frappa, et, ne recevant point de réponse, poussa la porte ; mais à peine eut-il fait un pas, qu’il s’arrêta stupéfait.

Madame Poirson, presque nue, était debout au milieu de sa chambre, froissant une lettre dans une de ses mains, tandis que Louise se tenait devant elle, le visage couvert de larmes.

— Au nom du ciel, qu’y a-t-il ? demanda Larry épouvanté.

— Ah ! venez, M. Antoine, venez, lui cria la jeune fille éplorée, ma marraine en deviendra folle ; mon Dieu ! aidez-moi à la calmer.

Antoine s’approcha et prit les mains de la vieille femme.

— Quelle est cette lettre ? demanda-t-il.

— Laisscz-moi, répétait la malade avec un hoquet convulsif ; je suis ruinée, je ne veux pas aller à l’hôpital ; je veux mourir avant.

Larry regarda Louise avec stupeur.

— On vient d’écrire à ma marraine qu’elle avait tout perdu, dit l’enfant en pleurant; M. Desormeaux a fait banqueroute.

— Oui, banqueroute, cria madame Poirson en se déga-

geant des mains de Larry et frappant sur la lettre, il a fait banqueroute ! lui à qui Poirson a gagné plus d’or qu’il n’est gros ! il m’a volé mes vingt mille francs ! ce qui m’empêchait de mourir de faim !... et on n’arrêtera pas le voleur !... et on ne l’enverra pas à la guillotine ! Plus rien rien.

— Oh ! ma marraine, s’écria Louise, je travaillerai, je gagnerai de quoi vous faire vivre...

— Non, non, je veux mon argent, mon argent !

Voyons, vous êtes avocat, vous, ajouta-t-elle, en se tournant brusquement vers Antoine ; est-ce qu’on peut dépouiller de môme une veuve ? Il y a des lois, n’est-ce pas ? les lois doivent parler de cela, je dois avoir les lois pour moi.

— Sans aucun doute , mais il faudrait connaître l’affaire, laissez-mci lire cette lettre.

Elle la lui donna.

— C’est une faillite complète, dit Larry, après avoir lu et votre titre ne vous donne aucun privilège.

La malheureuse femme reprit la lettre.

— Ainsi mon argent est perdu ?

Larry, baissa la tête.

— Et ils appellent cela de la justice : ah ! si Poirson vivait!... on ne l’aurait pas volé, lui ; il aurait tué le Voleur comme un chien. Mais une pauvre vieille femme, on ne la craint pas ; on lui prend son bien et on lui dit d’aller mendier aux portes ; car il faudra que je mendie, moi !

Et toute son exaltation paraissant tomber à ce mot, elle se laissa aller sur un fauteuil en sanglotant.

Antoine ne savait que lui dire, et, pendant quelques instants, le silence de la chambre ne fut troublé que par les gémissements des deux femmes.

Cependant, comme la vieillesse ne peut recouvrer pour longtemps le don des larmes, madame Poirson s’apaisa peu à peu. Elle écarta ses cheveux épars et s’essuya ma-

chinalement les yeux avec ce qu’elle tenait à la main; mais, s’apercevant que c’était la lettre fatale, elle la jeta brusquement à terre.

— Va, dit-elle, tu n’es pas bonne pour essuyer des pleurs.

Ce dernier mouvement toucha profondément Antoine. Il comprit que la souffrance avait donné un sens poétique à cette vieille femme, et les larmes lui vinrent aux yeux en pensant à ce qu’il avait fallu de douleur pour faire sortir une étincelle de cette âme éteinte.

Attendri, il s’approcha de madame de Poirson, lui prit les mains et lui donna quelques-unes de ces consolations que le cœur trouve dans les instants d’émotion.

Comme il arrive toujours dans les âmes qui ne sont point accoutumées à de tels élans, l’exaltation de la malade avait été courte, et un abattement profond y succéda. Elle se laissa donc persuader de se mettre au lit, et, une heure après, elle était plongée dans un sommeil accablé*.

Louise avait retrouvé son calme aussitôt que sa marraine était redevenue tranquille. Après lui avoir adressé quelques paroles d’encouragement et lui avoir serré la main avec tendresse, Antoine sortit, sentant le besoin de se calmer lui-méme, afin d’aviser à ce que l’on pourrait faire pour madame Poirson.

Malheureusement les difficultés de sa position paraissaient inextricables. Il n’existait aucun moyen de recouvrer la somme compromise dans la faillite Desormeaux, et il était même douteux, d’après les termes de la lettre, que la liquidation donnât un dividende aux créanciers. En tout cas, cette éventualité était incertaine, éloignée ;

et que deviendraient madame Poirson et Louise, en attendant ?

Nous l’avons dit précédemment, les gains de Larry étaient trop faibles pour qu’il vînt à leur secours, et sa mère, elle-même pauvre et vieille, avait besoin du peu qu’il gagnait. Antoine sentait sa tête s’égarer à mesure qu’il regardait dans cet abîme et qu’il comprenait mieux son impuissance pour le combler. Lesidéesles plus folles s’emparaient de lui par instants. Tantôt il voulait partir pour Saint-Malo etexiger du failli, le pistolet sur la gorge, les vingt mille francs de madame Poirson ; tantôt il songeait à réunir tous les créanciers, à leur peindre l’affreuse situation de Ja marraine de Louise, et à obtenir d’eux le prélèvement de son capital sur l’actif de la faillite ; mais le cri de la raison l’obligeait bientôt à renoncer à ces expédients romanesques, pour en chercher de plus praticables.

Par bonheur, des affaires vinrent l’arracher à ces préoccupations et le forcèrent à porter ailleurs son attention. Ce fut seulement vers le soir qu’il lui fut possible de penser de nouveau à madame Poirson et de l’aller voir. Il la trouva dans le même état que lorsqu’il l’avait quittée le matin, ne pleurant plus, ne parlant plus, et comme hébétée par la douleur.

Après une courte visite, il monta chez M. Pillet qu’il n’avait point encore consulté, et auquel il voulait parler de cette affaire.

Antoine trouva le vieil avocat devant la cheminée de son cabinet et l'air plus gai que de coutume. Depuis le matin, il connaissait le malheur qui avait frappé madame Poirson, et ses dispositions étaient prises en conséquence.

11 laissa Larry lui tout raconter, comme s’il n’eùt été instruit de rien, et quand le jeune homme eut fini :

— Diable, diable, dit-il, et la bonne femme n’a point d'autres ressources ?

— Aucune ; cette faillite est pour elle une condamnation à mort.

— Et malheureusement l’affaire est trop claire pour qu’on en tire parti, le titre de créance est, je crois, une obligation ordinaire?

— Je le crois.

— Du reste, reprit le vieil avocat, en allant vers son casier, je dois l’avoir là ; madame Poirson m’a remis dans le temps son dossier.

Il parut chercher pendant quelque temps et tira enfin de ses cartons une énorme liasse. Antoine l’ouvrit; le premier papier qui tomba sous ses yeux fut le billet de vingt mille francs.

— C’est un simple reçu, dit-il, après l’avoir parcouru.

M. Piilet mit ses lunettes, prit le billet et l’examina

quelque temps.

— Un simple reçu effectivement ; il n’y æpas un mot à dire à cela.

Et il prit gravement une prise de tabac. Larry croisa les mains.

— Mon Dieu ! mais que va devenir cette malheureuse femme ?

— Cela est fort triste, observa l’imperturbable avocat en secouant les grains de tabac arrêtés sur son gilet; mais voilà l’inconvénient des placements dans le commerce.

— Tout perdre, tout perdre ainsi !

— On aura bien dix ou douze pour cent ; les plus mauvaises faillites ne donnent pas moins.

— Et qu’est-ce que cela, et quand l’obtiendra-t-elle encore ?

— Dans six mois, un an peut-être, dit M. Pillet en se mouchant.

— Avant ce temps elle sera morte, s’écria Larry, qui se leva et se mit à parcourir la chambre avec agitation. Ah ! cela est horrible !

M. Pillet le suivit un instant du coin de l’œil avec un regard ricaneur et rusé ; puis, reprenant sur la table le billet :

— Madame Poirson a toujours été malheureuse, observa-t-il. Je vois là que les vingt mille francs qu’elle perd proviennent de la vente du bien pratrimonial des Rosiers; or, c’est une vente où on lui a déjà volé quinze mille francs au moins.

— Comment cela ? demanda Antoine en s’arrêtant court.

— Oh ! c’est toute une histoire dont le hasard m’a donné connaissance. Si la bonne femme avait un peu d’argent devant elle et quelqu’un pour la soutenir, il y aurait bon parti à tirer de cette affaire ; mais entre ses mains c’est un procès qui mourra dans l’œuf : aussi ne lui en ai-je point parlé.

— Racontez-moi tout, monsieur ; s’il y a quelques moyens de retirer madame Poirson de la position où elle se trouve, rien ne m’arrêtera...

— Y pensez-vous ? ce serait un débat difficile et épineux, dont vous ne retireriez que des ennuis.

— Qu’importe, si j’obtiens justice !

— 11 faudrait vous mettre en opposition avec des gens riches et bien placés ; vous nuiriez à votre avenir sans compensation.

— Si ce n’est celle d’avoir accompli un devoir.

— Ah ! vous n’avez pas encore mis au rebut ces lieux communs de stagiaire ? dit M. Pillet en riant.

Du reste, ajouta-t-il, en voyant le mouvement d’impatience d’Antoine, vous allez vous-même juger l’affaire. Voici ce dont il s’agit :

Le sieur Poirson hérita d’un de ses cousins, en 1813, de la propriété des Rosiers, sise à deux lieues de Rennes ;

comme terres incultes des bois d'une valeur considérable.

— Et pourquoi n’avez-vous point averti madame Poirson ? demanda vivement Antoine ; s’il y avait lésion de plus de sept huitièmes au détriment du vendeur, on pouvait exiger la rescision de la vente.

Maître Pillet sourit :

— Je connais l’article 1674, mon jeune ami, mais je sais aussi qu’il y a un autre article 167G, qui dit que l’action en rescision de vente pour cause de lésion est prescrite au bout des deux ans ; or l’acte avait sept ans de date.

— Mais les désignations erronées de cet acte étaient des faux matériels que l’on pouvait attaquer au moins.

— Peut-être ; mais l’affaire eût été difficile en la prenant de ce côté. Il me vint une autre idée: on savait en France, depuis un mois, que M. Poirson était mort lorsque la vente fut accomplie ; la procuration en vertu de laquelle maître Clément faisait cette vente était donc périmée ; il n’avait plus droit de la faire.

— Le mandataire ne peut-il pas alléguer sa bonne foi et soutenir qu’il a vendu dans l’ignorance de la mort du propriétaire ?

— Sans doute, et voilà le nœud gordien, s’écria le vieux Pillet, la face rayonnante; il s’agissait de fournir la preuve que maître Clément avait vendu, quoiqu’il connût la mort deM. Poirson ! Eh bien! cette preuve, je l’ail je l’ai depuis un mois seulement, écrite de la main môme de maître Clément !

Il se leva, ouvrit son bureau et en retira un papier.

— La voilà, ma preuve, dit-il, en l’élevant en l’air avec

un geste de triomphe, c’est une lettre adressée par le notaire à un de ses clients et que j’ai trouvée dans le dossier de celui-ci. Écoutez :

« Monsieur,

« J’ai l’honneur de vous faire savoir que M. Poirson, « capitaine au long-cours, de Saint-Malo, auquel vous « payiez une rente viagère de 300 francs, est mort à « Buenos-Ayres ainsi que je viens de l’apprendre.

« J’ai l’honneur, etc.

« Clément. »

— Et la date, la date, remarquez-bien ! 15 décembre 1814 ! c’est-à-dire dix jours avant l’acte de vente ! Cela est-il clair ?

Antoine avait suivi la longue explication de M. Pillet avec une attention palpitante ; mais, quand le vieil avocat lui eut montré la lettre du notaire, il se leva vivement et s’écria :

— Ainsi on peut prouver la fraude, l’acte de vente peut être annulé, et madame Poirson peut recouvrer l’aisance qu’elle a perdue ? Je vous remercie, monsieur, j’entréprends la cause et je me charge de tout.

L’avocat jeta sur son jeune confrère un regard de côté qui flamboyait de malice.

— C’est une folie, répondit-il ; vous y réfléchirez plus mûrement.

— Les réflexions sont fatales, lorsqu’il y a danger à faire le bien ; notre esprit trouve presque toujours moyen de duper notre cœur. J’entreprendrai la cause, vous disje, et j’espère que vous voudrez bien me guider.

— Je ne puis, en vérité, vous le promettre. Vous allez

vous mettre sur les bras, au début de votre carrière, une foule d’ennemis en crédit. Songez bien, mon jeune ami, qu’on ne peut arracher le masque d’un fripon considéré, sans qu’une foule d’autres portent la main au leur avec inquiétude, en criant que c’est affreux. Vous aurez même contre vous les honnêtes gens, qui ne séparent jamais la probité de la considération. Car, réfléchissez-y, ce n’est pas seulement le notaire Clément que vous allez mettre en cause, mais l’acquéreur des Rosiers, qui a évidemment provoqué sa friponnerie, comme on pourrait le prouver au besoin.

— Eh bien ! nous le prouverons, s’écria Antoine, que l’opposition de M. Pillet irritait, et qui, emporté par l’espèce d’orgueil que nous inspire la vue d’un caractère moins noble ou d’une probité moins pure que la nôtre, s’affermissait de plus en plus dans sa résolution généreuse. Quel est le nom de l’acquéreur ?

— Ah ! je l’avais oublié ; encore une difficulté, une difficulté invincible ! Lors même que vous vous feriez une obligation de conscience d’être utile à madame Poirson, vous ne le pourriez dans l’espèce ; il y a des cas où les devoirs coûtent trop : l’acquéreur était M. Boissard.

— Le père d’Arthur?

— Précisément.

Larry poussa une exclamation de douleur et baissa la tête.

— Vous voyez bien, reprit M. Pillet, que vous ne pouvez vous charger de cette affaire. La position de madame Poirson est déplorable ; mais, après tout, vous n’êtes

point obligé de vous attirer des désagréments pour elle.

Antoine cacha son visage dans ses deux mains.

— Je suis désolé maintenant de vous avoir parlé de cela, continua le vieil avocat ; c’est un chagrin de plus, quand on connaît le moyen de sauver quelqu’un, de ne pouvoir l’employer. Cependant on n’est point obligé de se jeter à l’eau, parce qu’un homme se noie et qu’on sait nager.

— Ah ! on y est obligé, on le doit, dit Larry, en pressant ses poings fermés contre son front : mais cela coûte tant quelquefois !

— Allons, calmez-vous ; que diable ! ces choses-là se voient tous les jours. La vieille n’a pas longtemps à vivre désormais; et, après tout, la prévention que l’on a contre l’hôpital est un préjugé: ce n’est, en définitive, qu’un hôtel garni où l’on no paie pas de loyer. Quant à cette jeune fille, sa filleule, je crois, elle est plus à plaindre ; mais, mon Dieu ! elle fera comme tant d’aulres...

— Assez, Monsieur, s’écria Antoine en se levant, je me chargerai de la cause.

L’avocat haussa les épaules et cligna des yeux en poussant un soupir.

— Comme vous voudrez; je vous ai fait connaître ma façon de penser.

— Je veux seulement voir, avant tout, ce Clément et Arthur, Arthur surtout... ; peut-être pourrai-je éviter un éclat.

— Cela est probable ; mais, en tout cas, si vous êtes décidé à entreprendre cette tâche imprudente, songez

ItlCHE ET PAUVRE.

qu’il n'y a pas de temps à perdre J dans cinq jours, il y aura prescription.

— Je ne l’oublierai pas. Monsieur, répondit Antoine en sortant.

Le vieil avocat le suivit d’un regard long et perçant. Quand le jeune homme eut refermé la porte derrière lui, il poussa un de ces rires sans gaieté qui lui étaient habituels, et, se frottant les mains, il dit à demi-voix :

— Va, mon garçon : sous peu tu apprendras ce qu’il en coûte pour défendre les faibles. Dans trois mois tu auras contre toi tous ceux qui te protègent aujourd’hui, et tu seras trop heureux de me retrouver.

Le lendemain, Larry passa plusieurs heures avec maître Pillet, pour réunir les différentes pièces nécessaires à l’affaire qu’il allait entreprendre ; il prit aussi 'de nouvelles informations relativement aux parties intéressées, et apprit que maître Clément était mort. C'était à ses héritiers seuls qu’il pouvait recourir, et parmi eux se trouvait encore la mère d’Arthur, qui était nièce du notaire si dangereusement compromis. La famille Boissard était donc la plus intéressée dans le débat qui allait s’ouvrir; c’était à elle, avant tout, qu’Antoine devait s’adresser pour tenter une transaction.

Madame Poirson, à qui il avait communiqué ses espérances et son projet, le supplia de ne point laisser échapper cette dernière planche de salut. Antoine n’avait pas besoin de cette recommandation. Après s’étre mis au courant des moindres détails, il se décida à faire sa difficile démarche, mais non sans un tremblement douloureux. Sur le point de remplir un devoir qui peut com-

promettre tout son avenir, qui n’a point senti ses forces l’abandonner ? qui n’a pas fermé les yeux devant un sacrifice trop difficile, en murmurant comme le Christ : — Mon père, éloignez de moi ce calice ?

Tout se brouillait, par instants, dans la tête d’Antoine; il se sentait pris de ces défaillances de l’ame qui nous ôtent à la fois la volonté et le souvenir. Quand cette espèce d’évanouissement s’était dissipé, il fixait les yeux avec épouvante sur la tâche qu’il s’était imposée. Comment allait-il s’y prendre pour exposer à Arthur l’affaire qui l’amenait ? Comment oserait-il lui déclarer qu’il était résolu à flétrir le nom des Boissard devant les tribunaux, si l’on ne voulait pas faire droit à sa réclamation ? 11 allait donc porter la menace et la guerre dans cette famille où il avait trouvé protection? Il allait déshonorer un père mort, aux yeux d’un fils qui respectait sa mémoire ; et, profitant de l’effroi de ce fils, ses preuves d’une main, et sa transaction de l’autre, le forcer à signerles conditions qu’il avait préparées. Il se. i demandait comment il pourrait supporter la confusion d’Arthur: lui qui n’avait jamais pu humilier personne sans éprouver, pour son propre compte, tous les tourments de la honte, où trouverait-il des forces pour faire rougir un homme froidement et sans colère?

A cette seule pensée, tout son sang refluait vers son cœur ; mais c’était son devoir ; il avait promis de le remplir, et madame Poirson attendait le résultat de sa démarche pour vivre ou pour mourir! Cette idée domina toutes ses hésitations.

Tremblant, défait, la tête en feu, il arriva, sans s’en

être aperçu, devant la grande porte de l’hôtel Boissard. Il tressaillit à sa vue, s’arrêta un instant, puis, comme emporté par une résolution désespérée, il monta rapidement.

La première personne qu’il rencontra fut Arthur luimême, qui arrangeait, en chantant, des caisses de fleurs dans la galerie. Il leva la tête à l’approche d’Antoine, et vint gaiement à sa rencontre.

— C’est toi, dit-il, en tendant les deux mains au jeune avocat ; parbleu ! tu me trouves le plus heureux des hommes : je viens de recevoir de Nantes des camélias merveilleux ; vois plutôt.

Larry jeta autour de lui un regard effaré en balbutiant quelques mots sans suite. L’idée qu’il venait prendre Arthur au milieu de sa joie, pour le désoler, lui semblait atroce. Boissard remarqua son air contraint.

-Es-tu malade? lui demanda-t-il avec intérêt; tu es bien pâle ?

— Non, répondit Antoine sans lever les yeux ; mais j’ai à te parler de quelque chose d’important.

— Je suis à tes ordres.

Il ouvrit une porte, et les deux jeunes gens entrèrent dans un cabinet de travail.

Lorsqu’ils furent assis:

— Te serait-il arrivé quelque chose de fâcheux ? demanda Boissard.

— J’ai à remplir le devoir le plus douloureux qui pût m’être imposé ; je suis chargé d’une réclamation qui te concerne.

Arthur était devenu sérieux.

— Voyons.

— Laisse-moi d’abord te donner quelques explications : écoute-moi, je t’en prie, avec attention, et surtout ne cherche rien qui puisse t’offenser dans ce que je vais dire ; pense que c’est un frère qui parle à son frère.

Ces mots avaient été prononcés avec un trouble qui se communiqua à Arthur ; il fit signe à Larry qu’il l’écoutait.

Celui-ci commença par raconter à Boissard sa liaison avec madame Poirson, la perte qu’elle avait faite et son désespoir. Il lui parla ensuite de la profonde pitié que lui avait inspirée la position de cette malheureuse femme et de ses recherches pour amortir, s’il était possible, le coup qui l’avait frappée.

Arrivé à ce point difficile, Antoine s’arrêta un instant, comme s’il eût eu besoin de prendre du courage pour ce qui allait suivre ; mais enfin, maîtrisant son émotion, il rapporta sa conversation avecM. Pillet, ses incertitudes, et la promesse qu’il avait faite à la veuve d’obtenir justice pour elle.

Dans cette dernière partie de son récit, Larry avait hésité plusieurs fois, mettant évidemment toute son attention à choisir ses mots et à émousser les faits, de peur qu’ils n’eussent quelque chose de blessant. Il avait même si habilement réussi à donner desnoms honnêtes aux actes honteux qu’il était forcé de rappeler, que l’affaire, telle qu’il venait de l’exposer, semblait moins une friponnerie contre laquelle la victime réclamait, qu’un manque de forme dont elle voulait profiter.

Boissard feignit de n’apercevoir que ce second aspect

de la question. Il avait entrevu toute la vérité sous les circonlocutions délicates d’Antoine, et la tête lui en avait tourné un instant; mais il se remit presque aussitôt. 11 sentit que comprendre c’était tout perdre, et que, pris au dépourvu, l’important pour lui était de gagner du temps. Avec cette adresse et cette facilité de paroles sans conclusion que donne l’exercice du barreau, il se hâta de tourner autour de la question et de la saisir sous la forme qui lui semblait la moins embarrassante. En cela, il n’y eut point, de sa part, mauvaise foi calculée, mais prudence, habitude et instinct d’avocat.

Ce fut donc avec une certaine sécheresse, mais sans confusion et sans colère, qu’il dit à Antoine :

— Ainsi madame Poirson veut faire annuler la vente des Rosiers?

— Sa position la force à revenir sur un marché qui lui a été trop désavantageux, répondit Antoine, tout à fait surpris du sang-froid délibéré avec lequel Arthur avait accepté son explication.

— J’aurais besoin d’étudier cette affaire pour m’en faire une idée exacte.

— Cela est facile, les pièces sont en petit nombre et si claires, qu’il suffit d’y jeter les yeux pour tout comprendre.

— Je ne me pique pas d’une telle perspicacité ; je les examinerai quand j’en aurai eu communication.

— Les voici ; tu peux les lire dans un quart d’heure ; regarde-les, et terminons cette discussion pénible. Je suis autorisé à accepter tout arrangement équitable.

— Cela ne peut se traiter ainsi ; je ne suis pas la seule

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