LE NARCOTIQUE
Nous avons dit comment, après s’être séparé de sa sœur, Raoul s’était retiré dans sa chambre.
L’œil fixé sur sa montre, une main appuyée sur la table, le canon du pistolet entre les dents et l’oreille tendue, il attendait fiévreusement.
Et, en attendant le premier coup de midi, il pensait à sa mère, à sa sœur et à la belle jeune fille qu'il aimait. Et il leur disait adieu dans son cœur en même temps qu’il disait adieu à la vie.
La grande aiguille de sa montre rejoignit la petite aiguille. C'était le moment suprême. Le premier coup de midi sonna à l'horloge de l’hôtel, suivi immédiatement de la détonation de l’arme à feu, qui mit en mouvement tous les domestiques épouvantés.
Raoul ne put s’empêcher de tressaillir.
Son père s'était fait justice.
Ses yeux s’illuminèrent.
— À mon tour, pensa-t-il !
Et il pressa la gâchette.
Le chien s’abattit sur la capsule. Un bruit sec, assez semblable à celui d’un petit coup de fouet, se fit entendre. La capsule seule avait fait explosion, en brûlant quelques grains de poudre.
— Malheur ! exclama le jeune homme avec un accent farouche, malheur !... Oh! maladroit que je suis !... Pourtant, j'ai chargé les deux armes avec la même précaution, les mêmes soins |
Il s’approcha de la fenêtre afin de reconnaître pourquoi le pistolet avait raté ; il procéda à son examen avec une attention furieuse et sonda le canon.
— Qu'est-ce que cela veut dire ? s’écria-t-il ; mon pistolet a été déchargé !..
» Mais qui donc ?...
Il promena son regard autour de la chambre.
— Ah ! voilà les balles !
Elles étaient, en effet, sur la cheminée.
— Et voilà la poudre et la bourre.
La poudre était répandue sur la plaque de marbre du foyer, et la boule de papier avait été jetée à côté.
Raoul ne chercha pas à pénétrer ce mystère ; il ne comprit qu'une chose, c’est qu’on avait voulu l'empêcher de se tuer.
Un cri de rage s’échappa de sa poitrine ; il jeta dans un coin son pistolet devenu inutile et ses yeux hagards cherchèrent autour de lui une autre arme quelconque pour se frapper.
Son épée était là, accrochée à une patère, la lame dans le fourreau.
Il poussa une exclamation de joie et bondit vers l’arme qu'il tira du fourreau avec un mouvement de fureur.
Il allait s’enfoncer la lame dans la poitrine, quand la porte s’ouvrit brusquement.
Un homme parut. C'était Landry.
Il se précipita sur Raoul et retint son bras en s’écriant : — Arrêtez ! arrêtez !
— Ah ! fit le jeune homme avec colère et en se débattant, c’est vous qui avez déchargé mon pistolet !
— Oui, monsieur, c’est moi.
— Pourquoi, dis ? Et de quel droit ?
— Du droit d’abord qu'a tout homme d'empêcher un suicide. Ensuite, monsieur de Simaise, j'ai agi d’après les instructions que j'ai reçues de mon maître.
— Ton maître ! Lequel ?
— Mon véritable maître, monsieur Raoul.
— Mon oncle, le marquis de Chamarande ?
— Oui, monsieur Raoul, c’est votre oncle, le marquis de Chamarande qui, par ma voix, vous défend de vous tuer ; il vous ordonne de vivre.
— Vivre, vivre déshonoré ?
— Non, monsieur Raoul, non, les fautes sont personnelles…
— Les fautes, peut-être, mais non les crimes !
— Encore une fois, monsieur Raoul, vous devez vivre, non pas seulement parce que votre oncle vous l’ordonne, mais pour votre mère, pour votre sœur.
— Non, non, j'ai juré de mourir... Mon père s’est tué, je dois me tuer aussi |
— Sortez de votre erreur, monsieur Raoul, votre père ne s’est pas tué.
— Vous mentez, j'ai entendu le coup de pistolet !
— Oui, vous avez entendu un coup de pistolet ; mais c’est moi qui l’ai tiré.
— C’est faux, c’est faux ! vous calomniez mon père !
— Vous croyez cela ? Eh bien, voyez.
Le baron et Carlotta se précipitaient dans la chambre.
— Vivant ! il est vivant ! exclama la jeune femme d’une voix haletante.
Et, prête à tomber, elle s’appuya contre un meuble.
— Ne vous l’avais-je pas dit ? murmura le baron à l'oreille de Carlotta.
M. de Simaise n’était pas facilement accessible aux émotions. Déjà il avait retrouvé tout son calme.
D'un signe il congédia son valet de chambre.
Raoul, à la vue de son père, s’était affaissé sur un siège, comme une masse. Et il restait là, hébété, sans voix, les yeux grands ouverts, immobile, comme s’il eût été subitement galvanisé.
— Soyez maintenant sans inquiétude, dit Carlotta au baron, je réponds de lui.
— Soit, madame.
Et il ajouta d’un ton singulier où perçait l'ironie :
— Je souhaïte, madame, que vous ayez pour ma fille l’affection que vous semblez avoir pour mon fils. Je vous laisse avec lui, soyez éloquente et vous lui ferez certainement entendre raison.
Sur ces mots, le baron, sortit de la chambre.
Carlotta s’approcha de Raoul lentement et lui prit les deux mains. Elles étaient froides comme de la glace.
— Monsieur Raoul, dit la jeune femme de sa plus douce voix, est-ce que vous ne me reconnaissez pas ?
Les lèvres du jeune homme remuèrent, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Ses yeux restaient largement ouverts, fixes, sans un seul mouvement des prunelles.
— Monsieur Raoul, est-ce que vous n’entendez pas ma Voix ?
Toujours pas de réponse.
— Oh ! mon Dieu ! Oh ! mon Dieu ! murmura-t-elle avec effroi.
Les événements dramatiques qui s’étaient si rapidement succédé autour de Raoul, avaient fortement ébranlé son système nerveux. Debout depuis la veille, le cerveau surexcité et n'ayant pris aucune nourriture, comment aurait-il pu résister à tant d'émotions épouvantables ? Aussi en voyant paraître son père, son père qu'il croyait mort, la commotion qu’il éprouva fut si violente, qu'elle l’avait en quelque sorte paralysé.
Tout à coup, il poussa un gémissement sourd, ses membres se raidirent et il perdit tout à fait l’usage de ses sens.
Carlotta se jeta sur un cordon de sonnette qu'elle agita d’une main fiévreuse.
Le baron, qui était probablement resté à quelques pas, rentra dans la chambre, suivi de près par un valet de pied accourant à l’appel de la sonnette.
— Qu’y a-t-il donc ? demanda le baron.
— Vous voyez, un évanouissement.
— Ce ne sera rien.
— Je l'espère. Mais il faudrait quelque chose, des sels, ce que vous avez ici.
Le baron fut frappé d’une idée subite.
— Oui, oui, dit-il, je vais vite vous chercher ce qu’il faut.
Il sortit précipitamment pour courir dans sa chambre. Il prit un verre qu'il remplit d’eau à moitié, puis il sortit de sa poche la boîte aux quatre flacons, c’est-à-dire les poisons foudroyants et les somnifères de Carini. Il ouvrit la petite boîte.
— Ne nous trompons pas, murmura-t-il ; Carini m’a bien dit le flacon ayant une ligne bleue, c’est le troisième.
» Oui, voilà bien la raie bleue... Allons, une goutte de ce liquide, qui paraît inoffensif, et Raoul dormira pendant vingtquatre heures au moins.
» Je ne dois pas hésiter, voilà ce que je dois faire, l’endormir. Je n'aurai ainsi rien à redouter de son côté ; il ne me demandera pas une explication que je serais fort embarrassé de
lui donner, et il ne viendra pas se mettre en travers de mes projets. Je le connais, il lutterait contre moi et la comtesse Carini pour défendre sa sœur. Eh bien, une goutte de ce flacon dans un peu d’eau qu’il avalera, et je me débarrasse de lui. Pendant son long sommeil, la comtesse Carini et moi nous agirons, et quand il se réveillera, je n’aurai plus rien à redouter de lui, Henriette ne sera plus ici.
Parfaitement renseigné par Carini au sujet des quatre liqueurs, le baron savait quelle était la propriété de chacune. Carini lui avait parlé surtout des propriétés étranges de son narcotique, en expliquant au baron qu’en augmentant successivement la dose on obtenait, non plus un sommeil de vingtquatre heures, mais le sommeil léthargique, puis le sommeil cataleptique et, enfin, un autre sommeil ayant toutes les apparences de la mort.
Toutefois, et toujours d’après les explications données par Carini, le quatrième flacon, marqué d’une ligne rose, contenait un antidote non moins puissant que le narcotique, puisqu'il pouvait faire cesser, presque instantanément et suivant la dose, les diverses sortes de sommeil.
Mais le baron n’avait pas à se préoccuper de ces détails pour le moment ; il voulait tout simplement endormir Raoul pour vingt-quatre heures.
Il posa l’écrin sur la table et prit le flacon contenant le narcotique, en s’assurant bien, une fois encore, qu’il portait la rayure bleue.
Il était fermé par un bouchon à vis ; le baron fit jouer la spirale et déboucha le flacon ; d’une main, qui tremblait lécèrement, il versa dans le verre une forte goutte du liquide, qui se mêla avec l’eau sans en changer la couleur.
Cela fait, le baron referma le flacon et le remit à sa place dans l’écrin, qu'il laissa ouvert sur la table.
Il sortit, ferma sa porte à clef et descendit, tenant à la main le verre d’eau.
Pendant que le baron préparait son narcotique, Carlotta et le domestique avaient mis Raoul sur son lit ; puis, en attendant ce qu’elle avait demandé, la jeune femme se mit à donner des soins au malade ; elle eut le bonheur de le voir revenir à lui ; mais sa joie ne fut pas de longue durée, car la syncope fut immédiatement suivie d’une épouvantable crise nerveuse.
Le jeune homme se débattait, se tordait sur son lit dans d’horribles convulsions.
Il fallait les forces réunies de Carlotta et du domestique pour le maintenir et l'empêcher de se meurtrir le corps.
Enfin, le baron parut.
— Mais venez donc vite, monsieur, venez donc, lui dit Carlotta.
— Tenez, voilà, fit-il, tendant le verre à la jeune femme. — Qu'est-ce que cela ?
— Ce que vous avez demandé, un médicament dont je me suis servi plus d’une fois et dont je connais les effets ; je l’ai préparé moi-même. Faites votre possible pour qu’il boive.
Pendant que le domestique continuait à paralyser les mouvements violents du jeune homme, Carlotta parvint à lui ouvrir la bouche et, à l’aide d’une cuiller, à lui faire avaler le contenu du verre.
Presque aussitôt le narcotique produisit son effet ; la crise nerveuse prit fin rapidement et, au bout de cinq minutes, Raoul dormait d’un profond sommeil.
— Vous voyez, dit le baron, c’est fini ; il va dormir pendant quelques heures ; et c’est heureux, car il a grand besoin de repos. Quand il se réveillera, il ne se souviendra plus de rien.
— Dieu vous entende, monsieur le baron.
Le domestique, dont la présence n’était plus utile, se retira.
— Maintenant, madame, dit le baron, je vais préparer ma fille à vous recevoir ; tenez-vous à rester ici ?
— Oui. Je désire veiller notre malade jusqu’au moment où vous aurez besoin de moi.
— Soit ; je viendrai vous chercher quand l'instant sera venu.
Le baron sortit. Derrière lui, Carlotta ferma la porte ; puis, avec la sollicitude d’une mère qui veille sur son enfant, elle mit sur le front du dormeur un long baiser et s’installa à son chevet.
En entendant le coup de pistolet, persuadée que son frère venait de se tuer, Henriette voulut, elle aussi, se donner la mort, en se précipitant par la fenêtre sur le pavé de la cour.
Mais, heureusement, elle n’eut pas le temps de faire jouer la crémone et d'ouvrir la fenêtre.
Devinant son intention, Dorothée se jeta sur elle et l’enlaça de ses bras robustes.
— Laissez-moi, laissez-moi ! criait la jeune fille affolée, en essayant vainement de rompre le lien qui l’enchaînaïit ; laissez-moi, mon frère est mort, je veux mourir aussi |
Dorothée restait muette ; elle se contentait de se servir de sa force pour maintenir l’enfant et l’éloigner de la fenêtre.
Elle la ramena pas à pas, soutenant victorieusement la lutte, jusqu’au canapé, sur lequel elle parvint à l’étendre.
Henriette était vaincue ; à bout de forces et comme anéantie, elle resta immobile et fondit en larmes.
C’était ce qui pouvait arriver de plus heureux. La crise fut navrante.
La jeune fille sanglotait, coupant ses hoquets, de mots sans suite :
— Mon Dieu !... Horrible !... Malheur !... Mort !... Plus rien !... Perdue !... Raoul !... Maman !..
Et puis « maman, maman ! » Toujours ce mot revenait sur ses lèvres.
Maman ! mot doux par excellence, invocation de la douleur, appel suprême de l’enfant au moment du péril ou du chagrin |
Quand Henriette, se fut un peu calmée, la pensée lui revint. Soudain elle se rappela.
Un seul coup de pistolet avait été tiré, un seul. Qui donc était mort ? Son frère ou son père ? Doute épouvantable ! Horrible perplexité !
— Je veux savoir, je veux savoir ! s’écria-t-elle, en se dressant debout.
— Ne bougez pas, mademoiselle, attendez, lui dit Dorothée, en se plaçant devant elle, prête à la saisir.
— Mais vous ne comprenez donc pas qu'un effroyable malheur est arrivé ici ? Ecoutez, écoutez ces rumeurs, ces bruits de pas, ces cris... Je veux savoir, je veux savoir |
Elle voulut s’élancer vers la porte ; mais elle était brisée, ses jambes fléchirent et elle retomba inerte, comme une masse, sur le canapé.
Après l'agitation fébrile, l’engourdissement, la torpeur.
Tout à coup, un pas d'homme retentit dans le corridor. Henriette essaya de se soulever, impossible ; elle ne put que tourner son regard anxieux du côté de la porte.
Les pas se rapprochaient.
Qui venait près d'elle ?
son père ou son frère ?
La porte s’ouvrit et elle vit son père.
Elle poussa un cri rauque ; puis, d’une voix à peine distincte, elle prononça ces mots :
— Mon frère est mort. !
Elle ressentit une douleur atroce, comme si son cœur se tordait sous une main de fer ; la respiration lui manqua et, malcré, elle, ses yeux se fermèrent.
Le baron entra, referma la porte et s’avança lentement, la tête incliné, comme un homme qui réfléchit.
Ses yeux tombèrent sur un carré de papier qui s’était évidemment échappé de la poche d’Henriette, car il se trouvait près d’elle devant le canapé.
— Tiens, se dit le baron, qu’est-ce que cela ? Une lettre ? Il se baissa et ramassa le papier.
D'un signe de la main il congédia Dorothée, qui s’empressa de gagner sa chambre.
Le papier était plié en quatre ; le baron l’ouvrit et ne put s'empêcher de tressaillir en reconnaissant l’écriture de son valet de chambre. Il lut rapidement les indications précises remises le matin à Henriette par Landry, indications au moyen desquelles la jeune fille pouvait facilement et sans danger s'échapper de sa prison.
En lisant, le baron était devenu très pâle ; de fauves éclairs sillonnaïient son regard ; une colère sourde, effroyable grondait en lui.
— Trahi, je suis trahi ! se disait-il mentalement ; et par qui ? Par Frédéric, en qui j'avais une entière confiance. Ah !le misérable, il s’est laissé corrompre par mes ennemis ; mon valet de chambre est aujourd’hui un espion attaché à mes pas !
Un sourire affreux contracta ses lèvres.
— Heureusement, reprit-il, me voilà prévenu et je saurai veiller. Je tiens Henriette, on ne me l’enlèvera point.
son premier mouvement fut de faire venir son valet de chambre, de le traiter devant les autres domestiques comme il le méritait, c’est-à-dire comme un valet infidèle, un misérable, et de le chasser ensuite ainsi qu’on chasse un voleur ou un chien galeux.
Mais il réfléchit que cette exécution pouvait avoir des conséquences fâcheuses.
En effet, du moment que le marquis de Chamarande avait acheté et probablement payé au poids de l’or les services de Frédéric et qu'il mettait tout en œuvre pour lui reprendre Henriette sans éclat, c’est qu’il était décidé à ne pas agir ouvertement, à éviter tout scandale. Dès lors, il pouvait se tranquilliser ; il n’avait qu’à rendre plus grande encore la surveillance dont Henriette était l’objet.
Il résolut donc de garder le silence et d’avoir l’air de ne rien Savoir.
D'ailleurs, la situation allait changer ; la comtesse Carini était chez lui, prête à agir ; avant la fin de la journée, sans doute, Henriette serait en lieu sûr et absolument à l’abri, cette fois, de toute tentative d'enlèvement.
Si son valet de chambre pouvait devenir gênant, il trouverait bien le moyen de l’éloigner pendant une heure ou deux.
Le baron de Simaise, toujours grand comédien et habile en l’art de feindre et de dissimuler ses impressions, éteignit les flammes de son regard et força sa physionomie à reprendre sa sérénité habituelle.
Il se pencha sur Henriette, et d’une voix doucereuse, qu’il sut rendre pleine de compassion, il l’appela :
— Henriette, ma fille chérie !
MONSIEUR
La jeune fille fit un soubresaut, mais ses yeux restèrent fermés.
— On dirait qu’elle sommeille, murmura le baron. Il l’appela de nouveau :
— Henriette, Henriette !
Un nouveau tressaillement fit comprendre au baron que sa fille entendait.
Il se pencha davantage et ses lèvres touchèrent le front d'Henriette.
À ce contact, le corps de la jeune fille tout entier frissonna. Presque aussitôt ses yeux s’ouvrirent démesurément, et comme si elle eût subi un choc électrique, elle fit un bond et se trouva assise.
Alors, ses yeux secs, luisants se fixèrent sur le visage de son père et elle le regarda avec effarement.
— Henriette, mon enfant, est-ce que tu souffres ? demanda le baron.
La jeune fille eut un brusque mouvement nerveux ; puis, d’une voix étranglée, elle dit :
— Vous êtes vivant, vous, et mon frère est mort !
Ces seuls mots firent comprendre au baron que le frère et la sœur s'étaient vus et que celle-ci devait tout savoir.
— Non, non, Henriette, répondit-il, ton frère n’est pas mort.
— Vous me trompez |
— Je te jure que Raoul est vivant, bien vivant ; en ce moment, très fatigué, il repose.
— Oh ! oh ! fit la jeune fille, en passant sa main sur son front.
— Mais qui donc a pu te faire croire à la mort de Raoul ? demanda le baron.
— Le coup de pistolet... J’ai entendu !
— C’est vrai, il y a eu un coup de pistolet.
— Ah ! ah ! vous voyez!
— Mais ce n’est pas ton frère qui l’a tiré !
— Qui, alors ?
— Je l’ignore encore.
— Vous l’ignorez ? Ah !...
— Écoute-moi donc : Le pistolet était dans ma chambre, chargé... Un domestique, sans doute, en jouant avec cette arme, maladroitement, a fait partir le coup. Voilà la vérité, Henriette, je te le jure.
— Et vous me jurez également que mon frère n’est pas mort ?
— Henriette, pour la seconde fois, je te jure que Raoul est vivant.
La jeune fille leva ses yeux vers le ciel et joignit les mains. — Mon Dieu, mon Dieu, murmura-t-elle, merci !
Après un moment de silence, le baron s’assit sur le canapé, près de sa fille, dont il prit la main.
Henriette retira vivement sa main et détourna la tête.
Le baron eut un mouvement de colère qui se traduisit par un éclair dans le regard et une affreuse grimace.
— Ma fille, dit-il amèrement, il paraît que je vous fais horreur. Ah ! je reconnais là l’œuvre de votre mère.
— Mon père, répondit vivement Henriette, je n’ai pas eu l'intention de vous offenser ; mais pourquoi me parler de ma mère et pourquoi l’accuser ?
» Vous savez bien comment j'ai été élevée ; jamais la baronne de Simaise ne s’est plainte de son mari à ses enfants, et toujours elle m’a commandé de vous respecter.
— Alors, Henriette, vous oubliez le commandement de votre mère, et vous me voyez très peiné.
La jeune fille écoutait son père, mais distraitement ; bien que le baron lui eût juré que Raoul était vivant, elle ne se sentait pas encore rassurée et toute sa pensée était à son frère. N'ayant plus aucune confiance en son père, elle se disait qu’il pouvait bien l’avoir trompée. Elle admettait, cependant, que Raoul n’avait pas réussi à se tuer ; mais elle le voyait étendu, sur son lit, blessé, sanglant, et elle aurait voulu être près de lui pour lui prodiguer ses soins.
Le baron n'eut pas de peine à s’apercevoir de la préoccupation de sa fille.
— À quoi pensez-vous donc au lieu de m’écouter ? lui ditil assez durement.
— Mais je vous écoute, mon père.
— D'une singulière façon.
— Je vous avoue que je pense à mon frère.
— Je vous ai dit et je vous répète encore qu'il repose. — C’est vrai, mais...
— Ne vous ai-je pas juré qu'il est vivant ?
— Oui, mon père ; mais s’il est blessé !...
— Pourquoi voulez-vous qu'il soit blessé ?
— Mon père, ce coup de pistolet.
— Je vous l’ai expliqué.
Elle secoua la tête et répliqua :
— C’est que vous pouvez me tromper |
Le baron fronça les sourcils.
— En vérité, dit-il, j'admire la confiance que vous avez en moi.
— Hélas ! mon père, je ne puis plus croire à votre parole. — ÂAh !... Et pourquoi ?
— Parce que je sais tout.
— Quoi, tout ? fit-il avec humeur.
— Mon père, j'ai surpris votre conversation avec mon frère... Tenez, quand j'ai entendu le coup de pistolet, si Dorothée ne s'était pas jetée sur moi, j'allais me précipiter par la fenêtre, car, comme Raoul, mon père, je ne voulais pas survivre à notre déshonneur |
Le baron était atterré.
Ainsi sa fille avait entendu, elle connaissait ses infamies, ses crimes. Elle savait tout !...
Quel coup porté à son autorité, à son orgueil ! Allait-il donc courber la tête devant cette petite fille comme il l’avait courbée devant son fils, un homme ? Mais non, il se redressa l’œil clair, le front hautain.
— Et de quel droit, mademoiselle, répliqua-t-il d’un ton aigre, de quel droit vous permettez-vous de juger les actions de votre père ? En vérité, je vous trouve bien hardie ! Sachezle bien, je ne donne à personne le droit de fouiller dans ma vie, de contrôler mes actes, et moins à vous encore qu’à tout autre.
— Je ne vous juge pas, mon père ; je.
— Assez, assez, l’interrompit-il avec rudesse ; gardez pour vous vos réflexions saugrenuess, je ne suis, pas d'humeur à les entendre. J’ai à vous parler et je vous prie de m’écouter.
— Je vous écoute, monsieur.
— Ah! ah! grommela-t-il entre ses dents, monsieur, maintenant !... Mais qu'importe, continua-t-il, l’essentiel est que vous m'obéissiez. Votre mère et ses amis, les vôtres aussi,
m'ont déclaré une guerre implacable, et vous êtes l’arme dont ils se servent pour me combattre.
— Moi ! Et comment cela ?
— D'abord en étouffant en vous l’affection que vous devriez avoir pour moi.
Henriette eut un sourire d’une tristesse navrante.
Si rapide qu'il eût été, ce sourire, le baron le saisit au passage.
— Vous, pensez que je ne vous aime pas, dit-il avec une fausse expression de chagrin ?
— Je pense que vous m'avez enlevée à ma mère, qui m'adore ; je pense que je suis ici votre prisonnière ; je pense que vous m'avez hypocritement trompée pour me forcer à épouser un homme que je ne connaissais pas, que je n’aimais pas ; je pense que depuis mon emprisonnement je n’ai entendu aucune voix amie ; enfin, je pense que, parce que vous êtes mon père, j'ai voulu me tuer tout à l'heure.
Si c’est là votre manière de me prouver votre tendresse, je me demande en frissonnant ce que vous pourriez faire si vous vouliez me prouver votre haine.
Henriette avait prononcé cette longue et amère plainte d’une voix triste, mais ferme.
Le baron, forcé de contenir sa fureur, martelait le tapis sous son talon fiévreux.
— Enfin, vous avez fini, fit-il ; ce n’est pas malheureux !... Je vous préviens que je suis à bout de patience.
— Hélas ! non, je n'ai pas fini ; mais vous savez ce que j'aurais encore à vous dire et je m'arrête.. Je suis votre fille, monsieur, et je ne veux pas avoir à vous manquer de respect. Maintenant, qu’'exigez-vous de moi ?
— Pour des raisons que je n’ai pas à vous faire connaître, vous allez quitter cette maison.
— Alors vous vous décidez à me rendre à ma mère, je vous remercie.
— Je vous rendrai à votre mère, certainement ; mais plus
tard.
— Quand ?
— Cela dépendra d'elle et de ses amis.
— Vous venez de me dire que j'allais quitter cette maïison.
— Oui. Je vous ai choisi une retraite.
— Je comprends : vous me changez de prison, celle-ci ne vous paraissant plus assez sûre.
— Le mot est dur.
— Le mot prison ? Trouvez-en un autre ; ce ne sont pas des serviteurs que j’ai ici, mais des geôliers.
— Eh bien, soit, puisque vous le voulez ainsi : vous êtes ici prisonnière et je vais vous changer de prison.
— Je m'y refuse.
— Vous m'’obéirez !
— Non !
— Henriette, prenez garde ! La chose est décidée, elle se fera.
— Alors, vous emploierez la force ?
— Oui, si vous m'y obligez. Vous savez, Henriette, que je ne suis pas homme à m’arrêter en chemin.
— Hélas ! soupira Henriette.
— Un homme immensément riche m’avait demandé votre main...
— Et moi, monsieur, j'avais consenti à me sacrifier pour vous sauver d’un abîme imaginaire.
— Pedro Castora, que je croyais mon ami, est passé du côté de mes adversaires.
— M. Pedro Castora s’est conduit comme un honnête homme, un homme d'honneur, et je lui ai voué une reconnaissance éternelle.
— C’est votre affaire. Mais ne vous réjouissez pas trop vite... Vous n'êtes pas encore la femme de celui que vous aimez.
Henriette ne put s'empêcher de tressaillir.
— Si je devais me marier, répondit-elle tristement, la fille de Clémentine de Vaucourt ne donnerait jamais, soyez-en sûr, ni Sa main ni son cœur à un homme qui aurait forfait à l’honneur |
— Je veux bien le croire. Dans tous les cas, je me charge, moi, de vous marier.
— Vous n'aurez pas à prendre cette peine, monsieur, car je ne me marierai jamais... Je voulais me tuer, Dieu ne l’a pas voulu ; je me soumets à sa volonté... Ma résolution est prise : j'entrerai dans un couvent, je me ferai religieuse.
— Comme cela se trouve ! Je venais justement vous proposer de vous faire conduire dans un couvent.
— Dois-je vous croire ?
— Oui, certes, vous pouvez me croire. C’est dans un couvent que je veux vous placer, non pas pour y prononcer des vœux éternels, mais pour y attendre que votre mère et moi nous soyons réconciliés. C’est alors que je vous choisirai un mari digne de vous.
— Je vous répète, monsieur, que je ne me marierai jamais.
Ce mot « monsieur », que sa fille répétait avec une persistance marquée, exaspérait le baron, qui, depuis le matin, recevait affront sur affront sans pouvoir riposter. Animé par sa haine contre son frère et Jean de Chamarande, il répliqua avec emportement :
— Si ce n’est avec votre ancien sauvage, ce misérable Jean Loup !
Devant les injures personnelles, la femme a souvent assez de force de caractère pour rester calme ; elle n’y répond que par le dédain, obéissant en cela au sentiment de sa dignité et du respect de soi-même : mais si l’on s’attaque à l’homme qu’elle aime, la résignation disparaît, elle relève la tête et défend son idole.
Henriette se redressa, superbe, le regard éclairé d’un rayon d’orgueil et d’indignation.
— Monsieur, dit-elle d’une voix vibrante, vous oubliez que celui que vous insultez est absent, qu'il est le fils de votre frère, un Chamarande, et qu'il est noble par le cœur et par la naissance.
— Ainsi, on ne m'a pas trompé, c’est bien vrai, vous aimez ce misérable Jean Loup ?
— L'homme que vous traitez de misérable n’a ni volé ni martyrisé personne, ce qui établit une différence entre lui et.
— Achevez ! hurla le baron blême de fureur.
— Inutile, vous avez compris.
— Ah ! prenez garde, prenez garde |!
—,À quoi ? Ah ! tenez, vous me rendriez service en me tuant.
— Ne me tentez pas ! Vous ne me connaissez pas !..
— Je vous connais trop bien, au contraire, et je sais de quoi vous êtes capable.
Elle continua, en s’animant de plus en plus, comme grisée par ses paroles :
— Je sais que vous avez souillé le blason des Simaïise ; je sais que demain, dans une heure, peut-être, la justice peut venir vous demander compte de vos crimes ; je sais que celui que vous insultez et que j'aime, oui, que j'aime, je sais que Jean Loup, ne fût-il que Jean Loup le sauvage, Jean Loup, le déshérité, pourrait vous envoyer au bagne, tout baron que vous êtes ; je sais que Jean de Chamarande, que vous appelez misérable, est de ceux à qui les gens de bien tendent la main,
comme vous êtes, vous, de ceux dont ils se détournent avec horreur !
— Malheureuse ! exclama le baron, tu veux donc que je te tue |!
Et il leva sur la tête de sa fille ses poings menaçants.
— Oui, répondit-elle, en se dressant debout et en croisant les bras, oui, tuez-moi, délivrez-moi de l’existence maudite que vous m'avez donnée |! Morte, je ne pourrai pas entendre dire :
« Vous voyez bien cette malheureuse fille si triste, si pâle et qui n’ose lever les yeux ; eh bien, c’est la fille d’un homme que réclame le bagne, c’est Henriette de Simaise |! »
Les yeux du baron s’injectèrent de sang et son visage prit une effrayante expression de férocité.
Henriette pensa que sa dernière heure était sonnée.
Le baron la saisit brutalement par les deux poignets et, la courbant jusqu’à terre, il lui dit d’une voix sourde :
=.À genoux, misérable, à genoux, et demande-moi pardon ou je te broie sous mes pieds !
Elle le regarda en face, les yeux dans les yeux, et répon-
dit :
— Je suis prête à mourir !
Et, comme transfigurée, elle ajouta :
— À toi, ma mère, et à toi, Jean Loup, mes dernières pensées !
Le baron la secoua avec rage, en criant :
— Te tairas-tu ?
— Jean de Chamarande, reprit Henriette, je suis comme toi une victime du noble baron de Simaise !
L’écume aux lèvres, la face contractée, violette, ayant le regard d’un fou furieux, le baron était hideux. S'il eût tenu un couteau, il poignardaïit sa fille.
Heureusement, aucune arme n'était à sa portée. Il repoussa violemment Henriette, qui alla rouler sur le parquet.
En ce moment, attirée par le bruit, Dorothée se montra à la porte.
— Monsieur le baron a appelé ? dit-elle.
Puis, voyant la jeune fille étendue sur le parquet, elle s’élança pour la relever.
Surpris ainsi, au paroxysme de la colère, le baron recula jusqu’au fond de la chambre ; il se trouva près de la commode-toilette ; il prit la carafe presque pleine d’eau et s’en versa un grand verre qu'il but d’un trait.
Aussitôt, par un puissant effort de volonté, il redevint maître de lui, et, s’adressant à Dorothée, qui tremblait de tous ses membres, il lui dit d’une voix calme :
— Il y a, en ce moment, une dame près de M. Raoul de Simaise, allez la prévenir que je l’attends.
Dorothée disparut.
— Vous pouvez vous rassurer, dit de Simaise à sa fille, dont l’exaltation était tombée en même temps que la colère de son père ; maintenant, écoutez : Une dame, dans laquelle j'ai la plus grande confiance, va venir ; elle restera près de
vous jusqu'à ce soir ; c’est cette dame que j'ai chargée de vous conduire au couvent, où vous attendrez mes ordres.
Henriette ne répondit pas.
Bien que le baron eût reconnu qu'il ne pouvait plus être question de séquestrer Henriette dans un cloître, il tenait à lui faire croire qu'elle allait être confiée à des religieuses.
En attendant la comtesse Carini, le baron s’assit dans un fauteuil et se mit à songer, en se rappelant les dernières paroles de son complice :
« Je vous livrerai Jean de Chamarande. »
Ah ! si Carini réussissait à s'emparer du fils de son frère, de ce Jean Loup qu'il avait en exécration, quelle terrible revanche il prendrait |
— Jean et Henriette entre ses mains, il n’avait plus rien à redouter de ses ennemis, il pouvait les braver.. Il les tenait à ses pieds, pantelants, écrasés.