‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 46 sur 84 · NOUVEAU JEU DE CARINI · texte numérisé non relu

NOUVEAU JEU DE CARINI

En sortant de chez lui, au lieu d’aller à pied comme il l'avait dit à son valet de chambre, le baron s’empressa de prendre un coupé de remise en maraude pour se faire conduire chez Carini.

— Allez bon train, dit-il au cocher.

Dans la voiture, le baron se livra à de sérieuses réflexions.

— Oui, se disait-il, il faut absolument que Carini me vienne en aide ; coûte que coûte, et quels que soient les dangers à courir, il faut qu'il me tire de la situation difficile dans laquelle je me trouve embourbé.

D'abord, il y a nécessité à mettre le plus vite possible Henriette en lieu sûr ; ensuite, il y a ce fils de mon frère, cet enfant que je croyais mort, dont il faut se débarrasser d’une manière ou d’une autre.

Et il s’écria avec une rage concentrée, folle :

— Il y a les millions, et je n’y renonce pas à ces millions de Hollande ; je les veux, je les veux plus que jamais !

» Il n’y a pas à en douter, reprit-il, conseillée par mon frère, le comte de Violaine, M. de Maurienne et Pedro Castora, la baronne va agir et mettra tout en œuvre pour me reprendre sa fille.

» Peut-être, avant ce soir, un magistrat viendra me sommer de rendre Henriette à sa mère.

» Mais ma femme elle-même, accompagnée du ressuscité, peut venir chez moi me réclamer Henriette et provoquer ainsi un éclat dont je ne puis prévoir les suites.

» Tout me commande de me hâter.

» Henriette est, en ce moment, mon unique force contre mes adversaires ; s’ils parvenaient à l’arracher de mes mains, je serais dans la position d’un général d’armée à qui l’ennemi a pris tous ses canons.

» Carini voulait envoyer Henriette en Italie, dans les Abruzzes ; mais ce n’est plus possible ; depuis hier les choses sont changées. Il paraît qu’il a imaginé une autre combinaison ; il a probablement trouvé mieux. Nous verrons.

» Il nous faut agir sans retard, mais avec prudence ; je ne suis plus en présence de la baronne seule ; ce qu’elle n’aurait pas fait, ses alliés peuvent le faire ; oui, j'ai maintenant à redouter les hommes de la justice.

Le coupé s'arrêta.

Le baron mit pied à terre, entra vivement dans la maison, grimpa lestement au premier étage et sonna.

Ce fut Caracole qui vint lui ouvrir.

Il entra de ce pas qu'ont les gens qui n’admettent pas qu'on puisse les faire attendre.

— Conduisez-moi près de votre maître, dit-il d’un ton impérieux à Caracole.

Celui-ci ferma lentement la porte et répondit :

— Impossible, monsieur, impossible ! M. le comte a défendu sa porte.

— La porte de votre maître m'est toujours ouverte ; d’ailleurs, je suis certain qu’il m'attend.

— Oh ! je sais bien que pour monsieur le baron, M. le comte y est toujours.

Le baron eut un mouvement de surprise, car il voyait Caracole pour la première fois.

— Vous me connaissez ? fit-il.

— Oui, monsieur le baron, répondit Caracole d’un ton lécèrement ironique ; j'ai l’ordre de connaître toutes les personnes qui font à M. le comte Carini l'honneur de le consulter.

Cette réponse assez bizarre déplut au baron : elle lui faisait comprendre qu’on l’espionnait et, que, bien certainement, on connaissait sa vie mieux qu'il n'aurait voulu.

— Eh bien, puisque vous me connaissez, dit-il, allez m'annoncer ; je suis très pressé.

— C’est que M. le comte est en affaires... Mais si monsieur le baron veut me donner sa carte, je la ferai passer à M. le comte.

Le baron eut un mouvement d’impatience ; il ne voulait pas laisser trace de son passage dans cette maison.

— Je n’ai pas de carte sur moi, répliqua-t-il d’un ton sec, annoncez-moi.

— Que monsieur le baron veuille bien écrire son nom, dit Caracole en montrant des petits carrés de papier soigneusement rangés à côté d’un encrier.

Cette fois, ce n’était plus simplement sa carte qu’on lui demandait, mais sa signature autographe.

Pour ne pas avoir l’air d’avoir menti, le baron se résigna à mettre son nom sur un carré de papier.

— Que monsieur le baron prenne la peine de s’asseoir, je vais de suite faire prévenir M. le comte Carini.

Caracole avait fait entrer le baron dans un petit salon au lieu de l’introduire, comme cela avait eu lieu lors de ses précédentes visites, dans le cabinet du faux comte Carini. Cette précaution était nécessitée par la petite révolution intérieure qui s’était accomplie dans le ménage Carini. Maintenant que la communication entre les deux appartements était permanente, Carini ne voulait pas s’exposer à faire connaître ce voisinage.

Caracole avait disparu derrière une lourde tapisserie dissimulant une porte épaisse sur laquelle retombait, de l’autre côté, une seconde tapisserie. Aussi eût-il fallu avoir l’ouïe d’une finesse extraordinaire pour entendre seulement un bruit de voix dans la pièce voisine.

Depuis que Carlotta avait consenti à recevoir Carini et à le traiter en ami, celui-ci était presque constamment près d'elle ; on aurait dit que, pour ne plus s’occuper que d'elle, il ne voulait plus penser à autre chose. Être près de Carlotta, la voir, la contempler, l’admirer sans cesse était pour lui une joie ineffable, un bonheur que rien au monde ne pouvait égaler.

Il lui prenait la main et elle ne la retirait pas. Cette faveur inespérée lui en promettait d’autres.

La chambre de Carlotta était pour lui un paradis. Il n’en sortait qu'à regret, maudissant tout ce qui pouvait l’en éloignetr.

Aussi, quand Caracole vint troubler son doux tête-à-tête, il le reçut avec un vif mouvement d’impatience, presque de colère.

— Qu'est-ce encore ? lui dit-il ; je t’avais dit, pourtant, que je n’y étais pour personne.

Sans répondre, Caracole lui tendit le papier sur lequel le visiteur avait écrit son nom.

— Le baron de Simaise ! fit Carini.

Puis, se frappant le front, il ajouta :

— J'avais oublié... Près de vous, ma chère Carlotta, j’oublie tout.

— Pour que le baron vienne chez vous ce matin, dit Carlotta, il faut qu'il soit survenu quelque grave événement.

— C’est possible.

— Vous ne vous doutez pas...

— Non. Le baron a assisté hier, chez Pedro Castora, à une réunion où se trouvaient plusieurs amis de la baronne de Simaise ; on a dû conseiller au baron de rendre la jeune fille à sa mère. Je devais, vous le savez, l’attendre chez lui la nuit dernière ; mais ne voulant pas vous quitter, je me suis contenté de faire porter une lettre, hier soir, chez son concierge.

— Il vient vous apprendre, sans doute, ce qui s’est passé chez le Brésilien.

» Oh ! rien de bien grave assurément, puisque, en sortant de chez Pedro Castora, il s’est rendu chez Mie Pomme-d’Api, où il a joué et gagné une forte somme, ainsi que Caro me l’a fait savoir ce matin.

— Il y a autre chose, dit Caracole.

— Quoi donc ? demanda Carlotta.

— M. Raoul de Simaise est à Paris.

La jeune femme ne put s'empêcher de tressaillir.

— Ah ! fit-elle d’un ton assez indifférent, le jeune officier est en congé ?

— Depuis quelques jours.

» Ce matin, à l’aurore, trouvant sans doute mauvais que son père passât la nuit entière chez sa maîtresse, il est allé le chercher jusque dans la salle à manger de Me Georgette, en pleine orgie. Je vous laisse à juger de l’effet de l’apparition du jeune homme. Il paraît que ça a jeté un froid... M. le baron est très nerveux ; il y a eu certainement, entre le père et le fils, un échange de paroles violentes.

— Ce ne peut être parce qu’il s’est querellé avec son fils que le baron vient vous trouver, dit Carlotta.

— Enfin, il a évidemment quelque chose à me dire. Je devais aller à l’hôtel de Simaise ce soir ; c’est lui qui vient ici ce matin, soit ; s’il y a quelque chose de nouveau, il va me l’apprendre.

— Allez donc recevoir votre client, mon ami; les affaires avant tout. Mais prenez bien garde ; n'allez pas vous laisser deviner.

Carini eut le sourire d’un homme qui a pleine confiance en sa force.

— Soyez tranquille, ma chère Carlotta, répondit-il, ce n’est pas au baron de Simaise que je permettrai de saisir ma pensée, et je ne lui dirai que ce que je voudrai dire.

— Allez, mon ami, et s’il y a quelque chose de grave, venez me prévenir ; deux avis valent mieux qu'un.

— Et je reconnais que les vôtres, ma chère Carlotta, ont toujours été excellents... quand vous avez bien voulu m'en donner.

Carini mit un baiser sur la main de la jeune femme et rentra dans son cabinet, en ayant soin de refermer le passage de son côté.

À peine eut-il disparu que Carlotta se glissa dans le passage et vint coller son oreille à la porte de communication. Elle tenait à savoir ce qui allait se dire.

— Dois-je vous rappeler que nous avons donné rendezvous aujourd’hui à Jean Loup ? dit Caracole à Carini.

— Sois tranquille, je ne l’oublie pas. D'ailleurs, il est à peine dix heures et demie. Paméla sera à son poste à midi.

— Et moi je serai au mien avec mes hommes à onze heures trois quarts.

— J'espère que tout ira bien.

» Je vais recevoir le baron et je le congédierai vite et avec d'autant plus d’empressement que nous pouvons nous passer de lui. Que nous importe sa fille ? Si nous parvenons à nous emparer de Jean Loup, l’enlèvement de Me de Simaise ne nous est plus utile ; du reste, il ne m’allait qu’à moitié, cet enlèvement ; peut-être ferons-nous bien d’y renoncer.

— C’est mon avis.

— Enfin, nous verrons.

Carini se plaça devant son bureau et se composa subitement un visage de circonstance.

— Maintenant, dit-il à son agent, tu peux faire entrer M. le baron de Simaise.

Celui-ci commençait à perdre patience lorsque Caracole vint lui dire :

— M. le comte Carini attend monsieur le baron.

— Ce n’est pas malheureux, fit de Simaise d’un ton de mauvaise humeur, qu'il ne prit point la peine de cacher.

Caracole souleva la portière et s’effaça pour laisser passer le visiteur.

Le baron s'était débarrassé de son pardessus et l’avait jeté sur un fauteuil. Caracole s’empressa d’en visiter les poches, non pour s’approprier les valeurs que le baron pourrait y avoir mises, mais dans l'espoir de trouver quelques papiers.

Le portefeuille, fut soigneusement exploré.

Caracole respecta les billets de banque ; mais il n’en fut pas de même d’une lettre, que l’agent de confiance de Carini s’'empressa de faire disparaître, en murmurant :

— On ne sait pas, à un moment donné, ça peut servir.

Le baron était entré, se tenant un peu raide, dans le cabinet de son complice.

— En vérité, monsieur Carini, dit-il avec une certaine hauteur, je fais moins longtemps antichambre chez un ministre ou chez un ambassadeur que chez vous.

— C’est que vous n'allez pas demander au ministre ou à l'ambassadeur, monsieur de Simaise, ce que vous venez demander au comte Carini.

Cette réplique fut lancée d’une façon cavalière qui fit comprendre au baron qu'il faisait fausse route et qu'il devait modifier ses allures cassantes. Il ne reconnaissait plus son Carini qu'il avait toujours vu si obséquieux, si humble.

— Qu'est-ce que cela signifie ? pensa-t-il.

Sa physionomie changea subitement et il reprit d’un ton familier :

— Je n’ai pas cru devoir attendre que vous vinssiez chez moi, mon cher Carini ; pour nous, aujourd’hui, les minutes valent des heures. Je viens vous trouver parce que j'ai d’importantes et urgentes communications à vous faire.

— Ah!

— Un danger nous menace.

— Menace vous, monsieur le baron, pas moi.

— L'un et l’autre, mon cher Carini.

— Alors, expliquez-vous.

— Nos intérêts ne sont-ils pas communs ?

— Heu, heu !

— Quoi donc ? Je suis venu à vous avec confiance, monsieur Carini, et j'ai fait appel à votre habileté.

— C’est vrai.

— Vous avez compris ce que nous pouvions faire à nous deux.

— C’est encore vrai.

— Eh bien, n’avez-vous pas intérêt à me servir ?

— À votre question, monsieur de Simaise, je réponds oui et non. J’ai beaucoup réfléchi, je vous l’ai écrit, et je ne pense plus en ce moment comme il y a deux jours.

Le baron devint inquiet. Est-ce que son complice allait l’abandonner au moment où il avait plus que jamais besoin de lui ?

— Je ne comprends pas bien le sens de vos paroles, répliqua-t-il, sans laisser voir ses appréhensions ; expliquezvous... Et, d’abord, pourquoi n’êtes-vous pas venu hier soir comme c'était convenu ?

— Je vous l’ai fait savoir : une circonstance imprévue, une grosse, grosse affaire qui ne voulait aucun retard. Monsieur le baron, l’enlèvement de Me de Simaïse me paraît être une chose des plus graves.

— Vous ne disiez pas cela, l’autre jour.

— Je le reconnais.

— Eh bien ?

— Lors de notre dernier entretien, monsieur le baron, jignorais que M. Raoul de Simaise, votre fils, fût à Paris et qu’il habitât avec vous... Un jeune homme, un frère... Hé, hé! c’est un obstacle vivant avec lequel il faut compter. Ah ! si vous étiez en parfait accord avec votre fils.

— Qu'est-ce qui vous fait supposer qu’il existe quelque dissentiment entre mon fils et moi ?

— Voudriez-vous me faire croire que M. Raoul de sSimaise approuve vos projets concernant sa sœur ?

— Je n’ai pas à le consulter sur mes actions.

— Lui avez-vous répondu cela, ce matin, quand il vous a emmené de la maison de M'e Georgette ?

Le baron resta stupéfait.

Cette parfaite connaissance que Carini avait de sa conduite le gênait singulièrement.

— Ainsi, fit-il, grimaçant un sourire, vous me faites espionner ?

— Non, monsieur le baron ; seulement je prends certaines précautions que commande la prudence : avant de me donner entièrement à un homme qui ne me dit qu’une faible partie de ce que je dois savoir, j’emploie tous les moyens possibles pour apprendre ce que l’on me cache.

— Ce qui veut dire que vous n'avez pas confiance en moi ?

— Pas plus que vous en moi, monsieur le baron. De Simaise se mordit les lèvres.

— Qui vous fait supposer que je me défie de vous ? demanda-t-il.

— Le soin que vous avez pris à me cacher certaines choses.

— Vous avez peut-être raison, monsieur Carini; mais, homme d'esprit et de haute intelligence comme vous l’êtes, vous devez comprendre que ce n’est pas après deux ou trois entrevues que l’on peut se confier tout.

— Je comprends cela parfaitement ; toutefois, quand on fait appel au dévouement des gens, il me semble qu’il est nécessaire de leur prouver qu’on a foi en eux.

— Ainsi, monsieur Carini, parce que je ne vous ai pas fait ma confession entière, vous me gardez rancune ?

— Mais non, mais non.

— Ah ! il faut vous prouver que j'ai pleine confiance en vous ; eh bien, dites, que voulez-vous savoir ?

— Moi ? mais rien, monsieur le baron, rien du tout. — Alors vous ne voulez plus me servir ?

— Je n’ai pas dit cela.

— Je viens vous trouver, évidemment parce que j'ai des choses sérieuses et même graves à vous dire, et vous ne voulez pas que je parle.

— Décidément, nous ne nous entendons point, monsieur le baron; je n’ai nullement l'intention de vous fermer la bouche. Soyez avec moi comme précédemment ; dites-moi seulement ce que vous voudrez. Vous avez, dites-vous, à me parler de choses sérieuses et même graves ; c’est pour cela que vous êtes venu. Eh bien, je vous écoute. Quand je vous aurai entendu, quand je saurai de quoi il s’agit, je réfléchirai et j'aviserai.

» Mais je vous prie d’être bref, car j'ai un important rendez-vous d’affaires pour midi.

— Je vais donc vous apprendre ce qui s’est passé hier soir chez Pedro Castora ; je ne vous cacherai rien.

— Rien ! fit Carini, ayant l’air de douter.

— Je vous le jure, mon cher Carini ; pour que vous puissiez me servir, il faut que vous connaissiez la situation ; je ne dois plus rien vous cacher maintenant.

Un éclair rapide sillonna le regard de Carini.

— Je devine un peu, dit-il ; les amis de la baronne de Simaise ont plaidé chaleureusement la cause dont ils se sont faits les avocats ; ils ont fait appel à votre cœur, à tous vos nobles sentiments... mais comme votre femme ne vous accorde point les deux millions que vous lui avez demandés, vous avez tenu bon.

Le baron secoua la tête.

— Vous ne devinez pas du tout, fit-il.

— Ah!

— Je n’ai même pas été mis en demeure de rendre Henriette à sa mère.

— N’était-ce pas l’objet de la réunion chez Pedro Castora ?

— Je le croyais ; c’est avec cette conviction que je me suis rendu chez Pedro Castora, où un piège m'était tendu.

— Un piège ?

— Oui, car tout à coup, je me suis trouvé en présence.

— De votre femme.

— Non, Carini, non. Ah ! tenez, en y pensant, je tremble encore.

— En présence de qui donc vous êtes-vous trouvé ? — De mon frère.

Carini eut un haut-le-corps, et son pâle visage prit subitement une teinte terreuse. Cependant il fut assez fort pour maïtriser son émotion.

— De votre frère ! fit-il ; quel frère ?

— De l’unique frère que j'aie jamais eu, le marquis de Chamarande !

— Mais vous perdez la raison, monsieur de Simaise, le marquis de Chamarande est mort depuis longtemps.

— Comme tout le monde, je le croyais.

» Eh bien, non, il n’est pas mort, et depuis plusieurs années déjà, il est de retour en France où il s’est caché sous un faux nom.

— C’est invraisemblable !

— Oui, n'est-ce pas ? Et pourtant ce n’est que trop réel. Ah ! Carini, quelle stupéfiante apparition !

» La foudre serait tombée à mes pieds que l’effet n’aurait pas été aussi terrible.

— Alors, alors ?

— Oh ! ce n’est pas tout, ce n’est pas tout... — Mais parlez donc !

— La marquise, Lucy Glandas, la folle, que je croyais morte.

— Eh bien ?

— Ressuscitée aussi ; et, pour comble de malheur, elle a retrouvé la raison.

— Oh!

— Et leur fils.

— Leur fils ? fit Carini en proie au plus grand trouble. — Vivant aussi ; aucun n’est mort !

— En êtes-vous bien sûr ?

— Je les ai vus.

— Vous les avez vus, tous les trois ?

— Oui, tous les trois, chez Pedro Castora. Et mon fils aussi les a vus ; et il y avait là Castora, le comte de Violaine, le comte de Maurienne et un officier de hussards appelé Jacques Grandin, tous amis de ma femme, du marquis de Chamarande et de son fils.

Étourdi comme s’il eût été frappé d’un coup de massue, Carini avait de la peine à se contenir, à ne pas laisser trop voir son agitation intérieure.

Le marquis de Chamarande vivant ! Il n’y avait pas à en douter, ce protecteur mystérieux de Jean Loup, ce M. Lagarde, c'était le marquis de Chamarande !

Carini n’avait plus une idée, il lui semblait qu'il allait être frappé de folie.

Cette révélation, aussi terrible qu’inattendue, avait momentanément détruit toutes ses facultés.

Quoi ! d’un seul coup, toutes ses habiles combinaisons allaient tomber en ruines !

Et tous ces millions qu'il avait juré de mettre aux pieds de Carlotta ! Rien, plus rien ! Ils lui échappaient, les millions de Chamarande |

C’était bien la peine d’être un habile, un fort !... Ainsi, tout ce qu’il avait fait était inutile ; il n’avait réussi qu’à construire un château de cartes.

Pour un homme comme Carini, quel écrasement !

À cette pensée que l’or qu’il avait convoité lui échappait, il y eût dans tout son être comme un frémissement de rage.

Ce fut un effet d'électricité.

Carini reprit aussitôt possession de lui-même.

Alors, avec cette lucidité d’esprit qui lui avait valu, autrefois, la confiance de Blaireau, il vit que la partie n’était pas complètement perdue pour lui. Il n’avait plus à donner un nom et une fortune à Jean Loup ; mais le fils du marquis de Chamarande pouvait encore lui servir comme moyen de chantage.

Il passa plusieurs fois sa main sur son front, puis, se redressant en face du baron, il l’enveloppa de la flamme de son regard.

— Maintenant, monsieur de Simaise, dit-il, je comprends que vous soyez venu me trouver en toute hâte ; vous ne

pouviez, en effet, me laisser ignorer ce que je viens d’apprendre. Je vois avec satisfaction que tout s’arrange pour VOUS.

— Hein ? fit le baron surpris.

— Sans doute, puisque vous voilà tiré d’embarras. — Comment cela ? Je ne comprends pas.

— Vous êtes ruiné ou à peu près, n’est-ce pas ? — Oui.

— Eh bien, votre frère, qui est plus de vingt fois millionnaire, mettra certainement trois ou quatre millions au moins à votre disposition.

— Je n’ai rien à attendre ni à espérer du marquis de Chamarande ; je ne l’aime pas et il me haït ; nous sommes ennemis et c’est une lutte à mort qui existe entre nous. S’il n’y avait pas entre lui et moi la baronne, Raoul et Henriette, il m'aurait déjà frappé. Pour que je sois bien armé contre lui, il faut.

— Faire disparaître votre fille.

— Oui, d’abord.

— Je ne vois pas que cela soit bien nécessaire, si ce n’est plus, comme précédemment, pour la rendre en échange d’une somme d’argent plus ou moins forte.

— Mais sachez donc que le fils du marquis aime Henriette et que ma fille l’aime.

— En vérité |!

— Pour les séparer, pour qu’ils ne se revoient jamais, je suis capable de tout faire, monsieur Carini.

— Même de tuer votre fille ?

— Ou lui.

— Qui, lui ?

— Le fils du marquis.

Il se fit comme une clarté phosphorescente autour des prunelles de Carini.

— Aïnsi, dit-il lentement, les yeux rivés sur ceux du baron, Vous songez sérieusement à enlever à votre frère son héritier ?

— Oui.

— Chose difficile.

— Elle sera facile, si vous voulez m'aider.

— Je ne dis pas oui encore ; nous verrons tout à l’heure.

Blottie derrière une tapisserie qui la dérobait aux regards des deux interlocuteurs, Carlotta écoutait avec le plus vif intérêt les révélations du baron de Simaise.

Après un moment de silence, qu’il avait employé à réfléchir, Carini reprit :

— Où est votre fils, en ce moment ?

— Chez moi, dans sa chambre.

— Il sortira et il faudra savoir où il ira.

— Raoul ne quittera pas l’hôtel.

— Est-ce que vous l’avez aussi emprisonné ?

— Non, mais...

— Achevez.

— Il faut donc que je vous dise tout ?

— Vous l’avez juré ; d’ailleurs, c’est à cette condition que je me déciderai à vous servir.

— Eh bien, Raoul a pris la résolution de se suicider. — Votre fils veut se tuer ! Pourquoi ?

— Je vous le dirai. Ce n’est pas tout, il prétend que je dois me tuer en même temps que lui.

— Par exemple ! Mais vous n'êtes pas si fou, et vous le lui avez dit ?

— J'ai été forcé de lui promettre.

— De vous tuer ?

— Oui.

— Avec vous, monsieur de Simaise, on sort d’une surprise pour tomber dans une autre.

— Enfin, il est convenu, entre Raoul et moi, que nous devons nous brûler la cervelle au premier coup de midi.

Carlotta tira vivement sa montre. Elle marquait onze heures cinq minutes.

Un soupir s’échappa de la poitrine de la jeune femme et elle murmura :

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu !

Carini regardait fixement le baron.

Après une demi-minute d'examen, un sourire glissa sur ses lèvres.

— Vous, monsieur le baron, dit-il, vous ne songez nullement à vous suicider, je comprends cela ; mais êtes-vous sûr que votre fils ne persistera pas dans sa résolution ?

— Je ne sais trop, répondit-il en balbutiant ; cependant, j'espère bien que Raoul aura réfléchi et qu’en rentrant je le retrouverai vivant.

— Oh ! le misérable ! pensait Carlotta ; mais ce n’est pas un père, cet homme, c’est un monstre.

Son sang était comme figé dans ses veines et elle se sentait prête à défaillir. Mais la réaction fut aussi violente que rapide.

Prise d’un accès de fureur et de rage, si n’eût été son ardent désir d'entendre la fin de la confession de ce bandit titré, elle se serait élancée sur lui pour l’étrangler de ses propres mains.

Ce père sans cœur, sans âme, sans honneur, sans dignité, était à ses yeux plus horrible qu’une bête féroce.

Son fils, ce beau jeune homme qu'elle aimait, allait se tuer, et le père parlait de ce malheur épouvantable, presque gaiement, comme d’une chose sans importance, comme d’un fait divers lu dans un journal !

Monstruosité sans pareille !

Et Dieu, dans sa colère, ne foudroyait pas cet être immonde !

Carini reprit la parole et, de nouveau et en redoublant d'attention, Carlotta tendit l’oreille.

— Apprenez-moi maintenant, monsieur le baron, dit. Carini, pourquoi votre fils a pris la fatale résolution de se tuer et vous a fait promettre de vous suicider en même temps que lui, au premier coup de midi.

Mis ainsi en demeure de tout dire, et comprenant qu’il ne devait plus rien cacher à son complice, le baron s’exécuta.

Très brièvement il raconta à l’ancien agent de Blaireau ce que celui-ci savait déjà ; car nous avons vu comment Carini, à la suite des premières confidences du baron, avait été conduit à la découverte de tous les crimes du frère du marquis de Chamarande.

Le baron cessa de parler.

— Diable, diable ! fit Carini en se grattant l’oreille ; vous ne devez pas être, présentement, bien à votre aise, monsieur le baron. Il ne faut pas vous le dissimuler, votre situation est des plus mauvaises. Votre frère peut vous mener loin et sans avoir beaucoup à faire ; il n’a qu’une toute petite lettre à écrire au procureur de la République.

— Il ne l’écrira pas ; le marquis ne fera rien ; je vous l’ai dit et je vous le répète, il y a entre mon frère et moi la baronne, Henriette et Raoul.

— Heureusement pour vous, monsieur le baron.

— Comme vous le voyez, je n’ai rien à redouter. — C’est vrai.

Et Carini, la tête dans ses mains, se remit à réfléchir.

Carlotta était glacée d’épouvante et d’horreur.

Elle savait enfin pourquoi Raoul de Simaise voulait se donner la mort.

— Âh ! le malheureux, pensait-elle, il ne reviendra pas sur sa résolution ; car c’est pour échapper au déshonneur qu’il veut mourir ; car il ne voit que la mort pour le soustraire à la honte. Il s’est dit que, grâce à la mort, il n'aurait pas à porter, comme une casaque de forçat, le nom de son père, un nom maudit |

» Mais il ne mourra pas, je ne veux pas qu'il meure. Je le sauverai |

» J’ai une heure devant moi ; c’est peu, mais c’est assez ; en une heure, mise au service de ma volonté, je puis faire bien des choses.

Ce qu’elle ferait, elle ne le savait pas encore ; mais résolue à agir, à arrêter la mort, rien ne pourrait l'empêcher de sauver Raoul.

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