‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 59 sur 84 · COMMENT LE PÈRE LA BIQUE JOUA LE RÔLE DE LA PROVIDENCE · texte numérisé non relu

COMMENT LE PÈRE LA BIQUE JOUA LE RÔLE DE LA PROVIDENCE

Comme nous l’avons dit, le marquis de Chamarande s'était rendu à la préfecture de police, espérant avoir des renseignements, au sujet d'Henriette. Dans le cas contraire, il devait instruire le chef de la sûreté de la disparition de la jeune fille et le prier de mettre tout en œuvre pour savoir ce qu’elle était devenue.

Le marquis était parti depuis environ vingt minutes, lorsqu'un domestique vint prévenir le Comte de Violaine qu’un vieillard demandait à voir Mie Suzanne.

— Cet homme, qui paraît être de la campagne, est déjà venu avant-hier soir, dit le domestique ; mademoiselle l’a reçu et a même causé assez longtemps avec lui ; mais, en ce moment, mademoiselle repose et sa femme de chambre n’a pas cru devoir la réveiller.

— Elle a bien fait, répondit M. de Violaine, je vais recevoir moi-même ce monsieur.

» Vous me permettez de vous laisser seul un instant, n'est-ce pas ? reprit-il, s'adressant à Jean. Le temps de savoir ce que cet homme a à dire à ma fille et de le congédier, et je reviens.

Le jeune homme se leva à demi, en s’inclinant, et retomba sur son siège.

Le comte s’empressa de descendre au rez-de-chaussée et se trouva, dans l’antichambre, en face du père La Bique.

— Comment, père Monot, fit-il, c’est vous !

— Oui, monsieur le comte, un peu de bonne heure, il paraît, puisque M'e Suzanne n’est pas encore levée.

— Ma fille ne s’est pas couchée, père Monot ; elle a veillé toute la nuit, et en ce moment elle repose.

— Pardon, monsieur, est-ce que M* la baronne de Simaise serait malade ?

— Non, ma fille a veillé parce qu’elle attendait quelqu'un, une amie.

— Ah ! oui, Mie Henriette.

— C’est Mie de Simaise, en effet, que ma fille attendait. Mais comment le savez-vous, père Monot ?

Le bonhomme parut embarrassé.

— Je sais sans savoir, balbutia-t-il.

— Ainsi, vous désirez voir M: de Violaine ?

— Oui, monsieur le comte.

— Vous n’exigez pas, je suppose, qu’on la réveille ?

— Oh ! non, monsieur le comte, j'attendrai.

— Ce que vous avez à lui dire est donc bien important ?

— Très important. Voyez-vous, avant-hier, j’ai fait une promesse à M'e Suzanne.

— Quelle promesse ?

— Je lui ai promis de venir lui dire aujourd’hui, avant de m'en retourner à Blaincourt, comment j'ai été reçu à l’hôtel de Simaise.

— Vous êtes allé à l'hôtel de Simaise! exclama M. de Violaine.

— J’y suis allé, monsieur.

— Quand ?

— Hier, je voulais voir Mie Henriette.

— Et vous avez été reçu ?

Le père La Bique secoua la tête.

— Le portier, un grand rouge, — il a dû être autrefois tambour-major, — au regard louche, un vrai cerbère, m’a tout bellement flanqué à la porte.

— Et c’est cela que vous veniez dire à M'° de Violaine ? — Cela et autre chose.

— Eh bien, père Monot, dites-moi également cette autre chose.

— C’est que. fit le bonhomme interloqué.

— Eh bien ?

— Je ne peux pas vous dire...

— Pourquoi donc ?

— C’est un secret.

— Un secret ?

— Oui.

— Père Monot, il est étrange que vous ne puissiez pas me confier, à moi, ce que vous venez révéler à ma fille.

— Ma foi, monsieur le comte, c’est vrai. Mais, voyezvous, il n’y a pas que le secret ; je veux aussi demander un conseil à Me de Violaine.

— Vous croyez donc que je ne pourrais pas vous le donner, ce conseil ?

Ne trouvant rien à répondre, le père La Bique resta silencieux.

— Père Monot, reprit M. de Violaine d’un ton sévère, je n’admets pas qu’il puisse y avoir quelque chose de mystérieux entre vous et ma fille ; en vérité, avec vos réticences, votre air embarrassé, vous me feriez supposer des choses étranges ! Encore une fois, père Monot, quel est l’objet de votre visite ? De quoi s’agit-il ? J’ai le droit de vous demander ce qui vous amène chez moi ; parlez, je le veux !

Le vieux resta un instant les yeux baïissés, tournant son chapeau entre ses doigts ; puis, se redressant, il répondit :

— Malgré mon respect pour vous, monsieur le comte, et mon désir de vous obéir, je ne peux pas... Voyez-vous, quelque chose me dit que c’est à Mie de Violaine seule que je dois dire cela.

M. de Violaine, impatienté, haussa les épaules et fronça les sourcils.

— Stupide entêtement ! murmura-t-il.

Il continua :

— Aïnsi, père Monot, je ne dois rien savoir ?

— Oh ! je ne dis pas ça, monsieur le comte, vous saurez tout, certainement.

— En attendant, vous vous obstinez à garder le silence. — Oui, monsieur le comte.

— Vous mériteriez que je vous fisse reconduire immédiatement à la porte de l’hôtel.

— Monsieur le comte ne fera pas cela ; il me permettra d'attendre que M: de Violaine puisse me recevoir.

À ce moment, la femme de chambre ouvrit la porte de l’antichambre.

— Mademoiselle vient de se réveiller, dit-elle ; elle attend M. Louis Monot.

Le bonhomme laissa voir, à sa figure, qu'il était tiré d’un embarras pénible.

— Avec votre permission, monsieur le comte, fit-il. — C’est bien, ma fille peut vous recevoir, allez.

Le vieux suivit la femme de chambre, qui le fit entrer dans le petit salon où Suzanne l’attendait debout.

— Eh bien, l’interrogea-t-elle vivement, qu’avez-vous à me dire ?

— J'ai vu Me Henriette.

— Vous l’avez vue ! exclama la jeune fille.

— Oh ! pas à l'hôtel de Simaise, dont le portier m’a fermé la porte au nez.

— Mais, alors, où donc avez-vous vu Mie Henriette ? — Dans les Champs-Élysées.

— Hein ! que dites-vous ?

— Hier soir, il s’est passé ; des choses épouvantables à l’hôtel de Simaise : M. Raoul de Simaise s’est tué !

— Vous dites que M. Raoul de Simaise s’est tué ? — Oui, mademoiselle.

— Après, continuez.

— Mais...

— Quoi ?

— Vous n'avez pas l’air ému du tout, mademoiselle. — Qu'importe ! Continuez, père Monot.

— Folle d’épouvante, M'e Henriette s’est enfuie de la maison.

— Après, après ?..

— Courant vers la rivière.

Cette fois, Suzanne s’émut, car elle devint affreusement pâle et elle jeta ce mot dans un cri:

— Noyée !

— Non, mademoiselle, non, elle ne s’est pas noyée. — Ah ! fit la jeune fille, dont la poitrine se dégonfla.

— Le père La Bique l’a empêchée de faire cela.

— Mon Dieu, je respire !... Mais où est-elle maintenant, où est-elle ?

— Chez moi.

— Chez vous ?

— C'est-à-dire dans la chambre que j’ai prise à l'hôtel des Vosges.

— Où se trouve cet hôtel ?

— Boulevard de Magenta, pas loin de la gare de l’Est. La jeune fille se jeta sur le cordon de la sonnette.

— Pourquoi ! donc sonnez-vous ? mademoiselle.

— Pourquoi ? Parce que je vais courir, près d’'Henriette. — Mais que je vous raconte d’abord...

— Vous me direz cela pendant qu’on préparera la voiture.

La femme de chambre parut. M. de Violaine était derrière elle. Inquiet, ayant un pressentiment, il était resté dans l’antichambre.

— ÀAh ! mon père ! s’écria Suzanne, vous ne savez pas encore, sans doute, ce que le père Monot vient de m’apprendre ; venez, venez |

Et s’adressant à la femme de chambre :

— Commandez tout de suite ma voiture ; qu’elle soit prête dans un quart d'heure.

La femme de chambre se retira.

— Eh bien, Suzanne, que viens-tu d’apprendre ? demanda M. de Violaine.

— Henriette est retrouvée !

— Ah ! Dieu soit loué !

— Elle voulait se jeter dans la rivière ; c’est le père Monot qui l’en a empêchée et qui l’a conduite dans la chambre qu’il a louée à l’hôtel des Vosges. C’est là qu’elle est en ce moment. Il semblerait, d’après ce que vient de me dire le père Monot, que ma pauvre amie ignore que son père s’est empoisonné, et qu’elle croit, au contraire, que c’est son frère qui s’est suicidé !

— En vérité |!

— Oui, et c’est pour cela qu’elle s’est enfuie de la maison, folle d’épouvante, avec la pensée de mettre fin à son existence.

— Et c’est le père Monot...

— Que la Providence a placé en travers du chemin d’'Henriette, au moment où elle allait accomplir cet acte de désespoir. Le père Monot a sauvé la vie à Mie de Simaise.

— Et à d’autres peut-être, ajouta gravement M. de Violaine.

Puis, se tournant vers le vieillard :

— Et voilà ce que vous ne vouliez pas me dire ? fit-il.

— Monsieur le comte, il y a autre chose, répondit le père La Bique.

— Eh bien, monsieur le mystérieux, je vous laisse avec ma fille ; j'ai, là-haut, un désespéré à consoler.

— De qui donc parlez-vous, mon père ?

— De Jean de Chamarande.

— Il est ici ?

— Dans ma chambre.

— Allez vite, mon père, allez vite lui dire que son Henriette est retrouvée.

M. de Violaine sortit du boudoir et grimpa lestement au premier étage.

— Père Monot, reprit Suzanne, nous avons un quart d'heure devant nous ; asseyez-vous et dites-moi vite ce que vous avez encore à m'apprendre.

Le père La Bique prit place dans un fauteuil, en face de la jeune fille, et voici ce qu’il lui raconta :

— Quand le portier mal élevé de l’hôtel de Simaise m'’eut insolemment jeté la porte au nez, je m'en allai tout doucement, en me promenant, n'ayant rien de mieux à faire, du côté de l’Arc de triomphe.

» Je regardais de tous les côtés les belles maisons, les superbes hôtels, cela m’amusait, de même qu’à voir monter et descendre les équipages des gens huppés.

» Tout de même, mademoiselle Suzanne, c’est beau, Paris.

» Devant un grand hôtel aux balcons dorés, à la façade ornementée de riches sculptures, je pensais à ma pauvre cabane en terre du temps passé, et en voyant filer devant moi les magnifiques attelages ! je pensais à nos lourdes charrettes de village, à nos mauvaises carrioles à deux roues et à nos

chevaux de charrue, qui peuvent à peine lever la jambe, tant leurs jarrets sont raides. Et tout en marchant, m'arrêtant souvent pour regarder, je faisais mes petites réflexions, établissant une comparaison entre les diverses existences.

» Quand la nuït vint, je ne saurais trop dire où je me trouvais. Tout en allant lentement, j'avais si bien marché que j'étais hors barrière. Je revins sur mes pas. J’avais faim ; j'entrai dans un restaurant et me fis donner à souper. Quand je me retrouvai devant l’Arc de triomphe, il était bien six heures et demie. Si loin de ma demeure, je pouvais prendre une voiture, d'autant mieux qu’il commençait à brouillasser. Mais pas de voiture pour moi. Toutes occupées. Alors, je me dis :

» — Baste, je peux bien faire aujourd’hui ce que je faisais autrefois ; une journée de marche ne m’a jamais fait peur ; eh bien, je rentrerai à pied.

» Paris n’est jamais désert, pas même après minuit. Cela me faisait plaisir, en descendant l’avenue, de regarder à perte de vue ces belles lignes de lumières, et au milieu, dansant comme des feux follets, des centaines d’autres lumières de toutes les couleurs. Ah ! oui, mademoiselle, Paris est beau, aussi bien la nuit que le jour.

» Je passai devant l’hôtel de Simaise ; il y avait de la clarté aux fenêtres, mais point de bruit dans la maison. Je continuai tranquillement mon chemin. Cependant, arrivé au bout de l’avenue, me sentant un peu fatigué, je m’assis sur un banc.

» Je ne sais pas trop quelle heure il pouvait être alors ; mais, je compris que je ne devais pas m'’attarder longtemps. Me sentant suffisamment reposé, je me levai pour me remettre en marche.

» Tout à coup, mon attention fut attirée par une femme qui descendait l’avenue en courant ; elle passa rapidement près de moi, sans me voir, bien sûr. Jugez de mon étonnement, mademoiselle Suzanne : à la lueur du bec de gaz, j'avais reconnu Mie de Simaise.

» Je courus après elle ; mais, avec ses jambes meilleures que les miennes, elle allait plus vite que moi, et je n’aurais certainement pu la rejoindre, si elle ne s’était pas arrêtée, cherchant à s'orienter, à reconnaître son chemin.

» En arrivant près d'elle, je l’appelai par son nom. Elle laissa échapper un cri d’effroi; mais, si grand que fût son trouble, elle me reconnut.

» — Vous, vous, vous ! fit-elle.

» — Mon Dieu, oui, c’est bien moi, le père Monot.

» Je vis bien tout de suite qu’elle n’était pas dans son état naturel : elle me regardait avec effarement ; ses yeux étaient hagards et avaient un éclat étrange ; ses magnifiques cheveux, tombant jusque sur ses hanches, enveloppaient son corps comme un manteau, et elle tremblait, la pauvre créature, comme s’il eût fait froid à pierre fendre.

» — De quel côté est la Seine ? me demanda-t-elle. » — Pourquoi me faites-vous cette question ?

» — Je veux aller à la Seine.

» — Que faire là ?

» — Je veux mourir !

» J'avais déjà deviné son idée. Je la saisis par la main, l’entraînai vers un banc, qui était tout près, sous un arbre, à

l'abri de la pluie, et je la forçai à s’asseoir. Alors, je me mis à lui faire un discours. Je ne me rappelle point tout ce que je lui ai dit ; mais je lui parlai si bien de sa mère, de vous, mademoiselle Suzanne, et de Vaucourt, qu'elle finit par sangloter et fondre en larmes.

» Tout de même, mademoiselle Suzanne, mon sermon avait produit son effet ; M. le curé de Blaincourt n’a jamais pu en dire autant.

» Quand la pauvre petite eut bien pleuré, je lui proposai de la reconduire à l’hôtel de Simaise.

» — Jamais ! jamais ! s’écria-t-elle.

» Reprise soudain par l’épouvante, elle se remit à trembler et je vis le moment où elle allait m’échapper. Heureusement, je pus la retenir.

» — Voyons, lui demandai-je, où voulez-vous que je vous mène ?

» — Je ne sais pas.

» — MM la baronne est chez M. le comte de Violaine ; je sais où est la maison de M. le comte, ce n’est pas trop loin d'ici ; je vais vous conduire près de votre mère et de votre amie Suzanne.

» — Non, me répondit-elle d’un ton sec.

» Je ne savais plus que dire, je ne savais que faire.

» Pour sûr, mademoiselle Suzanne, j'étais très embarrassé.

» Enfin, il me vint une idée.

» — Voulez-vous venir chez moi ? lui dis-je.

» — Chez vous ! fit-elle.

» — Oui, à l'hôtel où je demeure à Paris.

» Elle se leva.

» — Allons ! dit-elle.

» Elle prit mon bras, et nous voilà en route. Mais je compris à la façon dont elle s’appuyait sur moi, qu’elle ne pourrait pas marcher jusqu’au boulevard de Magenta.

» Je me mis en quête d’une voiture. Ma bonne étoile voulut qu’un fiacre vint à passer. Je l’arrêtai.

» — Où allez-vous ? me demanda le cocher.

» — Boulevard de Magenta, hôtel des Vosges.

» — C’est mon affaire, montez.

» Nous montâmes en voiture et nous fûmes bientôt à l’hôtel des Vosges.

» Mie Henriette ne m'avait pas adressé une seule fois la parole durant le trajet ; mais, comme si elle eût eu le délire, elle s’était tenu à elle-même une espèce de conversation, laquelle m’apprit une partie des événements de la journée.

» Quand nous nous trouvâmes seuls dans ma chambre, elle me parut moins agitée ; ses yeux n'avaient plus cet éclat flévreux, cet égarement qui m’avaient effrayé ; mais elle était pâle, très pâle et d’une tristesse... Le désespoir était le même.

» Elle avait la bouche et la gorge sèches. Je lui fis un verre d’eau sucrée. Elle l’accepta et le but lentement, à petits coups.

» Nous restâmes un bon moment silencieux, moi gêné, ne trouvant rien à lui dire, elle ruminant quelque chose.

» — Comment se fait-il que vous soyez ici ? me demandat-elle brusquement.

» Je lui dis pour quelle raison j'étais venu à Paris. » — Quand retournez-vous à Blaincourt ?

» — Je pensais quitter Paris demain matin.

» — Pourquoi retarder votre départ ?

» — Si je ne pars pas demain, mademoiselle Henriette, ce sera à cause de vous.

» — Eh bien, père Monot, pour moi il faut partir demain, le plus tôt qu'il sera possible.

» Je ne comprenais pas. Elle ajouta :

» — Vous m'emmènerez |

» — Je vous emmènerai ?

» — Oui, fit-elle résolument.

» — À Vaucourt ? Mais madame la baronne n’y est pas. » — Ce n’est pas à Vaucourt que je veux aller.

» — Où donc voulez-vous aller ?

» — À Épinal, où vous me laisserez.

» — Et qu'est-ce que vous ferez à Épinal ?

» — Il y a là un couvent de dames dominicaines cloitrées ; je trouverai un refuge dans leur communauté.

» Pour le coup je crus qu’elle était folle.

» Elle continua :

» — Vous voyez que j'ai confiance en vous, puisque je ne vous cache point ce que je veux faire. Je voulais mourir, vous m'avez arrêtée, je vous ai écouté et vos paroles m'ont fait changer de résolution. Maintenant c’est décidé, je m’enfermerai dans un cloître. Comme cela, je vivrai, mais morte pour le monde.

« ”Père Monot, vous allez me promettre de ne dire jamais que vous m'avez rencontrée cette nuit, amenée ici et conduite à Épinal ; vous allez me promettre, me jurer que vous ne parlerez de moi à personne. Il faut qu’on ignore ce que je suis devenue.

» — Oh ! mademoiselle Henriette, lui dis-je tristement, mais votre mère, qui vous aime tant..., vous voulez donc qu’elle meure de douleur ?

» Elle resta un instant pensive. De grosses larmes coulaient sur ses joues.

» — Non, non, s’écria-t-elle avec égarement, il faut que je disparaisse, que je me cache, qu’on n’entende plus parler de moi |

» D'un ton plus calme elle ajouta :

» — Dans quelques jours, dès que je le pourrai, mais sans qu’elle puisse savoir où je suis, je ferai dire à ma pauvre mère que sa fille est encore vivante et que je prie pour elle et pour l’âme de mon frère.

» Elle prit sa tête dans ses mains et, brisée, anéantie, elle resta plongée dans une sombre rêverie.

» À chaque instant, elle poussait des soupirs qui me fendaient le cœur.

» Je n’osais plus lui parler et je restais moi-même immobile sur une chaise, craignant de faire le moindre bruit.

» Elle ne pensait plus à la promesse, au serment qu’elle voulait que je lui fisse. »

— Alors, père Monot, dit Suzanne, vous n'avez pas fait cette promesse ?

— Sans doute, puisque je suis ici.

— Ainsi, père Monot, si vous l’aviez faite, cette promesse, vous ne seriez pas venu me trouver ?

— Je ne sais pas bien ce que j'aurais fait, mademoiselle Suzanne ; tout de même, j'aurais été fort embarrassé.

— En ce cas, il est heureux qu'Henriette ne l’ait pas exigée. Continuez votre intéressant récit, continuez, père Monot, continuez.

— Oh ! je n’ai plus grand’chose à vous dire.

» Me de Simaise resta couchée à demi sur le canapé et moi assis sur une chaise, m'appuyant sur la table. Je finis par m'endormir. Quand je me réveillai il faisait grand jour. Mie Henriette était étendue sur le canapé. Je m’approchai d’elle doucement et je vis qu’elle dormait d’un profond sommeil. La fatigue avait eu raison de son agitation.

» Alors, je me mis à réfléchir, me demandant ce que je devais faire. En pensant à vous, mademoiselle Suzanne, il me vint tout à coup l’idée de venir vous trouver pour vous

raconter la chose, vous faire part de mon embarras et vous demander conseil.

— Jamais vous n'avez été mieux inspiré, père Monot, dit Suzanne.

— Donc, tout doucement, sans faire de bruit pour ne pas la réveiller, je sortis de la chambre, je fermai la porte à double tour et je mis la clef dans ma poche.

— De sorte que Me de Simaise est en ce moment votre prisonnière ?

— Comme vous le dites, mademoiselle Suzanne.

— Père Monot, tout ce que vous avez fait est bien, très bien.

Les yeux du bonhomme pétillèrent.

— Ainsi, mademoiselle Suzanne, vous êtes contente ? — Oui, contente, père Monot, ravie, heureuse !

— Maintenant, mademoiselle, que me conseillez-vous ? Que dois-je faire ?

— Je ne vous conseille rien, père Monot, attendu que vous n’avez plus rien à faire.

La porte du petit salon s’ouvrit.

— La voiture de mademoiselle est prête, dit la femme de chambre.

La jeune fille bondit sur ses jambes, se coiffa lestement d’un chapeau, et, se tournant vers le vieillard, elle lui dit :

— Vite, vite, donnez-moi votre clef.

Le père La Bique tira sa clef de sa poche et elle passa de sa main dans celle de la jeune fille.

— Père Monot, dit-elle, je ne vous emmène pas, restez ici, VOUS causerez avec mon père.

Elle sortit précipitamment. Sur le perron elle trouva M. de Violaine et Jean de Chamarande.

— Suzanne, dit le comte, M. Jean de Chamarande désire vivement t’accompagner. Ne veux-tu pas le lui permettre ?

Suzanne saisit la main du jeune homme.

— Oui, oui ! dit-elle, venez !

Les yeux de Jean étincelaient de joie.

— Moi, dit M. de Violaine, j'attends le marquis.

Il n’attendit pas longtemps, car cinq minutes après le départ de Jean et de Suzanne, le marquis arriva.

— Retrouvée, elle est retrouvée ! lui cria M. de Violaine avant, qu’il ait eu le temps de descendre de voiture.

Puis, rapidement, il mit le marquis au courant de ce qui s'était passé en son absence.

Immédiatement, M. de Chamarande remonta dans sa voiture, en disant :

— Je cours annoncer-cette bonne nouvelle à Mr® de Simaise.

Mr de Simaise était, comme nous l’avons dit, absorbée dans ses pensées, lorsque le marquis de Chamarande parut tout à coup dans la chambre de Raoul.

La baronne se dressa debout comme par un ressort, et ses yeux se fixèrent sur son beau-frère étincelants d’anxiété.

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