UNE IDÉE DU BARON DE SIMAISE
La marquise de Chamarande avait envoyé un domestique chez le comte de Violaine pour apprendre à la baronne l’enlèvement de son fils, et lui dire que le marquis était parti pour délivrer Jean, accompagné d’une jeune femme qui, ayant été témoin du fait, avait suivi les ravisseurs jusqu’à l’endroit où ils avaient conduit le jeune homme.
Bien qu’on attendit toujours, et avec autant d’impatience que d'inquiétude, Pedro Castora, M. de Violaine donna aussitôt l’ordre d’atteler.
— Si M. Pedro Castora se présente, dit-il à son valet de chambre, vous le prierez de venir nous retrouver immédiatement chez M. le marquis de Chamarande.
Cette recommandation faite, le comte, la baronne et Suzanne montèrent en voiture pour se rendre près de la marquise, qu’ils trouvèrent en proie à une grande inquiétude.
M. de Violaine parvint à la rassurer un peu.
Du moment que M. le marquis n’avait pas reparu depuis près de deux heures qu’il était parti, c’est que, bien certainement, il accomplissait l’œuvre de délivrance de son fils.
La baronne pleurait silencieusement.
Elle se disait :
— Si M. de Chamarande ne réussit pas à délivrer son fils, il sera sans pitié et il n’hésitera plus, cette fois, à dénoncer son frère à la justice. Alors mes pauvres enfants sont perdus !
L’arrivée du marquis et de Jean fit disparaître les larmes. On les accueillit avec des exclamations de joie, d’abord ; puis avec des cris de terreur quand on vit les mouchoirs rouges de sang, qui enveloppaient les mains du jeune homme.
— Ah! les misérables, ils ont tenté d’égorger mon enfant ! s’écria la marquise. Un médecin, vite un médecin !
Mais Jean sourit et eut bien vite rassuré ses amis.
— C’est moi-même qui me suis blessé, dit-il, en me défendant contre un gros chien, qui avait au cou un collier hérissé de pointes d’acier. Mais ce n’est rien : quelques déchirures qui ont un peu saigné, voilà tout.
La marquise serrait le jeune homme contre son cœur, l’embrassait follement et le pressait de questions.
— C’est bien vrai, n'est-ce pas, disait-elle, tes blessures n’ont rien de grave ? Mais tu dois beaucoup souffrir.
— Non, chère mère, non, je ne souffre pas.
— Raconte-moi ce qui t’est arrivé ; on ne doit me rien cacher, je veux tout savoir.
— Oui, ma chère Lucy, tu sauras tout, dit le marquis, mais un peu plus tard ; nous n'avons pas le temps en ce moment.
Charlotte et Paméla se tenaient modestement à l’écart et attendaient silencieuses et émues.
Le marquis se tourna vers elles.
— Approchez-vous, mesdames, approchez-vous, dit-il ; il faut qu’on sache ce que vous avez fait l’une et l’autre pour le comte de Chamarande.
Il prit la main de Charlotte.
— Voici M'e Charlotte, continua-t-il, c’est elle qui a été témoin de l’enlèvement et est venue nous en instruire ; grâce à elle, j’ai pu retrouver mon fils.
Prenant ensuite la main de Paméla, le marquis dit :
— Mie Paméla était l'instrument dont nos ennemis voulaient se servir pour faire beaucoup de mal ; mais elle a compris qu’on voulait lui faire jouer un rôle monstrueux et elle est passée de notre côté ; c’est elle qui a tué le chien d’un coup de pistolet, au moment où l’animal furieux allait enfoncer ses dents féroces dans la gorge de mon fils.
— Oui, chère mère, ajouta Jean, M'e Paméla m'a sauvé la vie.
— Enfin, acheva le marquis, sans ces dames, Dieu seul sait ce qui serait arrivé.
La marquise, la baronne et Suzanne s’avancèrent vers les jeunes femmes les mains tendues.
— Oh! mesdames, mesdames ! prononça la marquise avec un accent plein de reconnaissance.
Charlotte et Paméla, des larmes dans les yeux, honteuses, baissèrent la tête.
Le marquis prononça quelques mots en anglais, faisant connaître la position des deux jeunes filles.
— Âh ! elles n’en ont pas moins sauvé M. Jean de Chamarande, répondit Suzanne également en anglais.
Et elle serra cordialement la main de Charlotte et de Paméla.
— La journée touche à sa fin, reprit le marquis, mais elle est loin d’être achevée pour nous.
Tous les yeux se fixèrent sur lui.
— Madame la baronne, continua-t-il, je veux que ce soir même votre fille vous soit rendue.
Mre de Simaise joignit les mains.
— Jean et moi nous allons nous rendre à l’hôtel de Simaise.
— Oh ! Et c’est pour moi, pour moi...
— Pour notre bonheur et notre honneur à tous, madame la baronne.
— Monsieur le marquis, j'ai une prière à vous adresser. — Dites, madame la baronne.
— Permettez-moi de vous accompagner.
Le marquis resta un instant silencieux et répondit :
— Eh bien, soit, madame la baronne, venez avec nous. À ce moment, un domestique annonça :
— M. Pedro Castora.
Le jeune homme entra un peu essoufflé, mais toujours grave.
— Enfin, monsieur, vous voilà, dit Suzanne ; ah ! si nous n’étions pas aussi tourmentés, comme j'aurais du plaisir à vous gronder |... Une journée entière sans qu’on vous voie | Vous êtes allé à l'hôtel de Simaise ; avez-vous vu Henriette ? Nous apportez-vous de bonnes nouvelles ? Savez-vous ce qu'est devenu, M. Raoul ? Répondez, parlez !.….
La jeune fille avait dit tout cela avec une volubilité fiévreuse.
— Oh! ma fille, ma fille! fit M. de Violaine, à quoi penses-tu ?
— À Henriette, mon père, et je suis impatiente d’avoir de ses nouvelles.
Pedro répondit :
— Je n'ai pas eu la satisfaction de voir votre amie, mademoiselle, toutefois, je crois pouvoir vous donner à tous l’assurance que Me de Simaise est en bonne santé. Quant à M. Raoul, quelques mots que j'ai surpris m'ont fait comprendre qu'il n’a pas quitté aujourd’hui la maison de son père.
Je vous assure, mademoiselle Suzanne, que je n’ai pas perdu une minute de cette journée ; depuis ce matin je m’occupe des graves intérêts qui m'ont été confiés.
— Allons, c’est bien, dit Suzanne d’un ton adorable, je vous pardonne.
Et elle tendit sa main au Brésilien, qui la porta à ses lèvres.
Alors seulement, les yeux du jeune homme tombèrent sur Charlotte, qui cherchait à se cacher derrière Paméla.
Pedro eut un doux sourire.
— En rentrant chez moi, il y a une demi-heure, reprit-il, j'ai trouvé une lettre de Me Charlotte m’apprenant que M. Jean de Chamarande était tombé dans un piège ; j'ai vite couru chez mademoiselle où j'ai su, par son cocher que, lasse de m’attendre, elle était venue vous trouver, monsieur le marquis. Néanmoins, j’accourais pour me mettre à votre disposition ; mais je suis heureux de voir que ce que j'aurais fait sur les indications de M'e Charlotte, elle l’a fait à ma place.
Le jeune homme marcha vers Charlotte, lui prit la main et lui dit :
— C’est bien, ce que vous avez fait, Charlotte, c’est très bien : servir mes amis est me rendre service à moi-même ; à mon tour, je vous remercie.
Charlotte, confuse, rouge comme une pivoine, ne put que balbutier quelques mots inintelligibles.
Pedro revint près du marquis.
— Maintenant, reprit-il, j’ai à vous rendre compte de ma mission.
Et, brièvement, il raconta ce qui avait été dit entre lui, le baron de Simaise et le soi-disant abbé Carini.
— Merci, mon cher Pedro, dit le marquis ; vous avez été réservé et prudent comme il convenait dans la circonstance. On attend notre réponse à l’hôtel de Simaise, c’est bien ; nous allons la porter nous-mêmes MM° la baronne, mon fils et moi, et vous, mon ami, si vous voulez bien nous accompagnetr.
— C’est, mon devoir, monsieur le marquis.
— Venez donc ; nous sommes prêts, car nous allions partir lorsque vous êtes arrivé.
Puis, se tournant vers Charlotte et Paméla, le marquis ajouta :
— Nous vous laissons avec ces dames et M. le comte de Violaine ; je vous prie, l’une et l’autre, de raconter tout ce que vous avez fait.
Jean embrassa sa mère, donna une poignée de main à M. de Violaine et l’on partit.
Disons maintenant ce qui s’était passé à l’hôtel de Simaise après le départ de Pedro Castora.
Le baron et Carini, nous le savons, étaient restés seuls dans le cabinet.
— Ah! çà, mon cher baron, dit le faux abbé, vous avez donc fait quelque maladresse ?
— Que voulez-vous dire ? balbutia de Simaise.
— Allons, allons, ne jouez pas au plus fin avec moi, vous perdriez,. M. Castora vous tient, et j'ai besoin de tout savoir pour vous tirer d’embarras, si c’est possible.
— Eh bien, voici la chose : m’autorisant de mes relations amicales avec Castora, je me suis servi de son nom.
— En quoi ? Comment ?
— Pour signer un chèque et une lettre de change.
— Diable, diable ! fit Carini. Ah ! mon cher, si j’eusse connu ce détail, je ne vous aurais point prêté mon concours. Vos adversaires sont terriblement armés.
— Oui, mais ils ne se serviront pas de leurs armes, vous savez pourquoi.
— Hé, je le crois comme vous, sans cela je me retirerais vite de cette affaire.
— Alors nous restons amis ?
— Nous sommes forcés, maintenant, d’aller jusqu’au bout.
— Merci.
— Oh lil n’y a pas de quoi, puisque je ne peux guère faire autrement. Mais revenons à nos otages.
— Tout est-il réglé en ce qui concerne ma fille ?
— Pas précisément. D’abord, qu'est-ce que ce vicomte de Lubessy dont vous ne m’aviez point parlé et que je vois mêlé à nos affaires ?
— Oh ! ne vous inquiétez pas de cet individu.
— Soit, mais encore faut-il que je sache...
— Eh bien, je me sers de lui comme d’un épouvantail. — Ah!
— Cette idée m’est venue la nuit dernière chez Georgette. — Voyons l’idée.
— D'abord, j'ignore absolument si ce vicomte est bon teint, mais je sais qu'il est affligé de tous les vices. À bout de
ressources, il vit d’expédients et je suis certain qu'il triche au jeu. Vous pensez bien, Carini, que je n’ai pas eu un instant l'intention de marier Henriette avec cet aventurier sans le sou.
» Lui-même sait que, tout joli garçon qu'il est, il ne peut songer à épouser M'e de Simaise. Il a seulement consenti à jouer un instant le rôle de mon futur gendre, moyennant quelques billets de mille que je dois lui donner.
— Je crois comprendre : vous voulez, avec ce personnage, effrayer votre femme et votre frère, s’ils se montrent récalcitrants.
— Voilà. Mais ce n’est pas tout : mon vicomte est de première force à l’épée.
— Eh bien ?
— Je hais Jean Loup ! Ne pouvant deviner ce que vous avez fait tantôt, j'avais eu la pensée de le faire provoquer par le vicomte.
— Ah ! oui, la provocation aurait été suivie d’un duel et votre vicomte aurait peut-être tué votre neveu... Belle invention ! Je ne vous félicite pas d’avoir trouvé cela, monsieur le baron ; c’est de la folie ! Vous aviez évidemment l’esprit malade quand cette riche idée vous est venue. Il faudra vous débarrasser au plus vite de votre vicomte bon teint ou mauvais teint.
— Soit ; mais vous ne me dites pas ce que vous avez décidé au sujet d'Henriette.
— Elle doit, je crois, rester ici jusqu’à nouvel ordre.
— Mais...
— Qui sait si, ce soir même, vous ne devrez pas la rendre à sa mère ? M. Castora est déjà venu vous faire une offre.
— Peuh !
— Il ne s'agissait que de votre fille ; M. Castora ignoraïit que vous teniez Jean Loup.
— C’est vrai.
— Eh bien, mon cher baron, il y a une visite à faire au marquis de Chamarande.
— Qui la fera ?
— Moi.
— Vous ?
— Pourquoi pas, si vous le trouvez bon ?
— Mais je suis enchanté |!
— Alors je verrai M. de Chamarande.
— Quand ?
— Ce soir. Nous n’avons pas de temps à perdre. Ah ! vous allez me donner un mot d'introduction.
— Moi ? vous plaisantez !
— Nullement. Comment voulez-vous que je me présente ? Je suis votre ambassadeur, il faut bien que j'aie mes lettres de crédit ; sans cela je serais certainement éconduit.
— Vous aurez cette lettre.
— Écrivez-la immédiatement, mon cher baron. Surtout n'oubliez pas de mentionner que je suis autorisé par vous à traiter toutes les questions.
» Allons, griffonnez-moi mon pouvoir, là, sur cette table.
Le baron fit la grimace ; il trouvait que son associé lui demandait bien des pièces compromettantes.
Cependant, il prit une feuille de papier à son chiffre et il écrivit le pouvoir demandé.
— Bien, dit Carini, mettant le pli dans sa poche.
— Je pense que, maintenant, vous n’avez plus rien à exiger de moi, fit le baron d’un ton maussade.
— C’est tout pour le moment.
— Vous plaît-il de venir voir avec moi ce qui se passe chez ma fille.
— Oui, sans doute. Ah ! une observation.
— Laquelle ?
— Cette fois, il ne s’agit que de vos intérêts personnels. — Voyons.
— Vous avez eu l’imprudence de laisser traîner les quatre flacons sur la table de votre chambre.
— C’est vrai, mais j'avais les clefs des deux portes.
— Oui, mais vous auriez pu avoir à confier une de ces clefs à quelqu'un, comme vous l’avez fait avec moi ; or, vous devez comprendre qu’une pareille découverte pourrait avoir certaines conséquences.
— Vous avez raison, et je vais.
— Inutile ; j'ai réparé votre imprudence ; j'ai fermé l’étui et l’ai placé dans la coupe de bronze sur votre cheminée.
— Merci, vous pensez à tout.
— Il le faut bien, quand vous ne pensez à rien.
Les deux hommes se levèrent pour se rendre à l’appartement d'Henriette.
Mais, au moment de sortir, Carini arrêta le baron.
— Il me semble, mon cher, dit le faux abbé, que vous oubliez votre vicomte.
— Oh ! du moment qu'il ne m'est plus utile...
— Où est-il en ce moment ?
— Toujours dans la salle de billard, je pense.
— Vous ne pouvez pas l’y laisser éternellement. — C’est vrai. Que me conseillez-vous ?
— Faites-le appeler.
— Après ?
— Vous le congédierez purement et simplement. — Mais je devais le présenter.
— À votre fille, je sais ; vous ne le présenterez pas, voilà tout.
— Que lui dirai-je ?
— Nallez-vous pas vous gêner avec ce personnage ? Vous lui direz que Mie de Simaise est souffrante, qu’il ne peut lui être présenté aujourd’hui ; mais que vous lui écrirez quand il devra revenir. Ce monsieur s’en ira et vous en serez tout à fait débarrassé.
— Au fait, Carini, vous avez raison ; c’est ce que j'ai de mieux à faire, répondit le baron.
Et il sonna.
Cette fois, ce ne fut pas Frédéric, mais un valet de pied qui se présenta.
Le baron lui dit :
— Un jeune homme, le vicomte de Lubessy, attend dans la salle de billard ; priez-le de venir me trouver à l'instant. Puis vous apporterez ici de la lumière, car on n’y voit presque plus.
Le valet se retira.
De gros nuages noirs et épais couvraient le ciel, et bien que la soirée ne fût pas encore bien avancée, la nuit arrivait rapidement.