COLÈRE APAISÉE
Cette nuit-là, le marquis Paul de Chamarande dormit d’un sommeil tranquille.
Enfin, après tant de déboires, d’amères déceptions, de doute, de désespérance, de vicissitudes de toutes sortes, il était entré au port et se sentait à l’abri de ce vent de tempête qui, pendant de si longues années, avait soufflé sur les siens et sur lui. Le bonheur était conquis ; il avait rempli sa tâche, et, comme le manœuvre après son rude labeur de la semaine, il allait pouvoir se reposer. Maintenant il voyait l’avenir resplendissant.
Donc le marquis passa une bonne nuit.
Jean de Chamarande, au contraire, fut en proie à une agitation qu’il ne chercha même pas à calmer. Trop de choses dans sa pensée l’empêchèrent de fermer les yeux. Il ne songeait pas à ce qu'il avait souffert, lui ; mais il se retraçait le sombre tableau des souffrances imméritées de sa mère. Et ce long martyre d’une femme qui lui était si chère avait été l’œuvre infâme d’un lâche ennemi de sa famille. Ce misérable lui était inconnu ; maïs il saurait son nom. Alors, c’est lui, Jean de Chamarande, une des victimes de cet homme, qui lui demanderait compte des tortures de sa mère.
À cette pensée que sa mission, à lui, était d’être un vengeur et qu'il se trouverait un jour en face du misérable auteur de si grands maux, tout son sang bouillait dans ses veines et il sentait en lui les grondements sourds d’une effroyable
colère. Il se leva en même temps que le soleil, qui vint frapper à sa fenêtre et inonder sa chambre de lumière.
Il s’habilla lentement, mettant un soin exceptionnel à sa toilette, comme s’il se fût disposé à aller faire des visites.
À six heures, il agita le cordon d’une sonnette.
— Dès que M. Lagarde pourra me recevoir, vous voudrez bien me prévenir, dit-il au domestique qui vint à son appel.
Le jeune homme avait un air grave et quelque peu solennel qui surprit le serviteur.
Au bout d’un quart d'heure il revint dire à M. Jean que M. Lagarde l’attendait dans son cabinet.
Un instant après, le père et le fils étaient en présence.
Comme il en avait l'habitude, le marquis mit un baiser sur le front de son fils. Cette fois, n'ayant plus à se contraindre, ce fut bien un baiser de père que le marquis posa sur le front du jeune homme. Jean en sentit la différence.
— Oh ! mon père, mon père, dit-il d’une voie émue.
— Tu m'as fait demander si je pouvais te recevoir, dit le marquis ; à l’avenir nous nous dispenserons de ce cérémonial ; ma chambre et mon cabinet te seront ouverts sans que tu aies besoin de te faire annoncer. Maintenant, mon fils, notre situation n’est plus la même.
» Mais tu as l’air bien grave ce matin ; il y a dans ton attitude, dans ton regard quelque chose de résolu qui m'inquiète ; et puis tu as la figure fatiguée ; est-ce que tu es souffrant ?
— Non, mon père.
— Alors tu as mal dormi ?
— C’est vrai, mon père, la nuit a été pour moi sans sommeil.
— Et pourquoi n’as-tu pas dormi ?
— J'ai constamment pensé à ma mère.
Le marquis sourit en enveloppant son fils d’un regard d’ineffable tendresse.
— Mon père, reprit Jean, je vous ai demandé de me recevoir à cette heure matinale parce que j’ai une prière à vous adresser.
— Une prière !
— Oui, mon père. Je sais depuis hier que je suis votre fils, le fils du marquis et de la marquise de Chamarande. Mon père, le fils du marquis de Chamarande a des devoirs à remplir envers vous, envers sa mère, envers lui-même; il veut se montrer digne de son père et du nom que vous lui donnez.
— Bien, mon ami, c’est très bien ; mais où veux-tu en venir ?
— Mon père, je sais que ma mère a beaucoup souffert, qu’elle et moi nous avons été les victimes de la méchanceté d’un homme, notre ennemi et le vôtre ; mais je ne sais que cela, mon père. Ce n’est pas assez : le fils du marquis de Chamarande a le droit de vouloir connaître la cause des souffrances de sa mère ; il veut savoir le nom du misérable qui a condamné la marquise de Chamarande, pendant tant d’années, à une existence misérable. Oh ! mon père, vous ne refuserez pas cette satisfaction à votre fils ! Votre fils ne doit rien ignorer, Car il a besoin de tout savoir.
D'abord, le front du marquis s’était assombri ; mais peu à peu l'impression douloureuse s’effaça.
Après être resté un instant silencieux il répondit :
— Jean, dans l'intérêt même de ta tranquillité, j'avais pris la résolution de garder le silence vis-à-vis de toi et de ne point te faire connaître, ces choses horribles que moi-même je voudrais pouvoir chasser de mon souvenir. Mais je comprends ta légitime curiosité et je sais quels sentiments t’animent. Va, tu es un Chamarande ! Et c’est parce que je te trouve digne de moi et du nom de nos ancêtres, que tu es appelé à porter, que je te reconnais le droit de me dire : “Ne me cachez rien; je veux tout savoir |”
» Eh bien, soit, mon ami, tu connaîtras le crime et tu sauras pourquoi ta mère et toi avez été victimes d’un misérable. Seulement, et parce que je le crois nécessaire, du moins quant à présent, je ne te dirai point le nom de l’homme qui a fait tant de mal.
» Jean, c’est l’histoire de ta mère, celle d’un autre personnage que je vais te raconter. Mon récit sera pour toi un enseignement. Malgré les rudes épreuves que tu as subies, tu ne connais rien encore de la vie dont tu ne peux voir que le beau côté. Autrefois tu jugeais les hommes et les choses par instinct ; en avançant dans la vie, en acquérant l’expérience, tu reconnaîtras que les hommes et les choses humaines doivent être étudiés et, après mûres réflexions, jugés par la raison. Alors, mon ami, tu pourras te prémunir contre celles-ci, te défendre contre les autres.
» Ce que je vais t’apprendre te fera voir jusqu’où l’oisiveté, la paresse, les fréquentations mauvaises, le vice, les passions honteuses peuvent conduire l’homme ; combien on doit
être prudent et difficile dans ses relations ; que l’honnête homme doit être en garde sans cesse contre les dangers qui le menacent, contre toutes sortes de funestes entraînements. Tu sentiras naître en toi le dégoût qu’on doit avoir pour tout ce qui est bas et vil, l'horreur profonde que doivent inspirer la vénalité et l'hypocrisie.
Après cette espèce de préambule, le marquis fit le récit que son fils attendait et que le jeune homme écouta tantôt avec de grosses larmes dans les yeux, tantôt en frémissant d’indignation, d’épouvante et de colère contenue.
Ainsi qu'il l'avait déclaré, le marquis ne nomma point le baron de Simaise ; mais, sachant que son fils ne pouvait deviner ce nom, il ne lui cacha point que c'était un membre de leur famille qui avait ainsi trahi sa confiance, frappé sans pitié la malheureuse marquise et vendu plus tard son enfant à des saltimbanques.
Malgré le calme apparent du jeune homme, les éclairs rapides de son regard et l’expression de sa physionomie convulsée trahissaient son agitation intérieure.
Le marquis cessa de parler.
— Mon père, dit Jean, d’une voix qu'il ne put empêcher de trembler, je ne connais pas bien encore toutes les lois dont la justice de mon pays est armée, mais il me semble qu'il doit exister un châtiment pour ce criminel dont ma pauvre mère a été la victime.
— Oui, répondit le marquis, ce crime est de ceux pour lesquels la justice est inexorable.
— Mon père, celui qui l’a commis vit-il encore ? — Oui.
— Ce misérable est un de nos parents, m’avez-vous dit ; mais qu'importe ! Mon père, pourquoi ne l’avez-vous pas livré à la justice ?
— Parce que je n’ai pas cru devoir le faire.
Jean se dressa debout, un éclair fauve dans le regard. — Pourtant, mon père, ma mère a souffert ! s’écria-t-il. — C’est vrai.
— Victime d’un misérable, d’un lâche, elle doit être vengée |
— Jean, répondit doucement le marquis, la justice des hommes ne peut atteindre ce grand coupable ; je l’ai abandonné à la justice de Dieu.
— Dieu est trop lent à punir, mon père : il y a vingt-cinq ans que cet homme a fait le mal et Dieu le laisse vivre !
— L'heure viendra où il devra rendre compte du mal qu’il a fait.
— Oh ! oui, elle viendra, cette heure ! prononça le jeune homme d’une voix sourde.
» Mon père, continua-t-il, je crois comprendre pourquoi vous n’avez pas réclamé le châtiment de cet homme : il est notre parent ; vous avez craint, sans doute, un scandale public, un rejaillissement de honte sur votre nom ; mais il y a autre chose à faire.
— Que veux-tu dire ?
Le jeune homme se redressa, le regard chargé de sombres lueurs.
— Il faut que ma mère soit vengée ! s’écria-t-il. — Jean, Jean, calme-toi.
— Mon père, répliqua le jeune homme avec agitation, je suis votre fils et je veux vous prouver aujourd’hui que je suis digne de vous et de ces hommes illustres dont je descendés, qui ont adopté cette devise : Tout pour l’honneur ! On ne dira jamais de moi, je vous le jure : Celui-là est un fils dégénéré des nobles marquis de Chamarande. Mon père, c’est à votre fils, victime aussi, qu'il appartient de demander compte à un misérable des souffrances endurées par sa mère.
» Ce n’est pas pour que cela me soit inutile que vous m'avez fait apprendre à manier l'épée, à tirer le pistolet ; il faut que ma mère et vous soyez vengés ! Mon père, je suis le vengeur | Je vous en supplie, dites-moi le nom de cet homme !
— Jean, mon fils, je suis heureux et fier de t’entendre parler ainsi ; mais apaise-toi. Je t’ai prévenu que j'avais mes raisons pour ne point te faire connaître le coupable.
— Ah ! je les connais, ces raisons, mon père : vous aviez deviné que j'irais provoquer ce misérable et que je le forcerais à se placer en face de moi, ; une arme à la main. Douteriezvous du courage de votre fils, mon père ? Auriez-vous peur que sa main tremblât ?
— Non, répondit le marquis, je sais que tu es brave | — Son nom, mon père, son nom !
Le marquis secoua la tête.
— Au nom de ma mère, au nom de tout ce qu'elle a souffert, son nom, son nom ! exclama Jean, les yeux pleins de flammes.
Il était dans un état d’exaltation impossible à décrire. Sous l’action de la fureur tout son corps frémissait. C'était Jean Loup, c'était le sauvage avec sa nature indomptée qui reparaissait.
— Jean, dit le marquis d’une voix douce et calme, qui contrastait étrangement avec l’emportement du jeune homme, écoute-moi et crois-moi : si je t’ai caché ce nom que tu veux connaître, c’est pour ta tranquillité. Cependant si tu l’exiges, s’il faut absolument cela pour te calmer, je nommerai, le bourreau de ta mère. Mais je te préviens que, pas plus que ton père, tu ne peux rien contre lui.
Jean se redressa de toute sa hauteur, le regard flamboyant, superbe.
— Je le tuerai ! dit-il.
Une fois encore le marquis secoua la tête.
— Malgré tout ton courage, répliqua-t-il en souriant, tu n'auras pas celui d’aller lui demander de croiser le fer avec toi. Je t’ai dit qu’il était de notre famille, mais point à quel degré il est mon parent. Eh bien, Jean, cet homme est mon frère.
— Votre frère !
— Oui, mon frère.
— Quoi ! un Chamarande peut être un lâche, un infâme !
— Dieu merci, Jean, cet homme n’est pas un Chamarande. La marquise de Chamarande, ma mère, qui, elle aussi, a beaucoup souffert, a eu ce fils d’un second mariage. Enfin, tu veux savoir son nom ? Il se nomme de Simaise.
— De Simaise ! répéta le jeune homme.
Il se souvenait que ce nom avait déjà frappé son oreille. Le marquis continua :
— La dame de Vaucourt, ; que tu connais sous le nom de Me Sandras est sa femme, et celle que tu aimes, Henriette, est sa fille.
L’effet produit par ces paroles fut pareil à celui d’une forte douche d’eau glacée. La fureur du jeune homme s’apaisa subitement comme une violente bourrasque après l’orage passé.
Il devint affreusement pâle, la flamme de son regard s’éteignit, ses bras tombèrent inertes à ses côtés et il s’affaissa lourdement sur un siège en laissant échapper un gémissement.
Le marquis lui prit la main et la serra silencieusement.
— Oh ! ma mère, ma mère ! prononça Jean d’un ton douloureux.
Et il eut une sorte de crise nerveuse qui se termina par des larmes et des sanglots.
— Eh bien, mon fils, reprit le marquis quand il jugea qu’il pouvait parler, comprends-tu pourquoi je n’ai pas réclamé le châtiment du coupable ? Et maintenant, après ce que la baronne de Simaise et sa fille ont fait pour toi, ne devons-nous pas essayer d'oublier ?
» La baronne a entrepris l’œuvre de réparation ; ce que sa fille et elle pouvaient faire, elles l’ont fait.
» Les crimes du baron avaient élevé entre toi et sa fille une barrière ; cette barrière, que rien ne semblait pouvoir briser, l’amour l’a rompue.
» Je ne sais pas ce qui est réservé au baron de Simaise. Mais Henriette sera ta femme. Ce jour-là, Jean, peut-être même avant ce jour, la punition du baron commencera.
» Va, si nous ne pouvons pas nous venger nous-mêmes, Dieu se chargera de notre vengeance !