DANS LA DIVISION DU TRAVAIL
éloigné.? Elle peut s'appliquer à une partie seulement des choses utiles à l'homme, ou les comprendre toutes, jusqu'à l'homme luimême. Son résultat le plus général a été d'attribuer à quelque être individuel ou collectif l'usage exclusif de toute chose qui est susceptible d'une telle attribution, c'est-à-dire dont la possession exclusive peut être efficacement garantie. Sous le régime de cette loi , il n'est aucune de ces choses qui , à un instant donné, ne soit exclusivement attribuée, soit à l'association elle-même envisagée comme personne morale, soit à un ou plusieurs des membres dont elle se compose.
L'air, la mer, les grandes rivières et les lacs, les animaux vivant en liberté, ne sont pas susceptibles d'appropriation , parce que la société ne pourrait d'aucune manière en garantir l'usage exclusif à aucune personne physique ou morale. Aussi ces choses sont-elles restées communes sous toutes les législations. Tout le reste a été approprié. Les choses communes elles-mêmes subissent la loi d'appropriation lorsqu'elles en sont particulièrement rendues susceptibles. L'animal qui tombe dans les pièges du chasseur ou du pêcheur devient la propriété de celui-ci.
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La loi d'appropriation forme un des traits caractéristiques de l'état de société, une des conditions indispensables de tout développement social. Elle est en même temps un corollaire inévitable de la division du travail. Partout où la spécialité du développement individuel s'est introduite, c'est-à-dire partout où l'on peut reconnaître Texistence d'un véritable lien social, là doit se trouver aussi l'appropriation.
€BIAPIXn£ II.
FONDEMENT DE LA LOI D'APPROPRIATION DANS LA NÉCESSITÉ D'uM STIMULANT AU TRAVAIL-
Il y a chez l'homme deux tendances opposées qui dirigent ahernativement sa conduite à l'égard des biens matériels. L'une^ c'est le penchant à jouir actuellement de ces biens ; l'autre , c'est le désir de s'en assurer la jouissance dans l'avenir. La première de ces tendances nous porte à consommer sans travailler; la seconde, à épargner et à travailler. Elles résultent d'un même mobile, la recherche du bonheur, et se manifestent chez tous les individus, mais dans des proportions trèsdiverses, suivant qu'ils sont plus ou moins sensibles à l'attrait des jouissances actuelles. De là ces nuances de caractère qu'on observe dans la société , depuis le dissipateur qui fait
74 LOI d'appropriat/on,
abstraction du lendemain, jusqu'à l'avare qui fait abstraction du présent.
Or, pour que la tendance qui nous porte à épargner se manifeste, il faut que l'épargne puisse réellement contribuer à notre bonheur avenir, c'est-à-dire que la jouissance exclusive des biens que nous pourrions consommer, et que nous ne consommons pas, nous soit assurée pour un temps indéfini ; en un mot , il faut une loi d'appropriation qui attribue à des individus déterminés l'usage exclusif des produits dont se compose la richesse sociale. Cette appropriation fournit le plus puissant, peut-être le seul motif qui/Soit capable de contrebalancer en nous l'amour du repos et des jouissances immédiates. Sans l'appropriation privée des produits, on conçoit à peine qu'il fût possible aux sociétés humaines d'accumuler des richesses ; on se demande quel serait le stimulant qui , à défaut de celui-là, pourrait engager les producteurs dans une série d'entreprises dont le succès ne les intéresserait pas directement.
Toutefois, en reconnaissant la loi d'appropriation (comme une condition indispensable du développement économique des sociétés,
NÉCESSITÉ d'un STIMULANT AU TRAVAIL. 75
je n'ai en vue que le principe général ; je fais abstraction des formes diverses qu'il a pu revêtir dans son application , et qui sont loin d'être toutes également favorables à ce développement.
Je n'ai parlé, d'ailleurs, que de l'appropriation privée des produits, parce que c'est la seule dont la nécessité me paraisse e'tablie. Quant à l'appropriation privée des fonds productifs, elle n'exerce aucune influence sur la production ni sur l'accumulation des richesses.
En effets les fonds productifs ne sont ni altérés, ni améliorés dans l'œuvre de la production; ils restent ce qu'ils étaient, avec leur productivité indéfinie, prêts à servir de nouveau comme fonds productifs, dès qu'on leur appliquera un nouveau capital. 11 n'y a là rien à épargner, parce qu'il n'y a rien à consommer; il n'y a rien à conserver, parce qu'il n'y a rien à perdre. Le producteur n'a nul besoin de la propriété exclusive du fonds; il lui suffit de la faculté d'y appliquer son capital, et de l'attribution exclusive des produits qu'il en retirera. Si la loi lui garantit, dans ce but, la possession temporaire du fonds productif, elle
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aura fait tout ce qui est nécessaire pour stimuler le producteur. Ce qu'elle ferait de plus serait^ économiquement parlant, absolument inutile.
Il y a des fonds productifs qui n'ont point été soumis à l'appropriation privée^ parce qu'ils ne pouvaient pas l'être, et dont les produits n'en sont pas moins l'objet d'un commerce immense. Croit-on que l'Europe fût approvisionnée plus abondamment et plus régulièrement de morues et de baleines , si les producteurs qui les lui fournissent étaient propriétaires exclusifs des parages où ils exercent leur industrie?
L'appropriation privée des fonds productifs, et en particulier du sol , est si peu fondamentale dans l'organisation des sociétés humaines, qu'elle a été de tout temps presque entièrement inconnue aux peuples de l'Orient, quoique plusieurs d'entre eux soient parvenus à un degré remarquable de prospérité matérielle.