APRÈS LE COMBAT
Le père et le fils tombèrent dans les bras l’un de l’autre.
— Jean, mon fils, est-ce que tu es blessé ? demanda le marquis.
— Quelques égratignures seulement, mon père; mais sans cette courageuse et brave fille, ajouta-t-il en montrant Paméla, encore armée du revolver, ce ne serait pas le chien, mais probablement moi qui serais étendu là.
» Oui, continua le jeune homme, s’adressant à Paméla, après m'avoir aidé à conquérir ma liberté, vous m’avez sauvé la vie. Je vous expliquerai tout cela, mon père.
— Mais, fit le marquis, je croyais que cette femme était la complice.
— Elle a pu l’être, mais elle ne l’est plus. Mon père, j'ai contracté envers elle une dette de reconnaissance.
— Que nous acquitterons, soyez-en sûre, madame.
» Ainsi, ce sont deux femmes qui t’ont sauvé, mon fils, continua le marquis, car si nous avons pu heureusement arriver à ton secours, c’est grâce à mademoiselle, que le hasard a rendue témoin de ce qui s’est passé devant l’église Sainte-Cécile.
Jean se tourna vivement vers Charlotte.
— Ah ! mademoiselle, dit-il, que de gratitude... Maïs, pardon, il me semble que vous ne m’êtes pas inconnue.
— Vous m'avez vue hier soir, monsieur le comte, chez M. Pedro Castora.
— Oui, oui, je me souviens.
— Je sortais de l’église, je vous ai reconnu, j'ai compris que vous tombiez dans un piège et... vous devinez le reste.
— Nous réglerons tous nos comptes plus tard, dit le marquis ; pour le moment il nous faut continuer la campagne et sans perdre de temps. Ou je me trompe fort, ou ce qui s’est passé ici nous annonce d’autres infamies en cours d'exécution à l'hôtel de Simaise.
Tout à coup, Caracole prit la parole.
— Rendez-moi la liberté, dit-il, promettez-moi de ne pas me livrer à la justice et je vous dis tout.
Le misérable sentait que Carini était perdu.
Le père et le fils s’interrogèrent du regard et se comprirent.
— Soit, dit le marquis ; je m'engage à ne pas te livrer ; mais tu vas tout dire, tu entends ? tout.
— Oui.
Et, rapidement, Caracole fit son récit, pendant que les deux jeunes femmes, avec leurs mouchoirs mouillés d’eau fraîche, pansaient les mains ensanglantées de Jean.
— Tout cela est monstrueux, horrible, dit le marquis, quand l’agent de Carini eut cessé de parler. Mais tu ne nous as point expliqué pourquoi mon fils avait été enfermé avec cette jeune femme.
— Âh ! voilà, répondit Caracole. Carini espérait que Paméla réussirait à séduire le jeune homme; il y comptait même, et cela entrait dans son plan. On voulait prouver à Me de Simaise que son fiancé lui était infidèle.
» Demain, M. le baron et Carini, déguisé en prêtre, devaient amener ici M'e Henriette et lui faire voir M. de Chamarande et Paméla dans les bras l’un de l’autre.
— Mais la raison de cette chose ignoble ?
— La haine de M. de Simaise contre vous et votre fils ; par n'importe quel moyen, il veut empêcher sa fille d’épouser M. Jean de Chamarande.
Le marquis et son fils étaient stupéfiés et écœurés.
— C’est affreux, mon père, affreux, dit le jeune homme. — Oui, Jean.
» Et nous avons eu pitié d’un pareil monstre !
» Et nous voulions le sauver !
» Et nous voulions qu'il pût encore vivre riche !
» Mais, continua-t-il, le temps passe vite. Nous n’avons plus rien à faire ici, partons.
Pierre poussa dans un coin Négrini, qui râlaïit.
— Nous emportons celui-ci, dit-il, s’approchant de Caracole.
Il se disposait à le charger sur ses épaules comme un paquet, lorsque le misérable dit avec assez de raison :
— Maintenant que vous savez tout, vous n’avez plus rien à redouter de moi, et je ne puis même songer à vous échapper ; vous pouvez donc me délier et me laisser libre, et je vous promets de vous servir.
— Qu'on le délie, ordonna le marquis.
Ce fut vite fait.
Alors tous sortirent de la maison, en passant par le soussol où Jean et Paméla reprirent leurs vêtements.
— Maintenant, dit le marquis à son fils, il s’agit de délivrer Henriette, et nous allons nous rendre à l’hôtel de Simaise.
— Mon père, ne devons-nous pas, avant, tout, rassurer ma mère ?
— Certainement, mon cher enfant, car elle doit être dans une horrible anxiété.
On arriva à la voiture. Caracole fut hissé sur le siège et confié à la garde du cocher. Le zouave grimpa derrière. Obéissant au marquis, les deux jeunes femmes montèrent dans la voiture les premières et se placèrent sur la banquette du fond. Le marquis et son fils s’assirent en face d'elles.
Jamais, les deux pauvres filles n’avaient été l’objet de tant de déférence et elles en étaient profondément touchées.
— Quels gens, et quels cœurs! murmura Paméla à l’oreille de Charlotte, et comme elles doivent être fières, les femmes qu’ils aiment |
— Qu'est-ce que vous dites tout bas, mesdames ? demanda le marquis en souriant.
— Nous disons, monsieur le marquis, répondit Charlotte, que la noblesse est une belle chose.
— La noblesse du cœur, oui ; et vous avez cette noblesselà, mes chères filles.
— Ah ! si je n'avais pas mon passé ! soupira Paméla.
— Dieu pardonne et le monde oublie, répliqua gravement le marquis.
La voiture filait au grand trot des chevaux.
La pluie continuait à tomber, toujours fine et fouettée par le vent d'ouest.
— En venant, reprit le marquis, s’adressant à Charlotte, nous n’avons guère eu le temps de causer ; d’ailleurs, je ne pensais qu'à mon fils. Me permettez-vous, maintenant, de vous adresser quelques questions ?
— Certainement, monsieur le marquis ; mais, hélas ! que voulez-vous qu’une pauvre fille comme moi dise à un homme comme vous qui puisse l’intéresser ?
— D'abord, mademoiselle, la vie d’une femme est toujours intéressante à connaître ; ensuite, la vôtre, j'en ai la conviction, n’est pas pareille à celles de toutes vos amies. Voyons, comment avez-vous connu M. Pedro Castora ?
— Un jour, par hasard. Je l’ai rencontré chez une femme entretenue appelée Georgette.
— Ah ! Georgette... je connais ce nom ; c’est cette demoiselle qu’on a surnommée Pomme-d’Api ?
— Oui, monsieur.
— Très bien. Donc c’est là que M. Pedro Castora vous a rencontrée. Et alors ?
— M. Pedro Castora est devenu mon ami, monsieur le marquis, mon ami le meilleur et le plus généreux, car il m’a donné une fortune. On a cru que M. Castora était mon amant, et cela n’était pas ; il n’a été que mon ami, mon bienfaiteur et rien que cela, je vous le jure... C’est drôle, n'est-ce pas ?
— C’est au moins original ; mais de la part de M. Castora, ce que vous m’apprenez ne m'étonne nullement.
» SAavez-VOUS pourquoi, sans vous rien demander, il a été si généreux avec vous ?
— Il m'a dit qu’il faisait des études sur les femmes du demi-monde.
— Ah}... Il employait peut-être, en effet, le meilleur moyen de les connaître.
» Vous allez vous marier, m’avez-vous dit ?
— Oui, monsieur.
— À un brave garçon, je suppose ?
— Oh ! oui, monsieur, c’est un brave et bon garçon. Je le connais depuis longtemps déjà, et il était mon amant quand, ouvrière encore, M. Castora est devenu mon ami.
— Vous l’aimez ?
— Je l’aime, monsieur, et lui aussi m'aime, malgré tout. — Que pensez-vous faire, une fois mariés ?
— Nous quitterons immédiatement Paris ; nous irons vivre quelque part, dans une petite ville de province ou même
à la campagne. Oh ! la campagne, c’est ça qui m'irait ! J'adore la campagne.
— Votre mari sera enchanté de vous être agréable, et vous vous installerez selon votre désir.
— Malheureusement, monsieur le marquis, nous ne sommes pas encore mariés.
— Que voulez-vous dire ?
— Il y a des obstacles.
— Et lesquels, mon Dieu ?
— Je n’ai pas d'acte de naissance.
— Pauvre fille ! Vous n’avez pas connu votre mère ?
— Ni maman, ni papa, monsieur le marquis ; c’est là le malheur !... Mais je verrai M. Castora et j'ai l’espoir que, grâce à lui, les grandes difficultés qu’on m’oppose à la mairie disparaîtront.
— Croyez-bien, mademoiselle, que si, de mon côté, je puis faire quelque chose en cette circonstance, je suis tout à Vous.
— Oh ! merci, monsieur, merci |
— C’est entendu ; dès que vous aurez besoin de moi, venez me trouver. Mais, dites-moi, ma chère enfant, et ne vous fâchez pas de ma question, car je n’ai nullement l'intention de vous blesser.
— J’en suis sûre, monsieur.
— Comment êtes-vous devenue... du demi-monde ?
— Oh ! mon Dieu, comme bien d’autres. J'étais apprentie couturière ; une amie m’a emmenée au bal ; on m'a quelque peu grisée et, le lendemain matin, je me suis éveillée chez un monsieur que je n’avais jamais vu.
» Que voulez-vous, monsieur le marquis, j'étais sans famille ; les bonnes gens qui m’avaient recueillie dans la rue étaient morts... Voilà, monsieur, ma triste histoire.
— Je vois que vous n'avez jamais beaucoup aimé l’existence que vous vous étiez faite.
Charlotte eut un sourire intraduisible.
— Vous voulez que je sois franche, monsieur ? dit-elle. — Sans doute.
— Eh bien, cette existence m'a d’abord amusée ; les belles toilettes, les bijoux, les promenades, les soupers, le théâtre, la danse, tout cela étourdit, grise une jeune fille ; mais bientôt la fatigue est venue et tout ce que j'aimais avant m'est devenu répugnant. Et quand, alors, je me lançais dans les extravagances, c'était pour m’étourdir, et oublier que j'aurais pu rester une honnête fille. Tenez, je n'étais contente qu’avec mon amoureux, quand nous allions à la campagne boire du lait.
— Ah ! vous aimez le lait ?
— Je l’adore ! ça me change du champagne et c’est meilleur.
— Pour la santé, ajouta le marquis.
— Oui, pour la santé, répéta Charlotte.
— Eh bien, quand vous serez mariée et installée à votre campagne, je Vous ferai cadeau d’une belle vache d’une de mes fermes.
— Noire ?
— Noire, si cela vous plaît mieux.
— Avec de belles petites cornes, comme il y en a au Jardin d’acclimatation.
— Oui, noire, avec de petites cornes, c’est entendu ; du reste vous viendrez la choisir vous-même dans le troupeau.