LES DERNIÈRES MINUTES
Après un moment de silence, Raoul reprit :
— Dis, ma sœur, dis ; je t’en prie, réponds-moi. — Ah ! je voudrais être morte ! s’écria Henriette. Et elle poussa un long et douloureux soupir.
— Et pourquoi, mon Dieu ? Henriette, d’où te viennent ces lugubres pensées ? Encore une fois, je t’en supplie, parle, réponds-moi, que t’a-t-on fait ?
Au souvenir de ce qu’elle avait entendu, Henriette se reprit à frissonner ; de nouveau elle se pendit au cou de son frère et, avec une pression d’indicible terreur, elle balbutia :
— Épouvantable !.. horrible !
Raoul se méprit sur le sens de ces paroles ; il s’imagina que son père ou la gardienne de sa sœur avait exercé sur la pauvre enfant quelque violence, et son cœur bondit d’indignation.
— Au nom du ciel, Henriette, parle !... Nomme-moi le misérable qui t’a fait souffrir. Allons, ma sœur bien aimée, ne tremble pas ainsi ; je suis là pour te défendre.
La jeune fille regarda son frère avec une expression de douleur navrante, qui acheva de le bouleverser dans tout son être.
— Il se dressa, les yeux étincelants de fureur.
— Henriette, dit-il d’une voix sourde, on t’a fait souffrir, on t'a frappée, peut-être... Qui, qui ? Réponds-moi, ma sœur, et je te jure.
Henriette baissa la tête, et parlant à mi-voix, comme si elle eût craint d’être entendue, elle répondit :
— Tout à l'heure, j'étais près de la porte de la chambre de mon père.
— Eh bien ? fit Raoul, regardant sa sœur avec angoisse. — J'ai tout entendu.
Raoul sentit en lui comme un affreux déchirement.
— Qu'’as-tu entendu ? demanda-t-il.
— Tout, te dis-je, tout !
— Tout, répéta le jeune homme avec accablement.
— Oui, tout.
— Oh!
Il serra fortement sa sœur contre sa poitrine et l’embrassa comme l’eût fait une mère, avec une sorte de délire.
— Mon frère, reprit Henriette, en rendant à Raoul ses caresses, tu as chargé des pistolets, tu as parlé de mort... Mais te voilà près de moi, tu ne te tueras pas !... Raoul, nous sommes les enfants d’un homme bien coupable ; nous devons vivre, non pour être heureux, le bonheur, hélas ! ne nous est plus permis, mais pour que l’expiation soit exemplaire ; seulement, il ne faudra pas que maman sache que tu as eu l’intention de te suicider.
Raoul secoua tristement la tête et répliqua :
— Je suis désolé que tu connaisses ces terribles secrets ; mais puisque tu as tout entendu, tu dois comprendre que je dois mourir.
— Raoul, Raoul, je ne veux pas que tu meures |! — Ma destinée doit s’accomplir.
— Je te dis que tu vivras !
— Écoute, ma sœur chérie, j'ai essayé de me relever, de me rendre digne de notre mère et de toi ; maïs, inflexible dans sa colère et dans sa justice, Dieu m’a condamné.
— Raoul, je t'ai pardonné, moi!
— Les autres aussi, je le sais ; oui, tous m'ont pardonné, Dieu seul est inexorable |!
— Non, mon frère, Dieu pardonne aussi.
— Il n’a pas pardonné, ma sœur. Puisque tu as entendu ce que nous avons dit tout à l’heure, le baron et moi, tu sais que l’existence n’est plus possible pour ton frère. L’avenir est fermé devant moi, ma vie est perdue...
» Je dois, je veux mourir.
— Non, non ! s’écria Henriette en se serrant toute frémissante contre son frère, je ne veux pas, je ne veux pas !... J’appellerai, je me cramponnerai à ton cou.
Raoul se débarrassa doucement des bras qui l’étreignaient.
— Ma sœur, dit-il d’un ton ferme, je porte un nom déshonoré, je ne puis plus vivre |
— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! Mais c’est donc vrai, tu as appelé notre père voleur, assassin !
Raoul baissa la tête.
— Hélas ! gémit-il.
Il se fit un silence, silence lugubre, qui n’était troublé que par les ronflements sonores de Dorothée.
La note grotesque venait se mêler à la note sinistre.
Henriette essuya ses yeux et, se dressant devant Raoul, elle lui dit :
— Mon frère, je porte comme toi le nom de Simaise, j'ai donc le droit de savoir ce qu’a fait notre père ; si épouvantable que soit la confidence, je la veux ; parle, parle |
— Malheureuse enfant, qu’exiges-tu de moi!
— La vérité ! Tu veux mourir, je veux savoir si tu dois mourir |
— Henriette, c’est horrible ce que tu veux apprendre ! — Qu'importe ! Parle, parle, je l'exige.
— Tu le veux absolument ?
— Oui, oui |
— Écoute donc!
Rapidement, en quelques phrases coupées par les sourdes exclamations de sa sœur, Raoul raconta les principaux faits de l’existence criminelle du baron de Simaise.
Quand il eut fini, la jeune fille se dressa debout, blanche comme neige, les traits contractés, tremblante, les yeux secs, fiévreux, étincelants.
— Quel abîme ! murmura-t-elle. C’est horrible, horrible ! Et elle laissa tomber sa tête sur son sein.
Raoul ne trouvait pas une parole pour la consoler.
Hélas ! que pouvait-il dire pour contenir cette effroyable douleur, cet immense désespoir !
Un gémissement sourd s’échappa de la poitrine gonflée de la jeune fille, puis, comme se parlant à elle-même, elle prononça des paroles entrecoupées, des phrases hachées par les sanglots.
— Jean Loup, une victime de mon père !... Jean Loup est mon cousin !... M. Lagarde est le marquis de Chamarande ! notre oncle... Et c’est mon père, mon père !... Quel amas d’iniquités !... Quel horrible chaos d’infamie !... Mon Dieu, mon Dieu, qu’avons-nous donc fait pour être si cruellement frappés ?
— Rien, ma sœur, tu n’as rien fait, toi! Mais il y a des familles maudites, et il faut que les innocents expient les crimes des coupables !
— Mais c’est épouvantable et injuste ! s’écria Henriette en se tordant convulsivement les bras... Ah ! c’est à faire douter de Dieu lui-même !
À ce moment, l'horloge de l’hôtel, qui sonnaïit les quarts, fit entendre les deux coups qui annonçaient la demie de onze heures.
Raoul tressaillit.
Il n’avait plus qu’une demi-heure à vivre.
Une demi-heure ! Trente minutes ! Et il avait vingt-trois ans ! Et il aimait, et sa sœur était là, devant lui, suppliante, qui semblait lui crier encore :
« Il faut vivre, vivre pour notre mère ; je ne veux pas que tu meures. »
Comment allait-il faire, le malheureux, pour s'échapper des bras d’'Henriette ?
Comme lui, en entendant l’horloge, la jeune fille avait ressenti une commotion violente.
C'était un véritable glas funèbre qui venait de tinter, quelque chose comme une voix fantastique qui avait jeté, aux oreilles du frère et de la sœur, l'espèce de mot de passe des frères trappistes :
« Frère, il faut mourir ! »
— Eh bien, ma sœur, dit Raoul d’un accent triste et grave, comprends-tu maintenant que le fils du baron de Simaise veuille mourir ?
La jeune fille sursauta et releva brusquement la tête.
— Oui, répondit-elle d’une voix étranglée, oui, je comprends.
Et elle pressa la main de son frère pendant qu’un feu sombre s’allumait dans son regard.
Elle aussi venait de prendre une résolution.
Il y eut un court silence.
Soudain, Henriette se frappa le front et dit :
— Voilà donc pourquoi, ce matin, Frédéric m’a tant suppliée de prendre la fuite, en m’en indiquant les moyens ?
— Quoi ! Henriette, fit Raoul étonné, tu pouvais t’échapper de ta prison ?
— Oui, facilement.
— Pourquoi ne l’as-tu pas fait ?
— Je partais, Raoul ; c’est au moment où j'allais sortir de l'hôtel que je suis passée devant la porte de la chambre de notre père.
— Ah ! malheureuse enfant, pourquoi t'y es-tu arrêtée ? — C’est Dieu qui l’a voulu, Raoul, et je le bénis !
— ÀAh ! tu aurais mieux fait de passer sans entendre.
— Pouvais-je, reconnaissant ta voix, ne pas écouter ?
— Enfin, c’est à cela que je dois d’avoir pu t’embrasser avant de mourir ; ce sera ma consolation. Mais, dis-moi, chère sœur, ne pourrais-tu pas fuir encore ?
— Je le pourrais.
— En ce cas, pars, pars à l'instant... Adieu, ma sœur bienaimée, va retrouver notre mère...
» Dis-lui que ma dernière pensée a été pour elle.
» Tu l’embrasseras pour moi, tu lui donneras le dernier baiser que je te donne.
Sur ces mots, Raoul prit sa sœur dans ses bras et l’embrassa à plusieurs reprises, en la serrant fiévreusement contre sa poitrine.
— Maintenant, reprit-il, je te dis adieu une dernière fois ; pars, ma sœur, quitte vite cette maison maudite.
— Non, Raoul, non, je ne partirai pas, répondit-elle.
— Mais pourquoi, mon Dieu, pourquoi ? Notre mère t’attend...
— Oui, Raoul, elle m'attend ; malgré cela, je reste ici. — Henriette, je t’en conjure, pars !
— M'obéirais-tu si je te demandais de ne pas te tuer ? — Tu sais bien que c’est impossible.
— Quand tu ne te rends pas à mes raisons, Raoul, pourquoi veux-tu que je t’obéisse ?
— Mais ton avenir, ma sœur, n’est pas brisé comme le mien ; tu n’as rien à te reprocher, toi, et tu peux espérer encore une existence heureuse.
Elle secoua la tête.
— Tu aimes, tu es aimée ! ajouta Raoul.
Un sourire singulier crispa les lèvres d’Henriette.
— Tu consoleras notre mère ; voilà ton devoir, ma sœur chérie ; le mien est de mourir, tu le reconnais maintenant, n'est-ce pas ?
— Oui, Raoul, oui, et c’est pour cela que je reste ici, répondit-elle en proie à une exaltation qui allait grandissant.
Sa physionomie avait pris une expression étrange.
— Raoul, reprit-elle, en lui saisissant le bras qu’elle serra fiévreusement, il faut aussi que ma destinée s’accomplisse.
— Mon Dieu, que veux-tu dire ?
— Rien, Raoul, rien ; je reste ici et j'attends.
— Qu’'attends-tu ?
— Je ne sais pas, répondit-elle avec égarement.
— Henriette, tu me fais peur !
— Raoul, on ne doit pas avoir peur en face de la mort !
— Ah ! s’écria le jeune homme montrant la pendule, qui marchait avec une effrayante rapidité, tu me rappelles que l’heure du devoir va sonner pour moi.
— C’est vrai, fit-elle avec un sourire navrant, l'heure approche ; c’est à midi... à midi, répéta-t-elle avec un accent singulier.
— Plus que quelques minutes, et je voudrais rester avec toi, ne plus te quitter, travailler à ton bonheur.
— Alors, viens, partons ensemble, dit-elle, en prenant la main de son frère.
— Tu sais bien que c’est impossible, Henriette ; et mon père que tu oublies, mon père qui, en ce moment, s'apprête à tenir sa parole... voudrais-tu qu’il s’en allât en disant : “Mon fils est un lâche !”
— Non, Raoul, non; c’est toi qui as raison, mon frère... l’heure approche, il faut nous séparer.
— Mais.
— Adieu, mon frère !
— Adieu, ma sœur |
Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, se tinrent un instant enlacés dans une suprême étreinte, puis Raoul se dégagea. Mais Henriette le ressaisit aussitôt et l’enlaça de nouveau en disant, éperdue :
— Non, non, je ne puis te laisser partir |... Non, non, je ne puis te laisser mourir !
Raoul se débattait, essayant de dénouer le lien qui le retenait ; mais Henriette s’était si bien cramponnée à lui que cette espèce de lutte pouvait durer longtemps, à moins qu’il ne fît usage de sa force.
L’aiguille fatale avançait.
Par un mouvement brusque, le jeune homme parvint enfin à repousser sa sœur, qui s’affaissa sur le parquet en poussant un cri déchirant.
— Adieu, ma sœur, adieu |! dit une dernière fois Raoul. Et il s’élança hors de la chambre.
Au bas du grand escalier, il se trouva tout à coup en face de Frédéric, dont le visage exprimait une vive satisfaction.
— Ah ! c’est vous, Frédéric, dit Raoul, je suis heureux de vous rencontrer.
» Vous vous intéressez à ma sœur ?
— Comme à vous, monsieur Raoul.
— Vous lui avez conseillé de fuir, vous lui en avez donné les moyens ?
— Oui, monsieur Raoul.
— Vous trahissez donc votre maître ?
— Lequel, monsieur Raoul ? répondit Landry en souriant. — Mais... mais... balbutia le jeune homme.
— Monsieur de Simaise, répondit Landry, baissant la voix, mon véritable maître est M. le marquis de Chamarande. Ici, je suis Frédéric, le valet de chambre du baron de Simaise ; mais vous m'avez vu la nuit dernière chez M. Pedro Castora, dans mon costume de marin ; je suis Sosthène Landry.
— Vous, vous, c'était vous !exclama le jeune homme stupéfié.
— C'était moi, monsieur Raoul.
— Oh ! alors toutes mes inquiétudes disparaissent ; vous veillerez sur ma sœur !
— Mie de Simaise est maintenant, je pense, sous la protection de sa mère.
— Erreur, erreur, ma sœur pouvait fuir, mais elle n’est pas partie.
— Oh ! fit Landry dont le visage changea aussitôt d’expression.
— Vite, vite, courez près d’elle ; je vous la confie... La malheureuse n’a que vous ici, Landry, vous en répondez !
Le fidèle serviteur du marquis de Chamarande bondit dans l'escalier pendant que Raoul se précipitait dans sa chambre et s’y enfermait.
La pendule marquait midi moins cinq minutes.
— Il était temps ! murmura le jeune homme.
Il détacha la chaîne de sa montre, accrochée à une boutonnière de son gilet et plaça le bijou sur le guéridon à côté du pistolet. Il prit ensuite une feuille de papier sur laquelle il écrivit ces trois mots :
« Pour Sosthène Landry. »
Et il mit la montre sur le papier.
L’aiguille marquait midi moins trois minutes. Il prit le pistolet, l’arma et mit le canon entre ses dents :
Les yeux sur sa montre, voyant avancer la grande aiguille, le doigt sur la gâchette, immobile, il attendit.
Landry n'avait mis que quelques secondes pour arriver près d'Henriette.
Trop faible pour supporter coup sur coup d’aussi terribles émotions, la pauvre enfant avait encore perdu connaissance.
Landry s’empressa de la relever.
Un verre d’eau qu'il jeta sur le visage de Dorothée tira celle-ci du sommeil simulé ou vrai dans lequel elle était plongée.
— Heïn, qu'y a-t-il donc ? fit la femme... Monsieur le baron, je VOUS jure.
— Il ne s’agit pas de M. le baron, dit Frédéric ; en la secouant rudement, l'affaire n’a pas réussi, elle est remise... Maïs, attention : vous n’avez rien vu, rien entendu.
— Sans doute, puisque je dormais.
— Taisez-vous, vous ne dormiez pas.
— Âh !... Je ne comprends pas bien...
— Vous n’avez pas besoin de comprendre.
— C’est vrai.
— Maintenant, donnez vos soins à mademoiselle. — Oh ! la chère enfant, la chère enfant !
— Quoi que vous ayez entendu, vous serez muette. — Comme une pierre.
— Ce soir, je vous donnerai ; de nouvelles instructions. — Vous m'avez encore promis mille francs ?
— Vous les aurez, et peut-être mieux, si je suis entièrement satisfait de vous.
— Soyez tranquille, monsieur Frédéric ; ah ! tenez, je ne sais pas tout ce que je ferais pour vous.
— Je ne vous demande que de me bien servir et de mériter la récompense qui vous est promise.
Sur ces derniers mots, Landry s’éloigna rapidement.
Tout à coup, une formidable détonation ébranla tout l'étage.
Henriette, qui venait de reprendre l’usage de ses sens, s’échappa des bras de Dorothée épouvantée et bondit vers la fenêtre qu’elle s’efforça d'ouvrir.
Landry descendit quatre à quatre le grand escalier, courant vers la chambre de Raoul.
Les domestiques, affolés, ne sachant au juste d’où partait l'explosion, couraient dans tous les sens ; ne comprenant pas, ils se regardaient et s’interrogeaient.