NOUVELLES PÉRIPÉTIES
Quand la baronne de Simaise et Jean, conduits par Landry, pénétrèrent dans la chambre où ils espéraient enfin revoir Henriette, ils trouvèrent la femme de charge, à qui la garde de la jeune fille avait été confiée, pleurant et se lamentant.
— Qu’avez-vous ? lui demanda brusquement Landry ; où est mademoiselle ?
— Je ne sais pas, mon Dieu, je ne sais pas, répondit la femme ; j'ai quitté mademoiselle un instant pour aller prendre quelque chose dans ma chambre, et quand je suis revenue, il y a un instant, mademoiselle n’était plus ici.
— Ma fille, ma fille, qu’a-t-on fait de ma pauvre enfant ? s’écria la baronne.
Et elle s’affaissa sur un siège en laissant échapper un sourd gémissement.
Jean, pressentant un nouveau malheur, était devenu affreusement pâle.
— Madame la baronne, monsieur le comte, dit Landry, rassurez-vous ; du moment que Mie Henriette n’est plus ici, c’est qu’elle est partie : elle a enfin suivi le conseil que je lui ai donné de s’échapper de sa prison.
— Mais où est-elle allée ? demanda Jean d’une voix pleine d’anxiété.
— Mie Henriette a dû sortir de l’hôtel de ce côté, monsieur le comte, d’après les indications que je lui ai données ce matin ; au coin de la rue de Ponthieu, elle a trouvé une voiture dont le cocher a reçu l’ordre de la conduire immédiatement chez M. de Violaine.
— Ah ! je respire, dit la baronne, en se remettant sur ses jambes, me voilà, tranquillisée au sujet de ma fille.
— Enfin, aujourd’hui, Dieu est pour nous, dit le marquis, apparaissant avec Pedro Castora sur le seuil de la porte.
Tous deux entrèrent dans la chambre.
Le marquis reprit :
— Le complice du baron de Simaise, Carini, est ici, et nous allons, j'espère, nous emparer de ce misérable.
— Alors, messieurs, hâtez-vous, dit une femme, entrant à son tour dans la chambre.
C'était Carlotta.
— Ne perdez pas une minute, pas une seconde, continuat-elle ; Carini est ici, en effet, sous l’habit d’un prêtre ; mais il est rusé et il cherchera par tous les moyens à vous échapper.
— Nous avons pris nos précautions, répliqua le marquis ; mais, pardon, madame, qui êtes-vous ?
— Vous le saurez plus tard, monsieur de Chamarande ; pour le moment, qu'il vous suffise d'apprendre que, connaissant les projets infâmes de Carini et du baron de Simaise, j'étais venue ici pour les déjouer, c’est-à-dire pour sauver Mie Henriette de Simaise d’un nouvel attentat contre sa liberté et empêcher M. Raoul de Simaise de se suicider.
— Mon fils, mon fils ! exclama la baronne, s’élançant vers Carlotta.
— Votre fils ne s’est pas tué, madame la baronne.
— Je veillais, dit Landry ; j'ai eu soin de décharger son pistolet.
— Mon brave compagnon ! fit le marquis, serrant la main du fidèle serviteur.
— Madame, où est Raoul, dites, où est mon fils ? demanda la baronne à Carlotta.
— Dans sa chambre, madame.
— Enfermé, alors, puisqu'il n’est pas déjà près de sa mère ?
— Non, madame, M. Raoul dort.
— ]]l dort !
— Depuis midi et demi, d’un sommeil profond, qui a l’apparence de la léthargie.
— Mon Dieu ! mais que signifie.
— Ne trouvant pas d’autre moyen de se débarrasser de son fils, qui le gênait dans l’exécution de ses projets, M. de Simaise l’a endormi en lui faisant boire un narcotique.
— Mais c’est épouvantable ! exclama la baronne. Je vous en prie, madame, conduisez-moi vite près de mon fils... Ah! Seigneur, Seigneur, s’il n'allait plus se réveiller !
Tous descendirent rapidement au rez-de-chaussée, à l’exception de Jean, qui tenait à s’assurer que sa chère Henriette avait bien quitté l’hôtel.
Conduit par la femme de charge, qui ne comprenait rien à ce qui se passait autour d’elle, le jeune homme sortit de la maison, et cela d'autant plus facilement, que toutes les portes, même celle de la ruelle, étaient ouvertes.
Il alla jusqu’à la rue de Ponthieu. Là, au coin de cette rue et de la ruelle, une voiture stationnaiïit.
— Hé, monsieur, fit le cocher, interpellant le jeune homme, ne venez-vous pas de l’hôtel de Simaise ?
— Je viens de l’hôtel de Simaise, en effet, répondit Jean. — Alors vous venez me dire de m’en aller.
— Nullement. Est-ce donc vous qui attendiez une jeune fille ? demanda Jean en proie à une horrible anxiété.
— Depuis ce matin neuf heures, monsieur, et ce n’est pas d’une gaieté folle. Il y avait avec moi, attendant aussi la demoiselle, une femme ; mais elle a perdu patience et elle s’en est allée. Elle avait faim ! J’ai été bien payé, mais, nom de nom, quelle pénitence pour mes vieux péchés... Une station d’une journée, c’est dur, surtout par ce satané temps, fait exprès pour les canards.
— Mais cocher, répliqua Jean, agité par toutes sortes de craintes, celle que vous attendez est sortie de l’hôtel.
— Âh bah ! Et depuis quand ?
— Depuis un quart d'heure à peine.
— C’est bien surprenant ; je ne l’ai pas vue, et pourtant j'avais l'œil... Vous êtes certain qu’elle est sortie ?
— Oui.
— Alors, monsieur, je vous réponds qu’elle n’est pas sortie de la maison par la porte de la ruelle, car, je vous le répète, j'avais l'œil. Et la preuve, c’est que j’ai bien vu deux solides gaillards qui se sont glissés dans la ruelle, se sont, mis en faction près de la petite porte, puis, sont entrés dans l’hôtel avec un autre individu, qui en sortait, et qu'ils ont happé au passage, si je ne me suis pas trompé.
Jean n’écoutait plus.
— Restez à cette place, dit-il au cocher, et attendez encore.
— Après la journée, la nuit, murmura l’homme. Jean s’éloignait rapidement, appelant :
— Henriette ! Henriette !
Mais aucune voix ne répondit à la sienne.
M'e de Simaise s’était enfuie de l’hôtel ; maïs où était-elle allée ? Qu'’était-elle devenue ?
Ne sachant que penser, l'inquiétude dans l’âme et le cœur serré comme dans un étau, le jeune homme rentra dans l’hôtel.
— Rien, rien, dit-il à la femme de charge, qui l’avait attendu toute tremblante.
Il traversa les pièces de l’étage en courant, descendit quatre à quatre, les marches du grand escalier et pénétra dans la chambre de Raoul, où se trouvaient encore la baronne, le marquis, Pedro et Carlotta.
Penchée sur le lit du dormeur, la baronne toute en larmes appelait son fils ; elle lui prodiguait les noms les plus doux et
le secouait vainement, essayant de le tirer ainsi de sa léthargie.
Les autres étaient debout derrière la baronne, immobiles et silencieux.
Le cri que Jean allait pousser expira sur ses lèvres. Il sentit que, jusqu’à nouvel ordre, il devait garder pour lui seul ses inquiétudes et ses craintes au sujet d’Henriette. Les faire connaître, surtout à ce moment, c'était porter à la pauvre mère un coup terrible, la tuer peut-être !
Jean se raidit contre sa douleur et il eut le courage et la force de paraître calme.
Soudain, un grand bruit de pas retentit sur les dalles de marbre du vestibule.
Qu'était-ce ?
Les hommes s’élancèrent hors de la chambre, laissant la baronne et Carlotta près du dormeur.
Dans le vestibule, ils trouvèrent Pierre et. Caracole, tenant Carini chacun par un bras. Et pourtant le faux abbé, plus mort que vif, ne songeait plus à s'échapper.
Il l’avait voulu, il l’avait tenté quand, abandonnant son complice, il s'était élancé dans l’intérieur de l’hôtel.
Ne connaissant pas très bien le chemin qu’il fallait suivre pour arriver à la ruelle, ce ne fut qu’au bout de dix minutes qu'il parvint à découvrir la petite porte au bas de l’escalier.
Sans s'étonner de ne pas la trouver fermée à clef, il l’ouvrit en murmurant :
— Sauvé, je suis sauvé !
Il bondit dans la ruelle. Mais aussitôt une main de fer s’abattit sur son épaule et une voix railleuse lui dit :
— Prenez garde, monsieur l’abbé, il n’est pas sain de sortir par le temps qu'il fait, vous pourriez vous enrhumer.
Atterré, le misérable recula.
Pierre était devant lui.
Retrouvant immédiatement sa présence d’esprit, Carini, qui n’était pas homme à reculer devant un meurtre, glissa rapidement sa main sous sa soutane pour saisir une arme.
Au même instant, une main serra son bras et une autre voix, non moins railleuse que la première, lui dit :
— Oh ! un pistolet ou un poignard ! Y pensez-vous, monsieur l’abbé !... Un homme d'église ! quelle imprudence !
Et, avant qu'il eût pu faire un mouvement, un revolver lui était arraché de la main.
Carini reconnut son agent.
— Caracole, fit-il d’une voix étranglée, Caracole ?... Trahison |!
— Que voulez-vous, cher et excellent maître, riposta Caracole, chacun pour soi dans ce monde ; c’est votre devise, n'est-ce pas ? mais c’est aussi la mienne.
Carini comprit que, cette fois, il était pris et bien pris, et, cependant, il ne se disait pas : « Je suis perdu ! » Le misérable comptait encore sur sa fourberie, son audace, son adresse, son génie pour échapper à l’effroyable danger qui le menaçait.
Certes, plus d’une fois déjà, il s’était trouvé ainsi dans une situation désespérée.
N’avait-il pas été à la veille d’être pendu ? La corde était prête et le bourreau attendait. Cependant il vivait encore. Comment allait-il se tirer d'affaire ? Il l’ignorait absolument. Mais du moment qu’il n’était pas mis à mort séance tenante, l'espoir lui restait.
— Bien, Pierre, bien Caracole, dit le marquis ; je savais que nous pouvions compter sur vous, vous n'avez pas laissé échapper ce coquin. Maintenant, il nous faut trouver M. le baron de Simaise, qui doit être caché quelque part dans son hôtel, à moins que, plus adroit que le signor Carini, il n’ait réussi, lui, à prendre la : fuite.
— Cela, monsieur le marquis, dit Landry, entrant brusquement dans le vestibule, je ne l’aurais pas permis. De mon côté, j'ai fait bonne garde. M. le baron est dans sa chambre ; mais, après avoir crié, vociféré, hurlé, fait entendre de rauques éclats de rire, frappé les meubles, à coups de poings et à coups de pieds, dans un véritable accès de folie furieuse, un grand silence s’est fait tout à coup dans la chambre. Et comme j'ai entendu un bruit sourd sur le parquet, pareil à celui de la chute d’un corps, je crois bien que M. le baron, à la suite de sa crise nerveuse, est tombé sans connaissance.
— Montons vite, messieurs, dit le marquis, et sachons ce qui se passe chez M. de Simaise. Guide-nous, mon brave Landry. Pierre, Caracole, amenez votre prisonnier.
Un instant après, le marquis, suivi des autres, pénétrait dans la chambre par la porte de la bibliothèque, qui n’était pas fermée à clef.
— Oh ! fit le marquis, voyant son frère étendu raide au milieu de la chambre.
Il se pencha sur le corps et le toucha.
— Oh !fit-il encore.
La face était livide, les yeux ouverts, sans regard, le cœur ne battait plus.
Le marquis souleva un bras, puis l’autre ; ils retombèrent lourdement, inertes.
— Eh bien, mon père ? interrogea Jean, anxieux.
— Il est mort ! prononça le marquis d’une voix lente et grave ; messieurs, ajouta-t-il, le malheureux s’est fait justice lui-même.
Autour du marquis on répéta :
— Mort ! Mort !
Pedro Castora écarta les vêtements, comptant trouver une plaie, une blessure, du sang ; mais, rien : le corps était intact.
— C’est singulier, dit Pedro en se redressant.
— Non, répondit Landry, qui venait de ramasser le petit flacon que le baron avait laissé tomber après en avoir avalé le contenu, voyez ceci : M. le baron s’est empoisonné.
— Il n’en faut pas douter, appuya Pedro Castora, le poison était dans ce flacon vide.
Carini suivait avec la plus grande attention ce qui se passait sous ses yeux. À la vue du flacon, il tressaillit, un sourire
singulier glissa sur ses lèvres minces, pendant qu’une lueur sombre éclairait son regard.
Le cadavre fut relevé et couché sur le lit.
— Maintenant, dit le marquis, il faut envoyer chercher le commissaire de police, car nous devons faire constater le suicide.
— J’y vais, dit le valet de pied.
Les yeux fixés sur le corps de son frère, le marquis de Chamarande resta un moment silencieux et songeur. Malgré son indomptable énergie, il était profondément ému.
Mentalement il disait :
— Ta mort est la délivrance de ceux qui restent après toi ! Voilà où t'ont conduit ton désœuvrement, ton hypocrisie, ta cupidité, ton amour du plaisir, tes vices !... Tu as compris que tu ne pouvais plus vivre, que l’infamie publique t’attendait, et tu as eu le courage de te donner la mort ! Puissent ta déplorable existence et ton horrible fin servir d’exemple !... Va, que la terre te soit légère... Au nom de notre mère, qui nous a tant aimés, j'oublie et je pardonne !
Le marquis se retourna.
Toutes les têtes étaient baissées.
Carini s’était approché de la cheminée lentement, voulant s’assurer que la boîte d'argent était toujours dans la coupe de bronze.
Ah ! mon père, mon père ! prononça Jean avec un sanglot dans la voix.
— Mon fils, dit M. de Chamarande d’un ton solennel, voilà le passé : un cadavre ! L’avenir, c’est toi : un homme !
Puis, lui montrant le ciel, il ajouta :
— Dieu est le maître de tout !
Carini souriait, ce qui pouvait sembler étrange devant le corps de son complice.
— Qu'est-ce que cela signifie ? se demandait Caracole. Pierre examinaïit Carini d’un œil sombre.
— Vous, dit le marquis, s’adressant à Julie, la femme de charge, vous allez rester près de votre maître.
Et, sur un signe qu’il fit, tout le monde sortit de la chambre du mort.
— Monsieur le marquis, qu’allons-nous faire de notre prisonnier ? demanda Pierre.
— Vous le garderez ici jusqu’à nouvel ordre, enfermé dans une chambre bien close.
— Soit, monsieur le marquis ; mais vous feriez peut-être aussi bien de le livrer tout de suite à la justice, qui l’attend pour lui demander compte de tous les crimes qu'il a sur la conscience.
Carini était aussi calme que si l’on n’eût point parlé de lui.
— Cela n’est pas naturel, se disait le marquis, qui avait déjà remarqué la singulière attitude du complice du baron, cet homme n’a point l’air de redouter le châtiment, on dirait, au contraire, qu’il est sûr de l’impunité. Très certainement, il nous tient en réserve quelque surprise ; eh bien, nous verrons.
Le marquis reprit à haute voix :
— Faites ce que j'ai dit, enfermez ce misérable et qu’on le garde à vue jusqu’à ce que j'aie décidé de son sort.
Carini, toujours souriant, s’inclina devant le marquis de Chamarande.
Pierre et Caracole l’emmenèrent.