MADEMOISELLE DE VIOLAINE
La baronne se trouva, dans l’antichambre, en face de M. de Violaine, qui venait d’y entrer.
— Eh bien ? l’interrogea-t-il.
— Rien, répondit-elle avec un accent douloureux, je n’ai rien obtenu. Ah ! je suis désespérée !
Me de Violaine passait devant la porte entr’ouverte de la salle. Elle entendit. Une inspiration lui vint ; seul un cœur comme le sien pouvait la faire naître. Elle se précipita hors de l'hôtel. Pedro Castora avait déjà traversé la cour et allait franchir le seuil de la porte ouvrant sur la rue. Suzanne l’appela.
— Monsieur, monsieur !
Pedro se retourna vivement. La jeune fille s’avançait vers lui. Galamment, il fit une partie du chemin.
— Monsieur, lui dit Suzanne, rouge d’émotion, je désire causer un instant avec vous, j'ai quelque chose à vous dire.
Pedro la regarda avec surprise et répondit :
— Mademoiselle, je suis à vos ordres.
— Alors, monsieur, venez.
Il la suivit. Elle le fit entrer dans une petite pièce au rezde-chaussée, un délicieux boudoir appartenant à elle seule, où elle faisait de la musique, de la peinture aquarelle et où d’habitude elle recevait ses amies.
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La baronne était entrée dans le salon avec M. de Violaine. Ils causaient.
Suzanne pria le jeune homme de s’asseoir et lui dit :
— Vous ne me connaissez pas, monsieur ; je m'appelle Suzanne, je suis la fille de M. de Violaine.
— J'ai l'honneur de vous voir aujourd’hui pour la première fois, mademoiselle, répondit Pedro de plus en plus étonné, mais j'ai souvent entendu parler de Mie Suzanne de Violaine, et j'ose dire que je vous connais un peu.
— Je comprends ; vous allez chez M. et Me de Maurienne. Emma et Blanche sont deux de mes bonnes amies, ce sont elles qui vous ont parlé de moi, n’est-ce pas ?
— Et aussi une autre jeune fille de vos amies.
— Henriette ? Oh ! cette amie-là, monsieur, passe avant toutes les autres ; elle a la première place dans mon cœur ; Henriette serait ma sœur que je ne l’aimerais pas davantage. Songez donc, monsieur, que nous avons été pour ainsi dire élevées ensemble. Mes amies ne vous ont pas dit du mal de moi, j en suis sûre.
— Au contraire, mademoiselle.
— Je suis un peu étourdie, un peu folle, un peu... comment dirais-je ? inconséquente, mais cela ne m’empêche pas d’être une bonne fille tout de même, aimant mes amies, Henriette surtout, autant et plus peut-être que moi-même. Ne me jugez pas sur les apparences, monsieur ; j'ai été hardie, audacieuse même tout à l’heure en me permettant de vous appeler pour vous amener ici. Je sais bien qu’une jeune fille ne doit pas agir ainsi; c’est en dehors des choses convenues, des
usages du monde ; cela manque de... forme. Mais croyez bien que je ne suis pas aussi évaporée que j'en ai l’air.
» J’obéis toujours à mes sentiments et je me laisse facilement emporter par ma nature, un peu excessive en tout. Voilà pourquoi mon père dit souvent à ses amis en parlant de moi : “C’est un garçon manqué”. Il faut me prendre telle que je suis et s’habituer à mon caractère. Je suis ardente, tout d’une pièce ; j'ai la tête un peu volcanique, ce qui n'empêche pas que mon cœur est toujours plein de tendresse et de dévouement pour ceux que j'aime. Toute folle que je sois, je suis sérieuse, oui, monsieur, très sérieuse.
» Bon, fit-elle avec un délicieux sourire, je crois vraiment que je me mets à vous faire mon éloge.
Le jeune homme était au comble de la surprise ; mais il subissait le charme irrésistible de cette jeune fille si différente des autres, et, tout en l’écoutant, il s’oubliait à l’admirer.
— Mais, reprit Suzanne, changeant subitement de ton, ce n’est pas pour vous parler de moi que je vous ai fait venir ici. Vous avez eu avec M* la baronne de Simaise une longue conversation, monsieur ; mais vous l’avez quittée sans qu'elle ait obtenu de vous ce qu'elle attendait, et elle est en ce moment dans les larmes, désespérée.
» Mon père et moi, monsieur, nous avons souvent entendu parler de vous ; on dit et l’on répète partout que vous êtes un gentilhomme accompli, grand, généreux, enthousiaste, n’ayant que des sentiments élevés, incapable de transiger avec votre conscience, sacrifiant tout à l’honneur, mettant au-dessus de tout votre dignité et les choses du cœur.
» Voilà ce qu’on dit, monsieur, et cela vous explique pourquoi je n’ai pas craint ce tête-à-tête. Un autre pourrait me
so
mal juger ; vous, non. D'ailleurs il s’agit de mon amie Henriette. Pour elle, monsieur, je ferais bien plus encore. Une petite affaire de convenances ne pouvait donc m’arrêter.
» Vous désirez épouser Henriette, je comprends cela ; mais ce que je ne comprends pas, monsieur, c’est que vous, un homme de cœur, vous ne renonciez pas à votre projet, quand M la baronne s'oppose d’une façon absolue à ce mariage.
— Mais, mademoiselle... balbutia Pedro.
— Oh ! poursuivit-elle en s’animant, je sais bien que vous ne manquez pas d'éléments pour défendre votre cause ; mais votre cause est mauvaise, monsieur. Je vous le dis nettement, monsieur. Vous voyez, je suis franche.
» Entre vous et Henriette il existe un obstacle infranchissable. Quel est-il ? Je l’ignore. Il y a là un secret bien caché, puisque mon père lui-même, le meilleur ami de Mr* de S:imaise, ne le connaît point. Mais, monsieur, cet obstacle n’est pas le seul, il y en a un autre, et cet autre je le connais.
Pedro fit un mouvement brusque et, les yeux toujours fixés sur ceux de Suzanne, redoubla d'attention.
— Cet obstacle, monsieur, devant lequel vous reculerez, j'en suis certaine, c’est que le cœur d’'Henriette ne vous appartiendra jamais.
Le jeune homme tressaillit.
— Et pour une raison bien simple, continua Suzanne, parce qu'il appartient, à un autre.
— Mr de Simaise ne m'a pas dit cela, répliqua Pedro.
— Sans doute parce qu'elle ne le sait pas.
— Et c’est vous, mademoiselle, c’est vous qui savez que le cœur de Me de Simaise n’est plus libre ?
— Oui, monsieur. Comme vous le voyez, je ne crains pas non plus de trahir mon amie en révélant son secret, qu’elle tient soigneusement enfermé au fond de son cœur. J’agis dans une bonne intention et ma chère Henriette me pardonnera mon indiscrétion.
Le jeune homme paraissait très agité.
— Monsieur Pedro Castora, reprit Suzanne, quand vous étiez à Vaucourt, avez-vous entendu parler de Jean Loup ?
— Non, mademoiselle. Jean Loup ! Un singulier nom ! Qu'est-ce que c’est que Jean Loup, mademoiselle ?
— Il y a moins de trois ans, monsieur, Jean Loup était un pauvre jeune homme qui vivait à l’état sauvage dans la forêt de Mareille, près de Vaucourt. Aujourd’hui, le sauvage d’autrefois est devenu un homme civilisé. Jean Loup a eu le bonheur de trouver un riche protecteur ; on lui a appris à parler, on a fait son éducation, on l’a instruit.
» Du reste, monsieur, je vais vous dire ce qu’on sait de son histoire.
Pendant un quart d’heure, la jeune fille parla de Jean Loup avec chaleur, parfois avec enthousiasme, souvent avec admiration et avec une émotion profonde quand elle raconta comment il avait sauvé Henriette, qui allait disparaître au fond du gouffre de la Bosse-Grise.
— Comme vous avez pu en juger, monsieur, poursuivit Suzanne, Jean Loup, quoique sauvage, avait un cœur ; il
devint amoureux d’'Henriette qu'il avait sauvée, et bientôt la reconnaissance de mon amie se changea en un autre sentiment. À son tour elle aima Jean Loup. Ah ! Dieu seul sait ce qu’elle a souffert, les larmes qu’elle a versées quand elle eut découvert qu’elle aimait ce malheureux qui avait été pendant des années, dans le pays, un objet de répulsion et de terreur. Jugez donc, monsieur, un misérable vêtu de peaux de loups, ne sachant pas même parler, un être infime, moins que le dernier des mendiants |!
» Elle fit tout ce qu’elle put, la pauvre Henriette, pour arracher de son cœur cet horrible amour. Impossible ! Plus elle cherchait à éloigner sa pensée de Jean Loup, plus elle pensait à lui et plus elle l’aimait ! Allez, on ne peut pas lutter contre sa destinée : Henriette aimera toujours Jean Loup. Moi, je n’ai jamais aimé, mais je comprends cela. Je serai comme Henriette : le jour où j'aimerai, ce sera pour la vie!
» Enfin, monsieur, croyant échapper ainsi à ses tortures morales, ma pauvre amie eut l'intention de se réfugier dans un couvent. Heureusement elle céda aux prières, aux larmes de sa mère et ne mit point son projet à exécution.
» C’est alors que, ignorant le mal dont souffrait Henriette, et voulant la distraire de ses sombres pensées, Mr de Simaise prit la résolution de voyager. Elles partirent, et, à part quelques courtes apparitions quelles firent à Vaucourt, elles voyagèrent pendant environ dix-huit mois.
» Henriette n’est pas revenue guérie de son amour. Je vous le répète, monsieur, elle aimera toujours Jean Loup.
» Je n’ai pas deviné le secret de mon amie ; elle me l’a confié un jour que je l’ai surprise dans sa chambre, pleurant à chaudes larmes. Je n’essayai pas de la consoler, je pleurai
avec elle. Ah ! comme nous nous sommes embrassées, ce jour-là !
» Henriette m'a fait lui promettre de ne révéler son secret à personne.
» Je n’ai pas été fidèle à ma promesse ; quelque chose en moi m'a dit que je devais parler. Ai-je eu tort, monsieur ?
— Non, mademoiselle, non ; je vous remercie, au contraire, de m'avoir éclairé.
— Ah ! vous retirerez votre demande ! s’écria Suzanne, les yeux rayonnants.
— Je ne sais pas bien encore ce que je vais faire, mademoiselle ; mais vous venez de m’enlever ma plus chère illusion.
— Je comprends : vous aviez l’espoir qu'Henriette pourrait vous aimer. Ce que vous voulez, c’est un cœur qui réponde aux battements du vôtre ; c’est une affection sincère, c’est l’amour que vous cherchez. Ne désespérez point de le trouver, monsieur : si Henriette ne peut pas vous aimer, une autre vous aimera |
Ces paroles firent éprouver au jeune homme une émotion singulière.
Il resta un moment silencieux, tenant ses yeux ardemment fixés sur la jeune fille ; puis il répondit :
— Vous avez admirablement plaidé pour votre amie, mademoiselle ; mais si, convaincu par vos raisons, je prends la résolution de retirer la demande que j'ai faite de la main de M'e de Simaise, j'aurai, je ne vous le cache point, de grands
efforts à faire. Me permettez-vous de venir chercher auprès de vous des encouragements ?
— Vous êtes reçu chez M. et Me de Maurienne, qui vous ont en grande estime, monsieur ; la maison de mon père ne saurait vous être fermée.
— Je puis donc, mademoiselle, y étant autorisé par vous, solliciter la faveur et l’honneur d’être reçu chez M. de Violaine ?
La jeune fille acquiesça par un mouvement de tête.
— Maintenant, nous sommes amis, n’est-ce pas ? dit Pedro.
— Oui, certes.
Et Suzanne lui tendit la main.
— Et pour toujours, ajouta-t-elle, si, tenant compte de la révélation que je vous ai faite, vous agissez en homme de cœur.
Le Brésilien l’enveloppa d’un regard de feu.
— Mademoiselle, répliqua-t-il, vous avez été avec moi d’une franchise adorable ; aussi ne veux-je point vous quitter sans me montrer franc à mon tour. Il faut me prendre telle que je suis, m’avez-vous dit tout, à l'heure ; eh bien, mademoiselle, il faut, moi aussi, me prendre tel que je suis... Vous ne vous êtes pas trompée en disant : “C’est une affection sincère, c’est l’amour que vous cherchez”. Oui, c’est l’amour que je cherche.
Il s'arrêta un instant et reprit d’une voix qu'il ne put empêcher de trembler :
— Mademoiselle, vous m'avez dit aussi : “Si Henriette ne peut pas vous aimer, une autre vous aimera”. Mademoiselle de Violaine, sentez-vous que vous pourriez être cette autre ?
— Oh! monsieur ! prononça Suzanne, devenant rouge comme une cerise mûre.
— Il faut me prendre tel que je suis, fit Pedro.
La jeune fille eut un délicieux sourire et, dans un élan spontané.
— Monsieur Pedro Castora, répondit-elle, le jour où Henriette de Simaise sera rendue à sa mère, je vous aimerai !
La figure du jeune homme s’illumina.
— Voilà le plus précieux des encouragements, dit-il. Ils se séparèrent sur ces mots.
Restée seule, Suzanne se mit à rêver.