‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 32 sur 84 · UN PROJET DE MARIAGE · texte numérisé non relu

UN PROJET DE MARIAGE

La comtesse Margarita commençait à subir le châtiment de sa faute.

La jalousie la mordait au cœur. Sans savoir au juste quel sentiment Carlotta avait inspiré à Adriano, elle sentait, elle devinait que celui-ci ne l’aimait plus. Et elle souffrait horriblement.

Sans doute, tant qu’ils seraient à Batavia, son amant serait contraint d’habiter sous le même toit qu'elle ; mais une fois de retour en Europe, l’empêcherait-elle de rompre sa chaîne ? Évidemment, il lui échapperait.

Passe encore si le comte devait se fixer à Paris ; mais il voulait revenir en Italie, sa santé exigeant un doux climat et une existence moins agitée que celle qu’on est forcé d’avoir à Paris. Or, Adriano ayant déclaré souvent qu’il ne pourrait jamais se résoudre à vivre ailleurs qu’à Paris, ils seraient fatalement séparés.

Margarita, toutefois, ne désespérait pas encore de vaincre les résistances du comte ; d’un autre côté, son amour pour Adriano était devenu si absorbant, qu'il s’y mêlait des espérances criminelles.

Le comte était vieux, maladif ; le voyage l’avait extraordinairement, fatigué, et Margarita entrevoyait avec une espèce de joie farouche la perspective d’être veuve.

Libre, elle épouserait Adriano, qui trouverait dans ce mariage et l’amour et la fortune.

Quant à Leona, on s’en débarrasserait bien vite en la mariant.

Tels étaient les plans de la comtesse, et elle y avait fait allusion déjà, dans ses causeries avec son amant.

Celui-ci était trop rusé pour ne pas s’associer, en apparence, aux espérances de sa maîtresse, car il lui importait de la rendre calme, et surtout de ne pas brusquer une rupture.

Un incident inattendu vint tout à coup soulever, dans le cœur de Margarita, des orages de passion qui provoquèrent une suite de péripéties devant aboutir à une catastrophe terrible.

Leona était devenue peu à peu, et sans qu’on s’en aperçüût autour d’elle, une charmante et gracieuse jeune fille, un peu grave d’ailleurs, mais pouvant, sans avoir à faire beaucoup d'efforts, inspirer le véritable amour.

Comme ces fleurs dont on ne s’occupe pas et qui, après avoir végété sur leur tige, prennent tout à coup une vigueur extraordinaire pour s’épanouir au premier rayon de soleil du printemps, Leona, fleur vivante, s’était richement épanouie,

et elle forçait les plus indifférents à rendre hommage à sa beauté.

Le comte, qui aimait sa fille autant que son caractère calme et sa nature froide le lui permettaient, ne fut pas le dernier à s’apercevoir de cette transformation rapide qui s’était faite chez Leona.

Comme Margarita, mais dans une tout autre intention, il se dit que l’heure de marier sa fille était venue.

Il se sentait vieux, cassé ; il savait que Margarita n’aimait que modérément sa fille, et il pressentait que, s’il venait à mourir, la comtesse n’attendrait pas longtemps pour se remarier.

Il y avait donc urgence, selon lui, à donner à Leona un protecteur, c’est-à-dire un mari.

Mais où le trouver, ce mari ?

Une pensée vint à l’esprit du comte Carini.

Pourquoi ce mari qu’il voulait pour sa fille ne serait-il pas Adriano Zacharetti ?

Adriano n'était-il pas un galant homme, dans la plus noble et la plus grande acception du mot ?

Il était intelligent, distingué, ami dévoué. Il avait rendu de grands services à la famille Carini, et il avait mérité une pareille récompense.

La pensée fit concevoir le projet, et ce fut chose arrêtée dans la volonté du comte Carini.

Le jour même, sans avoir consulté sa femme, il dit à Adriano :

— Mon ami, nous avons à causer de choses sérieuses, asseyez-vous.

Adriano se sentit mal à l’aise. La confiance et la franchise de cet honnête homme le gênaient parfois. De quelles choses sérieuses le comte allait-il l’entretenir ? Avait-il des soupçons ? Était-ce un interrogatoire qu’il allait subir ?

Dissimulant son inquiétude, il répondit :

— Parlez, monsieur le comte, je vous écoute.

— Que pensez-vous de ma fille ?

La question était si inattendue que, tout cuirassé qu’il fût contre l’imprévu, Adriano fut tout décontenancé.

— De Me Leona ? balbutia-t-il.

— Oui, de Leona.

— Mais je pense, monsieur le comte, que c’est une charmante enfant.

— Dites une adorable jeune fille, qui sera une délicieuse jeune femme.

L’ex-séminariste se demanda avec surprise ce que pouvait bien signifier ce singulier exorde ex abrupto. Jamais on ne s'était occupé de Leona devant lui ; lui-même avait toujours considéré la jeune fille comme une petite niaise, sans importance, aidé en cela par la comtesse, qui s’appliquait à tenir dans l’ombre celle dont elle jalousait la jeunesse et la beauté.

— Sans doute, monsieur le comte, répondit-il, et l’homme que Me Léona acceptera pour époux sera un heureux mortel.

Dans la bouche d’Adriano, ces paroles étaient un compliment banal ; mais le comte s’y méprit.

— Oui, mon ami, oui; ma Leona est aussi bonne que belle, aussi vaillante que chaste, sans compter que je lui donne quatre cent mille francs de dot, ce qui ne gâte rien.

— Monsieur le comte peut faire cela.

— Puis il y a les espérances, comme disent les Français, un million à peu près.

— C’est superbe ! — N'est-ce pas ?

— Ainsi, monsieur le comte, vous songez à marier M'e Leona.

— Oui, et très sérieusement.

— Vous avez quelqu'un en vue ?

— Oui.

— Il est ici, à Batavia ?

— Oui, mon cher Adriano ; c’est à cet homme, dont j'ai fait choix, que je voudrais confier le bonheur de ma fille.

— Est-ce que Mi Leona l’aime ?

— Elle l'estime certainement.

— Et lui, l’aime-t-il ?

Adriano fit cette question d’une voix hésitante, car peu à peu il comprenait ou croyait comprendre qu’il n’était nullement désintéressé dans cette confidence matrimoniale, mais il ne voulait pas le laisser voir.

— Assurément, il ne la déteste pas, répondit le comte. — Mais il doit l’adorer !

— Oh ! oh ! Je ne dis pas qu’il l'adore aujourd’hui, mais cela viendra.

— Ou il serait indigne de son bonheur, monsieur le comte.

— Maintenant, mon cher Adriano, parlons ouvertement, franchement et répondez à ma question :

» Aimez-vous ma fille ?

— Quoi ! s’écria l’hypocrite, quoi! monsieur le comte, c’est à moi, à moi, que vous voulez confier votre plus cher trésor !

— Aïnsi, mon projet vous sourit ?

— Oh! monsieur le comte, monsieur le comte ! fit-il jouant admirablement l’émotion.

Il y eut même des larmes dans ses yeux.

— Adriano, vous aimez Leona, je le vois, je le sens.

L’habile gredin saisit la main du comte et répliqua avec chaleur :

— Oui, monsieur le comte, je l’aime, et depuis longtemps !

» Mais, continua-t-il tristement, je suis sans fortune, je n’ai pas de famille !

— Vous n’êtes pas sans famille, mon ami, puisque vous avez la mienne, et vous n'êtes pas sans fortune, puisque je suis riche.

— Ah ! monsieur le comte, vous êtes le plus généreux des hommes ! Mais avez-vous consulté M"° la comtesse ?

— Je ne lui ai rien dit encore.

— Elle peut s’opposer.….

— Margarita me connaît ; elle sait que je suis absolu dans mes volontés et qu’on doit s’y conformer. Il me suffira de lui dire quel est mon projet pour qu’il soit accepté par elle. D’ailleurs, comme moi, la comtesse vous estime et a de l’amitié pour vous. Donc, mon cher Adriano, laissez-moi faire et ne vous mêlez de rien.

Certes, l’ex-séminariste ne demandait pas mieux que de laisser agir le comte seul et d'attendre patiemment les événements.

Jamais le misérable, dans ses pensées ambitieuses et cupides, n’avait rêvé une pareille fortune : une femme jeune, charmante et la richesse !

Il se sentait comme pris de vertige.

Toutefois, il ne se dissimulait pas qu’il allait avoir à soutenir contre la comtesse une lutte terrible ; mais, comme ce n’était pas lui qui engageait le combat, il se flattait que Margarita ne pourrait pas faire échouer le projet de son mari.

Sous un calme apparent, le comte Carini cachait une volonté de fer ; il cédait assez volontiers sur les petites choses ; mais sur les choses sérieuses, importantes, jamais ! tellement était grand, chez lui, le sentiment de sa dignité.

À peine Adriano l’eut-il quitté, qu’il appela sa fille pour lui annoncer la résolution qu'il avait prise.

— Ma chère Leona, lui dit-il, tu n’as jamais, je crois, douté de mon affection pour toi.

— Oh ! cher père, fit la jeune fille.

Et elle l’embrassa avec effusion.

— De ton côté ; Leona, je sais que tu m'aimes et que tu me respectes.

— De toute mon âme !

— Donc, mon enfant, tu dois être convaincue que je désire, que je veux ton bonheur.

— Je le crois sincèrement. Mais pourquoi me dites-vous cela, cher père ?

Leona commençait à s’inquiéter, car son père n’était pas, d'ordinaire, aussi communicatif.

— Pourquoi je te dis cela, ma chère Leona ? Eh bien, écoute : Je me fais vieux, je sens que mes forces, s’épuisent, et je ne voudrais pas m’en aller de ce monde sans t'avoir mariée.

Leona tressaillit, et il y eut dans ses beaux yeux comme un rayonnement de joie.

Depuis que les Carini avaient quitté l’Italie, c'était la première fois que le comte parlait mariage à sa fille. Mais, avant, il y avait eu déjà l’idée d’un mariage, sans qu’on eût pris, cependant, aucun engagement.

Un jeune homme avait pu se considérer, à bon droit, comme le fiancé de Leona.

Ce jeune homme se nommait Paolo Doria.

Paolo et Leona, élevés presque ensemble, avaient grandi l’un à côté de l’autre, avec, la conviction qu'ils étaient destinés l’un à l’autre.

Paolo aimait Leona et Leona aimait Paolo.

Quand la famille Carini avait quitté Venise, les deux amoureux, s'étaient dit : « au revoir » et non pas : « adieu, » car ils comptaient l’un sur l’autre avec la même foi.

— Eh bien, cher père, dit la jeune fille, puisque vous voulez me marier, retournons vite en Italie, dans notre chère et belle Venise où Paolo Doria m'attend.

— Nous n'avons pas à nous occuper ici de Paolo Doria, ma fille, et il n’est pas nécessaire que nous retournions en Italie pour te marier.

— Vous savez, mon père, que j'aime Paolo ; dans le cas présent, de qui donc peut-il être question si ce n’est de lui ? Nous nous aimons, Paolo et moi, et nous nous sommes juré...

— Tout cela, Leona, ce sont des enfantillages ; nita mère, ni moi, n’avons pris des engagements avec les Doria, dont le fils, d’ailleurs, est trop jeune pour toi.

— Mais il a vingt-cinq ans, maintenant.

— Tu le vieillis de deux ans; je te le répète, il est trop jeune. Je veux te confier à un homme sage, sérieux, ayant de l'expérience.

— Et vous l’avez choisi ?

— Oui, je tiens cet homme en haute estime ; il nous est dévoué.

— Mon père, son nom ? fit Leona, l’anxiété peinte sur le visage.

— C’est notre ami Adriano Zacharetti.

Leona devint affreusement pâle ; puis, immédiatement, le rouge de l’indignation monta à son front.

— Lui, lui, cet homme ! exclama-t-elle ; c’est cet homme que vous me destinez pour époux ?

— Oui, Leona ; et veuillez me dire pourquoi vous avez pris ce ton méprisant.

— Pourquoi, pourquoi ? Ah ! ne me demandez pas de vous répondre, c’est impossible !

— Impossible ! je n’admets pas ce mot quand je commande !

La jeune fille se redressa, pleine de dignité, et d’une voix vibrante, mais toujours respectueuse :

— Mon père, dit-elle, avant de me parler de votre projet, en avez-vous fait part à ma mère ?

— Non, mais je suis certain qu’elle l’approuvera.

— Eh bien, mon père, priez M. Adriano Zacharetti, votre ami, — et elle appuya sur ces deux mots, —- de demander ma main à ma mère. Si la comtesse Carini accueille la demande de M. Zacharetti..

— Eh bien ?

— Eh bien, alors, mon père, je verrai ce que je devrai faire.

Sur ces mots, Leona embrassa son père et se retira. Le comte la regarda s'éloigner et resta songeur.

Le soir, après le diner, il prit à part Adriano et lui dit :

— J'ai réfléchi, mon ami; je ne veux pas avoir l’air d’imposer ma volonté à la comtesse ; je désire donc que vous lui fassiez vous-même votre demande, en vous autorisant, bien entendu, de mon consentement.

— Quoi ! monsieur le comte, vous voulez que j'aille.

— Oui, cela est plus convenable ; il importe que vous lui disiez vous-même que vous aimez Leona. J’ai parlé à ma fille ; elle est prête à se soumettre à la volonté de sa mère.

— Ainsi Mie Leona consent...

— Oui. Parlez donc dès demain, ce soir même si vous voulez, à la comtesse.

— C'est que.

— Eh bien ?

— Je n’ose pas.

— Allons donc ! Est-ce que ma femme vous fait peur, mon cher Adriano ? Rassurez-vous, elle vous écoutera avec bienveillance et intérêt.

— Soit, monsieur le comte, je ferai ainsi que vous le désirez. Demain, j'aurai l'honneur de voir M"* la comtesse Carini.

Adriano n'était pas précisément satisfait de la tournure que prenaient les choses ; mais la partie qu’on lui offrait était trop belle pour qu'il n’essayât pas de la gagner en payant d’audace. Et, puisqu'il avait pour lui le père et la fille, il n’avait pas à hésiter. Bon gré, mal gré, il faudrait qu'il fit entendre raison à sa jalouse maîtresse.

Pendant que le comte s’entretenait avec Adriano, Leona s'était rendue chez la comtesse.

— Ma mère, lui dit-elle sans préambule, mon père veut me marier à M. Zacharetti ; mais vous savez que nous nous aimons, Paolo Doria et moi, et que nous nous sommes promis d’être l’un à l’autre ; je viens donc vous prier de dire à M. Zacharetti de renoncer à ma main. Je vous autorise à lui dire que je ne l’aime pas et que j’en aime un autre, afin de ne pas avoir à le lui déclarer moi-même.

Et elle se retira, sans attendre un mot de réponse, laissant Margarita terrifiée.

Pendant plus d’une heure, la comtesse resta abîmée dans ses réflexions. Et quelles réflexions ! C’était un rude coup qui lui était porté.

Qu'’allait-elle faire ?

Permettrait-elle à son amant de devenir le mari de sa fille ?

Cette monstruosité l’épouvantait, moins cependant que l’idée qu’elle perdrait à jamais son amant ; car la passion s'était emparée de cette femme au point de lui enlever tout sens moral.

Mais comment empêcher cette union ? Que dirait-elle à son mari si, malgré ses supplications et ses ordres, Adriano ne renonçait pas à devenir son gendre ?

Dans sa démence érotique, Margarita n’avait pas deviné que Leona connaissait son hideux secret.

— Il n’y a qu’un seul moyen de sortir de cette impasse, se dit-elle, après avoir examiné la situation sous toutes ses faces, c’est de fuir. Oui, il faut fuir !

» Adriano m'aime toujours, il me le jurait hier encore ; il comprendra que la fuite est nécessaire pour que je ne cesse pas de lui appartenir. Ah ! ce n’est pas lui qui veut cet odieux mariage, c’est le comte... Pas d’indécision, nous fuirons ensemble ; ma fortune personnelle nous suffira.

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