‹ Riche ou pauvre, exposition succincte des causes et des effetsde la distribution actuelle des richesses socialesChapitre 1 sur 86 · Riche ou pauvre, exposition succincte des causes et des effetsde la distribution actuelle des richesses sociales · texte numérisé non relu

Riche ou pauvre, exposition succincte des causes et des effetsde la distribution actuelle des richesses sociales

Le sujet de cet ouvrage appartient à l'économie politique et à la science de la législation tout à la fois, car il n'est guère possible de s'occuper de théories constitutionnelles sans être amené à réfléchir sur l'organisation des sociétés auxquelles ces théories doivent être appliquées. Au fond de toutes les questions politiques , on trouve des questions sociales qui en influencent puissamment la solution.

Un droit constitutionnel philosophique, oii Ton ferait abstraction des éléments sociaux qui préexistent dans la réalité, oii l'on considérerait toutes les nations comme des aggrégations homogènes d'êtres humains, ne serait qu'une science incomplète. Les peuples ont une vie collective profondément caractérisée par les institutions qui ont présidé à leur développement et par les événements qui l'ont accompagné. Les individus dont ils se composent n'y sont plus entre eux dans le seul rapport de coexistence; ils ont réalisé Tordre social sous une certaine forme qui a déterminé la nature et la force de leurs tendances individuelles. Ce ne sont plus des hommes types, des êtres purement humains ; ce sont des hommes sociaux, divisés en classes, sous-divisés en ordres, en genres, en espèces.

Lorsque j'exposai naguère la théorie du gouvernement rc])résentatif, je sentis déjà <pie je ne devais avoir en vue ni les peu-

pies à esclaves de l'antiquité, ni les sociétés à castes de l'Asie ancienne et moderne; mais je n'ai guère tardé à m^ apercevoir que l'organisation même des sociétés les plus civilisées de l'Europe présente des obstacles insurmontables à la réalisation des théories constitutionnelles, et, en examinant le sujet de plus près, j'ai pu me convaincre que ces obstacles , loin de diminuer, tendent à s'accroître avec ce que nous appelons les progrès de la civilisation, c'est-à-dire avec l'accumulation de la richesse matérielle.

A mesure que s'effacent et disparaissent les anciennes distinctions sociales fondées sur la naissance et sur des titres , on découvre une autre distinction bien mieux tranchée, bien plus vivace et plus permanente, celle qui sépare le riche du pauvre, le capitaliste du salarié. Cachée auparavant sous la bigarrure des inégalités conventionnelles que des lois presque oubliées avaient établies, et que le préjugé avait

ensuite maintenues , cette inégalité réelle se dessine à nos yeux tous les jours plus saillante et plus féconde en résultats. Comme elle a ses racines dans les bases fondamentales de notre ordre social, elle croît et se développe avec lui , sous toutes \eè formes de gouvernement, et en dépit de toutes les améliorations extérieures que reçoit l'édifice construit sur ces bases encore intactes.

Quand le raisonnement ne m'aurait pas conduit à reconnaître la portée de ce fait immense, l'histoire contemporaine était là pour m'apprendre le rôle qu'il avait joué dans les expériences constitutionnelles du dernier demi-siècle , et pour me démontrer que la science des rapports de l'individu avec l'association dont il fait partie, avait un complément nécessaire dans celle des rapports de l'homme social avec la richesse matérielle.

Toutefois , pour que la connaissance de ces derniers rapports serve de guide au

publiciste , il doit les étudier essentiellement sous le point de vue de leur influence sur l'organisation sociale ^ or les phénomènes de la distribution des richesses sont les seuls qui exercent directement une telle influence. On ne trouvera donc point dans mon livre un système complet d'économie politique ; on n'y trouvera rien, en particulier, sur la circulation des richesses, quelque intéressante que soit cette catégorie de phénomènes pour celui qui étudie la science sans but spécial. Je laisserai même de côté un grand nombre de questions relatives à la distribution , pour ne m'occuper que de celles qui ont un rapport immédiat avec l'objet de mes recherches.

Mon but est de montrer d'après quel principe s'opère la distribution de la richesse, de suivre l'action de ce principe, depuis ses premiers développements jusqu'à ses résultats actuels ; de signaler enfin, dans l'organisme économique, les eau-

ses qui arrêtent le perfectionnement graduel de l'organisme politique. J'ai omis tout ce qui ne conduisait pas à ce but ; je pense avoir embrassé tout ce qui pouvait y conduire.

Cet ouvrage, au reste, dillfère par le fond, aussi bien que par la forme, du plus grand nombre de ceux dans lesquels on a jusqu'ici examiné les mêmes questions, les questions sociales. lien diffère par le fond, en ce que je ne propose aucun svstème nouveau d'organisation , ni aucun moyen de corriger le système actuel, et que j'étudie simplement les phénomènes sociaux, pour les voir, et les faire voir au public pensant, tels qu'ils sont. Il en diffère par la forme, en ce que le langage en est neutre, impartial, tel en un mot que doit être celui de la science. Certains chapitres pourront même paraître d'une lecture difficile aux personnes qui ne sont pas familiarisées avec 1 économie politique.

Je m: suis cependant efforcé de présen-

PRÉFACE. il

ter les théorèmes les plus importants d'une manière qui les rendît intelligibles pour tout le monde, et l'introduction que j'ai placée en tête de l'ouvrage n'a pas d'autre but. Appelé, depuis plusieurs années, à l'enseignement public de l'économie politique, j'ai introduit, dans la nomenclature et la classification des objets de cette science, quelques innovations qui me paraissent heureuses, et que je devais, avant tout, faire connaître et justifier. L^ouvrage entier n'en demeure pas moins, comme l'indique le titre, une exposition succincte^ un croquis, ou le sujet se trouve dessiné à grands traits, plutôt qu'approfondi et développé. Si mon livre, tel qu'il est, obtient la faveur du public, il sera temps alors de le compléter, en remplissant le cadre que j'y aurai tracé, en achevant le tableau dont je ne présente aujourd'hui qu'une ébauche.

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