LES YEUX D’UNE FEMME
On se souvient que Carini, jouant fort bien, d’ailleurs, son rôle de vieux prêtre, avait donné rendez-vous à Jean de Chamarande devant l’église Sainte-Cécile. Ce rendez-vous était fixé au lundi, et le marquis, voulant savoir exactement à quel coquin son fils avait à faire, s’était décidé à ne pas mettre fin à l'aventure.
Or, il avait été convenu que le jeune homme irait au rendez-vous, mais accompagné de son père.
Mais, le samedi soir, Jean avait reçu mystérieusement le billet suivant :
« Mon cher enfant,
» Un grand danger, qui n’est, hélas ! que trop réel, menace M'e Henriette de Simaise ; mais je puis, heureusement, vous donner le moyen de le conjurer.
» Cette grave circonstance m'’oblige à changer le jour et l'heure de notre rendez-vous, car il faut agir promptement.
» Donc, demain dimanche, à midi, midi un quart au plus tard, trouvez-vous devant l’église Sainte-Cécile. Là vous attendra une voiture près de laquelle vous reconnaîtrez mon fidèle et dévoué serviteur.
» Soyez exact, mon cher enfant ; à nous deux nous sauverons votre chère Henriette et nous la rendrons à sa mère.
» Votre ami,
» L’abbé CLAUSEL. »
Jean de Chamarande ne parla point à son père de cette lettre ; mais bien qu'il ne crût pas sérieusement à ce grand danger que courait Henriette, il se dit :
— J'irai seul à ce rendez-vous.
Nous connaissons le caractère aventureux du jeune homme et nous savons qu'il n’était guère accessible à la peur.
Le même sentiment de curiosité auquel il avait obéi une première fois le poussait encore en avant. Et puis il éprouvait un âpre désir de se retrouver en face de ce coquin qui se cachait sous la robe d’un vénérable prêtre.
Il voulait se donner encore le plaisir d'entendre les paroles hypocrites du faux abbé Clausel ; il lui arracherait son masque ensuite, et ce serait le dénouement de l’aventure.
Dans Jean de Chamarande, Jean Loup reparaissait souvent ; il avait pu, autrefois, redouter l’approche des hommes, mais ce temps était passé ; et celui qui, dans la forêt, avait disputé sa nourriture aux carnassiers affamés, ne pouvait pas avoir peur des fauves humains.
— Après tout, pensait-il, qu’ai-je à craindre? Rien. M. de Simaise est notre seul ennemi et il n’est plus à redouter, maintenant que mon père n'aurait qu’un mot à dire pour le conduire en cour d’assises. Son intérêt lui commande d’être tranquille. Quant à l’autre, il m’a laissé voir son jeu, c’est une partie des millions de mon père qu'il voudrait prendre ; mais
je ne suis plus Jean Loup, je suis Jean de Chamarande et mon père est là.
» Assurément on ne songe pas à m'’assassiner ; du reste, je ne suis nullement disposé à me laisser égorger comme un mouton.
» Dans ma vie d'homme sauvage j'ai lutté avec les loups, et j'ai conservé assez de courage et de force pour ne pas craindre de me trouver aux prises avec un homme, même avec deux.
» Je ne suis plus Jean Loup ! s’écria-t-il en se redressant une flamme dans le regard, mais je suis un Chamarande |!
» Dans tous les cas, ajouta-t-il en souriant, j'aurai mes pistolets dans ma poche.
Quand son père l’eût quitté pour se rendre chez M. de Violaine, le jeune homme s’habilla ; il prit ses armes et, quand midi sonna, il sortit à pied et se dirigea tranquillement, d’un pas ordinaire, vers l’église Sainte-Cécile.
De leur côté, Carini et. Caracole avaient pris leurs dispositions en vue de l’enlèvement de Jean de Chamarande.
À peine la porte du cabinet de Carini fût-elle fermée derrière Carlotta et, le baron de Simaise, qui se rendaient ensemble, en toute hâte, à l’hôtel de Simaise, que le faux comte, avec l’aide de son agent, se mit en devoir de se transformer.
Très habile dans l’art de se grimer, en moins de dix minutes le bandit se rendit méconnaissable.
Sa tête faite, une perruque à tonsure, des lunettes, une calotte noire, des souliers à boucles et une soutane
complétèrent le déguisement. On lui aurait donné alors le bon Dieu sans confession, selon l’expression vulgaire.
Le coquin pouvait jouer d'autant plus habilement son rôle d’abbé, qu’il n'avait, comme on l’a vu déjà, rien oublié de son passage au séminaire.
— Voyons, dit-il à Caracole, tu es bien sûr de tes hommes ?
— Comme de moi-même.
— La voiture est bien celle que j'ai choisie ?
— Toujours la même, solide, ne pouvant s’ouvrir de l’intérieur ; les glaces ne se baissent pas et un rideau de tôle remplace les stores.
— C’est parfait. As-tu le flacon ?
— Tout est prêt : l'éponge, la compresse, le mouchoir. — Et la cellule ?
— Est en bon état.
— Autre chose : je me défie du marquis de Chamarande ; maintenant que Jean Loup sait qu’il est son fils, le garçon a pu instruire son père.
— C’est possible ; mais le contraire l’est aussi.
— C’est vrai. Si Jean a parlé, il y a deux hypothèses à admettre : ou le marquis lui aura défendu de se trouver au rendez-vous, ou il lui a donné le conseil de s’y rendre, maïs accompagné.
— Parfaitement raisonné.
— Si le jeune homme ne vient pas ou s’il n’est pas seul, nous n’aurons qu’à constater notre échec.
— Et à prendre nos mesures pour qu'il n’ait pas de conséquences fâcheuses pour nous.
— De ce côté, j'ai pris nos précautions. Aux premières menaces d'intervention de la police, je préviendrais que je ne suis que l'instrument du baron, et j'ai là un papier qui le prouve.
— Nous pouvons donc marcher sans crainte, maître. — Et je n’ai plus qu’à souhaïter que tu réussisses. — J'espère.
— Mais midi va bientôt sonner, file. Du reste, j'entends la voiture.
Une voiture s’arrêtait, en effet, devant la porte.
Caracole descendit précipitamment.
Il était midi et quelques minutes.
Les fidèles sortaient de l’église après avoir assisté à la dernière messe. Les coupés se croisaient devant le portail de Sainte-Cécile. Mais, successivement, les voitures de maître disparurent. La foule s’écoula peu à peu et la petite place redevint déserte.
Une jeune femme ayant son voile baissé, qui était restée dans l’église après tout le monde, parut sur le haut des
marches du portail. Ses yeux tombèrent sur une voiture d’aspect assez singulier, attelée de deux forts chevaux.
Près de la portière de la voiture se tenait immobile un homme portant la longue redingote d’un valet de pied. La jeune femme voilée reconnut l’individu.
— Tiens, murmura-t-elle, c’est Caracole, l’âme damnée du comte Carini,; que vient-il faire là, déguisé en valet de pied ?
Elle descendit deux marches et se disposait à rejoindre sa voiture, qui l’attendait à quelques pas, lorsqu'elle vit, traversant la place, un jeune homme de haute mine, qu'elle crut reconnaître. Étonnée, elle resta immobile sur la marche de l’escalier.
Comme le jeune homme s’approchait, une tête de femme voilée se montra à la portière de la grande voiture à l’aspect singulier, une petite main délicieusement gantée souleva le voile et fit voir au jeune homme un visage ravissant qu’un sourire gracieux semblait illuminer.
Un geste, accompagné d’un regard, firent comprendre à Jean de Chamarande que cette voiture et cette femme étaient là pour lui. Sans hésiter il s’avança vers la portière.
Alors, dans le valet de pied qui le saluaït, Jean reconnut le serviteur de l’abbé Clausel.
Sur les marches de l’église, la jeune femme voilée paraissait agitée.
— Je ne l’ai vu qu’une fois, pensait-elle, je ne suis pas bien sûre que ce soit lui ; il faudrait que je puisse voir entièrement sa figure.
Comme pour lui donner satisfaction, Jean se retourna de son côté et lui montra en plein son visage.
— C’est lui, c’est bien lui ! dit-elle ; quand on a vu cette belle et noble figure une fois, on ne l’oublie jamais ; oui, c’est le marquis de Chamarande, que j'ai vu hier soir chez Pedro.
Caracole ouvrait obséquieusement la portière.
Le jeune homme mit le pied sur le marchepied, et la jeune femme voilée remarqua qu'après l’avoir poussé assez rudement dans la voiture, Caracole s’empressait de refermer la portière ; elle remarqua également que la glace de la portière se recouvrait d’une espèce de volet ; de plus elle entendit comme un cri étouffé.
— Oh ! oh !fit-elle, qu'est-ce que cela veut dire ?
Mais l’ami de Pedro vient de tomber dans un piège ; ce qui se passe ressemble fort à un enlèvement !
Sans perdre son temps à réfléchir, elle alla se jeter dans sa victoria en disant à son cocher :
— N'importe où il ira, suivez ce grand landau noir, mais à distance et sans affectation.
Le landau avait déjà pris l’avance de quelques mètres. La victoria le suivit.
Après avoir fermé la portière et vu le landau s’éloigner, Caracole se frotta vivement les mains et se dirigea pédestrement vers la demeure de son maître.
Le bandit n’avait pas plus remarqué la jeune femme voilée sur les marches de l’église qu'il n'avait vu la victoria se lancer à la poursuite du landau.
Cette jeune femme, qui venait d’assister à l’enlèvement de Jean de Chamarande, était Mie Charlotte.
La veille, dans l’après-midi, Charlotte s’était rendue chez Pedro Castora, son ami, son protecteur et son bienfaiteur, pour lui faire part des nombreuses difficultés qu’elle rencontrait à la mairie, vu l’absence de papiers qu’elle ne pouvait fournir, et le prier, n'ayant que lui à qui elle put s’adresser, de vouloir bien lui venir en aide en cette circonstance.
Charlotte pensait avec raison que, grâce à ses hautes relations, Pedro pourrait vaincre les obstacles et hâter ainsi son mariage qui, par l’absence des pièces nécessaires, menaçait d’être retardé indéfiniment.
Elle n’avait pas rencontré Pedro qui, nous le savons, avait passé toute l’après-midi en compagnie de Suzanne et de M. de Violaine.
Mais ayant appris par le valet de chambre que Castora recevrait le soir quelques amis intimes et que, par conséquent, il serait chez lui toute la soirée, elle se retira en se promettant de revenir le soir entre neuf et dix heures.
Elle n’y manqua point.
— Vous venez un peu de bonne heure, lui dit le valet de chambre.
— N'importe, répondit-elle, j’attendrai.
On la fit entrer dans un petit salon où elle resta seule pendant une longue demi-heure, s’occupant, pour tuer le temps, à feuilleter des albums.
Cependant elle finit, par trouver qu'elle attendait bien longtemps. Alors, elle se hasarda à sortir du salon et à
pénétrer dans une vaste antichambre où elle espérait revoir le valet de chambre.
Elle se trouva là, tout à coup, en face de Jean de Chamarande et de Landry, qui venaient d’arriver, précédant de quelques minutes, le marquis et la marquise.
Jean la salua avec une grande politesse et elle lui rendit son salut, rougissante et un peu honteuse.
Presque aussitôt le domestique annonça :
« Monsieur le marquis de Chamarande. »
Charlotte suivit des yeux le jeune homme qui entra dans le grand salon.
— Vous vous impatientez, lui dit le valet de chambre. — Un peu.
— Vous feriez bien, je crois, de ne plus attendre.
— Est-ce que ce jeune marquis est un ami de M. Castora ?
— Certainement, et des plus intimes. Nous n'avons ici, ce soir, que les meilleurs amis de notre maître. Je dirai même que c’est comme une réunion de famille, et tout indique que M. Castora sera dans l’impossibilité de vous recevoir.
— C’est bien fâcheux, j'ai tant besoin de le voir et de lui parler.
— Je comprends ; mais si vous me permettez de vous donner un conseil...
— Eh bien ?
— Je vous engage à remettre votre visite à demain ; dans l'après-midi vous trouverez M. Castora seul, et vous aurez la satisfaction de pouvoir causer plus longuement avec lui.
Charlotte poussa un soupir.
— Je me rends à vos raisons, dit-elle.
Et elle s’en alla.
Elle rentra chez elle et changea de toilette pour se rendre à la soirée de Pomme-d’Api où, d’ailleurs, on ne la vit qu’un instant.
Sans être une femme de la catégorie de Georgette et de la grande Caroline, Charlotte, appartenant au demi-monde, avait été forcée, peut-être malgré elle, de fréquenter quelquesunes de ces filles qui, certainement, ne la valaient pas.
Elle connaissait Caracole, l’ayant vu plusieurs fois avec le comte Carini, son maître, chez la grande Caro. De plus, elle savait que le maître et le valet s’occupaient d’une infinité de choses ténébreuses et plus ou moins malpropres.
Si Charlotte n’avait pas reconnu Caracole près de la voiture suspecte qui stationnait devant Sainte-Cécile, son attention n’aurait probablement pas été éveillée, ou bien, elle n’eût vu dans ce qui s'était passé sous ses yeux qu’une aventure galante ; mais la présence de l’agent de Carini lui avait révélé le caractère criminel du fait. Aussi elle ne douta point qu’un piège eût été tendu au jeune homme. Et ce jeune homme était M. de Chamarande, un ami intime de Pedro Castora !
Et c’est le hasard qui lui offrait l’occasion, occasion unique peut-être, de témoigner sa reconnaissance à son bienfaiteur !
Elle n’hésita pas. Il fallait qu’elle sût où l’on allait conduire le jeune homme.
Celui-ci était à peine entré dans la voiture qu’il comprit qu’il était tombé dans un piège.
En effet, des mains vigoureuses le saisirent et le jetèrent sur une banquette.
Il voulut se relever et se défendre ; mais en même temps que deux hommes le saisissaient pour paralyser ses mouvements, la femme lui plaçait sur la bouche et le nez une éponge imbibée d’un liquide qui produisit aussitôt son effet.
Jean n’eût que le temps de pousser une plainte.
Ses jambes et ses bras s’engourdirent tout à coup et, sans être évanoui, ni même endormi, il ne pouvait plus remuer. Son corps était inerte et ses membres comme morts. Il y avait un nuage devant ses yeux, un bourdonnement étrange se faisait dans ses oreilles et sa langue était paralysée comme son corps.
La voiture roulait avec une rapidité vertigineuse.
Au bout de trente-cinq minutes elle arrivait à Auteuil et s’arrêtait devant une ruelle étroite et sombre.
Charlotte fit arrêter sa victoria à une certaine distance et mit pied à terre. Comme une femme qui se promène et qui n’est pas loin de son domicile, elle explora les abords de la ruelle. Elle vit qu’elle donnait accès à une maison de modeste apparence, à deux étages, bâtie entre cour et jardin, et ayant sa façade de l’autre côté.
Satisfaite sur ce point, la jeune femme remonta dans sa voiture et attendit quelques instants.
Après vingt minutes écoulées, le landau reprit la route de Paris. Les glaces, cette fois, étaient baissées et laissaient apercevoir à l’intérieur deux hommes. La femme n'étant plus avec les hommes, Charlotte pût facilement conclure qu’elle était restée dans la maison avec le jeune homme.
La victoria avait suivi le landau à l'aller, elle le suivit au retour jusqu’au boulevard des Batignolles où il alla se remiser.
Immédiatement, et sans perdre une minute, Charlotte se fit conduire chez Pedro Castora.
Elle avait hâte de l’informer de sa découverte. Il était près de deux heures.
— Vous n’avez pas de chance, dit le valet de chambre à la jeune femme, Monsieur est sorti et n’a point dit à quelle heure il rentrerait. Jamais mon maître n’a été si occupé et si préoccupé surtout ; bien certainement il se passe quelque chose de grave qui intéresse ses amis.
— Ah! fit Charlotte. Je serai, je l’espère, plus heureuse une troisième fois, ajouta-t-elle. Néanmoins, je vais laisser un mot à M. Castora.
Elle écrivit rapidement quelques lignes et recommanda vivement au valet de chambre de remettre son billet à M. Castora dès qu'il rentrerait, à moins qu’on ne puisse le lui faire parvenir avant.