DÉMORALISATION PAR LA DISSOL. ETC
part dans la décadence des institutions et des mœurs républicaines de l'ancienne Rome. En vain quelques empereurs s'efforcèrent d'arrêter le progrès du mal en restreignant la faculté de tester et celle d'affranchir ses esclaves, en encourageant le mariage , en frappant de déchéances et de peines civiles le célibat et le concubinat ; l'individualisme, favorisé par d'autres causes sur lesquelles la législation n'avait point de prise, triompha de toutes ces entraves, et consomma la destruction, d'abord de l'esprit républicain , puis des formes que cet esprit pouvait seul vivifier.
Plusieurs circonstances contribuèrent à reconstituer la famille dans les états modernes fondés sur les débris de l'ancien empire. Les titres héréditaires, les restrictions mises à l'aliénabilité des propriétés foncières, le droit de primogéniture dans les successions, le servage qui attachait l'homme non libre à la terre, voilà tout un faisceau d'institutions qui concouraient à retenir dans une union intime et permanente les éléments de cette association naturelle, dont le besoin se faisait, d'ailleurs, sentir d'autant plus vivement, que le lien social artificiel était plus lâche, plus insuffisant
à protéger les intérêts individuels contre l'abus de la force. Les temps d'anarchie , le stage d'enfance des sociétés ont toujours été signalés par un développement remarquable de l'esprit d'association.
Le familisme occupe donc une grande place dans l'histoire de notre civilisation depuis le moyen âge ; mais l'accumulation de la richesse mobilière a commencé dès longtemps à exercer son action dissolvante sur ce lien jadis si fort. Les effets de cette action sont patens , et il me suffira de les passer rapidement en revue pour rendre évidente , aux yeux du lecteur, cette vérité, que le progrès économique amène la dissolution de la famille.
La richesse mobilière devient , pour ceux entre les mains de qui elle s'accumule, un moyen de puissance et de supériorité devant lequel les autres distinctions , purement conventionnelles , s'effacent ou perdent leur importance. Le capital, s'élevant ainsi peu à peu, acquiert bientôt une part dans le pouvoir^ dicte ses volontés au législateur^ devient enfin législateur lui-même. Sa supériorité, une fois établie, lui fournit le moyen de la consolider encore et d'imprimer au développement
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de l'organisme social une direction nouvelle , dont les atteintes successivement portées à l'association de famille, forment un des principaux caractères.
En effet, le capital , dès qu'il a le sentiment de sa puissance de fait, s'applique à la convertir en droit, c'est-à-dire à consacrer sa prééminence par des lois positives. Son premier soin est d'abolir ces supériorités de titres et de naissance dont il est jaloux , et avec lesquelles il a été quelque temps forcé de partager l'empire de l'opinion. Il attaque donc, l'un après l'autre, les privilèges de la noblesse, et ne s'arrête dans cette voie qu'après avoir passé le niveau sur toutes les distinctions sociales puisées ailleurs que dans la richesse, et avoir réduit à de vains sons tous les titres dont la vanité humaine s'était nourrie si longtemps. Il est puissamment aidé, dans cette action , par le progrès des lumières qui, en propageant l'esprit d'analyse, mine peu à peu toutes les institutions auxquelles manque un fondement rationnel.
Eh ! qui songerait à regretter le blason et tant d'autres vieilleries féodales dont la raison humaine aurait tôt ou tard fait justice, même
sans l'intervention du capital? Ne fermons pas les yeux^ cependant, sur ce qu'il pouvait y avoir de bon dans un tel ordre de choses, et soyons justes envers les morts î
Un titre établit , entre tous ceux qui le portent et qui en tirent vanité , une communauté d'intérêt, une espèce de solidarité. C'est un bien de famille , un héritage indivisible , qui appartient à tous et dont tous jouissent à un égal degré, mais que chacun doit conserver intact chez les autres , afin de le conserver intact pour lui-même. Tous sont intéressés à ce que chacun d'eux soit un digne dépositaire de ce trésor commun. Ne voit-on pas d'un coup-d'œil combien cette solidarité et cette communauté d'intérêt doivent donner de force aux rapports de parenté, au lien qui unit le faisceau de la famille?
Un capital, au contraire, est éminemment divisible, et forme, en se divisant, des intérêts entièrement distincts et séparés les uns des autres. La puissance qu'il procure à chaque membre de la famille est personnelle, attachée à l'individu, indépendante de l'usage que feront les aulres membres de la part qui leur sera échue. Le capital favorise donc lin-
dividualisme, autant qu'un titre favorise le familisme.
Non content de ce premier triomphe^ le capital aspire à une entière liberté de jouissance et d'emploi , et il y arrive par la mobilisation de tous les genres de propriétés, par la division indéfinie des travaux, et l'émancipation des travailleurs.
Les lois qui restreignent l'aliénabilité de certaines propriétés sont une gêne apportée à la jouissance du capital, une entrave au libre développement de sa puissance. Il travaille donc incessamment à modifier ces lois. Il prononce d'abord l'aliénabilité absolue de toute propriété mobilière , même de celle qui a été constituée en dot ou affectée à la sûreté de quelque engagement. Puis, il en agit de même, quoique avec plus de ménagements et de réserve, à l'égard de la propriété foncière, en supprimant les mains-mortes et les fidéicommis en facilitant les mutations, en établissant enfin un bon système hypothécaire.
Toutes ces institutions peuvent paraître admirables, et ont été à juste titre admirées comme moyens d'atteindre le but qu'on se proposait, c'est-à-dire de favoriser le libre
développement de la puissance du capital. Sous ce point de vue, elles forment un ensemble artistement lié , un système de législation tout à fait logique ; système encore incomplet, sans doute, mais qui doit se compléter avec le temps, et dont les perfectionnements successifs signaleront les progrès de notre civilisation moderne, dont ils formeront le trait le plus caractéristique.
La mobilisation de la propriété foncière rend possibles, et amène à sa suite, le partage égal des successions, ainsi que l'attribution d'une légitime aux béritiers directs , deux lois qui ne contribuent pas peu à rendre inévitables les résultats du principe.
Or, ces résultats, quels sont-ils, sinon la dissolution de la famille?
La propriété foncière était un foyer d'intérêts communs^ de plaisirs communs, de souvenirs communs qui rattachaient à la famille ses propres membres, et une partie de ses serviteurs ou de ses clients; mais c'était la propriété transmise de père en fils, la propriété dont chaque partie était empreinte de la destination du père de famille^ et rappelait à ceux ([ui l'occupaient les vertus et les bien-
bienfaits de leurs aïeux. Le patrimoine était en quelque sorte le symbole extérieur et matériel de l'association fondée sur le mariage.
Autrefois^ dans les villes, chaque maison ne servait qu'à une seule famille, et il n'était pas rare de voir plusieurs générations se succéder dans l'immeuble patrimonial qui avait été construit pour elles, en vue de leurs besoins et de leur avenir. Aujourd'hui , les propriétés urbaines sont tellement mobilisées presque partout , que les propriétaires ne les achètent ou ne les bâtissent pas même en vue de leurs propres convenances. Vingt fois dans sa vie on change de quartier, de logement^ de meubles, et la plupart de nous , arrivés à l'âge de raison , ne se rappellent plus les lieux où leur enfance s'est écoulée, où ils ont reçu les premières caresses de leurs parents, où ils ont partagé avec leur frères et leurs sœurs les innocentes joies du printemps de la vie. Les domaines ruraux commencent aussi à perdre leur caractère patrimonial, pour revêtir le caractère vénal. Ce sont des marchandises auxquelles celui qui les possède s'applique à donner, non une valeur d'affection, mais une va-
leur courante , évitant avec soin tout ce qui , en les spécialisant et en les caractérisant, pourrait en compromettre l'aliénabilité et les mettre hors du commerce.
Chez les peuples nomades, allèguera-t-on peut-être, la famille est fortement organisée, sans l'intervention de la propriété foncière. Oui ; mais c'est que la propriété mobilière ellemême a pris^ chez ces peuples, un caractère d'immobilité. Les tentes, les troupeaux^ les armes , quelquefois les esclaves de la famille nomade, forment son patrimoine distinctif, le lien matériel qui en unit tous les membres. Chez nous, il n*y a plus de patrimoine , il n'y a que des fortunes , c'est-à-dire des valeurs abstraites, réalisables sous toutes les formes , et n'ayant par conséquent aucune forme qui leur soit propre.
C'est ainsi que la direction imprimée au développement social par une vicieuse distribution des capitaux, anéantit le seul résultat salutaire que pût amener l'appropriation du sol, et n'en laisse plus subsister que les effets pernicieux.
La propriété foncière appartenait jadis à des groupes, à des associations, plutôt qu'à
des individus , et le chef d'une telle association n'était maître du sol qu'à la charge de pourvoir aux besoins physiques et moraux de ceux qui la composaient. Cette charge, les propriétaires, devenus capitalistes, l'ont secouée , sans que leur droit de propriété soit devenu moins exclusif ou moins rigoureux.
L'appropriation du sol pouvait se justifier tant qu'elle fournissait un lien à la famille et aux nombreux salariés que leur intérêt groupait autour de la famille. En cessant de remplir ce but, elle devient un véritable horsd'œuvre dans l'organisme social, un criant abus que rien ne justifie.
Le second moyen par lequel s'opère le libre développement de la puissance du capital , c'est la division indéfinie des travaux.
Il y a une division du travail qui a lieu dans l'intérieur de la famille, entre les différents membres dont elle se compose, et à l'égard des travaux dont leur bien-être est le but immédiat ; celle-là tend à resserrer les liens de la famille , en y établissant des rapports de dépendance réciproque. La grande division du travail , celle qui a lieu dans la so-
ciété, et qui est le résultat de l'accumulation des richesses, produit un effet tout contraire. En faisant de chaque occupation productive une industrie distincte dont les produits , grâce à la concurrence et à l'abondance des capitaux, peuvent être livrés au plus bas prix, elle rend inutile et souvent onéreux ce concours des divers membres de la famille, cette association de leurs efforts pour atteindre un but commun. Ils trouvent bien plus d'avantage à exercer chacun leur activité d'une manière toute spéciale pour le compte d'autrui , et à mettre à profit les dispositions naturelles ou acquises qui les rendent propres à tel travail plutôt qu'à tel autre. Leur gain total s'élève, au moins temporairement, c'est-à-dire jusqu'à ce que la concurrence entre les travailleurs ait amené son résultat ordinaire ; mais cet avantage est acheté par un dérangement complet de la vie intérieure. L'unité, la convergence des efforts, la dépendance réciproque ne subsistent plus, ou ne subsistent qu'à un moindre degré. Les relations extérieures de chaque individu se multiplient aux dépens de ses relations intérieures, et une association fondée sur les mœurs se trouve rem-
placée par une simple aggrégation qui n'est fondée que sur la loi.
L'exploitation des industries manufacturières, en grand et par le moyen de machines, complète la dissolution de la famille du travailleur, en le forçant à déserter son foyer depuis le matin jusqu'au soir. Le père, la mère et les enfants sont tous mis en réquisition ^ tous enrôlés comme travailleurs libres^ tous soustraits par conséquent aux influences de la vie de famille et livrés à /'individualisme. Des populations entières se trouvent ainsi , dès l'âge le plus tendre, soumises au régime de la loi , et privées de tout le développement moral que l'association de famille peut seule procurer. Cette association n'est pas seulement relâchée dans ce cas, elle est détruite, elle disparaît, pour faire place à des réunions fortuites et temporaires de travailleurs qui sont à peine liés entre eux par quelques intérêts communs.
Enfin, l'émancipation des travailleurs contribue indirectement à produire les mêmes résultats, en donnant naissance à une foule de familles qui ne renferment point les conditions nécessaires pour rendre une telle asso^
ciation forte et durable, de familles qui sont en quelque sorte frappées de dissolution dès qu'elles existent.
Autrefois^, la faculté de s'établir et de fonder une famille était partout directement ou indirectement restreinte, pour les travailleurs, par des lois qui sont encore partiellement en vigueur dans plusieurs pays de l'Europe, et qui établissaient des liens de dépendance et de subordination, soit entre l'agriculteur et le propriétaire , soit entre l'ouvrier et le maître. Rompre tous ces liens, opérer l'émancipation complète des travailleurs, c'était évidemment donner au premier venu la faculté de former une famille, qu'il eût ou non les qualités requises pour gouverner et maintenir cette association élémentaire. La société accorde à chacun de ses membres la liberté indéfinie de donner la vie à de nouveaux êtres, sans attacher à l'exercice de cette liberté aucune garantie , sans imposer à ceux qui en font usage aucune condition préalable , sans exiger de ceux qui forment une famille naturelle qu'ils forment aussi une famille civile. Sous un tel régime, le gouvernement de la famille ne peut plus être considéré comme une mis-
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sion sociale à laquelle on ait besoin de se préparer d'avance, comme un sacerdoce dont il faille se rendre digne par des vertus et par des sacrifices^ comme la récompense enfin d'une jeunesse laborieuse et prévoyante. Ce n'est qu'un fardeau de plus ajouté à celui de la misère, un surcroît de peines qui complique la position du pauvre.
Alors intervient la charité avec ses maisons d'asile et ses écoles pour l'enfance, fondations louables dans leur principe, qui attestent la philanthropie de leurs fondateurs, mais qui , en consommant la dissolution des familles pauvres, aggravent le mal qu'elles prétendent guérir. Le mariage n'entraîne plus de responsabilité pour les parents. Famille et mariage ne sont plus deux institutions corrélatives , dont Tune soit la conséquence nécessaire de l'autre.
La famille se dissout. Voilà donc le fait qui se présente à nous comme un des plus saillants résultats de la distribution et de l'accumulation des richesses, sous le régime de la loi d'appropriation !
Or , la famille constitue la société naturelle à laquelle l'homme est appelé par sa faiblesse
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native et par la lenteur de son développement. C'est elle qui nous fait ce que nous sommes au physique^ mais surtout au moral.
Pauvres orphelins ! La loi trouvera bien , à la rigueur, des mamelles mercenaires pour vous allaiter, des maîtres pour vous instruire, des surveillants pour vous morigéner; mais que fera-t-elle de vos âmes, avec sa voix rauque et sévère, avec son inflexible rudesse , avec sa froide indifférence pour les individualités? Le régime de la loi est fait pour l'adulte; le régime de la tendresse, pour l'enfant et pour l'adolescent.
Les germes de nos facultés morales ont besoin de chaleur pour se développer. Le contact prématuré de la loi les tue, comme le souffle glacial des vents du nord tue les plantes qu'une végétation précoce a fait sortir de la terre avant le temps. Quand une fois notre caractère est formé, quand nos facultés ont acquis toute l'élasticité d'un ressort;, la résistance de la loi , les nécessités de la vie sociale out un effet salutaire; elles tendent le ressort, elles en éprouvent la force, elles retrempent ce qui est de bon aloi , elles émoussenl ou suppriment ce (|ui est vicieux ou surabon-
dant. Le régime de la tendresse^ appliqué à l'homme fait , rénerverait ou exaspérerait ses tendances ; le régime de la loi , appliqué à l'enfant , laisse inertes ses facultés morales, et en retarde, s'il n'en arrête à jamais, l'essor.
La famille nous fait ce que nous sommes ; bons, si elle est bonne; méchants, si elle est mauvaise. La morale, la religion ne s'apprennent ni dans les livres, ni dans le monde ; elles s'y désapprennent bien plutôt; leur siège, leur trône est dans le cœur, non dans l'esprit; c'est sous la forme de sentiments qu'elles prennent lacine dans notre âme.
L'organisation de nos sociétés européennes repose tout entière sur la famille; elle la suppose partout, et y rattache tout le reste. Ouvrez vos codes, vous y trouverez la famille à chaque page. La personnalité civile et politique, la tutelle, les droits de succession , en émanent. Les droits même où domine l'individualisme sont pleins d'exceptions et de restrictions fondées sur les liens de parenté, soumises au régime de la tendresse et non à celui de la loi. Toutes nos législations proclament hautement limpuissancc de leuis auteurs à
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créer un ordre social quelconque sans l'élément de la famille. Le mariage est leur point de départ; la famille est sans cesse présupposée; c'est elle qui doit combler toutes les lacunes, corriger toutes les imperfections du système légal destiné à régler les rapports sociaux.
Remontez à l'origine historique de toutes nos lois , au berceau de cette Rome qui a eu deux fois la gloire de voir son droit devenir le droit commun de l'Europe. Là vous trouverez la famille plus forte et plus complète qu'elle ne l'a jamais été ailleurs. La famille romaine pourvoyait à tout le développement de l'individu; elle l'entourait de tous côtés, ne lui laissant aucun point de contact avec le monde et la loi. Grâce à l'esclavage, le Romain trouvait parmi les siens tout ce qui lui était nécessaire, physiquement , intellectuellement , moralement, jusqu'à la femme objet de son premier amour, jusqu'aux instituteurs et aux philosophes appelés à l'instruire dans les sciences, les lettres ou les arts, jusqu'au culte destiné à purifier son âme en l'élevant au-dessus des misères terrestres. Ce culte, chose admirable, était même ce qui liait tout particulièrement
ensemble les divers membres de cette association naturelle; c'était l'arche autour de laquelle les enfants, V épouse du pâte rfainîlias, ses esclaves, ses affranchis se ralliaient pour former un seul tout. Les sacrafatniliœ caractérisaient et représentaient chaque famille , comme le manoir patrimonial et les armoiries des maisons nobles dans le moyen âge.
Aussi, voyez comme la société était forte et vivace autour de ces pyramides à larges bases qui en contenaient les éléments les plus essentiels! Pendant six siècles les formes extérieures^ les constitutions de l'Etat subirent des modifications capitales, jusqu'à passer de l'aristocratie la plus étroite à la démocratie la plus complète, sans que le caractère moral de la nation fût sensiblement altéré , sans que le corps social présentât aucun symptôme de désorganisation et de dissolution. Les vertus publiques et privées qui avaient fait la force deja république naissante ennoblirent encore les excès de Rome dégénérée. L'édifice pouvait être sans danger reconstruit, exhaussé, distribué selon les caprices de l'architecte, car il avait ses fondations dans le roc.
Enfin, pourtant , le roc fut atteint, miné ,
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décomposé parles injures de l'air et les filtrations d'un sol de plus en plus fangeux. La corruption atteignit la famille elle-même, et avec elle le corps social entier. En vain Auguste s'etTorça-t-il de reconstruire la famille à l'aide d'un système compliqué de lois répressives; l'action des causes dissolvantes fut plus forte que celle des lois Julia et Papia Poppéa , qui ne servirent qu'à embrouiller la législation romaine et à faire briller la sagacité desjurisconsultes de la période suivante.
Combien paraît chétive, maigre, incohérente^ la famille de nos jours comparée avec l'ancienne famille romaine ! Ceux qui la servent, ceux qui l'instruisent, ceux qui lui fournissent presque tout ce dont elle a besoin , ceux qui travaillent pour elle ou avec elle, sont autant d'étrangers ayant leur personnalité, leurs intérêts, souvent leur domicile^ toujours leur passé et leur avenir à part, totalement distincts des siens. Le Dieu auquel s'adresse le culte des familles est aussi celui auquel s'adresse le culte public. Enfin, la loi, impatiente de soumettre le jeune homme à son joug, le soustrait encore imberbe à l'autorité paternelle, et lui assure dans l'héritage
(le ses parents une part qu'il ne sera plus obii.o:é de mériter.
Et cependant, avec celte organisation imparfaite, la famille pourrait être forte et salutaire dans son influence sur le développement des individus; elle fournirait une base solide à l'ordre social, un élément puissant de progrèS;, mais d'un progrès compatible avec la moralité des tendances et avec la stabilité des institutions; elle remplirait, en un mot, sa destination, la destination que lui a donnée le législateur en fondant la société sur le mariage, si la civilisation moderne n'avait pas relâcbé ce lien sacré, si le progrès incessant de cette prétendue civilisation ne tendait pas à le relâcher tous les jours davantage et à dissoudre peu à peu l'association naturelle, sans laquelle aucune de nos associations politiques ne pourrait subsister.
La famille se dissout! Fait immense, qu'il faut signaler, démontrer, dénoncer aux législateurs de notre époque, afin qu'ils en calculent les inévitables conséquences.
La famille se dissout ! Par conséquent , la désorganisation de nos sociétés est imminente; car elles sont toutes fondées sur la famille. Ce
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sont des associations de famille, non d'individus; elles ne se recrutent point de nouveaunés, mais d'hommes faits, que la famille a dû élever et préparer à la vie sociale.
La famille se dissout! c'est-à-dire, le sol sur lequel sont assises nos villes avec leurs remparts, le sol qui nous soutient et qui nous alimente , va se décomposant et s'ébranlant sous nos pas, miné sourdement par des causes dissolvantes dont nous ne cherchons point à neutraliser l'action.