‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 27 sur 84 · LA SOIRÉE · texte numérisé non relu

LA SOIRÉE

À sept heures moins dix minutes, le baron de Simaise fit son entrée dans le salon brillamment éclairé du riche Américain, où se trouvaient déjà le comte de Violaine, le comte de Maurienne et Jacques Grandin, qu'il ne connaissait pas, mais qui devait être aussi un ami de la baronne de Simaise.

En voyant MM. de Violaine et de Maurienne, et bien qu'il eût été prévenu, le baron ne put s’empêcher de tressaillir, et il pâlit légèrement.

Toutefois, il fit bonne contenance, et calme, le sourire sur les lèvres, il s’avança vers MM. de Violaine, de Maurienne et Jacques Grandin, qui s'étaient levés.

Le comte de Maurienne et le comte de Violaine saluèrent le baron assez froidement, mais avec courtoisie.

Rien dans leur attitude n’indiquait une déclaration de guerre, ce qui surprit un peu le baron.

— Quand ils voudront, pensa-t-il ; je suis prêt à leur répondre.

On s’assit, et la conversation interrompue continua. On parlait théâtre, des pièces nouvelles, des artistes en renom. Le baron, qui n’était déjà plus sous l’impression de tout à l’heure, parla de ces choses et principalement des artistes, en homme qui les connaît parfaitement.

La porte du salon s’ouvrit et le domestique annonça.

— Monsieur Raoul de Simaise.

Le baron se dressa debout avec un malaise visible. La surprise était aussi grande que peu agréable.

Son fils chez Pedro Castora ! Qu'est-ce que cela voulait dire ?

Il alla à la rencontre du jeune homme et lui dit brusquement :

— Raoul, pourquoi es-tu ici ?

Pedro ne laissa pas au jeune homme le temps de répondre.

— M. Raoul de Simaise est ici, dit-il, parce qu’il a bien voulu accepter mon invitation à dîner. Ah ! ah ! continua-t-il gaiement, vous êtes surpris l’un et l’autre, vous ne vous attendiez pas à vous rencontrer ici ce soir ?

Le baron, réclamant une explication, interrogeait le Brésilien du regard.

— Vous êtes étonné que je connaisse votre fils, monsieur le baron, reprit-il ; en deux mots, voici comment nous avons fait connaissance : hier, en entrant au Café Anglais pour déjeuner, je vis un de mes amis, Jules Hastier, qui, en compagnie d’un jeune homme qui m'était inconnu, s’asseyait à une table, également pour déjeuner. J’allai lui serrer la main ; il me présenta M. Raoul de Simaise, à qui je m’empressai de tendre la main. Nous déjeunâmes ensemble et, en nous quittant, voulant vous être agréable, monsieur le baron, ainsi qu’à M. Raoul, je lui ai fait l'invitation à laquelle il vient répondre.

— Je comprends maintenant, fit le baron ébauchant un sourire.

Il eut l’air de trouver suffisante l’explication donnée par Pedro. Mais on aurait pu voir qu'il restait en lui une vague inquiétude.

On se mit à table.

D'abord un peu agité, un peu soucieux, le baron parvint à se remettre vers la fin du dîner. Son inquiétude s’étant dissipée, il se montra d’une gaieté charmante, et on retrouva le brillant causeur parisien, dont on avait si souvent applaudi les mots spirituels, les fines saillies.

En se levant de table, Pedro Castora annonça à ses convives, qu'il attendait deux ou trois amis.

— Ils n’ont pu venir pour dîner, ajouta-t-il ; mais ils m’ont promis d’être des nôtres ce soir.

— Ils seront les bienvenus, dit le comte de Maurienne. — Certainement, appuya le baron.

On revint dans le salon.

— Il ne sera question de rien ce soir, se disait de Simaise, les amis de la baronne ont changé d'idée, et probablement choisi un autre lieu pour la lutte. Je m'explique, maintenant, que Pedro ait pu inviter Raoul.

Le Brésilien fit apporter, des cigares.

— Messieurs, dit-il, comme nous n’aurons pas avec nous des dames ce soir, nous pouvons fumer ici.

Chacun alluma un cigare.

Les deux officiers se mirent à causer ensemble dans un coin du salon.

Pedro Castora s’empara du comte de Violaine.

Le baron et le comte de Maurienne reprirent une conversation commencée dans la salle à manger.

Le baron, à qui on ne parlait ni de sa femme ni de sa fille, complètement délivré de ses inquiétudes, avait l'esprit libre, comme si sa conscience eût été tranquille.

La demie de neuf heures sonna.

Presque aussitôt, la porte du salon s’ouvrit toute grande, et d’une voix sonore, au milieu d’un silence profond, le domestique annonça :

— Monsieur le marquis de Chamarande !

La foudre, éclatant tout à coup au milieu de la vaste salle aux lambris dorés, n'aurait pu produire un effet plus terrible.

Le baron s'était dressé debout, comme sous l’action d’un choc électrique, avait fait trois pas en avant, puis, blêmissant, les yeux hagards, la sueur, perlant à son front, il était resté immobile, comme pétrifié.

À l'exception de Jacques Grandin, qui n’avait jamais entendu prononcer le nom de Chamarande, les autres étaient sous le coup d’une vive surprise.

Raoul s’était rapproché de son père et le regardait, ayant l'air de l’interroger.

L’étonnement général augmenta, et Jacques fut à son tour saisi par la surprise quand parut le personnage qu’on venait d'annoncer.

C’était Jean Loup !

Les yeux du baron étincelèrent.

L’ahurissement était tel qu'aucun de ces messieurs n’alla à la rencontre du jeune homme et qu’on remarqua à peine l'entrée d’un autre personnage portant un costume de marin. Ce personnage, que le domestique n'avait pas annoncé, avait la figure encadrée dans une épaisse barbe rousse ; ses cheveux étaient de la même couleur que sa barbe. Il s’assit tranquillement dans un fauteuil.

Cependant, ayant salué silencieusement, Jean s’avança, vers Pedro Castora, la main tendue.

— Soyez le bienvenu, monsieur, balbutia le Brésilien. Jacques Grandin vint alors prendre la main de son ami. — Quelle surprise ! fit-il.

Les autres pressentaient une scène horrible, épouvantable. Instinctivement, ils n’eurent point l’air de reconnaître Jean Loup, comme si quelque chose leur eût dit qu’ils devaient s’abstenir de toute démonstration.

Quant au baron, son état de trouble était si grand, qu'il ne lui vint pas à l’idée que les personnes présentes étaient là comme des marionnettes dont une main puissante, invisible, tenait les fils.

Le premier moment de surprise et de terreur passé, redevenu maître de lui, il reprit son assurance et retrouva son audace. La tête haute, le regard chargé d’éclairs, mais ayant un sourire ironique stéréotypé sur les lèvres, il marcha sur Jean Loup :

— Pardon, monsieur, lui dit-il, je n’ai pas bien entendu votre nom tout à l’heure ; voulez-vous avoir l’extrême obligeance de me dire sous quel nom on vous a annoncé ?

— Je m'étonne, monsieur, répondit le jeune homme avec un calme parfait, que vous n’ayez pas entendu annoncer le marquis de Chamarande.

— J'avais entendu, monsieur, mais je n’en pouvais croire mes oreilles. Ah ! vous êtes monsieur le marquis de Chamarande !... Pourriez-vous nous dire, monsieur le marquis, à ces messieurs et à moi, à quelle famille de Chamarande vous appartenez ?

— Volontiers, monsieur.

Et d’une voix ferme, bien timbrée, Jean Loup dit :

— Il n’a jamais existé en France qu’une seule et unique famille de Chamarande, la mienne. Mon bisaïeul, fidèle serviteur de la royauté, a été condamné à mort par le tribunal révolutionnaire et exécuté sur la place de la Révolution. Mon aïeule, veuve du général marquis Louis de Chamarande, a épousé en secondes noces le baron de Simaise : elle a eu de son premier mari un fils, le marquis Paul de Chamarande, mon père ; de son second mari, un autre fils, le baron Léon de Simaise, vous, monsieur, et vous êtes mon oncle !

— Mensonge, mensonge ! exclama le baron, ne pouvant plus se contenir. En vérité, c’est trop d’audace !

Et se laissant aller à la violence de sa nature :

— Messieurs, continua-t-il, s'adressant particulièrement à MM. de Violaine et de Maurienne, cet homme est un misérable imposteur !

Il y eut dans le salon une rumeur sourde.

Jean Loup pâlit et ses traits se contractèrent ; mais, reprenant vite son calme stoïque, il sourit et croisa ses bras sur sa poitrine.

Le baron continua :

— Tout le monde sait que mon frère, Paul de Chamarande, mort en mer en 1848, ne s’est pas marié et que, pour cette raison, il n’a pu avoir un enfant légitime. Je le répète, messieurs, cet homme est un chevalier d'industrie, un vil imposteur.

— Pourtant, monsieur le baron, répliqua le comte de Maurienne, ce jeune homme parle ici avec beaucoup d’assurance.

— L'assurance d’un fourbe, riposta le baron hors de lui. Je ne connais pas cet homme, il n’existe entre lui et les miens aucun lien de parenté. Que fait-il ? D’où vient-il ? Qu'il le dise !

— Monsieur le baron de Simaise, vous le saurez, prononçÇa Jean Loup d’une voix lente et grave.

— Allons donc ! fit le baron, haussant dédaigneusement les épaules.

Et s'adressant de nouveau à ceux qui l’entouraient :

— ÂAh ! s’écria-t-il, d’une voix éclatante, il prétend qu'il est le marquis de Chamarande. Eh bien, qu’il le prouve.

— Sans doute, dit M. de Violaine, il faut que monsieur fournisse des preuves.

— Il ne prouvera rien du tout, sinon qu’il n’est pas le marquis de Chamarande, fit le baron en ricanant.

À ce moment, le marin, auquel nul ne faisait attention, s’élança d’un bond de son fauteuil et entra en scène.

— Monsieur le baron de Simaise a raison, dit-il de sa grosse voix enrouée d'homme de mer, ce jeune homme n’est pas le marquis de Chamarande !

Le baron poussa un cri de triomphe. Il ne se demanda point qui pouvait être cet homme qui venait ainsi à son secours ; il ne vit dans cet inconnu qu'un allié et voulut lui prendre les mains.

Mais le marin fit un pas en arrière et reprit :

— Ce jeune homme n’est pas le marquis de Chamarande, il est le comte Jean de Chamarande ! Il ne peut être marquis, puisque le marquis de Chamarande, son père, existe encore.

Un « oh ! » de surprise s’échappa de toutes les poitrines.

Le baron eut un haut-le-corps et se jeta en arrière, comme si un spectre hideux se fût subitement dressé devant lui. Le coup porté était terrible. Mais le baron n’était pas homme à se laisser écraser pour si peu. D'ailleurs, convaincu que son frère, disparu depuis vingt-cinq ans, n’avait pas survécu à la catastrophe du Téméraire, il ne voyait pas encore ce qu’il avait à redouter.

Plus l’orage paraissait menaçant, plus, confiant dans son audace, il était résolu à lui tenir tête.

Il interrogea les figures autour de lui et ne vit que des visages anxieux, consternés.

Alors il partit d’un éclat de rire strident, fiévreux. Et, s’avançant vers l’homme à barbe rousse :

— Hé, hé, fit-il, riant toujours de son rire forcé, c’est vous peut-être qui êtes le marquis de Chamarande, déguisé en matelot !

— Monsieur le baron, répondit le marin, si j'étais le marquis de Chamarande, votre frère, vous m’auriez déjà reconnu.

— C’est vrai. Mais c’est égal, je serais curieux de savoir où vous voulez en venir, vous et votre associé.

» Messieurs, vous le voyez, je ris ; il y a de quoi, en effet. Comment ne pas rire ? C’est si drôle, si burlesque ! Ne trouvez-Vous pas, comme moi, que tout cela est fort bien imaginé ? Rien ne manque à la comédie.

» Personnages parfaits dans leur rôle, mise en scène irréprochable ! En vérité, c’est superbe ! On nous a d’abord offert un marquis ; mais on s'était trompé, ce n’est plus qu’un comte... Un peu de patience, messieurs, on se propose sans doute de nous servir aussi, le marquis. Et s’il paraît, vous verrez que ce troisième imposteur n'aura pas moins d’audace que les autres. Ah ! oui, c’est drôle !

» Mais je ne ris plus, messieurs ; ce qui vient d’avoir lieu ici, devant vous, dépasse tout ce qu’on peut imaginer de plus audacieux. Je ne permettrai pas plus longtemps, par respect pour la mémoire de mon pauvre frère, que deux misérables, qui poursuivent je ne sais quel but mystérieux, se servent ainsi du nom de Chamarande.

» Monsieur Pedro Castora, ces deux hommes ont à rendre compte à la justice de leurs agissements ; veuillez donc envoyer chercher un commissaire de police.

— Monsieur le baron, dit le marin, jusqu’à présent la police n’a rien à faire ici.

— Mais enfin, riposta le baron d’une voix pleine de fureur, je ne vous connais pas, moi. Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? Répondez, répondez.

— Ce que je veux, répondit l’autre lentement, appuyant sur les mots, je veux, monsieur le baron de Simaise, vous demander ce que vous avez fait de la fortune du marquis Paul de Chamarande, plus de six millions, que vous avez volés !

— Misérable ! hurla le baron, les mains crispées, prêt à sauter à la gorge de l’accusateur.

Mais il eut la force de se contenir. Il se tourna vers les spectateurs silencieux de cette scène étrange.

— Vous avez entendu, messieurs, dit-il. Que puis-je répondre à de pareilles paroles ? Je ne puis même laisser éclater ma colère... Tout cela est insensé ; j’ai affaire à deux pauvres fous !

Personne ne lui répondit, et, à l’attitude froide et sévère de ceux à qui il s’adressait, il comprit qu’il cherchait vainement un défenseur.

Cependant, il voulut prendre la main de M. de Maurienne. Celui-ci s’éloigna brusquement avec un mouvement de répulsion.

— Monsieur le baron, dit M. de Violaine, on vous accuse, il faut vous défendre ; on parle d’une fortune volée.

— Mensonge ! mensonge ! exclama le baron ; mon frère a fait fortune aux îles de la Sonde, et, après sa mort, j'ai été mis en possession de son héritage.

— Ce qui se passe ici, monsieur le baron, répondit M. de Violaine, semble nous dire que votre frère s’était marié.

— C’est faux !

— Et que la marquise de Chamarande a eu un enfant, un fils !

— C’est faux, vous dis-je, messieurs, tout cela est faux ! C’est une infamie ! Un odieux complot a été ourdi contre moi, on cherche à me déshonorer !

» Mais je ne crains rien, je ne crains rien | Le misérable, son attitude démentait ses paroles.

Il était haletant, il avait dénoué sa cravate et arraché le bouton du col de sa chemise, qui l’étranglait. La terreur était peinte sur son visage, les yeux lui sortaient de la tête, il avait de l’écume au coin des lèvres : la sueur qui tombait de son front coulait sur des joues livides.

— Puisque j'ai des ennemis, poursuivit-il, lançant autour de lui des regards d’insensé, qu'ils se montrent, qu'ils aient le courage de m'attaquer en face... Je ne parle pas de ces deux hommes, fit-il avec un mouvement de suprême dédain : ou ils sont fous, ou ils sont payés pour agir... Ah ! on en veut à mon honneur ! Eh bien, je le défendrai !.….

Il s’arrêta un instant pour reprendre haleine. Il étouffait.

— Monsieur Pedro Castora, reprit-il, interpellant brusquement le Brésilien, pourquoi suis-je ici, dites ? Et ces deux individus, pourquoi y sont-ils ? Sont-ce les amis que vous attendiez ?

— Monsieur le baron, je vous jure que j'ignorais.

— Ah!ahl!ah! vous ignoriez... Vous mentez, monsieur Pedro Castora, vous mentez |

— Monsieur ! exclama Pedro, blêmissant sous l’injure.

— J’ai été attiré chez vous dans un piège, monsieur Castora, poursuivit le baron. Ah ! vous ignoriez... Non, monsieur, non, Vous saviez ce qui devait se passer ici ce soir. Après avoir été mon ami, vous vous êtes fait le complice de mes ennemis, le complice d’une infamie !

Pedro était prêt à bondir sur le baron.

— Arrêtez ! lui ordonna M. de Violaine avec autorité.

— Mais on m'insulte, monsieur ! s’écria le jeune homme. — Qu'importe ! Laissez dire.

Le baron frappa du pied sur le parquet avec fureur.

— Ah !'ah ! fit-il, on dit que j'insulte, quand c’est moi qui suis l’insulté.

» Raoul, Raoul, continua-t-il, en se tournant vers son fils, on insulte ton père, on attaque notre honneur ! Raoul, tu es soldat, tu sais tenir une épée, défends notre honneur, venge ton père !

Le jeune homme se redressa. Il était plus pâle qu’un mort et il tremblait de tous ses membres.

— Mon père, répondit-il d’une voix frémissante, je regarde, j'écoute et j'attends.

— Tu attends ? Qu’attends-tu ? Mais tu n’as donc pas de sang dans les veines ? Et tu es un officier français !

— Quand il le faudra, mon père, je saurai prouver que je connais mon devoir !

— Ton devoir est de défendre ton honneur.

— Je le défendrai à ma manière.

— Et tu restes calme ! Malheureux ! Est-ce que, toi aussi, tu es le complice de mes ennemis ?

Raoul s’avança vers le marin.

— Monsieur, lui dit-il, vous venez de porter contre M. le baron de Simaise une accusation des plus graves ; mais accuser n’est pas tout : il faut prouver. Je vous demande, et au besoin je vous ordonne, de fournir ici des preuves de ce que vous n’avez pas craint d'avancer.

— Tu veux que cet homme parle, Raoul, prononça le baron ; et que dira-t-il ? Il mentira effrontément. Ne comprendstu pas qu’il a appris sa leçon par cœur ? Il est prêt à débiter son petit roman.

— Monsieur, dit M. de Violaine s’adressant au marin, nous avons entendu vos paroles et les preuves qu’on vous réclame sont nécessaires ; car enfin, comme le dit M. le baron de Simaise, il peut bien être, en ce moment, victime de quelque machination ténébreuse. Nous ne pouvons juger que sur des preuves sérieuses, indiscutables. Vous prétendez que le marquis Paul de Chamarande, disparu depuis vingt-cinq ans, n’est pas mort ? Vous devez donc savoir où il se trouve, où on peut le voir.

— Certainement, monsieur.

— Je ne veux pas mettre en doute votre affirmation, monsieur ; mais je ne vous cache point que nous croyons

tous, ici, que le marquis de Chamarande a péri dans le naufrage d’un bâtiment de la marine marchande française appelé le Téméraire. Vous, monsieur, vous affirmez que le marquis existe. Eh bien, je vous prie d’abord de nous donner des preuves de l’existence du marquis de Chamarande.

— Messieurs, répondit le marin montrant Jean Loup, une de ces preuves est devant vous.

— Allons donc ! fit le baron en haussant les épaules.

— Mais j'en ai d’autres, continua le marin, et je vais vous les donner.

— Je me retire, dit le baron, marchant vers la porte. Raoul se jeta résolument devant lui.

— Restez, mon père, restez, dit-il d’une voix ferme, presque impérieuse ; restez, il le faut !

— Monsieur le baron, il le faut ! appuya le comte de Maurienne.

Le baron revint au milieu du salon et se laissa tomber dans un fauteuil.

Ne pouvant admettre que son frère fût encore existant, il croyait toujours à une machination dirigée contre lui par des ennemis inconnus. Mais dans quel but ? Voilà ; ce qu'il ne saisissait pas bien. Évidemment, ce ne pouvait être une affaire de chantage ; on devait savoir qu’il était ruiné. Cependant, il commençait à sentir qu’il était là, dans ce salon, comme le criminel sur le banc des accusés, devant ses juges.

— Messieurs, reprit le marin, je vous engage à vous asseoir ; Car, si ce que je vais vous dire est intéressant, ce sera

peut-être un peu long. Ce n’est pas un petit roman que je vais vous débiter, messieurs, mais une page d’histoire, vraie que je vais vous raconter.

— Parlez, parlez !

On s’assit, le marin seul resta debout.

Page 1