‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 26 sur 84 · LE PÈRE LA BIQUE EN VISITE · texte numérisé non relu

LE PÈRE LA BIQUE EN VISITE

Le samedi, entre quatre et cinq heures du soir, Mie Suzanne de Violaine se trouvait seule dans son petit salon du rez-de-chaussée ; elle achevait de peindre un bouquet de fleurs. Comme il faisait très chaud, elle avait ouvert la fenêtre.

Il n’y avait pas plus d’une demi-heure que Pedro Castora l'avait quittée ; elle était encore tout émue de sa conversation avec le Brésilien.

Pedro lui avait fait sérieusement sa déclaration d’amour et l’avait priée de l’autoriser à demander sa main à M. de Violaine. Et Suzanne avait accordé l’autorisation.

Pedro Castora avait emmené M. de Violaine dans sa voiture, afin de faire ensemble une promenade au bois avant l’heure du dîner. Un prétexte, sans doute, pour causer, pour présenter sa demande.

La baronne était également sortie avec le coupé de M. de Violaine. Elle savait que, le soir, quelque chose de grave se passerait chez Pedro Castora. Certes, elle ne ressentait aucune pitié pour son mari ; mais ses enfants !... Malcré l’entière confiance qu'elle avait en M. Lagarde, qui était toujours pour elle le même personnage mystérieux et redoutable, elle était tourmentée et très inquiète. Hélas ! elle sentait qu'il fallait bien peu de chose pour briser et détruire à jamais le bonheur de sa fille et de son fils.

C’est chez M. Lagarde qu’elle était allée. Elle avait besoin qu'il lui donnât de nouveau l'assurance que ses enfants

n'étaient point menacés. Elle voulait lui dire encore, au terrible vengeur des victimes : Je ne vous demande rien pour M. de Simaise, je vous l’abandonne ; mais sauvez Raoul, sauvez Henriette !

Suzanne était donc seule, pour le moment, à l’hôtel de Violaine.

Elle entendit sonner à la porte de la rue.

— Un domestique qui rentre, pensa-t-elle.

Le concierge sortit de sa loge, ouvrit la porte et se trouva devant un vieillard ayant à la main un bâton, ressemblant fort à un gourdin.

— Qu'est-ce que vous voulez ? lui demanda-t-il d’un ton brusque, prêt à le repousser dans la rue.

— Brave homme, répondit le vieux, je viens faire une visite à M. le comte de Violaine.

— M. le comte est sorti.

— Ah ! ça me contrarie ! Est-ce que Mi Suzanne est sortie aussi ?

— Non, mademoiselle est ici.

— En ce cas, brave homme, j'aurai le plaisir de voir M'e de Violaine.

— On ne dérange pas ainsi mademoiselle, répliqua le portier.

Entendant le colloque, Suzanne s'était levée et mise à la fenêtre. Elle ne reconnut pas d’abord le visiteur ; mais celuici, l’apercevant, ôta son chapeau et cria :

— Bonjour, mademoiselle Suzanne !

La jeune fille eut une exclamation de surprise.

— Mais c’est mon vieux mendiant de Blaincourt, murmura-t-elle.

Puis, à haute voix :

— Venez, père Monot, venez.

Le vieillard traversa la cour avec un air magnifique. Suzanne l’attendait sur le perron ; elle lui prit la main, le conduisit dans son petit salon et le fit asseoir.

— Comme vous êtes bonne, mademoiselle, dit le bonhomme très ému ; toujours la même à Paris comme à Haréville, pas fière du tout. À la bonne heure, voilà comment je comprends les riches !

— Mais je n’en reviens pas, père Monot, vous à Paris! Voyons, expliquez-moi cela.

— Ce serait un peu long, mademoiselle ; mais M. le comte de Violaine vous dira ça.

— Mon père sait donc.

— S'il sait ? je crois bien.

— Vous avez donc vu mon père ?

— Mais, oui, je l’ai vu.

— Quand ?

— Avant-hier, chez mon bienfaiteur.

— Votre bienfaiteur ?

— Oui, mademoiselle, chez mon bienfaiteur, M. Lagarde. — Vous connaissez M. Lagarde ?

— Depuis longtemps. Mais M. le comte vous dira ça. Ah ! c’est un riche aussi, M. Lagarde : plus il fait de bien, plus il trouve qu'il n’en fait pas assez. C’est donc chez M. Lagarde que j'ai vu M. le comte, j'ai même eu l'honneur d’être assis à table à côté de M. le comte et j’ai trinqué avec lui comme avec les autres messieurs de la compagnie.

— Ah ! vraiment ?

— C’est comme je vous le dis, mademoiselle Suzanne. Bref, c’est ainsi que j'ai su que vous n’étiez pas à Haréville. Ma foi, me suis-je dit, je ne veux pas m’en retourner sans avoir fait ma petite visite à M. le comte de Violaine et à sa bonne demoiselle.

— Je vous en remercie, père Monot.

— Car, mademoiselle, je vous aime bien tous les deux, allez. Je garderai toujours là, dans mon vieux cœur, le souvenir des verres de vin que vous me versiez vous-même de votre mignonne petite main blanche.

— Je suis prête à recommencer, père Monot ; vous allez vous rafraîchir, n'est-ce pas ?

— Merci, mademoiselle, je n’ai besoin de rien; autrement, ça ne serait pas de refus.

— Ici comme à Haréville, père Monot, j'ai ma bourse de jeune fille ; je vais vous donner.

— Rien, mademoiselle, rien, l’interrompit le vieillard. Maintenant, je suis riche... mais M. le comte vous racontera

ça. Donc, je me suis dit : Je ferai ma petite visite à M. le comte et à M'e Suzanne, et je leur donnerai des nouvelles de là-bas.

— Eh bien, père Monot ; ces nouvelles ?

— La grande, c’est que la belle demoiselle Jeanne, la fille du vieux capitaine Vaillant de Mareille, que tout le monde croyait morte, ne s'était pas noyée.

— Je sais cela, père Monot.

— Âh !... Est-ce que vous savez aussi qui l’a sauvée ?

— Oui, père Monot ; Jeanne a été retirée de la rivière par Jean Loup, le sauvage de la forêt.

— Avec l’aide de M. Lagarde. Je vois que vous savez tout, mademoiselle. On dit aussi que le mariage de Jeanne avec le brave Jacques Grandin est prochain.

— Ils s'aiment depuis longtemps.

— C’est vrai. Avant tous ces événements, le capitaine Vaillant les avait fiancés. Ils n’auront pas volé leur bonheur, pas vrai, mademoiselle ?

Suzanne sourit. Le père La Bique reprit :

— Il n’y a que ce pauvre Jean Loup dont on n’a toujours pas de nouvelles. Il y a beaucoup de gens qui se demandent ce qu'il est devenu depuis que les gendarmes l’ont emmené en prison.

Suzanne sourit de nouveau.

— Là-dessus M. Lagarde sait certainement à quoi s’en tenir, continua le vieillard ; j’ai bien eu l’envie de lui parler du sauvage, mais je n’ai pas osé.

La jeune fille ne put s'empêcher de rire.

Le bonhomme regarda autour de lui, espérant découvrir ce qui excitait la gaieté de Me de Violaine.

— Je ris, père Monot, dit-elle, car ce que vous venez de dire est très amusant.

— Comment ça, mademoiselle ?

— Vous vouliez demander à M. Lagarde des nouvelles de Jean Loup ?

— Mon Dieu, oui.

— Mais vous l’avez vu !

— Qui ?

— Jean Loup.

— J'ai vu Jean Loup ! Où cela, mademoiselle ?

— Chez M. Lagarde. N'y avait-il pas à table, avec vous, des jeunes gens ?

— Oui, trois, quatre jeunes gens : le lieutenant Jacques Grandin, un grand brun...

— M. Pedro Castora ; un officier de spahis, M. Raoul de Simaise, et un autre.

— Que M. Lagarde appelait monsieur Jean.

— Eh bien, père Monot, ce M. Jean, c’était lui. — Jean Loup ! exclama le vieillard.

— Oui, père Monot, c'était Jean Loup.

Le bonhomme s’appliqua trois ou quatre coups de poing sur le front.

— Et dire que je ne l’ai pas reconnu ! s’écria-t-il. Au fait, reprit-il, je ne pouvais pas le reconnaître, puisque je ne l’avais jamais vu. Et puis, fit-il drôlement, il n’était pas habillé en sauvage.

La jeune fille riait de tout cœur.

— Bon, reprit le père La Bique, et moi qui croyais vous apprendre des nouvelles ! c’est drôle tout de même.

Il y eut un silence après lequel M'° de Violaine reprit : — Êtes-vous pour quelque temps à Paris, père Monot ?

— J'y suis arrivé avant-hier, mademoiselle, et j'espère bien reprendre demain matin la route des Vosges.

— Votre séjour n’aura pas été long. Avez-vous vu un peu Paris ?

— Autant qu'il faut, mademoiselle. C’est grand, Paris, c’est beau ! Mais, c’est égal, je préfère Blaincourt. Trop de bruit, mademoiselle, trop de mouvement, de va-et-vient... Cette foule dans les rues, ces milliers de voitures qui passent continuellement, ces grandes vitres aux devantures des maïsons, tout cela étourdit, éblouit et met dans un complet ahurissement un pauvre vieux bonhomme comme moi. Vivent les Vosges, mademoiselle ! Quand vous serez à Haréville, bientôt sans doute, j'aurai le plaisir de vous y aller voir.

— Nous n'’irons probablement pas à Haréville cette année, père Monot.

— Âh !... Si vous avez quelque chose à faire dire à votre amie, M'e Henriette de Simaise, je me chargerai volontiers de vos commissions.

— Mais Vaucourt n’est pas sur votre route...

— C’est vrai; mais en venant je suis passé par Mareille et j'y repasserai au retour.

— Soit. Toutefois, si vous avez l'intention de faire une visite à Mr et à Mi de Simaise, il est inutile que vous alliez à Vaucourt.

— Pourquoi, mademoiselle ?

— Parce que vous ne les trouveriez pas au château ; ces dames sont à Paris.

— Vraiment ?

— Depuis quelque temps déjà.

— Oh ! alors, je ne m'en irai pas sans avoir vu Mr:° la baronne et Mie Henriette.

— En revenant ici demain matin, vers dix heures, vous pourrez voir Mr: la baronne.

— Et aussi Mie Henriette ?

La jeune fille secoua la tête.

— Non, dit-elle tristement, vous ne verrez pas Me de Simaise.

— Est-ce quelle est malade ?

— Je ne le suppose point. M* la baronne demeure ici,

avec nous...

— Et Mie Henriette ?

— Est momentanément séparée de sa mère.

— Mais où donc est-elle ?

— Chez son père.

— Tiens, c’est drôle ! Voulez-vous avoir l’obligeance, mademoiselle, de me donner l’adresse de M. de Simaise ?

— À quoi bon, père Monot ? Je devine votre pensée ; mais vous ne pourrez pas voir Henriette, vous ne serez même pas reçu à l’hôtel de Simaise... Cependant, si cela peut vous faire plaisir... Le baron de Simaise demeure avenue des Champs-Élysées, hôtel de Simaise.

— Merci, mademoiselle. Mais vous êtes toute triste, maintenant... Ah ! il y a quelque chose que vous ne me dites pas, que vous ne pouvez ou ne devez pas me dire.

— C’est vrai, père Monot.

— Me la baronne ici, chez M. de Violaine, et Mie Henriette chez son père, la mère et la fille séparées, ce n’est pas naturel, ça, prononça le vieillard, comme se parlant à luimême.

Et il se mit à hocher la tête.

— Père Monot, reprit Suzanne, est-ce que vous irez à l’hôtel de Simaise ?

— Bien sûr, que j'irai, mademoiselle.

— Vous ne serez pas reçu.

— Qui sait ?

— Au fait, oui, essayez.

— D'ailleurs, on ne me mangera pas.

— Père Monot, faites-moi une promesse.

— Laquelle, mademoiselle ?

— Promettez-moi de me faire connaître la réception qui vous aura été faite, et, si vous parvenez à voir mon amie Henriette, de me répéter ce qu'elle vous aura dit.

— Je vous le promets, mademoiselle.

— Alors, vous reviendrez ici ?

— Je reviendrai.

Le vieillard se retira.

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