‹ Riche ou pauvre, exposition succincte des causes et des effetsde la distribution actuelle des richesses socialesChapitre 20 sur 86 · DU SALAIRE ET DE LA CONDITION ÉCONOMIQUE DES SALARIÉS · texte numérisé non relu

DU SALAIRE ET DE LA CONDITION ÉCONOMIQUE DES SALARIÉS

Nous avons vu, dans le chapitre précédent, que tous les produits;, en particulier ceux qui constituent les divers éléments du capital productif, sont appropriés d'avance,

et qu'ils ne peuvent changer de maîtres que par échange ou par dévolution. Or, l'échange est une convention purement volontaire, et la dévolution n'a lieu qu'en cas de mort et en faveur de certaines personnes désignées; si donc il existe des individus qui ne puissent rien offrir en échange;, et qui ne soient désignés ni par les propriétaires , ni par la loi, pour recevoir par dévolution une partie quelconque de ces éléments du capital, ils n'en obtiendront ce qui leur est nécessaire qu'en offrant leur travail aux capitalistes, par conséquent ils n'acquerront de droits que sur les choses qui leur seront allouées comme prix de leur travail, et non sur les produits de ce travail, ni sur la valeur qu^ils y auront ajoutée. Leur condition dépendra des circonstances qui détermineront à chaque moment le prix du travail.

Telle est l'expression générale d'un premier phénomène de distribution que je dois maintenant examiner plus en détail.

Le principe d'appropriation, dans son application primitive, tendait à distribuer à peu près également les richesses , en attribuant à chaque travailleur les produits de son travail.

La transmission par échange n'altérait point cette distribution , elle ne faisait que la rendre plus avantageuse, plus propre à satisfaire les désirs de chacun. La transmission par succession introduisit une première cause d'inégalité, en attribuant à certains individus les produits d'un travail qu'ils n'avaient point fait eux-mêmes, produits qui, étant ajoutés à ceux de leur propre industrie, les rendaient plus riches que ceux en faveur desquels aucune dévolution pareille n'avait lieu. Les familles nombreuses, par exemple, se trouvaient dèslors en infériorité à l'égard de celles qui l'étaient moins. Cependant, comme cette inégalité n'ôtait rien aux travailleurs moins bien partagés, elle ne les empêchait pas d'être ce qu'ils avaient été auparavant, des producteurs libres, munis d'un capital, et ayant un droit exclusif sur les produits de leur industrie.

Mais une seconde cause d'inégalité ne tarda pas à survenir , savoir : les malheurs ou les vices par lesquels un certain nombre de membres de la société furent dépouillés de leur droit, et perdirent ou consommèrent improductivement la totalité du capital qui les

faisait vivre. Ainsi surgirent dans le monde la classe des esclaves et celle des prolétaires. Les enfants et les descendants ultérieurs de ces premiers déshérités naquirent privés de tout droit aux choses dont se composait le capital productif et de tout moyen d'acquérir un tel droit.

En effet, comment l'auraient-ils acquis?

Par échange? Mais ils n'avaient rien à transmettre. Par succession ? Mais il aurait fallu pour cela qu'ils appartinssent aux familles des capitalistes, ou qu'ils fussent désignés par eux pour leur succéder.

Ainsi , les prolétaires , privés , comme ils l'étaient, de tout droit sur la richesse existante, et en particulier sur les capitaux productifs, mais ayant conservé les mêmes besoins que les autres hommes, et des facultés intellectuelles et physiques propres à être employées dans une industrie quelconque, n'avaient qu'un seul moyen de conserver leur existence, et de rester membres actifs de l'association dans laquelle ils étaient nés , c'était d'offrir leur travail aux capitalistes, de le leur (tendre pour la portion d'approvisionnement dont ils ne pouvaient se passer. C'est ce qui

eut lieu, et ce qui a lieu tous les jours depuis qu'il existe des prolétaires. Les capitalistes achètent le travail de cette classe moyennant le sacrifice d'une portion de leur capital , que je désigne sous le nom à! appro<^isionnement.

Les suites de ce contrat, sous le régime de la loi d'appropriation, sont faciles à concevoir, et il importe de s'en faire une idée parfaitement juste.

Le prolétaire, en donnant son travail contre un approvisionnement déterminé qu'il reçoit aussitôt sous le nom de salaire^ renonce complètement à tout droit sur les autres parties du capital, sur les produits que son travail fera naître , sur la valeur additionnelle que recevront les matières premières par l'effet de ce travail. L'attribution de ces produits reste ce qu'elle était auparavant; elle n'est en aucune façon modifiée par la convention dont il s'agit. Les produits, en un mot^ continuent d'appartenir exclusivement au capitaliste qui a fourni les matières premières et l'approvisionnement. C'est là une conséquence rigoureuse de la loi d'appropriation, de cette même loi dont le principe fondamental était l'attri-

bution exclusive à chaque travailleur des produits de son travail !

Les premiers législateurs qui ont consacré la loi d'appropriation et ses divers développements, n'ont point prévu sans doute l'existence des prolétaires ; ils n'ont point prévu que l'application rigoureuse de leurs principes fondamentaux finirait par amener des résultats diamétralement contraires à ceux qu'ils avaient en vue. Quoiqu'il en soit, ces résultats sont désormais certams^ ils sont patents , ils appellent hautement l'attention des penseurs sur les principes eux-mêmes.

Dans notre organisation sociale actuelle , une classe nombreuse et toujours croissante de travailleurs se trouve privée de tous droits sur les produits de son travail, parce qu'elle n'en a aucun sur le capital productif qu'elle met en œuvre. Il n'y a plus , entre elle et ce capital productif, aucun lien légal. Par conséquent, l'accroissement absolu de la richesse n'a plus une influence nécessaire sur le bienêtre de cette classe. La condition des prolétaires est réglée par le prix du travail ; elle dépend des circonstances qui déterminent ce prix et que je vais examiner.

bES SALARIÉS. 97

L'absence de tout lien entre les travailleurs salariés et le capital productif est le fait le plus grave dans la distribution des richesses sociales. C'est ce fait qui caractérise éminemment les résultats actuels de la loi d'appropriation.

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