‹ Riche ou pauvre, exposition succincte des causes et des effetsde la distribution actuelle des richesses socialesChapitre 69 sur 86 · CHAPITRE PROMIKR · texte numérisé non relu

CHAPITRE PROMIKR

Il y a, dans l'existence de l'homme social, deux périodes principales : celle de l'éducation, et celle de la vie active.

Ce qui caractérise la première période,, pour le riche , c'est la jouissance des moyens par lesquels s^acquiert le développement de toutes nos facultés ; pour le pauvre, c'est la privation de ces mêmes moyens.

La seconde période est caractérisée, pour le pauvre , par la nécessité où il se voit d'exercer exclusivement quelqu'une de ses facultés, le plus souvent une de ses facultés physiques, et de renoncer au développement des autres.

Il acquiert ainsi un développement spécial, incomplet, à la suite d'une éducation à peu près nulle.

Le riche, au contraire, trouve, dans le loisir que sa fortune lui assure, ou dans la nature même des travaux auxquels il se livre, un moyen de développer simultanément toutes ses facultés, en particulier ses facultés intellectuelles , et d'achever ce que son éducation avait ébauché.

Cette inégalité résulterait déjà de celle des revenus des deux classes ; mais elle est infiniment aggravée par les circonstances qui accompagnent l'accumulation et la concentration des capitaux , c'est-à-dire par les causes même qui tendent à rendre de plus en plus infranchissable la barrière élevée entre le riche et le pauvre.

Et d'abord, la division du travail et l'emploi des machines ont pour effet d'uniformiser toujours davantage les opérations mécaniques du salarié. A mesure que ces puissants auxiliaires de l'industrie se perfectionnent et s'étendent, le rôle de l'homme dans la production se matérialise et se simplifie, jusqu'à ce qu'il se trouve réduit enfin à la constante ré-

pétition d'un même acte physique, où l'intelligence n'est plus nécessaire.

L'artisan qui fabrique à lui seul un produit exerce un art dans lequel il doit atteindre un certain but par des moyens que son intelligence lui suggérera. Son goût est mis à contribution pour imiter, son talent pour perfectionner, son génie pour découvrir. Ses facultés intellectuelles ont là une sphère d'activité, restreinte sans doute, mais qui ne leur permet pas de s'endormir et de se perdre dans l'inaction.

L'ouvrier de fabrique n'est qu'un rouage de plus dans la machine dont il aide ou dirige les mouvements. Isolez son action , elle ne signifiera plus rien , n'aura plus de but et ne créera aucun produit, car elle n'a de sens et de valeur que dans la machine à laquelle il l'applique. Cet ouvrier n'exerce point un art, et n'a guère mieux la conscience du but à l'accomplissement duquel il coopère , que le cheval aveugle qui marche circulairement pour faire tourner la roue d'un engin à puiser de l'eau.

Ensuite, les moyens qui présupposent, et favorisent tout à la fois l'accumulation des

capitaux, en amènent aussi la concentration. Aussitôt que la grande industrie s'est emparée d'une production, elle en exclut la petite; car, la division du travail et l'emploi des agents naturels , en diminuant les frais de production et la valeur des produits, font qu'il n'est plus possible de continuer, sans de tels moyens et sans le capital considérable qu'exige leur emploi , une industrie dans laquelle ils ont été mis en œuvre.

L'ouvrier de la grande industrie, l'ouvrier des fabriques, se voit donc privé de toute espérance d'améliorer sa condition. H n'y a plus pour lui d'avenir, et la chaîne qui l'attache au capitaliste est rivée à jamais.

Comment songerait-il à entreprendre une industrie pour laquelle de grands capitaux sont indispensables, lui qui ne produit rien et ne sait rien produire par lui-même? Ainsi, son intelligence , déjà inactive dans le travail auquel il se livre, se trouve encore privée du seul stimulant capable de la tenir en haleine.

L'artisan qui travaille sous un maître est aussi un pauvre, un déshérité, réduit à vendre son travail sans se réserver aucune part dans le produit. Cependant, toute espérance

ne lui est pas interdite^ car il connaît les procédés de son art , il peut en créer seul les produits, et la somme dont il aura besoin pour s'établir n'est pas tellement considérable, que les épargnes accumulées d'un ouvrier économe et actif ne puissent un jour y atteindre.

Enfin, à cette monotonie abrutissante des occupations, à cette privation de toute perspective d'avancement, se joint, pour l'ouvrier des fabriques, une insécurité qui est l'effet des mêmes causes. Les grandes industries, par cela même qu'elles multiplient extraordinairement leurs produits, ont besoin d'un marché fort étendu et sont,, plus que les autres , exposées aux interruptions partielles ou totales résultant des événements divers qui peuvent influer sur la demande. Or, le salarié, quoiqu'il soit la première victime de ces interruptions, est absolument incapable de les pr évoir. Que sait-il de l'état du marché relativement aux produits à la fabrication desquels il contribue par un acte machinal ?

D'ailleurs, il existe pour lui une autre cause d'insécurité bien plus constante et plus efficace : chaque découverte qui permet de remplacer la main-d'œuvre par une machine

amène, pour la classe des salariés, une diminution, au moins temporaire, de l'approvisionnement qui formait le prix de leur travail. Eux-mêmes, en coopérant à l'accumulation des capitaux productifs, contribuent donc à l'événement qui, tôt ou tard, doit les priver d'une partie de leurs salaires. Ce défaut de sécurité, provenant de circonstances que le prolétaire ne peut ni prévoir, ni prévenir, loin d'aiguiser les facultés qui lui restent , exerce une influence fatale sur son développement moral.

Il n'y a rien de nouveau dans ce que je viens d'exposer, rien qui n'ait été dit cent fois ; mais il fallait le rappeler aux lecteurs^ afin de mettre clairement sous leurs yeux le fait avec ses conséquences. Le fait peut se résumer ainsi :

Dans nos sociétés modernes, il existe une classe nombreuse de travailleurs qui sont inévitablement frappés d'incapacité intellectuelle. Cette classe est déjà, dans quelques pays, plus nombreuse que toutes les autres ensemble, et les mêmes causes qui la font se multiplier, tendent aussi à la rendre de plus en plus ignorante et inintelligente.

La conséquence que j'en tire, et qu'il me reste à développer, c'est que nos sociétés se prêtent peu et se prêteront toujours moins à l'application d'une forme de gouvernement qui , pour atteindre son but, doit conférer à tous les membres de l'association des droits politiques, des droits dont l'exercice requiert absolument un certain degré d'aptitude intellectuelle.

Le but rationnel de tout gouvernement, c'est de procurer le plus grand bien possible de l'association qu'il régit. Le gouvernement représentatif remplit ce but par l'attribution des fonctions législatives à un corps qui représente l'intérêt général de l'association , ou ce qu'il y a de compatible dans tous les intérêts individuels; et, pour obtenir cette représentation , il fait élire les membres du corps par ceux-là même dont ce corps doit représenter les intérêts. Or, l'élection est une opération intellectuelle qui suppose chez l'électeur;, outre la connaissance de ses vrais intérêts , l'appréciation des aptitudes intellectuelles et morales de ceux qu'il doit élire. Cette connaissance et cette appréciation réunies constituent la capacité politique élémentaire , c'est-à-dire le

degré le plus minime de capacité auquel on puisse attacher l'exercice d'un droit politique.

Ne suffit-il pas de définir cette capacité, pour faire comprendre qu'on ne saurait la trouver chez le pauvre , et qu'il serait déraisonnable de la lui demander ? C'est là , d'ailleurs , une vérité que l'expérience acquise en Europe, depuis l'introduction des gouverments représentatifs, ne permet plus de révoquer en doute. Aussi, presque toutes les constitutions en vigueur attachent-elles le droit électoral à des conditions de fortune, et le refusent-elles à la masse entière des salariés. Celles qui admettent le suffrage universel figurent comme exceptions dans le droit public européen, et les résultats auxquels a conduit ce régime exceptionnel sont peut-être ce qui parle le plus haut en faveur de la règle génélale.

Refuser aux prolétaires le droit électoral, c'est les priver de toute représentation ; les admettre à l'exercice de ce droit conduirait au même résultat, puisqu'ils sont incapables de l'exercer dans le sens de leurs véritables intérêts. Voilà donc une fraction considérable, une fraction croissante de la société , dont les

intérêts ne sont pas représentés dans le gouvernement représentatif, en tanl, du moins, que la tendance des divers corps fonctionnants y est déterminée par leur composition. Le système représentatif est nécessairement vicié dans son application, parce que cette application ne peut jamais être complète. L'élection, qui est la base du système, reste forcément bien en arrière de ce qu'elle devrait être pour atteindre complètement son but. La théorie propose un idéal que la pratique , loin de le réaliser, ne doit pas même reconnaître pour idéal j et dont elle s'éloignera toujours davantage.

On dira sans doute que les tendances d'un corps législatif ne sont pas uniquement déterminées par sa composition ; que le contrôle de l'opinion publique , en soumettant les législateurs à une responsabilité morale qui agit précisément dans le sens de l'intérêt général, fournit une garantie postérieure bien plus effiicace que la garantie antérieure résultant de l'élection ; que les masses, et par conséquent les classes non représentées, obtiennent par ce moyen, sur les actes des corps fonctionnants, une influence qui , pour être

indirecte j n'en est pas moins réelle et puissante.

Tout cela est vrai , en tant qu'il s'agit de l'opinion et de l'intérêt des classes moyennes, composées des petits propriétaires et des petits capitalistes. Quant aux salariés , peut-on dire qu'ils aient une opinion propre, ou s'ils en ont une, qu'elle exerce une influence salutaire dans le sens de leurs intérêts? Comment auraient-ils une opinion sur des questions qu'ils ne comprennent pas? Non; ils sont endoctrinés par des meneurs qui appartiennent aux autres classes de la société; ils sont enrôlés et enrégimentés , sous une bannière commune, au moyen de formules qui expriment l'intérêt d'un parti , non celui des masses qu'elles mettent en mouvement.

Les efforts qu'on a faits jusqu'à présent pour répandre , chez la classe pauvre , le degré d'instruction qu'il lui est possible de recevoir, provenaient d'intentions louables et philanthropiques, mais n'ont abouti et ne pourront jamais aboutir qu'à rendre cette classe plus endoctrinable, plus accessible à l'influence de ceux qui voudront exploiter à leur profit ses passions et ses préjugés. Le développement

intellectuel nécessaire pour distinguer le vrai du fau\ dans les faits^ et le bien du mal dans les opinions , est absolument incompatible avec l'existence actuelle du salarié.

Aussi;, écoutez les plaintes qui s'élèvent de toutes parts sur les abus de la presse ! Ces plaintes paraissent tellement fondées, qu'il est difficile de n'en pas être ébranlé, quelque profonde que soit la conviction raisonnée qu'on s'est faite sur l'utilité de cette garantie. On se demande;, tout au moins, s'il est absolument nécessaire, pour le bonheur d'un peuple et pour le maintien de sa constitution, que les esprits incultes , qui en forment la grande majorité, reçoivent chaque jour une abondante pâture de mensonges et d'erreurs, dont ils ne doivent retirer^ pour eux-mêmes, aucun profit matériel ni moral.

€lIAl*ITRe II.

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