‹ Riche ou pauvre, exposition succincte des causes et des effetsde la distribution actuelle des richesses socialesChapitre 77 sur 86 · DEMORALISATION PAR LASPECT CONTINT DU DESORDRE MORAL · texte numérisé non relu

DEMORALISATION PAR LASPECT CONTINT DU DESORDRE MORAL

L'ordre moral est celui dans lequel les hommes sont classés d'après leur valeur réelle comme êtres humains. L'idée de cet ordre se lie intimement, dans notre esprit, aux principes mêmes de la morale ; car, en reconnaissant la vérité d'un principe, comment pourrions-nous refuser , à ce qui en est la conséquence, notre assentiment et notre estime? La loi morale, une fois admise sur un fondement quelconque , produit nécessairement l'amour de l'ordre moral , c'est-à-dire de l'ordre qui est conforme à cette loi.

Quand les hommes dont la raison est assez

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active et assez développée pour dominer leurs tendances irréfléchies sont arrivés théorétiquement à la notion des principes moraux et de l'ordre moral qui en découle, ils peuvent maintenir cette conviction acquise en dépit des impressions qu'ils reçoivent du monde extérieur, et braver, en se cramponnant aux vérités qu'ils ont reconnues, les mensonges de la réalité^ qui ne sont pour eux qu'une fantasmagorie passagère. Mais le plus grand nombre des êtres humains n'arrivent à la théorie que par les impressions qu'ils reçoivent de la réalité. Pour eux la conséquence devient le principe, et les faits que leur présente le monde extérieur déterminent leurs notions morales.

C'est là un lieu commun mille fois répété, dont nul ne s'avise denier l'évidence, et dont l'effrayante portée paraît cependant n'avoir jamais été entrevue.

Quel est l'aspect que présente aujourd'hui^ et que présentera toujours davantage l'organisation de nos sociétés? Celui du désordre moral le plus complet. Le capital , distribué par le sort, ou acquis par des moyens d'autant plus prompts et plus efficaces qu'ils sont plus immoraux, tend à devenir le seul titre de

supériorité, le seul moyen de puissance qu'un homme puisse obtenir dans la vie sociale. C'est le hasard de la naissance , formulé par la loi d'hérédité^ qui décide en premier, et souvent en dernier ressort, si nous serons riches ou pauvres, maîtres ou valets, libres ou dépendants; si nous recevrons le sentiment de notre existence par des plaisirs ou par des peines; si nous la passerons dans les jouissances ou dans les privations; si nous la rendrons utile aux autres par le développement ou par l'abrutissement de nos plus belles facultés.

Voilà deux enfants que la nature a créés parfaitement égaux. Ils le sont par leurs organes physiques, par leur intelligence, par leurs dispositions morales. Mais l'un est riche, l'autre est pauvre; ainsi l'a voulu le législateur humain qui organisa jadis , sur le principe d'appropriation , la société à laquelle ils appartiennent.

Cependant , quelques circonstances fortuites les rapprochent l'un de l'autre; ils suivent les mêmes écoles, reçoivent la même instruction.

Tant qu'ils se livrent en commun aux mêmes travaux et aux mêmes jeux, tant que

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l'enfance naïve et insouciante étend son voile d'illusions sur le gouffre qui les sépare, tout va bien, et vous admirez ces philanthropiques institutions qui ont mis l'éducation libérale à la portée des moins pauvres d'entre les pauvres.

Mais l'heure de la vie active ne tarde pas à sonner pour nos deux émules; et alors , quel changement de scène ! A 1 âge où le sentiment du beau se développe dans leur âme , où ils éprouvent le besoin de communiquer leur vie intérieure à des êtres capables de la comprendre, où ils cherchent à la fois des idées pour alimenter leur esprit, des affections pour nourrir leur cœur, de la poésie pour repaître leur imagination : à cet âge, autour du riche tout est beau, tout est grandiose ; autour du pauvre tout est laid^ tout est mesquin. Le riche se trouve en contact journalier avec des natures nobles et cultivées; le pauvre se voit réduit au commerce d'êtres vulgaires et ignorants. Le riche est à la source des idées, choisit à son gré les objets de ses affections, savoure sans efforts tout ce que renferment de poésie les merveilles delà nature et les chefsd'œuvre de l'art; le pauvre, obligé d'échanger

son loisir contre du pain, dérobe avec peine quelques heures au métier qui le fait vivre , pour se livrer à Tétude ou à des rêveries solitaires, dont le contraste avec son existence réelle ne la lui rendra que plus dure et plus insupportable. La vie avec ses émotions saisissantes , avec ses illusions dorées , avec ses mille aspects variés, passe près du pauvre, mais hors de sa portée, comme ces brillants nuages qu'un vent de tempête fait voler audessus de nous. Il est présent à la fête sans être de la fête; il assiste à un splendide banquet sans y avoir sa place.

Tel est le contraste dont chaque génération voit se répéter d'innombrables exemples. Les circonstances peuvent se diversifier à l'infini , Je fond reste le même; car ce n'est pas un roman que je viens de faire , c'est une histoire à laquelle il ne manque , pour qu'elle soit complète, que des noms propres.

Et quand le pauvre cherchera la cause de ce contraste, quand il se demandera pourquoi lui, lui en particulier, se trouve victime d'une si criante injustice, et que, après avoir examiné la question sous toutes ses faces , il ne découvrira aucune autre cause , aucune

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autre explication de son malheur, que le hasard de la naissance et les prescriptions arbitraires des législateurs humains; que deviendront, je vous prie, les notions de morale que vous lui aurez inculquées dans vos leçons , ou qu'il aura puisées dans vos livres? Ne se briseront-elles pas contre son âme endurcie par l'aspect d'un tel désordre ? La grande leçon , la leçon qui laissera des traces dans son esprit, la leçon qui le rendra sourd à toutes les autres, ou qui les lui fera oublier,, ne sera-ce pas le spectacle journalier de ce monde réel où la puissance, le bonheur, la supériorité de fait s'acquièrent^ non par le talent, non par le travail, encore moins par le génie ou par la vertu , mais par le hasard ou par quelque chose de pis?

Habiles législateurs , qui invoquez à tout propos l'appui de la morale pour le maintien de l'ordre social que vous avez établi, ne voyezvous pas que la morale n'a rien de commun avec votre prétendu ordre social? qu'elle doit le détester, le combattre, et que^ s'il ne la détruit pas, ce sera lui qui succombera? Que penseriez-vous d'un maître d'école qui, plaçant ses élèves non d'après leurs thèmes ou

suivant le degré de leur application , mais au hasard, et assignant les premières places à ceux qui auraient fait le moins d'efforts pour les mériter, prétendrait fonder sur l'émulation les règles de discipline qu'il aurait établies dans sa classe?

Je connais la phraséologie banale dont le riche au cœur desséché se sert pour démontrer que tout est bien dans un monde où il se trouve bien lui-même. Que pourraiton inventer de neuf sur les avantages de la pauvreté? Sénèque, ce courtisan gorgé d'or, a épuisé le sujet; mais les vérités qu'il a si bien dites ont-elles convaincu personne? Il y a quelque chose d'infiniment plus élevé, de plus fort surtout que ces lieux communs ;, c'est la vraie philosophie, c'est la religion; et, certes, loin de moi la pensée que le pauvre doive fermer son oreille à leurs sublimes enseignements! Je dis seulement que l'influence de ces enseignements est inévitablement neutralisée par l'aspect journalier du désordre moral que sanctionnent les lois de nos sociétés.

Qu'on ne s'étonne donc plus de voir les principes moraux perdre leur ascendant sur les

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masses^ à mesure que notre civilisation fait des progrès, c'est-à-dire à mesure que le capital s'accroît et se concentre , que la distribution desrichesesdevientplus vicieuse, l'inégalitédes conditionsplus monstrueuse et pluspermanente. Autant vaudrait s'étonner de ce que toute cause produit son effet. Les idées morales ne peuvent pas mieux se conserver et se perpétuer en présence du désordre moral , que l'homme physique ne pourrait vivre et se multiplier dans une atmosphère imprégnée de miasmes pestilentiels.

Dès lors , et ceci est la conclusion à laquelle je voulais arriver, dès lors la société , organisée comme elle l'est aujourd'hui, n'est plus propre à remplir un de ses buts providentiels, celui de procurer le développement moral des individus qui la composent. Ce développement est devenu impossible pour le plus grand nombre, impossible par l'effet même de l'organisme qui devait le rendre possible.

Quand l'organisme social manque son but par un défaut des formes sous lesquelles la raison collective est personnifiée, en d'autres termes^ par un vice dans le gouvernement, le l'einède se trouve dans certaines garanties que

l'on peut toujours introduire sans toucher aux fondements de rédifice. Mais les progrès économiques nous font découvrir une imperfection d'une tout autre gravité^ un vice inhérent à la base même sur laquelle tout l'édifice repose. Il ne s'agit plus d'inventer de nouvelles garanties pour rendre efficace un droit établi, car c'est précisément le droit établi qui devient un obstacle à l'accomplissement de l'œuvre sociale.

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