‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 2 sur 84 · LE RENDEZ-VOUS · texte numérisé non relu

LE RENDEZ-VOUS

Henriette de Simaise était prisonnière dans la maison de son père.

Le baron ne la conduisait nulle part. Chaque jour, une courte promenade en voiture aurait été pour la jeune fille une distraction ; elle en était privée.

Excepté Pedro Castora, qui, en sa qualité de fiancé, lui faisait de fréquentes visites, Henriette ne voyait personne. Elle recevait le Brésilien sans grand enthousiasme, mais avec une politesse étudiée. Toujours avec une sorte d'intérêt, sinon avec plaisir, elle écoutait le jeune homme complaisamment, et quelquefois même lui souriait.

Elle savait que Pedro Castora était un homme à ménager.

D'ailleurs ne devait-il pas être bientôt son mari, puisque, pour sauver l’honneur des siens, il fallait absolument qu'elle l’épousât ?

Elle avait témoigné le désir de faire une visite à ses amies, Suzanne de Violaine, Emma et Blanche de Maurienne, lesquelles étaient à Paris, elle le savait ; mais cette satisfaction lui avait été refusée.

— Vous savez, ma chère Henriette, lui disait le baron, dans quel but je vous ai séparée de votre mère ; certes, je n’en serais pas venu à cette extrémité sans son inconcevable opiniâtreté ; mais elle finira par céder ; elle voudra comme moi votre bonheur. Attendez patiemment ce moment. Bientôt

vous verrez arriver ici la baronne vous apportant son consentement à votre mariage. Alors, ma fille, mais alors seulement, vous serez libre d’aller où il vous plaira, en compagnie de votre mère, bien entendu. La baronne vous conduira partout où elle voudra sans que j'y mette empêchement. Je serai enchanté, au contraire, que votre mère vous montre un peu Paris, que vous ne connaissez pas, et vous présente chez ceux de ses anciens amis qui lui sont restés fidèles, comme M. de Violaine, le comte et la comtesse de Maurienne.

Henriette n’avait rien à répondre à cela. Résignée, elle subissaïit la retraite qui lui était imposée.

Du reste, à part la liberté, rien ne lui manquait. Empressé auprès d'elle, le baron l’entourait de soins et d’attentions charmantes ; il jouait avec succès le rôle d’un excellent et tendre père qui n’a d’autre souci que celui de l’avenir et du bonheur de sa fille bien-aimée. Et de fait, il semblait que, tout à coup, l’affection paternelle eût pris naissance dans son cœur.

Les domestiques du baron étaient envers la jeune fille respectueux, obéissants, faisant tout pour lui plaire, et toujours prêts à donner satisfaction à ses moindres désirs. Frédéric, le valet de chambre, se faisait particulièrement remarquer par son empressement, sa sollicitude, son dévouement.

Si Henriette avait voulu s'échapper de la maison paternelle pour retourner à Vaucourt, elle n'aurait eu qu’à en témoigner le désir à Frédéric et toutes les portes se seraient ouvertes devant elle. Mais, cela, elle ne le voulait pas. Fuir ! Elle y avait songé. Mais les conséquences !... Pouvait-elle aggraver ainsi la situation ? Rendre plus terrible encore le conflit qui existait entre son père et sa mère ? Non, elle devait se

résigner et attendre. Sans doute, sa mère, qui l’adorait et ne pouvait vivre sans elle, ne tarderait pas à venir la retrouver.

M. de Simaise pensait absolument comme sa fille et il se disait :

— Je lui ai pris sa fille ; c’est ce que j'avais de mieux à faire ; maintenant, bon gré, mal gré, il faut qu’elle se soumette.

M. le baron ne savait pas encore que la baronne était à Paris, chez M. de Violaine, où elle était arrivée quatre jours après l’enlèvement d’'Henriette.

Un matin, Pedro Castora reçut une lettre qui, lui dit-on, venait d’être apportée par un domestique en livrée.

Pedro brisa l’enveloppe de la missive et lut :

« MONSIEUR

» Je désire avoir avec vous un entretien que vous ne voudrez pas me refuser. Je vous attendrai, ce matin, à dix heures, chez mon ami, M. de Violaine, 22, rue Oudinot.

» Vous comprendrez à quel sentiment j'obéis en vous priant de venir me trouver, au lieu de vous demander de me recevoir chez vous.

» Si vous étiez empêché ce matin, je vous serais reconnaissante de vouloir bien me dire à quelle heure j'aurai l’honneur de votre visite.

» Baronne DE SIMAISE. »

— Le domestique qui a apporté cette lettre est-il encore là ? demanda Pedro.

— Non, monsieur, il l’a remise chez le portier et s’en est allé aussitôt.

— C’est bien. On tiendra une voiture prête à neuf heures et demie.

Pedro alluma un cigare et descendit dans son jardin, où il se promena pendant une heure, faisant plusieurs fois le tour des massifs, des plates-bandes et des corbeilles de géraniums.

À dix heures précises, la femme de chambre de Mr* de Simaise annonça à sa maîtresse M. Pedro Castora, qui entra aussitôt dans le petit salon où la baronne l’attendait.

— Vous m'avez appelé, madame la baronne, dit le jeune homme en saluant respectueusement, et je me suis empressé d’obéir à votre ordre.

— À ma prière, monsieur, rectifia Mm° de Simaïise. — Venant de vous, madame, une prière est un ordre.

Elle lui montra un fauteuil, en s’asseyant elle-même dans un autre.

— Je vous remercie mille fois d’être venu, monsieur, car, je ne vous le cache pas, j'espère beaucoup de la conversation que nous allons avoir ensemble. D'abord, permettez-moi de vous adresser une question : Approuvez-vous ce qu'a fait mon mari ?

— Non, certes.

— M’enlever ma fille, l’amener à Paris où elle est pour ainsi dire emprisonnée, c’est monstrueux !

— Il est regrettable que M. de Simaise ait agi avec violence ; mais le mal est fait. Cependant, madame, le père de Me Henriette est excusable.

— Excusable ! exclama la baronne.

— À mes yeux, du moins, madame la baronne, puisque c’est pour moi, dans mon intérêt, qu’il s’est attiré votre malédiction. Cessez de me repousser, madame, et Mi: de Simaise vous sera aussitôt rendue.

La baronne secoua tristement la tête.

— Ce n’est pas vous, ce n’est, pas l’homme que je repousse, répondit-elle, mais ce mariage, qui est, je vous l’ai déclaré, impossible.

— Pourquoi, madame la baronne, pour quelle raison ? Dites, dites.

— Hélas ! je ne puis parler, je suis condamnée à garder le silence. Ah ! monsieur Castora, si vous saviez une partie seulement des choses que je suis forcée de cacher, vous retireriez aussitôt la demande que vous avez faite de la main de ma fille.

— Je ne le crois pas, madame. Sans doute, il y a des choses que j'ignore, mais il en est d’autres que je connais.

— Que savez-vous donc, monsieur ? interrogea la baronne avec effarement.

— Je sais que votre mari vous a outragée, vous a forcée à quitter Paris pour aller vivre dans une retraite absolue à Vaucourt ; je sais que, par sa conduite déplorable, indigne, M. de Simaise a mérité le mépris de tous les honnêtes gens.

La baronne laissa échapper un soupir de soulagement.

— Il ne sait rien, pensa-t-elle.

Elle reprit à haute voix :

— Cela seulement, monsieur, devrait être une barrière entre vous et ma fille.

— Oui, si Me de Simaise eût vécu près de son père ; mais elle a été élevée loin de lui, par sa mère, une sainte, qui lui a donné toutes ses qualités du cœur, toutes ses vertus. Mie Henriette est un trésor inestimable : elle et sa noble mère ne permettent pas qu’on se souvienne du passé de M. de Simaise. Croyez donc à mon entier dévouement, madame la baronne, et, je vous en prie, consentez...

— Jamais ! interrompit-elle brusquement, je vous le répète encore, monsieur, ma fille ne peut pas être votre femme !

— C’est au bonheur de M'e de Simaise, au mien, que vous mettez empêchement, madame la baronne.

— Non, monsieur, non, c’est au contraire le malheur, la douleur sans fin que je veux éloigner de mon enfant. Il y a entre vous et M. de Simaise je ne sais quoi de ténébreux, de terrible... Quelle espèce de pacte avez-vous donc conclu ensemble ? Je sais que mon mari vous doit une somme importante, un demi-million, peut-être plus ; mais je suis prête, moi, à vous rembourser.

— Oh ! madame la baronne !

— Mais non, il y a autre chose. Quoi ? Le baron est en votre puissance, vous le dominez, vous lui avez passé une corde au cou et vous le tenez. Comment s’est-il livré ainsi à vous, le malheureux ? Vous n'avez qu’à dire: « Je désire cela », c’est un ordre, et il obéit comme un esclave. Ah ! monsieur Castora, ne vous laissez pas entraîner, car votre

réputation est celle d’un homme d’honneur ; on vante votre générosité ; prenez garde de mettre une tache à votre honneur, de cesser d’être généreux. Il en est temps encore, ouvrez les yeux et vous verrez que ma fille est une victime qu’on conduit au sacrifice. C’est par surprise, en employant je ne sais quel moyen honteux, en la menaçant de je ne sais quel horrible fantôme, que son père lui a arraché la promesse de vous épouser. La malheureuse enfant est tombée dans un piège. Oui, son père l’a effrayée pour obtenir son consentement, car je vous le dis, monsieur, elle ne vous aime pas.

— Laissez-moi croire, madame la baronne, que M'e de Simaise m’aimera.

— Non, monsieur, Henriette : ne vous aimera jamais, elle ne peut pas vous aimer |! Je connais le cœur de mon enfant, c’est moi qui l’ai formé... Je vous le dis encore, Henriette est une victime ; elle se laisserait immoler, la pauvre enfant, si sa mère n’était pas là pour la protéger et la défendre ! Monsieur Castora, je fais appel à votre fierté, à votre dignité, à votre honneur, à tous vos nobles sentiments ; renoncez à ma fille !

— Autant me dire, madame, de renoncer à l'avenir, à toutes les espérances, au bonheur, à la vie !

— Des mots, monsieur, des mots ! riposta la baronne avec véhémence ; avouez donc, plutôt que le baron de Simaise a fait avec vous un marché dont ma fille est le prix !

Le jeune homme devint très pâle.

— Oh ! fit-il.

— Ce n’est pas vous que j’accuse, monsieur, car vous êtes peut-être, vous aussi, une victime... Ah ! vous ne connaissez pas encore le baron de Simaise ; il est capable de tout, le

ni

misérable !... Si je me laisse emporter, monsieur, ma douleur m'excuse. Hélas ! vous devez comprendre les angoisses, les tortures d’une mère qui cherche à éloigner le malheur qui menace son enfant. M. Castora, ne brisez pas la vie de ma fille, renoncez à elle... Ah ! si vous saviez, si vous saviez... vous n’hésiteriez pas ! Je voudrais parler, et tout m'ordonne de me taire.

» Voyons, dites, si mes enfants et moi, et avec nous mon mari, nous étions au bord d’un effroyable abîme, sur le point d’être engloutis, est-ce que vous ne feriez rien pour nous sauver ? Eh bien, monsieur, il existe, cet abîme dont je vous parle, et vous ne voulez rien faire pour empêcher la catastrophe. Ah ! vous ne me croyez pas ! Je parle à votre cœur, et votre cœur ne veut pas me comprendre |! Quoi, vous ne voyez pas que je me débats de toutes mes forces, cherchant à sortir d’une situation horrible !... Après tout, ce que je vous demande est peu de chose ; ce n’est même pas un sacrifice. Si je vous prie de renoncer à ma fille, ce n’est point parce que je crains qu'elle ne devienne votre femme : j'ai le moyen sûr d'empêcher ce mariage ; je vous adresse cette prière, monsieur, pour qu'il n'y ait pas entre M. de Simaise et moi une lutte dont les conséquences seraient épouvantables.

» Vous voulez vous marier, monsieur Castora ; mais vous trouverez facilement une autre jeune fille, qui sera heureuse de mettre sa main dans la vôtre et qui vous aimera. Vous êtes reçu dans le meilleur monde, cherchez autour de vous. Une autre, ayant, elle aussi, toutes les qualités que vous voulez trouver dans une femme, vous fera oublier aisément Me de Simaise. Henriette n’a pu vous inspirer une passion bien profonde : vous la connaissez à peine ; quand tous êtes venu à Vaucourt, vous ne l’aviez jamais vue : monsieur Castora, vous n'aimez pas ma fille.

— Si je n’aimais pas Mie de Simaise, madame la baronne, pourquoi voudrais-je l’épouser ?

— Hé, le sais-je, moi!

— Madame la baronne, répliqua le Brésilien doucement et avec tristesse, vous avez contre moi une mauvaise pensée que je veux essayer de détruire. Vous croyez à quelque chose de ténébreux et vous soupçonnez ma loyauté ; vous êtes injuste envers moi, madame la baronne. Veuillez m’écouter.

» Je ne vous dirai pas comment M. le baron de Simaise me fit l'honneur de m’admettre dans son intimité. Arrivant à Paris, où je ne connaissais personne, je ne vous cache pas que je m'’estimai heureux d’avoir su me faire un premier ami. M. de Simaise me fit connaître bien des choses et me mit en garde contre certains pièges qui m'étaient tendus. Grâce à lui, je passai à travers les embüches sans être trop exploité. Il me donna de nombreux conseils ; je fis mon profit des uns et j’oubliai les autres, parce qu'ils ne s’accordaient point ou avec mon caractère, ou avec mes idées. Bref, quels qu’aient été ses motifs, M. le baron a été pour moi d’une bienveillance extrême, et je lui dois d’être aujourd’hui un Parisien à peu près présentable.

» Chaque fois que je lui rendais visite et que je pouvais me trouver un instant seul dans sa chambre, je contemplais avec admiration, avec ravissement une photographie représentant une charmante et gracieuse jeune fille ; mais, discret avec mes amis, je n’adressai à M. de Simaise aucune question au sujet, de cette photographie. C’est un de ses domestiques, son ancien valet de chambre, le mien maintenant, qui m’apprit un jour que le portrait devant lequel il me voyait en extase était celui de la fille de son maître, M'e Henriette de Simaise.

» Je fus singulièrement surpris ; je savais que M. de Simaise avait un fils, mais j'ignorais qu’il fût aussi le père d’une fille charmante et je le croyais veuf.

» Bien que ma curiosité fût vivement excitée, éprouvant de la répugnance à interroger un domestique, je n’en appris pas davantage ce jour-là. Mais, quelque temps après, le ministre du Brésil, mon ami, me présenta chez M. le comte de Maurienne où, depuis, j'ai toujours été très bien reçu.

— Je sais cela, monsieur.

— Mr: la comtesse de Maurienne ne pouvait oublier de vous dire que je suis un des hôtes assidus de son salon. Un jour, M la comtesse s’étonna que je fusse l’ami de M. de Simaise. Je répondis en parlant des services que M. le baron m'avait rendus, et je priai M de Maurienne de vouloir bien me faire connaître la cause de l’étonnement qu’elle avait manifesté. Alors, madame la baronne, j'appris comment M. de Simaise, oublieux de tous ses devoirs, s’était conduit envers vous, et j'eus le bonheur d'entendre faire votre éloge et celui de M'e Henriette avec un enthousiasme réel.

» Me la comtesse me parlait encore de vous lorsque Mrs de Maurienne entrèrent dans le salon.

» Nouveau concert de louanges.

» Me la baronne de Simaise était la seule femme parfaite, la meilleure des mères. Mie Henriette n’était pas seulement la plus jolie, la plus ravissante personne qu’on püût rencontrer, mais encore la plus instruite, la plus distinguée, la mieux douée des qualités du cœur et de l’esprit.

» Que vous dirai-je, madame la baronne ? l'enthousiasme de la comtesse, d'Emma et de Blanche me gagna. Je ne dis

rien à M. de Simaise ; mais déjà l’idée m'était venue d’épouser Mie Henriette.

» Je me disais : le baron est ruiné, il ne peut plus rien faire pour son fils et sa fille ; moi, je suis immensément riche, mes millions seront pour nous tous. Le baron reconnaîtra ses torts, s’humiliera et implorera son pardon ! que la baronne lui accordera. Après une si longue séparation, je les réunirai. Je ferai de Mie de Simaise la plus heureuse des femmes et sa noble mère, rappelée de son exil volontaire, vivant près de sa fille bien-aimée, la voyant heureuse, oubliera ses souffrances, ses douleurs d’autrefois et, entourée d'affection, retrouvera des jours de bonheur. Je me disais cela, madame la baronne.

— Ah ! vous êtes un noble cœur ! s’écria-t-elle les yeux noyés de larmes.

Et elle tendit sa main au jeune homme.

Pedro la prit en s’inclinant et la porta à ses lèvres. Après un moment de silence, il continua :

— Comme je vous l’ai dit, madame la baronne, je cachais mes pensées à M. de Simaise ; c’est à vous, à vous d’abord, que je voulais faire part de mes projets. Un jour, sans prévenir le baron, je quittai Paris et me rendis à Vaucourt. Jugez de ma déception, de mon chagrin : on m’apprit que vous et Mie Henriette étiez en voyage et qu’on ignoraïit l’époque de votre retour.

— J’ai été informée, en effet, qu’un étranger, n’ayant pas donné son nom, s’était présenté au château.

— C'était moi, madame la baronne ; M. de Simaise ignore encore que j'ai fait cette visite à Vaucourt. Je restai quatre jours dans le pays espérant vous voir arriver, me

promenant aux alentours du château, et m'imaginant à chaque instant que j'allais tout à coup rencontrer Mie Henriette.

» Je revins à Paris, et c’est au bout de quelques jours que je me décidai, enfin, à faire connaître mes idées au baron, en lui demandant la main de Me de Simaise. Voilà, madame la baronne, la vérité.

— Vous avez bien fait de m'éclairer, monsieur, et je vous remercie, répondit la baronne. Certes, après les explications franches et loyales que vous venez de me donner, si l’union que vous désirez était possible, je vous donnerais immédiatement mon consentement. Oui, si elle vous eût connu plus tôt, ma fille aurait pu vous aimer et vous l’auriez rendue heureuse, j'en ai la conviction ; malheureusement, monsieur Castora, je vous le dis encore, il existe entre vous et Henriette un obstacle que rien au monde ne peut briser. Ah ! maintenant, je me sens plus à l’aise pour vous dire : « Ne pensez plus à ma fille, oubliez-la ».

Le jeune homme secoua la tête.

— Vous me demandez l’impossible, répondit-il. Mais songez-y donc, madame la baronne, c’est le bonheur longtemps cherché, longtemps rêvé, que j'ai trouvé, et vous voudriez m'empêcher de le saisir !

— Quand un mari ne possède pas le cœur de sa femme, monsieur, le bonheur n’existe ni pour lui, ni pour elle.

— Si M'e de Simaise consent à m’épouser, c’est qu’elle est sûre de m’aimer.

— Ne croyez pas cela, monsieur, ne le croyez pas ! Henriette, je vous le répète, est tombée dans un piège que lui a

tendu son père. Je vous supplie, monsieur, retirez votre demande, rendez au baron la parole qu’il vous a donnée ; ne me mettez pas dans la nécessité de soutenir une lutte avec mon mari, à la suite de laquelle nous serions engloutis, mes enfants et moi, au milieu d’un effroyable effondrement. Alors vous auriez des regrets, des remords ; mais il serait trop tard ; vous ne pourriez plus éloigner le malheur ; vous nous verriez perdus tous sans qu'il vous soit possible de nous sauver !

— Je ne vois point la situation aussi terrible que vous la faites, madame la baronne ; aussi ne suis-je nullement effrayé.

— Ainsi, monsieur, malgré tout, vous persistez ?

— Je persiste, madame la baronne, à vouloir le bonheur de Mie Henriette et le vôtre.

— C’est la foudre que vous attirez sur nous ! — Je me ferai paratonnerre ! répliqua Pedro en souriant. Puis, d’un ton grave :

— Madame la baronne, continua-t-il, je vous promets d’avoir aujourd’hui ou demain un entretien sérieux avec Me Henriette au sujet de notre mariage. Si elle me dit qu’elle accomplit un acte de dévouement et qu'elle consent à m'épouser en violentant son cœur, je verrai alors ce que je devrai faire.

— Ma fille ne vous avouera jamais cela, monsieur ; je la connais : elle restera ferme, inébranlable dans sa résolution.

» son père l’a trompée par un moyen quelconque ; il l’a effrayée et lui a arraché une promesse. Cette promesse, monsieur, elle vous la confirmera, croyant accomplir un acte de

dévouement. Henriette se sacrifie, n’en doutez pas ; victime résignée, elle ira jusqu’au bout.

Pedro resta un moment silencieux, la tête baïissée.

— Madame la baronne, reprit-il en se levant, si j’ai bien compris vos paroles, il y a un secret entre vous et M. de Simaise ?

— Oui, monsieur, un secret terrible.

— Cela me suffit. Ce secret, madame, je ne demande pas à le connaître. Je réfléchirai.

— Est-ce une promesse, monsieur ?

— Non, madame la baronne, je ne vous promets rien. — Et vous me quittez sur ce mot ?

— Le sujet de notre conversation est épuisé.

La baronne s'était levée. Le Brésilien s’inclina respectueusement devant elle et se retira.

Me de Simaise retomba lourdement sur le fauteuil.

— Oh ! ma fille, ma pauvre fille ! s’écria-t-elle les yeux noyés de larmes.

Mais, aussitôt, elle bondit sur ses jambes et s’élança hors du salon comme si elle eût eu l’intention de rappeler Pedro Castora.

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