LE CONSEIL DE FAMILLE
Après le départ précipité du baron de Simaïise, suivi bientôt de celui de Raoul, les hôtes de Pedro Castora restèrent silencieux pendant un instant.
Chacun d’eux se laissait aller aux pénibles réflexions que leur inspirait la scène terrible à laquelle ils venaient d'assister, les uns comme acteurs, les autres comme témoins.
Pas un mot n'avait encore été prononcé, lorsqu'un domestique annonça la baronne de Simaise.
Dans la journée, le marquis s’était enfin fait connaître à Me de Simaise et, après, lui avoir présenté la marquise et son fils, il l’avait instruite de ce qui se passerait le soir chez Pedro Castora.
Elle venait avec l’espoir de trouver son mari demandant grâce et implorant le pardon de ses victimes.
Elle entra silencieuse et grave et, après avoir salué seulement, elle alla s’asseoir à côté de la marquise.
Celle-ci, en quelques mots, lui apprit comment le baron s’était retiré, jetant un audacieux défi, à son frère.
— Hélas ! hélas ! fit la baronne.
Et des larmes brülantes jaillirent de ses yeux et coulèrent sur ses joues pâles et amaigries.
Le marquis de Chamarande interrogeait du regard ceux qui l’entouraient et semblait leur dire. :
— Je vois, je sens que vous approuvez ma conduite. La marquise n'avait d’yeux que pour son fils.
— Comme il est beau ! se disait-elle, et comme je l’aime ! En lui tout est noble et grand ; sur sa belle figure on lit : “Honneur et loyauté.” Mon fils, mon cher fils a tout de son père, mon Paul bien-aimé !
Jean restait grave et triste.
Cependant, on voyait qu’il était fier des sympathies, des amitiés dévouées qui venaient à lui.
Jean était triste parce qu'il pensait à Henriette et qu’il comprenait que, pour elle et pour lui, le temps des épreuves n’était pas passé.
Il songeait aussi au déshonneur de celui qui avait fait souffrir sa mère, mais qui était son oncle et plus encore, le père de celle qu'il aimait.
Et, dans son cœur généreux, il cherchait comment il pourrait éloigner de ce grand coupable la tache d’infamie, la flétrissure publique.
MM. de Violaine et de Maurienne, comprenant toutes les angoisses qui devaient assaillir ces grands cœurs, attendaient discrètement le moment de leur témoigner leurs sympathies.
Quant à Pedro Castora, calme, impassible comme toujours, il se félicitait d’être devenu l’ami du marquis de Chamarande et son associé dans cette circonstance d’une gravité exceptionnelle.
Le marquis, était resté debout devant la cheminée.
Soudain, il releva la tête, poussa un long soupir et fit trois pas en avant les mains tendues vers ses amis.
Tous s’élancèrent vers lui par un mouvement spontané.
— Avant tout, messieurs, dit le marquis, permettez-moi de vous présenter officiellement Lucy Glandas, marquise de Chamarande, ma femme adorée, la mère de celui qui, il y a trois ans, était encore Jean Loup le sauvage.
— L’héritier de votre nom, monsieur le marquis, dit le comte de Violaine, et des vertus de votre race.
— Jean sera digne de porter ce beau nom de Chamarande, illustré par ses ancêtres, répondit le marquis.
— Je le jure, mon père, dit vivement le jeune homme. Et il ajouta en se redressant avec une fierté superbe : — Tout pour l'honneur !
— La noble devise de Chamarande, dit le comte de Maurienne.
— Maintenant, messieurs, mes amis, reprit le marquis, laissez-moi vous initier complètement aux événements dont vous connaissez déjà une partie, car il est essentiel que vous n’ignoriez aucun détail.
Rapidement, le marquis compléta le récit commencé chez lui l’avant-veille.
— Voilà, messieurs, dit-il en terminant, comment mon misérable frère a agi envers ceux qu’il devait protéger, respecter et aimer.
— Oui, Paul, dit Lucy, ton frère est bien coupable ; mais maintenant que nous sommes heureux, devons-nous être impitoyables ?
— Ma chère Lucy, répondit le marquis, quand nous aurons à nous occuper du châtiment, il te sera permis de plaider en faveur du criminel.
— Ses crimes sont épouvantables, dit M. de Maurienne.
— Et on ne peut songer sans frémir aux douleurs que ce misérable a causées, ajouta M. de Violaine.
— S'il ne fallait que ma voix pour décider de son sort, dit Landry, bientôt il serait au bagne.
» Dès demain...
Un regard de Jean coupa la parole au marin.
— Je ne suis pas implacable, mes amis, reprit le marquis ; en venant ici, j'apportais dans mon cœur, sinon le pardon, du moins un peu de pitié.
» Que fallait-il pour que je me laissasse aller à mes sentiments ? Il fallait que coupable fit acte de repentir.
» Quand je l’ai frappé comme il méritait de l’être, il fallait que, reconnaissant ses crimes, il implorât sa grâce. Oui, si je l’eusse vu aux genoux de ses victimes, je me serais laissé attendrir.
» Oh ! je ne lui aurais point pardonné, il est de ces crimes qu’on ne pardonne jamais ; mais, en pensant à sa femme, à cette noble créature dont il a rempli la vie d’amertumes, en pensant à sa fille, ange de candeur et de dévouement, je lui aurais dit :
» — Baron de Simaise, vous ne méritez ni le pardon de vos forfaits, ni même ma pitié ; mais j'ai le cœur plein de compassion pour votre femme et vos enfants, et ce sont eux qui retiennent mon bras vengeur.
» ”Non, point, de pardon pour vous ; j'essayerai seulement de ne plus penser au mal que vous avez fait et d'oublier que ma mère a aussi été la vôtre.
» Je ne vous livrerai pas à la justice ; il me suffit de vous avoir démasqué, de vous avoir flagellé devant quelques hommes de cœur et d'honneur... Mais fuyez, disparaissez ; allez vivre loin de nous, loin de la France, et que le voile épais qui le recouvrait retombe sur le passé.
» J'aurais ajouté :
» — Allez, baron de Simaise, et tâchez de vous réhabiliter par le travail et le repentir, et ceux qui vous sauvent du châtiment que vous avez mérité, vous y aideront, s’il le faut. »
» Je lui aurais, dit cela, messieurs, s’il eût laissé voir qu’il pouvait être accessible au remords.
» Mais, hélas ! vous avez vu... Pareil à la vipère sous le talon, qui voudrait mordre encore, il s’est redressé haineux, menaçant.
» Lui, se repentir ! Maïs a-t-il seulement conscience du mal qu’il a fait, des crimes qu’il a commis ? Lui, s’humilier devant moi, devant ses victimes !
» Vous avez vu, vous avez vu !...
» [l n’y a en lui que l'esprit du mal.
» La pensée de son impuissance rendait encore sa haine plus implacable, plus sauvage. S'il avait pu nous tuer tous les trois, il l’aurait fait sans hésiter.
En parlant, le marquis s'était levé, le regard chargé d’éclairs ; sa voix s’était élevée et il avait pris un ton solennel.
On le voyait prêt à lancer l’anathème.
Il se tourna vers la marquise, la baronne et Jean, qui le suppliaient du regard.
— Je vous comprends, dit-il, âmes pétries de pensées généreuses, vous me dites que je dois quand même avoir pitié du maudit. Eh bien, rassurez-vous ; depuis que je t’ai retrouvée, Lucy, toutes mes colères sont apaisées. Je n’ai plus au cœur que le dégoût qu’inspire l’infamie et la pitié qu'inspire le malheur.
» Non, je ne veux pas que les innocents soient flétris ; les tribunaux n'auront pas le retentissement d’un débat scandaleux ; je ne donnerai pas une cause célèbre de plus aux affamés de drame.
» Je laisse à Dieu le soin de châtier le coupable.
» Allez, l'heure de la punition ne tardera pas à sonner pour lui.
— Mon père, dit Jean, me permettez-vous de parler ?
— Parle, mon fils ; tu ne diras rien que je ne puisse approuver, j'en suis certain.
— Mon père, puisqu'il est convenu, maintenant, que vous livrez le baron de Simaise à la justice de Dieu, ne serait-ce pas le moment de lui réclamer Henriette ?
Un regard de la baronne remercia le jeune homme.
— Ce serait le moment, en effet, dit le comte de Violaine, car malgré son attitude arrogante, le baron doit être très effrayé.
— Sans compter, ajouta le Brésilien, qu’il est ou ne tardera pas à être dénué de ressources pécuniaires ; il se trouve donc dans une situation difficile qui le rend abordable.
— Est-ce votre avis, madame la baronne ? demanda M. de Violaine.
— Qu'on me rende ma fille, au prix de tout ce que je possède, répondit la mère d'Henriette.
— Oui, appuya Jean, M la baronne peut bien donner toute sa fortune à son mari en échange de sa fille. Henriette n’a pas besoin d’être riche ; je serai fier qu’elle me soit donnée sans dot.
— Jean sait que son père est assez riche pour donner à ceux qui n’ont pas, fit le marquis en souriant.
— Mon ami, dit la marquise, ne songeons pour l'instant qu’à une chose : rendre à M* la baronne sa fille, et à mon fils celle qu’il aime.
— Tu as raison, Lucy. Nous sommes ici en famille ; eh bien, tenons, conseil.
— Je vous laisse, messieurs, dit Pedro, en se disposant à se retirer par discrétion.
— Non, non, dit vivement le marquis, restez, vous êtes des nôtres. Messieurs, continua-t-il, M. Pedro Castora a été ce soir mon allié inconscient, car il ignorait comme vous mon
véritable nom et ne se doutait nullement du drame qui devait se passer dans sa maison. M. Pedro est de mes amis, et je dirais mon meilleur ami, s’il pouvait être fait des distinctions entre vous.
— Je vous remercie, monsieur le marquis ; vous me trouverez toujours prêt à répondre à l'amitié et à la confiance que vous me témoignez.
— Messieurs, dit alors M. de Violaine en se levant et avec une certaine solennité, puisque nous sommes en famille, je crois de mon devoir de vous faire une confidence.
On se regarda avec surprise.
— Mesdames et messieurs, reprit le comte, aujourd’hui même M. Pedro Castora m’a fait l'honneur de me demander la main de ma fille et j'ai agréé cette demande.
» J’ai l'honneur de vous annoncer le prochain mariage de Mie Suzanne de Violaine avec M. Pedro Castora.
— Je suis heureux de votre bonheur, monsieur, dit Jean de Chamarande, en prenant affectueusement la main du Brésilien.
— Le vôtre viendra, mon jeune ami, répondit Pedro. — Nous allons y travailler, ajouta M. de Maurienne. Jean laissa échapper un soupir.
Après les félicitations adressées au comte de Violaine et à Pedro Castora, le marquis reprit la parole.
— Voyons, messieurs, dit-il, que proposez-vous ?
— Moi, messieurs, dit M. de Maurienne, ce n’est pas en vain que j’appartiens à une ancienne famille de magistrats, je suis pour les voies judiciaires.
— Alors ?
— J'entends qu’une sommation en règle doit être faite à M. le baron de Simaise.
— Maïs, fit observer M. de Violaine, le baron est dans son droit strict en gardant sa fille ; il n’y a pas eu séparation entre les époux et la loi n’a pas à intervenir.
— Soit ; mais la conduite de M. de Simaise est notoirement assez scandaleuse pour motiver une action juridique.
— Messieurs, dit la baronne, permettez-moi un mot. — C’est votre droit, madame.
— Eh bien, quand M.le marquis de Chamarande repousse tout ce qui pourrait faire comparaître M. de Simaise devant la justice, comment voulez-vous que sa femme consente à diriger contre lui une action judiciaire ? Oh! s’il n’y avait que moi !... Mais ma fille, mon fils...
— Vous avez raison, madame, répondit M. de Maurienne ; je retire ma proposition et je regrette de l’avoir émise.
— Monsieur Castora, quelle est votre opinion ? demanda le marquis.
— Elle est toute simple : M. de Simaise, dans toute sa vie, n’a aimé que le plaisir et la chose avec laquelle on se le procure : l'argent. Eh bien, achetons-lui sa fille et son consentement au mariage.
— Quelle honte ! murmura la baronne.
— Pas pour vous, madame, maïs pour lui.
— Monsieur Castora, je suis de votre avis, dit le marquis ; de cette façon, tout se passera sans bruit et les apparences seront sauvées.
— Approuvé, dit M. de Violaine.
— Reste à savoir qui se chargera de cette négociation délicate, dit le marquis.
— Moi, monsieur le marquis, si vous le voulez, dit Pedro. Vous me faites l'honneur de me compter au nombre de vos amis, permettez-moi de vous prouver que je suis digne de ce titre.
Le marquis prit la main du Brésilien.
— Merci, mon ami, merci, dit-il ; oui, faites, faites, vous avez carte blanche.
À ce moment la pendule sonna minuit.
— Le moment de nous séparer est venu, mes amis, reprit le marquis.
» Si vous le voulez bien, notre prochaine réunion aura lieu, dans huit jours, à l’hôtel de Chamarande, à moins, cependant, que les circonstances ne m'’obligent à changer cette date.
» Mais, d’ici là, nous connaîtrons certainement le résultat des négociations de M. Pedro Castora.
— Messieurs, dit le comte de Maurienne, M. le marquis de Chamarande nous a donné aujourd’hui une grande marque de confiance.
— Celle qui convient entre gens d'honneur, comte.
— Sans doute, monsieur le marquis ; mais nous devons vous jurer d’être les dépositaires et les gardiens fidèles des terribles secrets que vous nous avez révélés.
— Serment inutile, messieurs, répliqua le marquis, que je n’ai même pas songé à vous demander.
— N'importe, nous le jurons.
— Merci, messieurs, merci, mes amis ; mais, je vous le répète, un serment était inutile.
» Dès ce jour, j'abandonne le nom de Lagarde que j'ai porté depuis mon retour en France ; toutefois, le marquis de Chamarande attendra quelques jours encore pour paraître dans le monde et y présenter sa femme et son fils.
» Toi, mon brave Landry, ta mission chez le baron de Simaise n’est pas encore entièrement remplie ; reprends ta livrée et continue de veiller.
» Tu peux, tu dois nous servir encore.
— À la vie ! à la mort ! mon commandant.