‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 49 sur 84 · LE MANDATAIRE DU MARQUIS · texte numérisé non relu

LE MANDATAIRE DU MARQUIS

Assise près du lit de Raoul, Carlotta ne quittait pas le dormeur des yeux. Elle veillait sur lui avec l’attention farouche de la louve qui se prépare à défendre son louveteau contre le chasseur.

Cependant elle s’étonnait de l’immobilité étrange dans laquelle le jeune homme restait ; elle s’effrayait même et posait la main sur le cœur de Raoul pour bien s’assurer que cette immobilité n’avait pas une autre cause que le sommeil.

— C’est que, pensait-elle, ce baron de Simaise est bien capable de tuer son fils ! Et rien ne me dit que Carininelui a pas vendu un de ses poisons !

Mais elle se disait aussitôt que ses craintes étaient sans fondement.

Le cœur de Raoul battait régulièrement, son visage était calme ; il dormait d’un véritable sommeil d'enfant.

Alors, avec des précautions inouïes, elle se hasardaïit à poser ses lèvres ardentes sur le front du dormeur.

Le premier baiser avait été presque chaste, c'était celui d’une sœur ; mais, peu à peu, au souvenir des émotions que Raoul lui avait fait éprouver, elle se sentait enfiévrée de désirs, et du front du dormeur ses baisers descendaient sur les yeux, sur la bouche.

Ses caresses ne lui étaient pas rendues ; n’importe, tout son être était embrasé.

Elle ressemblait à ces nymphes amoureuses qui, dans leurs instants d’extase hystérique, donnaient des baisers à la statue de marbre d’Eros.

Carlotta était dans un moment d’extase pareille lorsqu'elle entendit frapper à la porte de Raoul.

Elle tressaillit et se redressa vivement.

— Entrez, dit-elle.

Dorothée ouvrit doucement la porte et pénétra dans la chambre. Carlotta lui tournait le dos, ayant à cacher la rougeur qui couvrait son visage.

— Madame, dit Dorothée, M. le baron m’a chargée de vous prévenir qu’il vous attend.

Au son de cette voix, Carlotta sursauta et se retourna en poussant un cri rauque.

Elle bondit sur Dorothée, la saisit par les deux mains et, l’attirant en pleine lumière, elle la regarda avec des yeux flamboyants.

— Justice de Dieu ! s’écria-t-elle, c’est toi ! c’est toi, je te retrouve !... Misérable, qu’as-tu fait de Charlotte ?

Dorothée restait terrifiée, les yeux hagards, la bouche béante.

Carlotta venait de reconnaître la domestique qui avait un jour disparu de chez elle avec l'enfant de sa sœur.

Dorothée n’essaya même pas de se soustraire à l’étreinte furieuse de son ancienne maîtresse.

— Répondras-tu, coquine! Réponds, ou sinon je t’étrangle !

— Ce n’est pas moi, madame, c’est M. le comte. Carlotta devint blême.

— Explique-toi, fit-elle.

— Eh bien, madame... Oh! vous me défendrez contre monsieur, n'est-ce pas ?

— Parle, parle, tu n’as rien à craindre.

— C’est que si M. le comte apprenait... il serait capable de me tuer.

— Et moi je te tue tout de suite comme une vipère, si tu ne parles pas.

— Eh bien, madame, voici : M. le comte ne pouvait pas voir la petite, il la haïssait, il était jaloux d'elle, et un jour.

— Un jour ?

— ]Il m'a dit : “Si tu veux la tuer, je te donnerai...”

— Misérable, tu l’as tuée ! s’écria Carlotta, saisissant Dorothée aux cheveux.

— Non, madame, non; j'ai repoussé la proposition avec horreur, et pourtant il m’offrait dix mille francs.

— Àh ! le scélérat ! murmura Carlotta. Après ? — Je veux bien la perdre, ai-je dit ; je l’'emmènerai loin.

» Il ne voulut pas.

» — Elle reviendrait, me répondit-il; il faut qu’elle meure |! »

» Alors il me vint une idée.

— Quelle idée ?

— Je pensai que si je refusais il pourrait bien assassiner la petite lui-même.

Carlotta ne put s'empêcher de frissonner.

Dorothée reprit :

— J’ai donc promis de tuer l’enfant. Je pris les dix mille francs et j'emmenai la petite ; nous avons marché toute la journée et une partie de la nuit.

— Après ? Tu me mets à la torture.

— Quand la petite a été endormie, je lui ai ôté tous ses vêtements et je l’ai enveloppée dans une couverture de laine pour qu'elle n’ait pas froid.

— Et puis ?

— J'ai sonné à une porte d’allée de maison, on m’a tiré le cordon, je suis entrée doucement, j'ai déposé l’enfant par terre et je me suis sauvée en fermant la porte sur moi. J'avais dans ma poche une lettre toute prête, je la mis à la poste et deux heures après j'étais en chemin de fer.

— À qui donc écrivais-tu ?

— À M. le comte.

— Tu lui disais.

— Que je n'avais pas eu le courage de tuer la petite, mais que je l’avais perdue, si bien perdue qu'il ne devait avoir aucune crainte de la voir revenir.

— Qu'’est-elle devenue ? Le sais-tu ?

— Non.

— Depuis, tu n’as rien appris ?

— Rien, je n’ai pas cherché.

— Oh ! oh ! oh ! fit Carlotta.

Elle était dans un état de surexcitation inexprimable. Elle tenait toujours Dorothée par le poignet, comme si elle eût craint qu’elle ne s’échappât.

Tout à coup, elle sentit qu’elle étouffait.

Elle arracha les boutons de son corsage et se mit à respirer bruyamment. Quand elle se trouva mieux, elle se demanda ce qu'elle allait faire. Allait-elle, emmenant Dorothée, se mettre immédiatement à la recherche de sa nièce ?

Mais pour cela il fallait abandonner Raoul et Henriette. D'un autre côté, c'était éveiller les soupçons de Carini et peutêtre lui laisser le temps de se soustraire à sa vengeance. Car elle voulait le châtier, le misérable, elle le voulait avec emportement, avec fureur, et elle rêvait pour ce bandit une punition terrible.

— Écoute, dit-elle à Dorothée, Carini va probablement venir ici dans l’après-midi ; mais je ne sais rien, je ne t’ai pas reconnue.

Dorothée se remit à trembler.

— N’aie pas peur, reprit Carlotta ; je t’ai reconnue, moi ; mais lui ne retrouvera pas en toi la jeune servante qu’il a faite sa complice ; sa vue a baissé ; d’ailleurs, tu pourras ne point paraître devant lui ou cacher ta figure de ton mieux et, s’il te parle, ne pas répondre ou changer ta voix.

— Oui, madame, j'ai compris.

— Je voudrais t’'emmener à l'instant même pour nous mettre en quête de renseignements au sujet de ma nièce; mais j'ai ici une tâche à remplir et tu m’y aideras, car tu m’appartiens : je veux sauver M'e de Simaise et son frère.

— Ah ! madame, je vous servirai en cela avec d'autant plus de zèle, que, moi aussi, je voudrais que M'e Henriette püût s'échapper de cette maison.

— Dis-tu la vérité ?

— Oui, madame ; et ce n’est pas ma faute si elle ne s’est pas enfuie ce matin. Tout était arrangé avec le valet de chambre.

— C’est bien ; nous verrons ce que nous aurons à faire. — Je suis prête à vous obéir en tout, madame.

— J'y compte. Sais-tu dans quelle rue tu as laissé l’enfant ?

— Oui, madame, rue de Bretagne.

— Avait-elle quelque chose qui püût la faire reconnaître un jour ?

— J'ai laissé à son cou la petite médaille d’or.

— Oui, oui, je me souviens.

— Puis j'avais attaché à la couverture un billet. — Qu’y avait-il sur ce billet ?

— Ces quelques mots : “Elle s’appelle Charlotte et elle a trois ans et demi.”

» Et puis, vous savez, madame, elle avait un grain de beauté.

— Oui, sur l’épaule, comme sa mère. Ah ! si elle n’est pas morte, fut-elle au bout du monde, je la retrouverai !

Elle ajouta d’une voix sourde :

— Malheur, malheur à toi, Adriano Zacharetti |

Le baron de Simaise était impatient et étonné de ne pas voir revenir Dorothée, amenant la comtesse Carini. Ne voulant, pas laisser Henriette seule, même une minute, il se décida à sonner.

Ce fut Frédéric qui parut.

En voyant le fidèle serviteur du marquis de Chamarande, le baron eut une forte tentation de lui sauter à la gorge ; mais il sut se contenir et, avec beaucoup de calme, il lui dit :

— Voyez donc, je vous prie, où est Me Clagerman.

Cette dame. Clagerman, une Allemande, était une seconde geôlière d’'Henriette, chargée de remplacer. Dorothée dans ses fonctions quand celle-ci, pour une cause quelconque, était obligée de s’éloigner de la prisonnière.

— Me Clagerman est sortie depuis deux heures, répondit Landry.

M. de Simaise fronça les sourcils. L'absence de l’Allemande lui semblait étrange. Il regarda fixement Landry, voulant lire au fond de sa pensée ; mais l’ancien mousse ne broncha pas. Toutefois, il comprit que le baron se défiait.

— C’est bien, ; fit le baron d’un ton rogue, envoyez-moi Julie, la femme de charge.

Au bout de quelques minutes Julie se présente.

C’était une brave femme, sans malice, très compatissante, et qui s’était prise d’une grande amitié pour Henriette.

— Me Julie, dit le baron, vous allez tenir compagnie à mademoiselle pendant quelques instants.

— Tant qu'il plaira à monsieur le baron.

De Simaise prit la servante à part et lui dit tout bas :

— Mademoiselle est souffrante, agitée ; ne la quittez pas d’une seconde, et surtout empêchez-là de sortir.

— Monsieur le baron sera obéi, répondit la femme de charge.

M. de Simaise sortit de la chambre et descendit rapidement au rez-de-chaussée. Il se disposait à entrer dans la chambre de Raoul lorsqu'un domestique l’aborda.

— Monsieur le baron, dit-il, il y a là un abbé qui désire vous voir à l'instant.

— Un abbé ? fit le baron étonné.

— Il apporte, prétend-il, des nouvelles d’un monsieur que vous attendez.

— Faites entrer dans mon cabinet, dit le baron, devinant alors qu’il s’agissait de Carini.

Un instant après il était en face de l’abbé.

— Vous venez de la part de M. le comte ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur le baron, répondit l’abbé d’une voix mielleuse et avec un accent italien très prononcé.

— Pourquoi n’est-il pas venu lui-même ?

— Eh ! mon cher associé, répondit l’homme en soutane et en changeant de ton, me reconnaissez-vous, maintenant ?

— Carini ! exclama le baron. Recevez mes sincères compliments, mon cher comte; c’est merveilleux !... Eh bien, quelles nouvelles ?

— Nouvelles excellentes.

— Ah !

— Nous tenons Jean de Chamarande.

— Vrai ?

— Le coup a réussi ; Jean Loup est en nos mains. Les yeux du baron lancèrent des flammes.

— Bravo, s’écria-t-il, bravo ! Ce premier succès nous promet le triomphe.

— Et nous l’aurons complet. Je vous ai dit que je guérirais votre fille de son amour.

— Ce sera difficile.

— Qui sait ? Il est certaines choses, monsieur le baron, qu’une jeune fille ne pardonne pas à celui qu’elle aime, l’infidélité, par exemple.

— Eh bien ?

— Eh bien, mon cher baron, notre ancien sauvage est en ce moment avec une sirène qui saura faire capituler sa vertu.

— Je vous le dis encore, Carini : Vous êtes le diable ! Le faux comte se mit à rire.

— Enfin, exclama le baron, enfin |!

» Maintenant, à nous deux, marquis de Chamarande ! ajouta-t-il avec un regard sinistre.

— La comtesse est avec votre fille ? reprit Carini. — Non, elle est près de mon fils.

— Hein ! près de votre fils ?

— Raoul a eu une attaque de nerfs extrêmement violente ; pour le calmer j'ai dû avoir recours à l’un de vos flacons.

— Le narcotique, au moins ?

— Oui. Je l’ai endormi ; comme cela je suis tranquille, car l’enragé se serait mis en travers de nos projets.

— Très bien. Mais expliquez-moi, je vous prie, pourquoi la comtesse est près de votre fils.

Le baron allait répondre quand un coup de cloche annonça un visiteur. De Simaise se mit à la fenêtre et vit deux hommes qui traversaient la cour, marchant à quelques pas de

distance l’un de l’autre. Le premier était son ancien ami, Pedro Castora ; l’autre un de ses nouveaux compagnons de plaisir, le vicomte de Lubessy.

— Mon cher comte, dit-il en se retournant vers Carini, je crois que les choses vont aller plus vite encore que nous ne le supposions.

— Qui vous le fait croire ?

— Pedro Castora, qui ne peut venir me trouver qu’en parlementaire.

— Et l’autre jeune homme ? demanda Carini, qui avait aussi regardé par la fenêtre.

— C’est le mari que je destine à Henriette.

— Déjà ?

— Oui, déjà.

— Je vous laisse recevoir ces messieurs ; mais il faut que j'entende.

— Voici une clef de ma chambre; entrez par cette porte... Vite, vite, les voici !

Carini se hâta de disparaître.

Le valet de chambre entra dans le cabinet.

— Deux visites, monsieur le baron, dit-il en présentant deux cartes.

— Faites entrer ces messieurs, répondit de Simaise. Pedro Castora entra le premier, très grave.

Le vicomte, lui, était radieux.

— Soyez les bienvenus, messieurs, dit le baron en affectant des allures dégagées.

Et avec son audace habituelle il tendit ses mains aux arrivants.

Le vicomte seul prit la main qui lui était offerte.

— Monsieur le baron, dit Pedro, je désire avoir avec vous un entretien particulier.

— Je suis à vos ordres, cher monsieur ; mais, avant, permettez-moi de vous présenter M. le vicomte de Lubessy, mon ami et mon futur gendre.

Pedro sursauta.

— M. Pedro Castora, continua le baron achevant la présentation, gentilhomme brésilien et millionnaire comme les Rothschild.

Les deux jeunes gens se saluèrent froidement.

— Maintenant, mon cher vicomte, reprit le baron, je vous prie d’aller fumer, un cigare dans la salle de billard. J’ai à causer avec M. Pedro Castora ; je vous ferai appeler quand le moment sera venu de vous présenter à Me de Simaise.

Il donna un coup de sonnette. Frédéric parut.

— Vous allez conduire M. le vicomte à la salle de billard, lui dit-il, puis vous entrerez dans la chambre de M. Raoul, et vous conduirez près de ma fille la dame que j’ai amenée tantôt.

Le vicomte suivit Frédéric.

Pedro Castora était stupéfié ; il se demandait qui pouvait être ce vicomte, ce gendre, qui sortait comme de dessous terre, et qu’on opposait soudainement à Jean de Chamarande.

Il ne comprenait pas.

Mais ce n’était pas le moment des réflexions.

M. de Simaise indiqua un siège à son ancien ami, et lui dit, sans paraître gêné le moins du monde :

— Je vous écoute, cher monsieur ; qu'avez-vous à me dire ?

— Monsieur, je viens de la part de M* la baronne de Simaise et de M. le marquis de Chamarande, vous faire des offres de conciliation.

— ÂAh ! vraiment ? Ainsi M° de Simaise et M. de Chamarande daignent descendre jusqu’à moi ! Et c’est vous qu’ils ont chargé de cette mission ; j'en suis heureux.

— On a pensé, monsieur, qu’en raison de nos anciennes relations, je pourrais mieux que tout autre remplir cette mission délicate sans vous blesser.

— Après m'avoir traité comme vous savez, il me semble que ceux qui vous envoient auraient pu...

— Pardon, monsieur, si je me permets de vous interrompre ; mais j'ai peur que vous ne vous placiez sur un terrain où je n'ai pas mandat de vous suivre ; je ne peux rien dire et rien faire qui soit en dehors de ma mission.

— Soit, monsieur. Et votre mission est 7.

— Je vous l'ai dit : Je suis venu en conciliateur.

» Au nom de Mr: la baronne de Simaise et au nom du marquis de Chamarande, je vous demande à quelles conditions vous consentiriez à rendre Mie Henriette de Simaise à sa mère.

— Je comprendrais jusqu’à un certain point la démarche de Me de Simaise ; maïs je ne m'explique pas l'intervention de M. de Chamarande.

— Elle est cependant toute naturelle : M. le marquis de Chamarande a demandé à M la baronne la main de sa fille pour M. Jean de Chamarande, faveur qui lui a été accordée. Vous n’ignorez plus, sans doute, que M. Jean de Chamarande aime Me de Simaise et qu’il a le bonheur d’être aimé d'elle.

— Dans tout ceci, on n’oublie qu’une chose : mon consentement.

— Je viens aussi le chercher, monsieur.

— Je le refuse ! J’ai d’autres intentions sur ma fille, vous l'avez vu ; je l’ai fiancée à M. le vicomte de Lubessy ; celui-là est gentilhomme, et je suis sûr qu'il ne retirera pas sa parole.

— Je l’ai retirée, moi ; il est vrai que je ne suis pas gentilhomme. J’ai agi selon ma conscience, monsieur.

» Mais ce n’est pas moi qui suis en cause. Permettez-moi de préciser.

— Précisez, monsieur.

— Je suis chargé de vous offrir un million comptant.

— Oh ! on me marchande ma fille, fit le baron, en affectant un air indigné ; est-ce qu’on me croit capable de vendre mon enfant ?

— N'employons pas de grands mots, monsieur ; vous vouliez bien accepter trois millions de moi, afin de liquider votre situation, le jour où nous devions signer le contrat de mon mariage avec M' de Simaise. Je n’ai pas dit, alors, que vous vouliez vendre votre fille.

Le baron, ne trouva rien pour relever cette riposte vigoureuse.

— Je refuse absolument, dit-il en se levant pour faire comprendre au Brésilien que l’entretien avait pris fin.

Pedro ne bougea pas.

— Monsieur, reprit-il, j'ai pouvoir d'aller jusqu’à deux millions.

— Non, non, cent fois non !

— Je dois ajouter, monsieur le baron, que le marquis de Chamarande ayant désintéressé tous vos créanciers et étant aujourd’hui en possession de tous les titres, hypothécaires ou autres, vous pourriez vous faire, avec deux millions, une existence assez agréable dans un pays quelconque d’outre-mer ; car il serait bien entendu que, ne pouvant plus vivre à Paris, ni même en France, vous vous expatrieriez immédiatement.

— Monsieur Pedro Castora, je ne suis pas plus à acheter que ma fille.

— Monsieur le baron de Simaise, je prends sur moi de vous offrir trois millions.

— Non ! Je hais le marquis de Chamarande ou l’aventurier qui se fait passer pour lui ; quant à son prétendu fils, je ne le connais pas et ne veux pas le connaître. Je garde ma fille et

nulle puissance humaine ne pourra me faire changer de résolution.

— Est-ce votre dernier mot, monsieur ?

— Non. Mon dernier mot, le voici : J'espère que je n’aurai plus l’ennui de vous recevoir.

— Bien, monsieur le baron, ; je ne me présenterai plus à l’hôtel de Simaise.

— J'y compte bien, monsieur.

— Seulement, monsieur le baron, il est probable que vous recevrez avant peu une autre visite en mon nom.

— Est-ce que monsieur Castora veut bien me faire l’honneur de m'envoyer ses témoins ?

— Oui, et je vais avoir l’avantage de vous les faire connaître ; ils sont quatre ; vous choisirez, monsieur le baron.

» Le premier s’appelle M. Krünner, banquier à Stuttgart ; le second M. Carbonac, banquier à Paris ; le troisième est le directeur du Comptoir d'Escompte et le quatrième est M. Benoît, commissaire de police aux délégations judiciaires.

C’était un coup de massue porté au baron.

Il pâlit et retomba sur son siège.

Le jeune homme le regarda avec une sorte de dégoût. À ce moment Carini frappa discrètement à la porte.

— Entrez, dit le baron, comprenant que son complice venait à son secours.

— Mais, monsieur le baron... fit Pedro Castora, très étonné.

Il n’eût pas le temps de formuler son opposition. La porte s’ouvrit.

— Je vous demande bien pardon, dit le faux abbé dans le plus pur accent toscan, oh ! bien humblement pardon d’intervenir, messieurs ; mais je Crois que vous pouvez vous entendre.

Pedro Castora regardait le nouveau venu avec le plus vif étonnement.

— Qui peut être ce second personnage ? se demandait-il. Il fut vite renseigné.

— Mais présentez-moi donc, mon cher baron, dit l’Italien.

— Monsieur l’abbé Carini, fit de Simaise.

— Ah !'ah ! Carini, pensa Pedro Castora ; je comprends.

— Messieurs, reprit l'Italien, j'étais là, par hasard, et j'ai entendu votre conversation sans le vouloir.

— Ah ! vous avez entendu, monsieur l’abbé ? fit le jeune homme.

— Parfaitement, monsieur Castora, et comme je suis un des meilleurs amis de M. de Simaise, je me permettrai de lui donner un conseil. Vous le voulez bien, monsieur Castora ?

— Mais comment donc, monsieur ! Donnez votre conseil ; de la bouche d’un prêtre il ne peut être que fort sage.

— Eh bien, monsieur Castora, j'engage mon ami de Simaise à accepter ce que vous lui offrez. Mais si Me de Simaise, pour une cause ou pour une autre, ne voulait pas se marier, M. le baron toucherait tout de même les millions.

Le baron comprit.

— Quelle ruse ce coquin a-t-il trouvée ? se demanda Pedro.

— ÀAh ! mon cher Carini, fit le baron, il faut bien que ce soit vous pour que j'ouvre l'oreille.

— À un bon conseil ?

— Enfin, je fais comme vous le désirez.

Et, s’adressant à Pedro :

— Eh bien, monsieur le fondé de pouvoir, est-ce dit ? demanda-t-il.

— C’est dit, monsieur le baron.

Le faux prêtre eût un sourire singulier.

— Pas de surprise, reprit-il, si Mie de Simaise refuse d’épouser le protégé de M. de Chamarande.…

— Son fils, monsieur l’abbé.

— Son fils, si cela vous plaît, monsieur, bien que le fait ne soit nullement prouvé; si, dis-je, Mie de Simaise refuse d’épouser ce jeune homme...

— J'ai entendu, monsieur l’abbé...

— Les trois millions seront remis tout de même à M. le

baron.

— La veille du jour où il s’embarquera pour l'Amérique ou une autre contrée.

— Soit.

— Sur ce, monsieur le baron, je vous quitte pour aller rendre compte de ma mission à qui de droit.

— Monsieur Castora, dit Carini, plus d'envoi de témoins, n'est-ce pas ?

— Sans doute, du moment que nous sommes d’accord, sauf ratification de mes mandants.

— Oh ! des restrictions ?

— Dame, monsieur l’abbé, comme ce n’est pas moi qui verse les millions, je ne puis prendre que des engagements conditionnels.

— Toutefois, monsieur Castora, vous vous engagez à faire ratifier le traité ?

Le regard du jeune homme eût un éclair rapide.

— Pardon, monsieur l’abbé, répondit-il avec hauteur, je ne prends aucun engagement et je ne vois pas à quel titre vous m'en demandez un.

— Monsieur l’abbé parle en mon nom, répliqua vivement le baron ; le zèle de mon ami pour mes intérêts est son excuse.

Pedro Castora enveloppa les deux complices d’un regard de profond mépris, puis il se retira en se disant :

— Quelle nouvelle infamie machinent-ils ?

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