OC
pourrai plus être pour vous un objet de crainte ni d’embarras ; je serai entre les mains de Dieu, qui, seul, décidera de moi. Si j’ai voulu vous écrire encore une fois, c’est que, dans ce moment suprême, la vie m’apparaît sous un nouveau jour, et que je sens le besoin de vous épargner des regrets.
« Ne croyez pas que je meure parce que je vous aime et parce que vous m’avez abandonnée ; non : d’autres ont aimé autant que moij ont été abandonnés comme moi, et ont trouvé dans la pureté de leur cœur la force de souffrir. Mais moi, j’ai commis une faute, j’ai été déloyale envers Antoine, et Dieu punit aujourd’hui l’improbité de mon cœur en me retirant le courage : cela est juste, et je ne puis ni me plaindre, ni accuser. Alors même que vous auriez continué à m’aimer, j’aurais été malheureuse, car j’aurais eu un remords dans ma vie.
« Ne vous faitesdonc aucun reproche, ce que je soutîre, . je l’ai mérité. J’ai préféré l’ivresse de quelques jours aux paisibles jouissances du devoir ; j’ai demandé votre amour que vous ne me proposiez pas, et vous me l’avez accordé. Oh ! je vous remercie. Tout de que j’aurai goûté de joie sur la terre, c’est à vous que je l’aurai dû ; qu'importe que je l’aie payé de ma vie? sais-je seulement ce qu’il me restait à vivre. Si la douleur me frappe aujourd'hui, demain, peut-être, c’eût été la maladie ; l’amour ne me coûte que le sacrifice d’une incertitude, et qui pourrait dire ce qu’il m’a donné de malheur ?
« Ne me plaignez donc pas, Arthur, seulement pardonnez-moi ce que je fais. Je sais que je jette ainsi un mauvais souvenir dans votre existence, et, pour vous
RICHE ET PAIYRE.
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l’épargner, j’aurais voulu vivre ; mais je ne l’ai pu.
« Du reste, mon fantôme ne vous obsédera pas longtemps. L’oubli est une fleurque la bonté de Dieu fait pousser naturellement sur lestombes. Bientôt vous pourrez entendre parler, sans tressaillement, de jeunes filles mortes d’amour ; mon nom donné à une autre ne vous troublera plus, et vous passerez devant ma porte sans détourner les yeux.Celadoit être ainsi, et, quoique mon cœur se serre d’y penser, j’en remercie Dieu. Puissé-je seulement ne pas disparaître entièrement de votre mémoire et y rester comme une ombre entrevue autrefois dans un rêve !
« Quant au bruit que pourra faire ma mort, ne craignez rien, votre nom ne sera point mêlé à ce vulgaire événement ; j’ai tout prévu pour mourir silencieusement. Seulement ne montrez ni étonnement, ni douleur ; laissez porter au cimetière une bière de plus : c’était ma vie qu’il fallait pleurer, et non ma fin. Ne vous informez ni du jour où j’aurai cessé d’être, ni de la place que j’occuperai parmi les cercueils ; ce serait une imprudence inutile. Une pauvre tille du peuple qui se tue parce qu’elle souffre trop, cela n’est pas assez rare pour qu’on y fasse attention. Dans huit jours, ma chambre sera louée, et tout le monde aura oublié comment je suis morte ; oubliez-le comme tout le monde.
« Seulement, Arthur, écoutez ma dernière prière . S’il se trouve sur votre chemin quelque jeune fille, encore paisible, qui vous regarde avec complaisance, ayez pitié d’elle et fuyez ; fuyez, car une liaison innocente devient bientôt une passion ; on croitjouer avec l’amour d’une enfant, et, un jour, on la tue sans le vouloir. Ne faites point cela,
mon ami, n’aimez plus que la femme que vous aimerez toujours.
« Maintenant, adieu et soyez béni ! Prête à vous quitter, je voudrais pouvoir serrer encore vos mains sur mes lèvres...; car, je t’aime, ô mon Arthur ! je t’aime plus que
tout !.... Mais la mort ainsi serait trop douce Adieu,
vivez longtemps et soyez aimé !
Louise. »
Après ces lettres, Louise se sentit épuisée ; elle avait dépensé toute sa résignation à les écrire, et son âme, fatiguée de l’élévation à laquelle elle s’était tenue un instant, retomba dans la douleur, plus faible que jamais.
Elle passa donc presque subitement de l’abnégation qui avait dicté son langage à toutes les agitations du désespoir. L’approche de la mort commençait à la jeter dans ce délire fiévreux et entrecoupé qui précède d’ordinaire.ce moment extrême. Pressée d’en finir avec la vie et effrayée de la quitter, à la fois éperdue et craintive, elle n’avait plus ni la possession d’elle-même, ni la conscience de ce qu’elle voulait ; elle était semblable au criminel que le tombereau va emporter : son libre arbitre l’avait quittée, et, condamnée à mort, elle n’attendait plus que l’heure ; mais elle l’attendait dans les angoisses et l’égarement.
Par instants, cependant, le calme lui revenait, et alors, reprenant sa résolution, elle songeait à conserver à sa
dernière action une gravité sereine ; elle arrangeait tout autour d’elle, elle cherchait à donner à son humble asile ce luxe de propreté et cette élégance sans frais, coquetterie de la ménagère pauvre, mais paisible ; elle déroulait, devant le foyer, la natte de jonc ; elle versait de l’eau sur les fleurs qui penchaient dans les vases leurs têtes demi-fanées, elle arrondissait plus gracieusement les plis de ses rideaux blancs. Mais, au milieu de ces occupations tranquilles, la vue d’un objet, un souvenir, une pensée, la ramenaient au sentiment de sa situation; elle s’arrêtait, frissonnante, et alors revenaient les larmes et les désolations.
Pendant ces crises alternatives de résignation ou de douleur, elle fut plusieurs fois sur le point d’écrire de nouveau à Arthur ; mais elle résista à ces tentations, et voulant que son sacrifice conservât, du moins aux yeux de ceux qui l'avaient aimée, son caractère d’élévation touchante, elle appela une voisine et lui remit ses lettres.
Quand elle fut ainsi murée dans son projet,. elle acheva tous ses préparatifs. Jetant ensuite un long et dernier regard à sa chambre où elle avait été si heureuse, elle en fit deux fois le tour, regarda quelques objets en pleurant, se pencha pour respirer le parfum des fleurs, puis portant ses deux mains à sa bouche comme pour envoyer un baiser à tout ce qu’elle quittait, elle entra dans la seconde chambre, en ferma la porte derrière elle, et alluma le réchaud qui devait finir ses souffrances.
Nous n’arrêterons point nos regards sur ce qui se passa alors, car il est des images que l’art et l’humanité défen-
IUC1I E ET PAUVRE.
dent d'offrir à la vue : nous donnerons seulement quelques fragments qu’elle écrivit, sans suite, sur des feuilles
détachées
«Tout est prêt, le charbon flamboie; adieu Arthur! j’ai mis la robe rose que je portais le jour où je t’ai vu pour la première fois; j’ai arrangé mes cheveux, comme je les arrangeais alors ; mais ma robe est fanée, et beaucoup de mes cheveux sont tombés depuis; quand je me suis aperçue dans le miroir, je me suis fait pleurer.
« J’ai pris la montre que tu m’as donnée, je sens son battement contre ma poitrine, j’entends son bruit ; il me semble que c’est quelque chose de toi, qui me touche et
me parle
« Tu m’as toujours paru comme un prince, Arthur, tant je te trouvais noble et beau. Le bonheur suprême, pour moi, eût été de vivre à tes pieds comme un chien fidèle, sentant ta main passer de temps en temps sur ma tête. Quand je me suis donnée à toi, je n’ai eu ni hésitation, ni honte, je te sentais mon maître, et je ne voulais plus que ta volonté. 0 mon Dieu ! quelles heures j’ai passées près de toi, et comme tu savais bien m’aimer! J’étais ton enfant : tu me faisais sauter, sur tes genoux; tu m’enlevais dans tes bras pour me faire toucher le plafond de la main; tu me berçais sur ta poitrine, comme un nourrisson que l’on endort. Te rappelles-tu ce soir où tu m’arrangeas toi-même mes cheveux, scellant chaqde boucle d’un baiser! O mon roi ! que tu étais alors joyeux et bon! Comment tout cela a-t-il pu finir? comment ces délicieuses et innocentes folâtreries ont-elles pu aboutir à la mort
« L’air devient étouffant !... Que cela est horrible de mourir ! Oh ! j’ai peur, j’ai peur ! Où trouver du courage? Je n’ose en demander à Dieu; Dieu a horreur du suicide. Ce que j’ai fait est mal, le prêtre me l’a dit quand j’étais petite; mais alors je ne croyais guère, hélas ! que je devais me tuer un jour : j’avais tant de peur de mourir, qu’un mal de tête me faisait pleurer; et maintenant!... Oh ! j’ai bien mal, j’ai la fièvre, un cercle de fer me presse les tempes. Arthur ! Arthur ! pourquoi as-tu cessé de m’aimer?
« Ah ! si je pouvais le voir encore, si je me traînais à ses pieds, peut-être il aurait pitié de moi : j’aurais tant aimé à vivre ! Mon Dieu ! ne plus voir le jour, ne plus entendre les oiseaux !... Que vais-je devenir?... Et ne pas oser prier, car j’ai oublié de prier... Il faut pourtant que je parle à Dieu, il n’y a plus que lui qui puisse m’entendre. Cet air...;; j’étouffe.... : à genoux....; oh! je veux mourir à genoux ! »
Digiti.
Les précautions prises par Louise pour épargner à Antoine l’horrible tableau qui l’attendait chez elle n’eurent pas le résultat qu’elle en espérait. Randel était absent lorsque la lettre fut apportée, et ne put aller audevant de Larry : celui-ci arriva à l’heure indiquée, et, à peine descendu de diligence, courut chez la jeune fille.
Il éprouvait une indicible joie, en traversant rapidement les rues de Rennes, à reconnaître chaque carrefour, chaque maison, chaque puits banal; il cherchait des yeux la bâtisse commencée à son départ, et la retrouvait finie et déjà habitée. Le moindre changement effectué, pendant son absence, frappait son regard. 11 voyait, dans leurs comptoirs, les marchands dont les visages lui étaient familiers depuis son enfance; il entendait les cris des porteurs d’eau, le son des cloches, tous ces bruits accoutumés, voix de la ville natale dont il reconnaissait l’accent. Mais, au milieu de ces délicieuses émotions du re-
tour, l’image de Louise flottait devant lui et précipitait ses pas. A la vue de la maison de maître Pillet, son cœur battit plus fort : c’était là !...
Il entra, ivre et les yeux voilés d'un nuage; la porte était devant lui. Il s’arrêta un instant tremblant d’émotion, et écouta s’il n’entendait pas la voix ou les mouvements de Louise ; mais tout était silencieux. Il frappa, et ouvrit presque en même temps. Son rapide coup d’œil parcourut la chambre; elle était vide ! Il courut à la porte de la seconde pièce, voulut la pousser ; la porte résista ; il appela, tout resta muet. Ce fut un véritable désappointement : Louise était sortie.
Cependant il pensa qu’elle reviendrait bientôt, puisqu’il avait trouvé sa chambre ouverte.
Il jeta les yeux autour de lui avec une sorte de ravissement. Tout annonçait la présence d’une femme, tout respirait un calme heureux et tendre. Les fleurs répandaient dans l’appartement leur senteur parfumée, et l’on voyait sur un guéridon, près de la fenêtre, quelques broderies négligemment jetées à côté d’une corbeille à ouvrage. Antoine s’approcha : il reconnut le petit dé d’ivoire de Louise, à son cercle de cuivre dédoré, et l’étui de bois d’if avec lequel il aimait tant à jouer lorsqu’il venait s’asseoir près de la jeune fille pour la voir travailler. Sur une commode, il aperçut une coupe de cristal qu’il avait autrefois donnée; plus loin était l’étroite couche mystérieusement enveloppée dans ses rideaux blancs, et au-dessous se montraient deux petits souliers conservant encore la svelte empreinte du pied qu’ils avaient pressé.
Antoine contemplait tout, le cœur gonflé d’ivresse. La chaste austérité de ses mœurs avait donné à tout son être une sensualité exquise, et la vue de cet intérieur, qui n’eût rien dit à un libertin, le jeta dans une extase indicible. Chaque objet qui frappait ses regards l’enivrait délicieusement, et la volupté lui entrait par tous les pores, au milieu de cette atmosphère où Louise avait respiré. En approchant de la blanche couche de la jeune fille, un frémissement suave parcourut ses nerfs; ses regards plongèrent un instant entre les rideaux, semblant chercher place pour deux têtes sur l’oreiller vide; mais presque aussitôt il ferma les yeux; on eût dit qu’un éblouissement de bonheur l’avait étourdi.
Il revint à pas lents vers la fenêtre, s’arrêtant devant chaque chose, touchant tout, comme s’il eût espéré retrouver l’empreinte des doigts de Louise, ouvrant les tiroirs pour regarder, avec une enfantine curiosité, les parures de la jeune fille soigneusement rangées, puis les refermant avec une sorte de honte.
Après avoir ainsi fait le tour de la chambre, il s’assit de nouveau.
Dans ce moment, son cœur était si plein d’enchantement que les plus doux souvenirs du passé lui revinrent. Il pensa au temps où Louise, encore gaie avec lui, le recevait en jetant le cri de joie d’une enfant, et lui faisant une place sur la chaise où elle appuyait ses pieds. Il se voyait encore, sur cette chaise, lui prêtant ses bras pour dévidoir, ou bien, écolier maladroit, essayant, au milieu des éclats de rire de la jeune fille, à continuer la broderie commencée par elle. Oh ! les belles soirées ! les douces
fainéantises! les charmants enfantillages! Puis il se rappelait les heures où, plus grave, il restait muet et immobile devant elle, faisant tourner ses ciseaux sur son doigt, et attendant qu’elle levât les yeux et qu’elle avançât la main, avec un sourire, pour les redemander. Ah ! ce regard, cette main, ce sourire, c’était là de quoi remplir des heures, des journées, des mois entiers. D’ailleurs, n’était-il pas près d’elle? ne touchait-il pas ses vêtements? ne sentit-il pas son haleine sur son front? Quelquefois, en jouant, ne défaisait-il pas une boucle de ses cheveux? et, quand elle levait la tête, ne se voyait-il pas au fond de ses yeux limpides comme au fond d’une source? Hélas ! était-il bien sûr que l’avenir lui gardât d’aussi calmes jouissances? Retrouverait-il, dans l’union qu’il allait former, ces pures délices des premières émotions, cette fatalité de bonheur, privilège de l’amour naissant?
Ces doutes lui inspirèrent une tristesse vague, et, la tête appuyée sur une de ses mains, il oubliait l’attente dans une méditation rêveuse : tout à coup la porte s’ouvrit brusquement; Antoine se leva avec une exclamation, persuadé que c’était Louise; il se trouva en face de Randel.
A son aspect, celui-ci fit un geste de désespoir.
— Ah ! voilà ce que je craignais, s’écria-t-il : j’ai reçu la lettre trop tard, et je n’ai pu te prévenir.
— Me prévenir de quoi? demanda Larry étonné.
Lejeune médecin le regarda avec stupéfaction.
— Est-ce qu’il ne sait rien? dit-il involontairement.
— Qu’y a-t-il donc?... Que veux-tu dire?... Pourquoi viens-tu ici?...
Et saisi d’une pensée subite :
— Louise est malade !
— Malade , je ne sais : est-ce que tu ne l’as pas
vue?...
— Non !
— Elle n’est pas ici?
— Je n’ai trouvé personne.
Randel parut atterré; Larry lui saisit vivement le bras :
— Au nom du ciel, qu’as-lu? Que cherches-tu?
Pourquoi ce trouble?... Pourquoi parlais-tu,tout à l’heure d’une lettre?
— J’ai reçu une lettre d’elle, et j’en ai une autre à te remettre.
— De Louise ?
— Oui.
— Louise m’écrire, pourquoi? Qu’est-il donc arrivé?... Georges, parle, je t’en supplie !
Randel ne répondit rien, mais il tendit la lettre à Larry ! Celui-ci la prit en tremblant et l’ouvrit. A peine en eut-il lu quelques lignes, qu’il jeta un cri.
— Ah! malheureuse! malheureuse! où est-elle?
— D’après sa lettre, je pensais la trouver ici.
— 11 n’y a personne, regarde.
— Et dans cette chambre?
Larry courut à la porte de la seconde pièce, et voulut ouvrir; elle résista comme elle l’avait déjà fait; il se pencha alors jusqu’à la serrure ; à peine eut-il regardé qu’il jeta un grand cri, et au même instant la porte tomba brisée devant lui.
RICUE ET J’AUVRË.
Randel, effrayé, se précipita sur ses pas et le trouva à genoux, tenant embrassé le corps immobile de Louise.
— Elle est morte! criait-il égaré.
— Peut-être, il faut la secourir.
Larry se leva, portant la jeune fille dans ses bras, comme une enfant, et la déposa sur le lit; l’espoir de la sauver lui avait subitement rendu toute sa force. Il aida Randel qui, redevenu médecin, ne songeait plus qu’à accomplir son devoir, et tous les soins qui pouvaient ranimer Louise lui furent prodigués.
Pendant quelques instants, il régna dans l’appartement un silence interrompu seulement par les rapides prescriptions de Randel; mais, insensiblement, les tentatives faites par celui-ci pour rappeler la jeune fille à la vie se ralentirent; enfin il s’arrêta tout à coup.
Larry, qui était penché sur Louise, se redressa pâle et les yeux hagards.
— Eh bien? demanda-t-il.
Randel interrogea de nouveau le pouls du cadavre, puis son souffle, puis son cœur, et saisissant les deux mains de Larry :
— Va-t’en, Antoine, dit-il.
Le jeune homme n’en entendit pas davantage ; il étendit les bras en gémissant, chancela et s’évanouit.
Vers le soir du même jour, Antoine veillait seul près de la couche funèbre de Louise. Randel avait profité de sa défaillance pour le faire emporter; mais à peine revenu à lui il déclara qu’il voulait retourner chez la jeune fille, et son ami n’avait pu, malgré toutes ses supplica-
tions, le détourner de ce projet; il se décida donc à lui céder et à le suivre.
La douleur de Larry, réveillée à la vue du cadavre, fut d’abord un véritable délire. Lorsque les cœurs forts fléchissent enfin, il est rare qu’il ne tombent pas aux plus profonds abîmes du désespoir. Pendant plusieurs heures, ce ne furent que des cris, des sanglots, des torrents de larmes suivis d’abattements effrayants. Mais quand cette âme, un instant bouleversée par un coup inattendu, eut pris enfin possession de son malheur et s’y fut habituée, elle devint plus calme. A ces transports de la première douleur succéda une désolation moins aveugle ; le premier choc avait été un coup de foudre qui avait terrassé Antoine; revenu à lui, il se regarda et interrogea ses souffrances. Il se rappela tout à coup la lettre de Louise dont il n’avait vu que les premières lignes; il la chercha et la lut tout entière. Alors des larmes moins brûlantes tombèrent de ses yeux. Il baisa ces caractères tracés par la main de la jeune fille, et pressa contre son sein cette relique sacrée.
Mais cette lettre ne lui donnait que de vagues détails sur la cause de son suicide. Plus capable de rassembler ses idées, Antoine chercha quel pouvait être l’homme dont l’indifférence l’avait tuée. Le premier nom qu’il entendit retentir dans son âme fut celui d’Arthur Boissard ; mais il eut honte de ce soupçon sans fondement, et le repoussa à l’instant comme une inspiration de la haine.
Cependant, lorsqu’il le vit plus tranquille, Randel renouvela ses prières pour l’arracher à l’affreux spec-
tacle qu’il avait sous les yeux ; mais Larry répondit :
— Je ne quitterai point ce cadavre qu’on ne l’ait déposé dans la terre.
Et comme Randel avait paru inquiet sur ses projets :
— Tu peux me laisser seul sans-crainte, avait-il ajouté; ne faut-il pas que je vive pour' lui dresser une tombe?
Rassuré par ces paroles, et sachant que la douleur a besoin de silence et de solitude, Randel consentit à se retirer.
Antoine était donc seul près du lit de Louise, contemplant ses trait bleus et gonflés, sur lesquels la mort n’avait même pas laissé sa beauté fatale. Quelque -évidente que fût cette mort, il n’avait pu encore s’accoutumer à y croire. Il éprouvait cette espèce d’incertitude qui semble une dernière et vague protestation du cœur contre la raison. Par instants, il écoutait s’il n’entendait pas respirer auprès de lui, il regardait ce corps immobile comme s’il eût attendu un mouvement ; il se répétait bien que Louise était morte, mais ce mot restait comme en suspens sur les bords de son âme. Il éprouvait encore une incrédulité irréfléchie qu’il ne s’avouait pas h lui-même, et quoiqu’il n’espérât plus, il attendait toujours.
S’il eût embrassé tout entière cette pensée de séparation éternelle, peut-être y eût-il succombé ; m.ais la seule idée qu’il perçût clairement était celle d’un effroyable malheur.
Son esprit n’alla pas plus loin que la souffrance intellectuelle, et ne comprit pas pleinement et complètement la perte qu’il avait faite. Louise était encore là... sans mouvement, sans voix, défigurée; mais elle était là!... et.
tant qu’il voyait une ombre d’elle, il ne pouvait croire qu’elle fût perdue.
Puis, une préoccupation accessoire, à laquelle un instinct bienfaisant le poussa sans doute, fit diversion à sa souffrance. Il commença à penser au rival qui, après lui avoir ôté l’amour de sa fiancée, l’avait tuée. Il chercha comment il pourrait le connaître pour se venger, et celte recherche s’empara bientôt de toutes ses facultés. Les désappointements, les surprises et les désespoirs qu’il avait éprouvés depuis longtemps lui vinrent en mémoire tous à la fois. Ses frémissements de douleur se transformèrent en mouvements furieux, et il sentit le besoin de s’en prendre à quelqu’un de ce qu’il souffrait.
En effet, depuis qu’il était né, tout avait tourné contre lui. Puisque ses généreuses passions ne lui avaient apporté que tortures, pourquoi ne pas essayer les mauvaises ? Oh ! il sentait qu’il y aurait de la joie à se venger de celui qui venait de lui enlever sa dernière espérance, à lui cracher au visage, à le fouler sous ses pieds; mais où le prendre ? comment le reconnaître ?
Il se mit à parcourir à grands pas la chambre de Louise, promenant ses regards autour de lui, comme s’il eût cherché quelque indice qui le mît sur la voie. La pensée que la jeune fille avait peut-être laissé des lettres capables de l’éclairer le porta à chercher avec plus de soin. En entrant dans la seconde chambre, quelques feuilles éparses frappèrent ses yeux : c’étaient les derniers mots écrits par Louise. Larry n’eut besoin de lire que quelques lignes pour tout apprendre ; sa première inspiration ne l’avait pas trompé, celui qu’il cherchait, c’était Arthur Boissard.
Au milieu de son désespoir, cette découverte lui causa une sorte de joie farouche. Il trouvait donc enfin l’occasion de se justifier d'une haine instinctive et si longtemps cachée ; il n’y avait qu’un seu homme qui lui fût importun dans le monde, et c’était celui-là qui se trouvait son ennemi ! Il ramassa précieusement les preuves qu'il venait d’acquérir, et retourna s’asseoir près du lit de Louise. La certitude de connaître l'auteur de ses souffrances avait apaisé son impatience irritée ; sûr maintenant de le trouver, il déposa pour un instant ses pensées de vengeance.
Antoine était toujours à la même place, la nuit commençait à venir, et l’on apercevait à peine les objets dans la chambre funèbre. Des pas pressés se firent entendre dans le corridor, et quelqu’un entra.
Il releva la tête avec une sorte de pressentiment, mais sans prononcer une parole. La personne qui venait d’entrer, et que l’obscurité ne permettait pas de distinguer, s’arrêta un instant près du seuil, puis appela d’un accent ému:
— Louise !
A cette voix, Larry s’élança vers la porte ; Arthur et lui se reconnurent en même temps.
— Ah ! c’est Dieu qui vous envoie, s’écria Antoine.
— Où est Louise? demanda Boissard; l'avez- vous vue? est-elle ici ?
— Elle est ici.
— Où donc ? Il fit quelques pas dans la chambre, tout troublé, en appelant Louise.
— Elle ne vous répondra pas, dit Antoine sourdement.
Arthur se détourna brusquement.
— Pourquoi? Où est-elle? je veux lavoir.
Antoine le saisit par la main, le mena vers le lit, et, écartant brusquement les rideaux, dit :
— La voilà
Arthur jeta un cri : il se pencha vers Louise, toucha ses lèvres, son front glacé.
— Mais elle est morte s’écria-t-il avec horreur?
— Ne le saviez-vous donc pas, vous qui l’avez tuée?
— Morte... c’est impossible ! Êtes-vous sûr qu’elle soit morte? Un médecin ! faites venir un médecin !
— Le médecin est venu et s’en est allé.
— Mon Dieu, c’est donc vrai! Et je n’ai pu l’empêcher !... Cette lettre est venue trop tard ! Oh ! malheureux, malheureux!
Poissard se frappait le front de ses deux poings en poussant des sanglots étouffés ; il se pencha de nouveau sur la couche et saisit les mains de la morte.
Jusqu’alors Antoine avait maîtrisé sa douleur et sa colère ; mais, au mouvement d’Arthur, une jalousie furieuse sembla se reveiller en lui. Ses yeux lancèrent des flammes ; il fit un pas en avant.
— Boissard ! cria-t-il, les lèvres tremblantes et les mains crispées.
L’accent avec lequel ce nom avait été prononcé était tel, qu’il traversa le désespoir d’Arthur et toucha droit à son âme. Il se redressa, jeta un regard sur Antoine et sembla se rappeler enfin qu’il était devant un rival auquel il avait enlevé sa fiancée. Il baissa les yeux avec
embarras. Antoine étendit la main sur la morte, et d’une voix, qu’agitait un tremblement intérieur :
— Ce cadavre est à moi. Monsieur, dit-il ; respectez-le.
Arthur le regarda avec étonnement.
— Oui, reprit-il plus amèrement, c’est moi qu’elle a chargé de lui creuser une fosse; elle a compris qu’un legs pareil ne pouvait vous être offert. Comment s’embarrasser d’une maîtresse morte, quand il en est tant d’autres encore pleines de vie, d’espérance et de crédulité ! Un homme bien né peut-il donc s’occuper des cadavres de toutes les jeunes filles qui ont cru à son honneur et qui se tuent parce qu’il les a abandonnées ?
— Je pardonne à l’amertume de vos paroles, Larry, dit Arthur. J’ai été involontairement pour vous une cause de souffrance; je comprends vos reproches, et je les excuse.
— En vérité. Monsieur? Ainsi vous me permettez de vous demander compte de votre déloyauté ?
— Antoine !...
— Vous me permettez de vous dire que vous vous êtes joué (le cette jeune fille, parce qu’elle était faible, pauvre, sans famille, et qu’avec elle on pouvait être méchant sans peur ?
— Monsieur, prenez garde, répéta Boissard qui sentait la colère venir.
— Et quand vous m'aurez permis de vous dire tout cela, ajouta le jeune homme dont la voix s’élevait toujours, je vous dirai, moi, sans que vous me le permettiez et en face, que vous êtes un lâche..., un lâ'che, entendezvous, Arthur Boissard !
— Je vous laisse le choix des armes, dit Arthur précipitamment ; venez...
— Pas encore : je conçois votre empressement. En tuant l’homme qui méprise on espère tuer le mépris ; mais vous oubliez que je dois d’abord donner la sépulture à ce cadavre. Ayez patience. Monsieur, vous pouvez bien mettre un jour entre vos assassinats.
— Monsieur, assez d’injures : votre jour et votre heure?
— Je vous le dirai quand j’aurai fini.
— Oh ! c’en est trop ! dit Arthur en faisant quelques pas vers la porte.
— Vous ne sortirez pas, s’écria Antoine en le saisissant par le bras avec un mouvement si fou et si terrible de colère, que Boissard pâlit involontairement.
— Prétendez-vous me faire violence? demanda-t-il.
Mais Larry n’écoutait pas. Appuyé sur la porte et secouant sa tête voilée de cheveux épars:
— Non, vous ne sortirez pas, répéta-t-il ; il faut que je vous dise auparavant ce que j’ai sur le cœur. Il y a quinze ans que j’attends ce moment, car j’étais bien jeune quand j’ai commencé à vous haïr.
— Le jour où ma mère a commencé à vous faire du bien, sans doute.
— Ce môme jour : cela vous étonne, parce que vous ne savez pas qu’un bienfait qui ne gagne point l'amour excite la haine ; mais moi, je l’ai appris. Quinze ans je me suis senti sous vos pieds et vous m’y avez laissé ; quinze ans j’ai tremblé, j’ai eu honte, je me suis tu, et vous avez trouvé que cela était bien. Pourquoi donc cela
était-il bien ? pourquoi n’étais-je point debout et vous par terre? pourquoi n'étais-je point le bienfaiteur, vous le mendiant? Et vous vous étonnez que je vous haïsse? Ah ! je vous hais de nature et d’instinct. Le jour où nous sommes nés, vous riche, moi pauvre, nous étions ennemis.
— Vous avez été le mien peut-être, mais moi je n’ai point été, je ne suis point le vôtre,
— Je vous hais ! je vous hais ! répéta Larry avec une persistance sauvage ; et ne croyez pas que cette haine soit une colère : c’est toute mon âme : elle a grandi avec moi heure par heure. Toujours, depuis quinze ans, je vous ai trouvé à côté de moi, opposant votre bonheur à ma souffrance. Enfant, vous étiez élégant et recherché de tous, moi, couvert de haillons, raillé de tous ; vous étiez beau de la beauté des riches, n\oi, laid de la laideur des pauvres; vous vous appeliez Arthur, et moi Antoine... Nous sommes devenus des hommes, et je vous ai encore trouvé sur ma route, étalant l’insolence de votre prospérité en face de mes misères. On vous a accueilli quand on me repoussait; on vous a jeté un pont sur les précipices, et moi on m’a laissé y tomber. J’ai souffert tout cela quinze ans, quinze ans de mes plus belles années, des seules que l’on puisse donner à la joie sur la terre. Quinze ans j’ai résisté, j’ai été patient; j’ai blanchi mes cheveux à me bâtir un nid sur l’abîme; j’y ai tout apporté grain à grain, plume à plume, et quand j’ai tout achevé, pendant que je joins les mains pour recier Dieu, il vient un homme qui n’a rien fait, rien souffert, un homme heureux par droit de naissance, qui
étend vers mon bonheur sa main gantée et me le ravit !
En parlant ainsi, Antoine s’animait de plus en plus. Exalté par les souvenirs qu’il rappelait, hors de lui, il saisit les deux mains d’Arthur, et les secouant avec violence :
— Oui, vous m’avez volé mon bonheur ! cria-t-il, vous me l’avez volé frauduleusement et comme un lâche ! Toujours, toujours, je vous ai trouvé sur mon chemin, réussissant où j’échouais, etrecueillant où j’avais semé. Après avoir renoncé à la fortune, à la réputation, au repos, afin de ne pas mourir sans savoir ce que c’est que la joie, j’ai voulu en demander un peu à l’amour. Je croyais que Dieu avait du moins laissé ce trésor au pauvre ! Je suis allé, loin de vos cercles brillants, chercher une femme encore plus pauvre et plus abandonnée que moi, pour avoir aussi une fois le bonheur de la protéger. Après l'avoir trouvée pure, douce, bonne, heureuse, prête à m’aimer, je suis parti pour gagner de quoi lui donner un toit, et, quand je suis revenu, vous aviez passé, et la femme pure était déshonorée, et la femme heureuse était morte de douleur.
Morte ! morte ! répéta-t-il, comme un insensé, en traînant Arthur jusqu’au lit de Louise, morte ! Et vois-tu ce cadavre que les vers vont ronger, c’est mon avenir et mes espérances, tout cela va descendre dans un trou de terre avec elle ! Cette enfant, c’était mon dernier rêve. Tout va être cousu dans son linceul, et mon bonheur, et ma foi, et njon courage. Maintenant je ne vis plus que pour lui creuser une tombe et la venger; car je la vengerai, Boissard, l’heure de la résignation est passée. J’ai
trop plié le cou devant le monde, attendant que Dieu fit justice; je ne compte plus sur Dieu ; mon bras sera ma providence; il faut qu’un riche meure pour venger cette pauvre femme qui est morte, et, avant d’aller la rejoindre, je te tuerai.
Antoine avait la tête perdue. En prononçant ces mots, il secouait Arthur, qui tenta vainement de se dérober à ses étreintes furieuses. Son exaltation était si semblable au délire, que Boissard éprouva un véritable effroi; il fit un effort extrême pour se débarrasser, en lui criant de le laisser. Son geste et sa voix émus frappèrent sans doute Larry, car il fixa sur lui ses yeux égarés ; l’éclair de la raison y reparut, et abandonnant les deux mains qu’il tenait prisonnières:
— Ah! vous avez peur, dit-il, du ton d’un profond mépris ; rassurez-vous, je ne souillerai pas ce lit funèbre de votre sang.
— Je vous attendrai demain, cria Arthur en s’élançant vers la porte.
Antoine ne répondit que par un regard dans lequel il semblait avoir réuni tout ce qu’un regard peut renfermer de dédain et d’injure.