L'ŒUVRE DU MAL
Carlotta vivait tranquille, insouciante près de sa sœur, grandissait et se développait avec, une précocité merveilleuse. Bien qu’elle eût trois ans de moins que Juanita, on aurait pu croire qu’elle était son aînée, tant elle était grande et forte et sérieuse dans sa beauté sereine.
Carlotta avait pour sa sœur une tendresse sans bornes ; elle ne voyait que Juanita, n’aimait que Juanita.
Le reste du monde semblait ne pas exister pour la jeune fille ; sa grande sœur était tout.
La scène du puits était restée gravée dans son cœur d’une façon ineffaçable.
De plus, Juanita ayant toujours été pour sa sœur comme une mère, c’est aussi comme une mère adorée que Carlotta l’aimait.
Quand Carlotta comprit la nature des relations qui existaient entre sa sœur et Halbruger, elle n’en fut ni surprise, ni humiliée, ni attristée.
Pourtant, ce n’était pas de la perversité par instinct, c'était tout simplement la conséquence de son adoration pour Sa Sœur.
Comme elle était dévouée sans restriction aucune à Juanita, elle trouvait tout naturel que celle-ci n’apportât aucune restriction dans son dévouement pour leur protecteur.
Elle ne comprenait pas l’amour dans ses manifestations de toute nature ; elle ne voyait dans l’action de sa sœur que l’exaltation de son dévouement, et elle l’approuvait.
Antoine Halbruger était la religion de Juanita. Juanita était la religion de Carlotta.
Chez la femme, ces fanatismes du cœur ne sont pas rares ; celui de Carlotta était d'autant plus compréhensible quelle n’avait eu personne à aimer.
Ce fut sur ces entrefaites, et pour le malheur des deux sœurs et de la famille Carini, qu'Adriano Zacharetti se lia avec M. Halbruger.
Adriano s’éprit soudainement de Carlotta ; il s’en éprit follement, avec toute l’ardeur méridionale de ses sens. Ce ne fut d’abord qu’un caprice qu’il crut facile à satisfaire ; mais il ne tarda pas à comprendre qu'il s’était sottement trompé sur le caractère de la jeune fille. Il fut tout décontenancé quand Carlotta reçut ses déclarations brutales avec le suprême dédain qu’elles méritaient.
— Pourquoi vous aimerais-je ? lui dit-elle ; d’abord vous êtes beaucoup plus âgé que moi, et puis je ne vous connais pas. Est-ce que vous avez rendu quelque service à ma sœur ? Non, n'est-ce pas. Alors je ne vous dois rien.
» Ah ! si me donner à vous était nécessaire au bonheur de ma sœur et que Juanita m’ordonnût ce sacrifice, ce serait différent, j'obéirais... Maïs, jusque-là, vous m'’êtes aussi indifférent que le mendiant qui passe et bien plus que le chien qui nous garde.
Cette résistance, à laquelle il ne s’attendait pas, exaspéra l'Italien. Le caprice se transforma en une passion violente.
Il revint à la charge, devenant pressant, faisant les plus belles promesses.
— Je vous emmènerai en France, à Paris, disait-il. Là, vous trônerez parmi les plus belles, parmi les plus riches ; je vous adorerai et vous ferai une existence de reine.
Carlotta haussait les épaules.
— Vous perdez votre temps, seigneur Zacharetti, je ne peux ni ne veux vous aimer ; je n'aime et ne veux aimer que ma sœur. Allez, vous n’avez aucune chance pour vous ; si, pourtant, vous pourriez en avoir une.
— Laquelle ?
— Il faudrait que je perdisse ma sœur, ou qu’elle me chassât d’auprès d’elle. Mais, tenez, je ne sais même pas si, dans ce cas, vous réussiriez mieux.
— Pourquoi, chère Carlotta ?
— Parce que si l’une ou l’autre chose arrivait, je me tuerais.
Adriano se sentait mordu au cœur.
Il jura de triompher.
Le misérable n’ignoraïit, pas les relations intimes qui existaient entre M. Halbruger et Juanita, relations qui n’étaient, d’ailleurs, un mystère pour personne. Il connaissait en outre, par M. Halbruger lui-même, les intentions de ce dernier à l'égard de la fille que Juanita avait mise au monde. Sachant également que M. Antoine Halbruger, très soupçonneux et très jaloux, pouvait être accessible à toutes les insinuations, pouvait prêter une oreille crédule à la calomnie, il vit tout le
parti qu’il avait à tirer de cette fâcheuse disposition d’esprit du protecteur des orphelines.
C’est par là, sans plus tarder, lâchement et avec son infernale habileté, qu’il résolut de frapper Carlotta pour l’amener à composition.
Il se mit aussitôt à l’œuvre.
Son plan consistait à perdre Juanita et à faire chasser les deux sœurs de la maison de leur protecteur. Alors les malheureuses, ne sachant où aller, seraient à sa discrétion et il n’aurait plus qu’à jouer, faussement, le rôle de sauveur.
Avec une adresse perfide, il battit en brèche l’amour, très calme du reste, de M. Halbruger, en lui donnant à entendre que ce que Juanita avait fait pour lui, elle le ferait également et aussi facilement pour un autre.
Il corrompit des serviteurs jaloux de la situation de Juanita, qui n’hésitèrent pas à accuser la pauvre fille d’avoir des relations, depuis plus d’un an, avec un commis de la maison ; ils les avaient plusieurs fois surpris ensemble, en l’absence du maître.
Au reste, des lettres, où l’écriture de l'employé était parfaitement imitée, furent mises entre les mains de M. Halbruger.
Le malheur voulut que ce commis fût, en effet, un protégé de Juanita. C’est elle qui l’avait fait entrer dans la maison, et plusieurs fois elle avait parlé de lui à M. Halbruger pour lui faire obtenir de l’avancement.
Bref, l’esprit du mal triompha en cette circonstance, comme dans tant d’autres. Le négociant crut à la trahison de
Juanita, sans en avoir, cependant, une preuve absolument convaincante.
Mais qui sait si cet homme n’obéissait pas à un sentiment qu’il n’osait s’avouer ? Peut-être était-il fatigué de l’affection excessive de cette jeune fille qui lui avait donné tout ce qu’elle possédait, sa jeunesse, son innocence, sa beauté. Qui sait encore s’il n’avait pas le regret d’avoir promis de reconnaître l'enfant ?
Tout cela peut être admis, car il n’est pas d'homme, même parmi les meilleurs, qui n’ait ses heures de défaillance.
Un jour, M. Halbruger annonça qu'il partait pour Calcutta, sans dire quand il reviendrait.
Juanita fut saisie par un sombre pressentiment. — J'ai peur, dit-elle à sa sœur.
— Peur, de quoi ?
— Il me quitte, il m’abandonne.
— Parce que ses affaires l’appellent aux Indes ? Mais ce n’est pas la première fois que notre protecteur, notre maître fait ce voyage. Rassure-toi, il reviendra.
— Qu'il revienne d’abord.
Le lendemain, le principal associé de M. Halbruger remit à Juanita une lettre ainsi conçue :
« Vous êtes une misérable ! Vous m’avez indignement trompé ! Votre trahison me dégage envers vous.
» Mon banquier a l’ordre de vous remettre cinquante mille francs ; avec cette somme vous pourrez, je pense, élever votre enfant et vous faire vivre, vous et votre sœur.
» Vous ne me reverrez jamais !
» Au reçu de ma lettre, je vous ordonne de quitter l’habitation.
» Celui avec lequel vous m’avez trompé ne fait plus partie de ma maison depuis deux jours ; je l’ai chassé comme un voleur. Je vous rends les lettres qu'il vous a écrites et qui sont la preuve de votre trahison. »
Juanita demeura atterrée, anéantie.
Elle ne pleura pas, cependant, et elle ne maudit personne.
— Vois, dit-elle à sa sœur, vois comme j'avais raison d’avoir peur.
Et elle remit à Carlotta la lettre de M. Halbruger. Celle-ci bondit d’indignation :
— Cette action est d’un lâche ! exclama-t-elle. Mais que vas-tu faire ?
— Ce qu'il m’ordonne, partir | — Tu vas partir ?
— Oui, avec ma fille et toi, Carlotta.
— Non, non, Juanita, il faut rester, et quand le maître reviendra, c’est moi qui lui parlerai !
— Non, Carlotta, non; s’il a pu me croire coupable, s’il est parti sans me voir, sans embrasser son enfant, sans me permettre de lui prouver que je suis innocente, qu’on m'a calomniée, enfin, sans avoir tenu sa promesse de reconnaître sa fille, c’est qu'il ne m'aime plus. Dès lors, Carlotta, je n’ai plus à attendre, n'ayant plus rien à espérer. Mais toi, ma sœur...
— Moi, interrompit vivement Carlotta, je ferai ce que tu feras.
— Chère sœur !
— Juanita, est-ce que tu aimes toujours M. Halbruger ?
— Toujours, et, bien qu’il me méconnaisse, je le remercie de ce qu'il a fait pour nous, du bonheur qu’il m’a donné.
— Alors nous allons quitter cette maison ?
— Oui.
— Quand ?
— Demain.
— Soit, demain nous partirons.
Mais, le lendemain, Juanita avait disparu.
Qu'’était-elle devenue ?
On se mit à sa recherche. Et, comme on ne la trouvait nulle part, Carlotta devina tout à coup la vérité :
— Au puits ! cria-t-elle affolée.
C’est là, en effet, qu’on trouva le cadavre de la pauvre Juanita.
La malheureuse enfant s’était dit :
— Le jour où il ne m’aimera plus, je mourrai ! Désespérée, folle de douleur, elle avait tenu parole.
C’est au milieu de la nuit, pendant que sa sœur et son enfant dormaient, qu’elle était allée se jeter dans le puits d’où elle avait été tirée autrefois par M. Philippe de Villiers.
Il lui avait fallu un grand courage pour mourir, car, pour déterminer l’asphyxie, elle avait dû se replier sur elle-même afin que l’eau, très basse, la submergeât complètement.
Quand on la déshabilla pour l’ensevelir, soin douloureux que se réserva Carlotta, on trouva dans le corsage de sa robe la lettre de M. Antoine Halbruger et les lettres du faussaire dont on s’était servi pour la perdre.
Carlotta s’empara de ces papiers, se disant qu’un jour, peut-être, ils pourraient lui servir.
Elle trouva encore, dans le berceau de la petite fille, un papier sur lequel, avant d’aller mourir, Juanita avait écrit d’une main tremblante ces mots seulement :
« Carlotta, je te confie mon enfant ; deviens la mère de ma pauvre petite. »
Adriano Zacharetti poursuivait son œuvre infâme. C’est lui qui fit rendre à l’infortunée Juanita les derniers devoirs.
Après l’enterrement de sa sœur, Carlotta tomba dans un état de torpeur épouvantable. Elle, aussi se disait qu’elle n’avait plus qu'une seule chose à faire : mourir. Quel sombre
désespoir ! Quel déchirement de tout son être ! Il lui semblait que Juanita avait emporté son cœur dans la tombe.
À cette crise de désespoir succéda une crise de fièvre. Pendant quinze jours, Carlotta fut entre la vie et la mort.
Elle avait quitté la maison où elle avait été si longtemps heureuse, sans rien emporter, refusant même les cinquante mille francs de M. Halbruger, déposés chez un banquier.
Zacharetti avait su pourvoir à tous ses besoins.
Quand la fièvre l’eut quittée et que la connaissance lui revint, elle vit à son chevet une jeune femme, moitié nourrice, moitié servante, tenant dans ses bras la petite fille de Juanita.
La vue de cette enfant, dont les traits mignons lui rappelaient ceux de sa sœur, changea tout à coup le cours de ses idées.
Elle saisit la petite dans un élan de tendresse farouche et, la pressant sur son cœur, elle s’écria :
— Tout pour toi, maintenant, tout pour toi, chère petite, je t’aimerai comme j'ai aimé ta mère ! Et toi, Juanita, ma pauvre Juanita, sois tranquille, ta fille a retrouvé une mère !
Adriano n'était plus aussi indifférent, à Carlotta. Elle ne l’aimait pas ; mais il était si tendre, si empressé, si plein de sollicitude... Elle le voyait maintenant sans déplaisir. Du reste, sa conduite était celle d’un véritable ami ; et ce qu'il avait fait pour Juanita morte, et ce qu’il faisait pour Carlotta et l’enfant ne pouvait que lui rendre la jeune fille favorable.
Carlotta déclara qu’elle voulait garder la petite Charlotte — elle était sa marraine et lui avait donné son nom - et qu’elle ne s’en séparerait jamais.
Adriano approuva.
En homme pratique, qui sait ce que vaut l’argent, il conseilla à Carlotta de toucher les cinquante mille francs donnés à sa sœur. Elle suivit le conseil.
— Ce sera la dot de ma filleule, dit-elle.
Cependant, une pensée préoccupait, obsédait continuellement Carlotta. Sans cesse elle se demandait :
— Quel peut donc être le misérable qui a calomnié Juanita ?
Et elle disait à Adriano :
— Je donnerais la moitié de mon sang pour savoir le nom de l’auteur de cette infamie.
— Et que feriez-vous ? répondit Adriano. D'ailleurs, estce réellement une calomnie ?
— En douteriez-vous, par hasard ? riposta la jeune fille indignée ; oseriez-vous supposer que ma sœur trompait M. Halbruger ?
— Non, non, je ne dis pas cela ; mais, enfin, tout est possible.
— Oui, tout, tout, excepté cela ! Tenez, si vous avez cette pensée monstrueuse, éloignez-vous et ne reparaissez jamais devant moi, car je vous prendrais en haine.
Adriano comprit qu’il était allé trop loin dans ses terribles manœuvres et, pour réparer sa maladresse, il se hâta de dire :
— Puisqu'il y a un coupable, Carlotta, il faut se mettre à sa recherche. Voyons, si je le découvre, si je vous donne son nom, que direz-vous ?
— Après avoir accompli ma vengeance, Adriano, je vous dirai : “Vous m’aimez ; eh bien, emmenez-moi avec ma fille loin de ce pays maudit, et je serai à vous !”
— Vrai ?
— Je le jure, par la mémoire de celle que je pleurerai éternellement.
— C’est bien, Carlotta. Je vais sans plus tarder commencer mon enquête.
Bien entendu, Adriano ne fit rien du tout.
Tous les jours, pourtant, il annonçait à Carlotta qu'il était sur la piste. Il ne désignait personne, car il n’avait personne à désigner ; mais il laissait planer des soupçons sur tous les hommes qui fréquentaient la maison de M. Halbruger. Il n’épargna même pas le comte Carini, qui, disait-il, avait souvent manifesté son admiration passionnée pour Juanita.
— Car, ma chère Carlotta, ajoutait-il, il ne faut pas s’y tromper, le coup est parti de la main d’un amoureux repoussé par votre sœur. Et, si cet amoureux s’est livré à cette manœuvre odieuse qui a perdu Juanita, c'était en même temps pour se venger et forcer la pauvre enfant à se jeter dans ses bras.
— Oui, oui, vous raisonnez juste, bien qu’il soit honteux de penser qu’il existe des hommes capables de pareilles infamies.
— Ce sont les passions qui rendent les hommes criminels ; moi-même, Carlotta, je sens que, pour vous posséder, je serais capable de tuer.
— Un homme que j'aimerais, je comprends cela ; mais calomnier une pauvre fille, qui ne peut même pas se défendre, c’est monstrueux.
— Épouvantable, Carlotta ; mais, quand vous connaîtrez mieux le monde, vous comprendrez la méchanceté humaine, et quand vous aimerez, vous comprendrez tout. Carlotta, si nous parvenons à connaître le nom de cet homme, que ferezvous ?
Les yeux de la jeune fille lancèrent des éclairs. — Je le tuerai ! répondit-elle d’une voix rauque. — Vous voyez, et pourtant vous êtes née bonne. — Je le tuerai, mais je ne le calomnierai pas.
— Et si vous n’aviez que ce seul moyen de vous venger ? Si vous étiez sûre qu'il souffrirait plus de la calomnie que de la mort ?
— Vous avez peut-être raison ; malheureusement, nous n’en sommes pas encore à choisir le châtiment.
— Vous savez que je fais tout ce qui dépend de moi pour vous livrer le coupable. Réussirai-je ? Je ne sais. Le temps peut me manquer. Dans quelques semaines, il me faudra quitter Batavia. Et je partirai seul !.…
Carlotta resta un instant pensive, puis répondit :
— Peut-être.
Adriano sentit la joie inonder son cœur, car cette parole de Carlotta lui disait : « Espérez. »
La jeune fille, brisée par le chagrin, se voyant seule, ne pensant qu’à l’avenir de sa filleule, comprenait qu’Adriano seul pouvait lui venir en aide, lui faire enfin une situation qui lui permît d'assurer à l’enfant de sa sœur une existence heureuse.
— Après tout, se disait-elle, je n’aime personne, je n’aimerai jamais personne ; mieux vaut encore que j'’appartienne à Adriano.