‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 13 sur 84 · LA MÉMOIRE DU CŒUR · texte numérisé non relu

LA MÉMOIRE DU CŒUR

Alors, la tête découverte, les yeux étincelants de bonheur, M. Lagarde se plaça bien en face de la jeune femme.

— Regardez-moi bien, dit-il, regardez-moi bien !

Il y eut chez la jeune femme comme l’effet d’un choc électrique. Tout son corps frémit, ses pupilles se dilatèrent et sa bouche s’ouvrit comme si elle allait parler ; mais elle resta sans Voix.

— Lucy ! Lucy ! s’écria M. Lagarde.

Elle tressaillit de nouveau et fit un pas en avant. — Ah ! ah ! mon Dieu !fit-elle.

— Lucy, regarde-moi toujours, regarde-moi bien.

Elle passa ses mains sur son front moite. Elle était haletante.

— Ah! ah ! ah ! mon Dieu !fit-elle encore.

M. Lagarde reprit :

— Rappelez-vous le jour de votre mariage, Lucy ; c'était le soir, vous étiez dans votre chambre, la chambre nubptiale ; vous aviez encore le vêtement blanc des mariées et sur votre front irradié la couronne virginale des fiancées ; à vos genoux Zélima pleurait de joie et couvrait vos mains de baisers.

— Zélima ! répéta Lucy comme un écho.

— Soudain, celui à qui votre tuteur venait de confier le soin de vous rendre heureuse entra dans la chambre ; Zélima se releva et sortit aussitôt ; alors, Lucy, toute palpitante de bonheur, vous vous êtes jetée dans les bras de votre mari. Vous aimiez votre époux, Lucy, et lui vous adoraïit.

— Oh ! oui, nous nous aimions ! prononça-t-elle comme se parlant à elle-même.

— Votre mari était le parent, le fils adoptif de M. Philippe de Villiers, votre tuteur.

— Oui, oui |

Elle dévorait du regard cet homme qui lui rappelait ces choses intimes et qu’elle cherchait à reconnaître. Elle avait le sein agité, les yeux étincelants et la sueur ruisselait sur son front. Évidemment elle faisait de violents efforts pour retrouver dans sa mémoire les traits de celui qui lui parlait.

— Oui, Lucy, cherchez, cherchez dans votre mémoire, rappelez-vous, reprit M. Lagarde. Oh ! vous arriverez à me reconnaître. J’ai beaucoup vieilli et je suis bien changé, c’est vrai ; mais pas à ce point que vos yeux ne puissent vous rappeler mes traits, que vos oreilles ne reconnaissent plus le son de ma voix... Souvenez-vous, Lucy, souvenez-vous ! Je vous ai dit souvent : “Lucy, je t’aime, je t'adore !”

Elle poussa un cri. Elle se rappelait. Son cœur avait parlé !

Ce fut comme un rayon céleste qui éclaira subitement son visage et le rendit resplendissant.

— Paul ! Paul ! exclama-t-elle.

Paul, à son tour, laissa échapper une exclamation de joie.

— Lucy, ma femme ! s’écria-t-il dans un indicible ravissement, tu m'as enfin reconnu !... Oui, oui, c’est moi, ton mari ! Je suis le marquis Paul de Chamarande !...

Lucy, éperdue, chancela comme si elle allait tomber.

Mais le marquis l’enlaça de ses bras, et, la pressant contre son cœur, il couvrait son front de baisers délirants.

M. Legendre, les bras étendus, regardait le ciel.

— Paul, Paul ! murmura Lucy d’une voix mourante. Ah ! oui, c’est bien toi, mon Paul bien-aimé, je te reconnais maintenant. Les ombres qui enveloppaient le passé se dissipent. Je me sens renaître sous la chaleur de tes baisers !

— Lucy, ma Lucy chérie, répondit le marquis, Dieu t’a enfin rendue à mon affection, à mon amour. Va, ma bien-aimée, autant tu as souffert et as été malheureuse, autant tu auras maintenant de joie et de bonheur.

Ils s’embrassaient comme deux jeunes amoureux, comme si vingt-cinq ans ne s'étaient pas écoulés depuis que le malheur les avait frappés.

Le marquis continua :

— Un homme t'a fait souffrir, Lucy, et t’a condamnée à une existence misérable ; il a fait plus encore, cet homme ; à peine l’avais-tu mis au monde, il t’a enlevé ton enfant.

— Mon enfant ! s’écria-t-elle.

— Oui, Lucy, notre enfant, notre fils !..

— Je suis mère ! je suis mère !

Un sanglot s’échappa de sa poitrine ; des larmes jaillirent de ses yeux comme d’une source et inondèrent ses joues.

— Lucy, reprit le marquis, essuyant les larmes de sa femme avec ses baisers, j'ai retrouvé notre fils, je te le rendrai... Ah! il t’aimera aussi, lui ! Nous serons deux pour te faire oublier tout ce que tu as souffert, pour t’aimer et t’adorer |

À ce moment, comme si la Providence se fût manifestée, rappelant qu’elle avait pris part à l’œuvre accomplie, un corbeau passa au-dessus du jardin, rasant la cime des grands arbres, et fit entendre son cri guttural :

Coâque, coâque !

Lucy tressaillit dans tout son être et son regard, plongeant dans l’espace, chercha l'oiseau. Il était déjà loin ; elle le vit filant à tire-d’aile vers les coteaux boisés de Bougival.

— L'oiseau noir, l'oiseau noir ! prononça-t-elle. Elle eut un nouveau tressaillement et s’écria : — Je me souviens ! je me souviens |

Elle glissa entre les bras du marquis, tomba à genoux et, laissant éclater ses sanglots, ses larmes redoublèrent.

Le marquis lui prit les mains et l’aida à se relever.

— Allons, ma chérie, disait-il, calme-toi... Ne pensons plus qu’à l’avenir. Le malheur ne t’a pas tuée ; sois forte pour la joie, pour le bonheur !

M. Legendre s’approcha.

— Monsieur le marquis, dit-il, nous ferons bien, je crois, d'entrer dans la maison.

— ÀAh ! mon ami, fit le marquis, tout entier à mon ivresse, je vous avais oublié. Pardonnez-moi. Vous voyez ce que je vous dois ; le peu que j'ai fait pour vous est-il comparable, dites, à ce que vous avez fait pour moi ? oui, mon brave ami, continua-t-il en serrant la main du docteur, vous avez raison, nous ne devons pas rester plus longtemps dans le jardin.

— Vous avez beaucoup de choses à dire à M'* la marquise, répliqua M. Legendre, vous serez donc, assis dans mon cabinet, infiniment mieux qu'ici pour causer.

Le marquis offrit son bras à Lucy et, précédés de M. Legendre, ils entrèrent dans la maison.

Le docteur ouvrit devant eux la porte de son cabinet, les fit asseoir sur le canapé, et dit au marquis :

— Il vous faut maintenant, monsieur le marquis, dissiper complètement les ténèbres au milieu desquelles s’était perdue la mémoire de M la marquise. Vous allez obtenir cet heureux résultat, n’en doutez point. Vous n'avez pour cela, comme je vous le disais ce matin, qu’à faire revivre Mr: la marquise dans le passé, c’est-à-dire à lui raconter sa propre histoire jusqu’au moment, — si vous le pouvez, — où elle a été atteinte de l’affection cérébrale. Ne redoutez pas, s’ils vous sont connus, de lui apprendre les faits postérieurs, jusqu’à l’époque de son entrée à la ferme de la Commanderie, époque qui est aussi, comme je vous l’ai dit, celle où la raison lui est revenue.

» Pour que vous puissiez parler plus librement, monsieur le marquis, je me retire.

— Mais, docteur... commença le marquis.

— Non, non, interrompit M. Legendre en souriant, ma présence vous gênerait.

Et il s’en alla.

Le marquis prit les mains de sa femme dans les siennes et parla.

Il commença par raconter à Lucy tout ce qu'il savait de son enfance, puis la mort de son père, son arrivée à Batavia avec son amie Zélima ; leur amour, leur mariage ; leur départ pour la France, leur arrivée au Havre où le baron de Simaise les attendait ; leur installation dans la villa des Ormes, à Port- Marly ; et enfin comment il avait été forcé de la quitter, la laissant enceinte, pour retourner à Batavia prendre possession de l’héritage de M. Philippe de Villiers qui venait de mourir.

Cette première partie du récit avait été souvent interrompue par les exclamations de Lucy. Mais le phénomène s’accomplissait ; peu à peu la lumière se faisait chassant la nuit du cerveau ; les faits, les événements rentraient dans la mémoire réveillée, s’y classaient, s’y incrustaient.

Le marquis passa rapidement sur le naufrage du Téméraire. Il continua en racontant les machinations du baron de Simaise, voulant s’approprier la fortune de son frère ; le rôle hypocrite, lâche et infâme qu'il avait joué à Port-Marly, lorsque celle qu'il croyait veuve ayant perdu la raison, il l’avait fait enlever de la villa et conduire au château de Blaincourt où, pendant cinq ans, elle avait vécu séquestrée.

Maintenant, Lucy n’interrompait plus. Son attention suspendue aux lèvres de son mari, elle écoutait cet étrange récit, étonnée, frémissante, haletante, sans voix.

— Ma chère Lucy, dit le marquis, c’est dans ce vieux château en ruine que vous avez mis au monde votre fils. Ainsi que je vous l’ai dit déjà, il vous fut enlevé presque immédiatement, et lui aussi vécut séquestré dans ce vieux château, pendant huit ou neuf années.

— C’est épouvantable, c’est horrible ! soupira la jeune femme.

Ne voulant pas, à ce moment surtout, lui causer une douleur trop vive, le marquis ne lui parla point de Charles Chevry et de Zélima, morts tous deux victimes de leur dévouement. Il pensait, avec raison, qu’il ne devait dire d’abord à Lucy que juste ce qui était nécessaire pour la remettre en possession de sa mémoire.

Il termina en apprenant à la marquise comment on était venu la prendre au château, la nuit, afin de la conduire loin de là, selon toutes les apparences dans le département de l'Yonne, où elle avait été abandonnée sur une route au milieu d’un bois.

Après être restée un instant pensive, Lucy répondit :

— Oui, c’est probablement dans une forêt que j'ai été abandonnée. J’ai eu, je crois me le rappeler, une grande frayeur. Quelle en a été la cause ? Je ne saurais le dire. J’ai dû m'évanouir et rester longtemps sans mouvement, comme morte. Quoi qu’il en soit, pendant ce sommeil, ordinaire ou léthargique, Dieu m'avait rendu la raison. Je me retrouvais tout à coup ayant la pensée lucide, en possession de moimême, mais je ne me souvenais de rien. À l’exception de la mémoire, je jouissais de toutes mes autres facultés mentales. C'était comme si la vie commençait seulement pour moi.

Après un court silence, elle reprit, les yeux rayonnants :

— Ah ! Paul ! mon cher Paul ! il me semble que je viens de sortir d’un tombeau ; c’est une résurrection ! Mais va, en moi, rien n’était mort ; je sens tout revivre |... Je retrouve dans mon cœur la tendresse et l’amour que j'avais pour toi.

— Chère bien-aimée |!

— Et à côté de cet amour, un autre que je n’ai pas connu, l'amour maternel, a déjà pris sa place. Paul, il t’a suffi, de me parler de notre enfant, de notre fils, pour que je tressaille dans tout mon être, pour faire renaître dans mon cœur les sentiments de la maternité. Mère, je suis mère ! continua-t-elle avec exaltation. Paul, tu m'as à peine parlé de notre fils ; il a été bien malheureux, lui aussi... Oh ! dis-moi comment tu l’as retrouvé, dis-moi tout.

— C’est assez pour aujourd’hui, Lucy ; je ne veux paste fatiguer ; mais, sois tranquille, tu connaîtras l’histoire de notre fils, je ne te laisseraïi rien ignorer.

— Il est grand, il est beau, il te ressemble, n'est-ce pas ?

— Oui, Lucy, il me ressemble, mais il est plus encore le portrait de sa mère que le mien.

— Paul, où est-il ?

— À Paris.

— Oh ! si près de moi!

Elle joignit ses mains, et, appuyant sa tête sur l’épaule du marquis :

— Paul, demanda-t-elle d’une voix douce, quand le verrai-je ?

— Aujourd’hui même, Lucy.

Elle ne put retenir un cri de joie.

— On va l’aller chercher, dit le marquis en se levant. Il ouvrit la porte du cabinet et appela le docteur.

M. Legendre parut.

Il jeta un regard sur Lucy, dont le visage irradié reflétait le bonheur ; puis, s’adressant au marquis :

— Monsieur le marquis, dit-il, je n’ai pas oublié que vous n’avez pas encore déjeuné ; à l’instant même, si vous le voulez, nous pourrons nous mettre à table.

— Ma foi, docteur, je mangerai maintenant volontiers, et je crois même avec appétit.

— Si j'en juge par moi, monsieur le marquis, vous devez avoir faim.

— Et soif, mon cher docteur.

— Venez donc. MM° la marquise voudra bien, j'espère, nous tenir compagnie.

— Certainement, docteur, répondit Lucy.

— Je vais d’abord donner un ordre à mon cocher, dit le marquis ; je Vous retrouverai tous deux dans la salle à mancer.

Le petit festin improvisé par la gouvernante du docteur fut très gai.

La marquise ne mangeant pas, c’est elle qui versait le vin dans les verres. Elle voulut aussi, à la fin du repas, servir ellemême le café et les liqueurs.

— Je connais cela, disait-elle en souriant ; c'était toujours moi, à la ferme, qui versais à boire aux faucheurs, au temps de la fenaison et des moissons.

La joie et le bonheur éclataient dans ses yeux. Entre elle et le marquis, que de regards de tendresse et d’amour échangés |! Et puis ce n’était pas tout, pour Lucy, d’avoir retrouvé son mari, d’être près de lui... Elle allait voir son fils !

En se levant de table, le marquis et le docteur allumèrent chacun un cigare, et ils descendirent au jardin pour fumer, Paul ayant Lucy à son bras.

M. Legendre marchait à quelques pas de distance derrière le marquis et la marquise, qui causaient avec animation.

Il se disait :

— On croirait voir deux époux amoureux en pleine lune de miel. En vérité, ils ont en deux heures rajeuni de dix ans !

Le marquis apprenait à Lucy comment son fils l’avait vue deux fois à travers les vitres de la chambre dans laquelle elle était enfermée au château de Blaincourt.

— Il ne me reconnaîtra pas, dit-elle.

— Qui sait ? ma chère Lucy ; votre fils a été heureusement doué, il a une mémoire merveilleuse ; nous la mettrons à l'épreuve et nous verrons.

Le marquis appela le docteur, qui les rejoignit.

Alors, entre eux, ils convinrent de la façon dont le jeune homme serait mis en présence de sa mère, sans avoir été prévenu.

Deux heures s’écoulèrent assez vite en causant.

Toutefois, la marquise avait des mouvements d’agitation qui trahissaient son impatience.

À chaque instant elle demandait :

— Quand arrivera-t-il ?

Enfin, on entendit le roulement d’une voiture sur la chaussée. Presque aussitôt, Florentine, que son maître avait placée en faction, se montra à une fenêtre, agitant son mouchoir. C'était le signe, convenu pour annoncer celui qu’on attendaïit.

Le rose s’effaça subitement des joues de la marquise et elle appuya, ses deux mains sur son cœur comme pour en comprimer les battements.

— Venez, madame, venez vite, lui dit M. Legendre.

Et tous deux s’empressèrent de rentrer dans la maison, pendant que le marquis se dirigeait vers la porte du jardin pour recevoir le jeune homme.

— Me voici, monsieur, dit Jean Loup, sautant à terre. Nicolas m'a dit que vous aviez besoin de moi, je viens me mettre à vos ordres.

— Mon cher Jean, répondit le marquis, je me suis décidé à passer ici toute la soirée et je vous ai envoyé chercher, afin de vous avoir avec moi chez M. le docteur Legendre, mon ami, que vous avez vu deux ou trois fois déjà à Paris.

» Nicolas, continua-t-il, s'adressant au cocher, vous pouvez vous en retourner ; nous rentrerons à Paris par le chemin de fer.

Il prit la main de son fils, et ils entrèrent dans la maison.

— Jean, dit le marquis, je vais prévenir M. Legendre de votre arrivée.

Et, lui montrant une porte :

— Entrez là, dans le salon, ajouta-t-il.

Le marquis s’éloigna. Le jeune homme ouvrit la porte et pénétra dans la pièce. Voyant une femme debout, immobile, tournant le dos à la fenêtre, il fit un pas en arrière.

Alors la marquise s’avança et sa belle et pâle figure se trouva subitement en pleine lumière. Elle était toute tremblante et se soutenaïit à peine sur ses jambes. Mais avec quelle tendresse passionnée, quelle délicieuse ivresse elle contemplait ce grand et beau jeune homme, son fils, qui la regardait, étonné, et, par une sorte d’attraction, aspirait son âme !

Jean, restait immobile, comme pétrifié, subissant l’effet d’une fascination étrange. Était-ce toujours son rêve, ou se trouvait-il cette fois en présence de la réalité ? Et, ses yeux fixés sur ceux de cette femme, silencieuse, jeune et belle encore, qui venait de s’arrêter devant lui, il sentit un frémissement dans tous ses membres.

— Jean, prononça tout bas la marquise.

Le son de cette voix douce, frappant ses oreilles, disait au jeune homme que ce n’était plus un rêve et le rappelait aux sentiments de la réalité.

Aussitôt son visage s’illumina.

— Ah ! c’est vous ! c’est vous ! s’écria-t-il, je vous reconnais ! Ma mère, ma mère !

— Mon fils !

Jean tenait déjà la marquise dans ses bras.

Et ces mots : ma mère ! mon fils ! étaient répétés au milieu d’un grésillement de baisers.

Dans l’encadrement de la porte, le marquis et le docteur Legendre contemplaient ce délicieux et ravissant tableau, que la plume la mieux exercée ne pourrait décrire, que le peintre le plus habile ne saurait rendre.

Enfin, au bout d’un instant, le marquis entra dans le salon.

— Jean, dit-il d’une voix lente et grave, j'ai attendu longtemps le moment de te faire une importante révélation ; il est arrivé enfin, ce moment heureux, grâce à notre excellent ami, le docteur Legendre. Jean, tu retrouves aujourd’hui ta famille tout entière. Jean, je suis ton père !

Tout ce qu'il y avait de tendresse et de reconnaissance dans le cœur du jeune homme se manifesta en un cri venant de l’âme.

Des bras de sa mère il passa dans ceux de son père.

— Vous êtes mon père, disait-il éperdu, fou de bonheur ; depuis longtemps mon cœur me l’avait dit, mais je n’osais pas croire mon cœur.

M. Legendre s'était retiré discrètement, en fermant doucement la porte.

Nos trois personnages s’assirent sur le canapé, Lucy entre son mari et son fils.

— Je ne t’ai pas tout dit, mon fils, reprit le marquis, il te reste à connaître le nom de ton père.

» Jusqu’à nouvel ordre, je dois m'appeler encore M. Lagarde ; mais pour toi, aujourd’hui, je reprends mon nom.

» Jean, tu es le fils du marquis et de la marquise de Chamarande.

Il y eut entre ces trois êtres enfin réunis une longue causerie intime pleine de doux épanchements.

Quelle heure délicieuse !

Que de sourires !

Que de caresses !

Jean ne pouvait se lasser de regarder, d'admirer sa mère, et celle-ci, radieuse, serrant la main du marquis, contemplait son fils comme en extase.

Le terrible passé avec son cortège de douleurs et de souffrances était oublié ; tout entiers à l’ivresse du bonheur, ils ne songeaient qu’au présent.

Le marquis et son fils rentrèrent à Paris, le soir, par le dernier train.

Il avait été décidé que, pendant quelque temps encore, la marquise resterait à Chatou et que son mari et son fils viendraient la voir tous les jours.

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