‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 22 sur 84 · UN AMI INCONNU · texte numérisé non relu

UN AMI INCONNU

Jean relut une seconde fois cette singulière épître. Il n’en pouvait croire ses yeux.

Machinalement, et sans savoir encore ce qu'il allait faire, il regarda la pendule. Les aiguilles marquaient trois heures quinze minutes.

On l’engageait à être exact au rendez-vous ; il n’avait que le temps de monter à cheval et de partir. Mais il restait immobile, songeur, les yeux fixés sur la lettre, qui tremblait entre ses doigts.

On lui recommandait d’être discret ; on lui défendait d’instruire son protecteur ; mais son protecteur était son père, ce que son ami inconnu ignorait, sans doute, et Jean sentait qu'il ne devait rien cacher à son père.

— Avant tout, se dit-il, il faut que mon père lise cet écrit.

Il s’élança hors de sa chambre et courut au salon. Personne. Il se précipita dans le cabinet du marquis. Personne encore. Il agita violemment le cordon d’une sonnette. Le valet de chambre accourut.

— Où est M. Lagarde ? demanda Jean.

— M. Lagarde vient de partir en voiture, il y a à peine cinq minutes, répondit le domestique.

Jean se souvint alors que le marquis devait aller seul à Chatou.

— C’est bien, merci, dit-il au domestique, qui se retira.

Ne pouvant plus consulter son père, du moins immédiatement, le jeune homme se demanda sérieusement ce qu’il devait faire.

Certes, il pouvait bien aller à ce mystérieux rendez-vous ; il ne voyait pas qu’il y eût du mal à cela ; assurément, il ne risquait rien. Jean n'était pas de ceux qui s’effrayent d’un rien ; même en face d’un danger réel, celui qui avait vécu pendant des années au milieu d’une forêt, disputant sa nourriture aux carnassiers affamés, n’était pas homme à avoir peur.

Les jeunes gens, à part de rares exceptions, ont tous le goût des aventures ; ce qui prend un caractère mystérieux les attire invinciblement. Jean était aiguillonné par la curiosité, qui lui disait :

— ]] faut voir |

— Non, non, répondait la prudence. Aussi le jeune homme était-il très perplexe.

On lui parlait de son avenir, du bonheur de sa vie ; cela le troublait profondément.

Cependant il était disposé à écouter les conseils de la prudence, lorsqu'il lui vint à l’idée que cette communication qu'on avait à lui faire concernait Henriette.

Aussitôt une angoisse inexprimable le saisit.

Cette fois, ce n’était plus la curiosité qui le poussait en avant, mais la crainte que celle qu’il aimait ne fût menacée de quelque danger.

La voix de la prudence ne pouvait plus être entendue.

Il rentra précipitamment dans sa chambre, se débarrassa de sa redingote, remit son veston et descendit rapidement à l'écurie. Lui-même et très vite, il sella son cheval.

Le domestique, qui avait l’ordre de toujours accompagner son jeune maître, arriva dans la cour comme le jeune homme se mettait en selle.

— Comment monsieur Jean ne m’a-t-il pas prévenu, ditil ? J'étais à l’office, attendant les ordres de monsieur Jean.

— C'était inutile, répondit le jeune homme, je désire sortir aujourd’hui sans être accompagné.

Le domestique ne trouva rien à répliquer.

Jean partit sans dire de quel côté il allait se diriger, ni à quelle heure il rentrerait.

Arrivé sur les grands boulevards, il lança son cheval dans un galop rapide.

L'homme et la bête arrivèrent au Point-du-Jour, couverts de sueur et de poussière. Il était quatre heures un quart.

— J'ai perdu beaucoup de temps, se disait Jean ; l'heure est passée, on ne m'attend plus.

Il se trompait. L'homme était encore là, mais il est vrai qu'il se disposait à quitter la place.

À peine le jeune homme avait-il eu le temps de ralentir la marche de son cheval pour regarder aux alentours, qu’il vit accourir vers lui un homme en jaquette courte, coiffé d’une casquette galonnée, ayant tout à fait l’air d’un valet de grande maison.

Ainsi qu'il était dit dans la lettre, l’homme fit un signe au cavalier et marcha d’un pas rapide vers Auteuil.

Jean suivit son guide.

Au bout de dix minutes, ce dernier s’arrêta devant la grille d’un jardin, qu’il ouvrit en la poussant seulement.

Jean n’hésita pas à suivre le domestique dans la propriété. Au milieu du jardin, entouré de murs, s'élevait une petite

maison carrée d'assez belle apparence, ayant deux étages sur rez-de-chaussée et quatre grandes fenêtres à chaque étage.

Jean remarqua que les massifs étaient mal entretenus, qu’il n’y avait de fleurs nulle part et que toutes sortes d’herbes poussaient dans les allées ; cela semblait indiquer que la propriété était rarement habitée, ou que son propriétaire était assez dédaigneux des choses agréables.

Le jeune homme mit pied à terre devant le perron de la maison ; et le domestique, ayant pris la bride du cheval, dit à Jean, en s’inclinant respectueusement :

— Monsieur peut entrer.

La porte était ouverte. Jean monta les marches du perron et pénétra dans un large corridor où la poussière sur les dalles attestait qu'il n'avait pas été balayé depuis un certain temps. Une porte latérale s’ouvrit et un domestique en livrée parut. Non moins respectueux que son collègue, il s’inclina devant le jeune homme et lui dit d’une voix un peu éraillée, mais avec un sourire fort aimable :

— Venez, monsieur, venez.

Ils montèrent au premier étage. Le serviteur ouvrit une porte et dit :

— Monsieur, donnez-vous la peine d’entrer.

Jean entra dans une grande pièce, un salon sévèrement meublé, que deux fenêtres éclairaient. Sur le marbre blanc de la cheminée il y avait une pendule ; mais elle était arrêtée probablement depuis longtemps.

Derrière le jeune homme la porte s’était refermée.

Un homme noir, long, mince et maigre, portant de longs cheveux blancs tombant sur le cou, et tenant dans sa maïn un livre relié de noir, se dressa en face du jeune homme.

Jean s’avança vers le personnage et le salua avec déférence et respect.

C’était un vénérable prêtre, qui paraissait avoir soixantedix ou soixante-quinze ans.

— Mon jeune ami, dit-il d’une voix onctueuse, pleine de bonté, je vous attendais avec impatience. Je ne vous le cache point, j'ai craint un instant que vous ne vinssiez pas. Enfin, nous voilà, nous allons pouvoir causer de toutes ces choses qui vous intéressent au dernier point.

» Mais asseyez-vous, d’abord, mon jeune ami, là, dans ce fauteuil, en face de moi. Pauvre enfant ! Comme j'ai du plaisir à vous voir et quelle émotion j’éprouve en contemplant vos traits ! Ah! vous méritez bien d’avoir le bonheur en ce monde ! Mais vous l’aurez, mon enfant, vous l’aurez, car le Seigneur est avec vous.

— Monsieur l’abbé, dit le jeune homme d’une voix oppressée, qui trahissait une grande agitation, vous avez une importante communication à me faire ; je vous en prie, ditesmoi vite de quoi il s’agit.

» Ah ! je suis dans une anxiété mortelle.

» Mie Henriette de Simaise serait-elle menacée d’un danger ?

Le faux prêtre, dans lequel le lecteur a certainement reconnu il signor Carini, eut un tressaillement de surprise et de joie.

Le jeune homme, maladroit comme tous les amoureux, ne sachant pas, d’ailleurs, dissimuler ses impressions, ses sen-

timents, venait de livrer son secret au rusé coquin si habile à se rendre fort des faiblesses des autres.

Aïnsi Jean Loup aimait Henriette de Simaise ! C'était de mieux en mieux. Comme Carini allait savoir mettre à profit ce nouvel élément de succès sur lequel il n’avait point compté ! En vérité, la partie devenait trop belle et il semblait à l'Italien

qu’il lui suffisait maintenant de souffler sur les difficultés pour les faire disparaître.

— Rassurez-vous, mon ami, répondit-il en souriant, Me Henriette de Simaise ne court aucun danger.

Jean laissa échapper un soupir de soulagement.

— Ah ! reprit Carini, je vois que vous l’aimez beaucoup, la charmante Henriette de Simaise.

— Oh ! oui, je l’aime ! murmura le jeune homme.

— Aimez-la, mon ami, aimez-la de tout votre cœur, de toute votre âme, aimez-la, cette chère demoiselle, comme elle mérite d’être aimée... Henriette de Simaise n’est pas seulement jeune, gracieuse et belle, elle a aussi toutes les qualités, toutes les vertus de sa noble et excellente mère, qui l’a élevée chrétiennement et avec une tendresse incomparable. Aimez Henriette de Simaise, mon fils, votre amour est agréable à Dieu.

» Elle aussi vous aime ; pouvait-elle moins faire que de donner son cœur tout entier à celui qui lui a sauvé la vie ? Bientôt, la belle Henriette de Simaise sera votre épouse, la douce compagne de votre heureuse existence ; telle est, mon fils, la volonté du Seigneur.

Jean écoutait respectueusement et non sans surprise ; il se demandait ce qu’il pouvait y avoir de commun entre lui et ce vénérable prêtre qui lui parlait ainsi de choses qu’il croyait ignorées.

— Monsieur l’abbé, répliqua-t-il, vos douces paroles me prouvent l'intérêt que vous me portez ; j'en suis profondément ému ; mais je ne dois point vous le cacher, je suis surpris.

— Et pourquoi êtes vous surpris, mon ami ?

— Parce que je ne vois point comment j'ai pu mériter cet intérêt que vous me témoignez.

— ÂAh ! mon cher enfant, s’écria le faux prêtre, qui donc, connaissant vos malheurs, votre douloureuse existence pendant tant d'années, ne s’intéresserait pas au pauvre déshérité, qui a été victime de la méchanceté des hommes ? Est-ce que Me la baronne de Simaise, sa fille Henriette, M. Lagarde et d’autres encore ne se sont pas intéressés à vous ? Âmes généreuses et grandes, vos protecteurs actuels, pleins de compassion, ont voulu réparer autant qu'ils le pouvaient le mal qu’on vous a fait. Eh bien, mon fils, c’est à un sentiment pareil à celui qui les anime et plus puissant encore, peut-être, que j'obéis.

» M. Lagarde a fait beaucoup pour vous, je le sais ; moi, votre nouvel ami, je ferai plus qu'il n’a pu faire. Oui, mon cher enfant, moi seul peux vous donner un nom, un titre, vous mettre en possession d’une immense fortune, qui vous appartient, et assurer à jamais votre avenir et votre bonheur, en vous faisant épouser Mie Henriette de Simaise.

Le jeune homme plongea son regard dans les yeux étincelants de Carini, comme s’il eût voulu fouiller jusqu’au fond la pensée du faux prêtre.

Les dernières paroles de Carini venaient enfin d’éveiller la défiance de Jean, et il sentit qu’il devait prudemment se tenir sur ses gardes et ne rien dire qui pût laisser deviner ce que le marquis de Chamarande voulait tenir caché pendant quelque temps encore.

— Monsieur l’abbé, répondit-il, vous excitez singulièrement ma curiosité et je vous écoute avec une surprise Croissante.

— Je comprends cela, mon ami ; oui, vous devez être surpris, mais je ne vous ai rien dit encore et je vous ménage d’autres surprises.

Le jeune homme s’inclina. Il était vraiment fort intrigué. Décidément, l’aventure était des plus singulières. Il n’y avait pas à dire, ce prêtre mystérieux était un personnage étrange, et il avait hâte de connaître les choses évidemment très intéressantes qu'il allait offrir à sa curiosité.

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