CONSULTATION
Retournons, à l'hôtel de Simaise.
Après le départ de la baronne, qui s’était enfin décidée à s'éloigner de son fils, Dorothée vint rejoindre Carlotta, qui veillait dans la chambre du dormeur, et lui apprit les sérieuses inquiétudes qu’on avait au sujet d’Henriette.
Carlotta ne les partagea pas entièrement ; elle pensa, comme M. de Chamarande, que la jeune fille, ne connaissant point Paris, s’était égarée dans les rues. Mais elle se disait, mécontente d’elle :
— J'étais venue ici avec l'intention de protéger, de sauver le frère et la sœur ; et qu’ai-je fait pour eux ! Rien. J’aurais dû agir immédiatement, prendre Me de Simaise et la conduire dans les bras de sa mère. Une pensée folle m’a retenue ici, au chevet de ce jeune homme, que j'aime, et qui ne se souvient peut-être pas de m'avoir rencontrée autrefois.
» En réalité, je ne me suis occupée que de choses qui m'intéressent personnellement. Mais je sais, maintenant... je sais que la fille de Juanita existe ; je sais qu’Adriano Zacharetti est le lâche, l’infâme qui a calomnié ma pauvre sœur et l’a poussée au suicide. Et trompée par ce bandit, je me suis donnée à lui !... Honte et horreur !.. Ah ! ma vengeance n’en sera que plus effroyable !
» Ma vengeance, d’abord, ma vengeance ! Après, je me mettrai à la recherche de la fille de Juanita.
— Ne trouvez-vous pas, madame, dit tout à coup Dorothée, que M. Raoul dort bien longtemps.
Carlotta laissa échapper un soupir. Dorothée reprit :
— C’est donc bien certainement son père qui l’a endormi au moyen d’un narcotique ?
— J’en ai la conviction.
— Tout à l’heure, il m'est venu une idée, mais je n'ai pas osé...
— Quelle idée as-tu eue ?
— Je voulais prier le médecin, qui est venu constater la mort de M. le baron, de voir M. Raoul.
— Mais c'était une bonne inspiration ! s’écria Carlotta, pourquoi ne l’as-tu pas fait ?
— Je vous l’ai dit, madame, je n’ai pas osé.
Il y eut un moment de silence.
— Eh bien, Dorothée, dit la jeune femme, je reprends ton idée ; je crois utile qu’un médecin voie M. Raoul, et je te prie d’en envoyer chercher un immédiatement.
Dorothée sortit, transmit l’ordre de Carlotta au valet de pied de faction dans l’antichambre, et revint près de son ancienne maîtresse.
Au bout de vingt minutes le médecin demandé arriva.
Carlotta se leva et fit quelques pas pour recevoir le docteur.
— De quoi s’agit-il, madame ?
— Voyez ce jeune homme, monsieur, dont le sommeil de plomb devient de plus en plus inquiétant ; il dort ainsi depuis de longues heures, sans qu’on puisse, quoi qu’on fasse, le réveiller.
Le docteur s’avança, se pencha sur Raoul et lui prit la main pour lui tâter le pouls.
— Ce sommeil est étrange, en effet, murmura le médecin. Après une ou deux minutes d'examen, il ajouta :
— Il y a là, évidemment, un cas de léthargie. Et vous dites que ce sommeil dure depuis plusieurs heures ?
— Oui, monsieur.
— Combien d'heures ?
— Onze heures environ, monsieur.
Le docteur secoua inutilement Raoul. Alors, il tira de sa poche une petite trousse où il prit un flacon qu’il passa sous les narines du dormeur. Mais, rien, le sommeil ne fut pas troublé.
— Singulier accès ! murmura-t-il. Pouvez-vous me dire, madame, ce que ce jeune homme a éprouvé avant de tomber dans cet état d’engourdissement général ?
— Par suite d’une commotion extrêmement violente, monsieur, il a eu une syncope, laquelle a, été immédiatement suivie d’une forte crise nerveuse.
— Ce sommeil léthargique n’a pu être provoqué par la crise nerveuse ; il y a absence absolue de fièvre. Une question encore, madame, ce jeune homme a-t-il bu quelque chose avant de s’endormir ?
— Un demi-verre d’eau, monsieur.
— Où a été prise cette eau et qui l’a versée dans le verre ?
— Le verre a été apporté ici par le père du dormeur. “C’est un calmant, m’a-t-il dit, dont depuis longtemps je connais l’efficacité.” Et c’est moi-même qui ai fait avaler au malade ce que le verre contenait.
Le médecin sourit.
— Eh bien, madame, dit-il, je ne doute plus, maintenant ; c’est, en effet, un singulier calmant que vous avez employé. L’eau contenait un narcotique puissant.
— Je le soupçonnais, monsieur. Croyez-vous que la substance mise dans l’eau puisse causer quelque grave accident ?
— Non, madame, et je m’empresse de vous rassurer ; le narcotique dont on s’est servi est inoffensif.
— En êtes-vous bien sûr, monsieur ?
— Oui. Si le narcotique, poudre ou liquide, jeté dans l’eau pouvait occasionner un ébranlement cérébral ou une affection d’un organe quelconque, je remarquerais dans l’organisme un trouble ou un désordre qui n’y existe nullement. Le pouls est régulier, la respiration douce et facile, et voyez comme le sommeil est paisible... Je ne vois rien à faire, madame, rien. Il faut attendre. Au surplus, plus tard ce jeune homme se réveillera et mieux cela vaudra pour lui.
— Oh! fit Carlotta, portant vivement ses deux mains à son front, encore, encore !
— Vous chancelez, madame, qu’avez-vous ?
— Comme le vertige, monsieur ; ce soir déjà...
— Un peu de fatigue, sans doute ?
La jeune femme eut un petit accès de toux sèche.
— Un peu d’inflammation à la gorge, dit le médecin. — Non, c’est là, dans la poitrine ; je sens.
— Quoi donc, madame ?
— Mon Dieu, je ne sais, c’est comme une brûlure, une sorte de picotement douloureux.
— Madame a éprouvé de grandes émotions aujourd’hui, dit Dorothée, elle a beaucoup parlé.
— Oui, fit le médecin, ce malaise est causé par la fatigue.
— Assurément, cela n’est pas grave, dit Carlotta ; ce ne sera rien.
La petite toux sèche la reprit.
— Buvez un peu d’eau, madame.
— Oui, cela me soulagera.
Carlotta avala quelques gorgées d’eau.
— Ah! cela me fait du bien, reprit-elle, la douleur se calme... c’est fini.
— Trois ou quatre fois dans la journée, prenez un peu de lait chaud, madame. Quant à ce jeune homme, attendez. Toutefois, si, dans quelques heures, le sommeil continuait, vous me feriez prévenir.
Le docteur se retira.
Carlotta resta assez longtemps songeuse. Puis, s’adressant à Dorothée :
— Tu dois savoir où le comte Carini est retenu prisonnier ? dit-elle.
— Oui, madame.
— Il ne doit pas être étranger au sommeil de M. Raoul. — C’est bien possible, madame.
— Il faut que je le voie et que je sache... Tu vas me conduire près de lui, Dorothée.
— C’est inutile, madame.
— Parce que ?
— On ne vous laissera pas pénétrer près de lui. — Ah!
— M. le marquis de Chamarande a ordonné qu’on le garde à vue et qu’on ne le laisse communiquer avec personne.
— En ce cas, j'attendrai le retour de M. le marquis.
La jeune femme se pelotonna dans son fauteuil et, au milieu du silence profond qui régnait maintenant dans l’hôtel, les yeux fixés sur le visage pâle du dormeur, elle se mit à songer à Sa vengeance.
Oh ! comme elle le haïssait, cet homme, qui depuis tant d'années passait pour être son mari !
Mais comment se venger ? Que devait-elle faire ?
Le livrer à la justice ! Mais de quoi l’accuserait-elle ? D’infamies de toutes sortes. Oui, seulement il faudrait prouver. Et
comment ! D'ailleurs, on ne le condamnerait probablement qu’à quelques années de prison ou de bagne. Était-ce assez ? Non, mille fois non ! Pour un pareil misérable, il fallait trouver, inventer un supplice inconnu, mais épouvantable.
Soudain, un sourire sinistre glissa sur ses lèvres. Avait-elle trouvé ?
La nuit se passa.
À sept heures et demie, la baronne arriva, souffrante, très pâle, se soutenant à peine. On aurait pu croire que, depuis la veille, elle avait vieilli de dix années.
Elle entra immédiatement dans la chambre de Raoul. — Eh bien ? fit-elle, interrogeant Carlotta.
— Vous voyez, madame la baronne, toujours la même chose.
— Mon Dieu, mon Dieu !
— Mais je dois vous rassurer au sujet de monsieur votre fils. Très inquiète aussi, vous le savez, madame, j'ai cru devoir faire appeler un médecin.
— Ah !
— Et ce docteur, qui m’a paru être un homme fort savant, m'a affirmé qu'il n’y a rien à craindre. Il a d’ailleurs confirmé ce que j'ai dit : pour ne pas être gêné par son fils, M. le baron lui a fait prendre un narcotique. “Il faut tout simplement, a dit le docteur, attendre que le dormeur se réveille.”
— Et ma fille ?
— Je ne sais rien encore, madame la baronne.
— Alors, vous avez appris que ma fille n’a pas été conduite chez M. le comte de Violaine ?
— Oui, madame.
— Où peut-elle être allée se réfugier, la malheureuse enfant ?
— Nous le saurons certainement bientôt, madame la baronne.
— Mon cœur est plein de toutes les angoisses, je ne vis plus.
— Je connais quelques-uns de vos secrets, madame la baronne ; je sais que vous avez beaucoup souffert ; mais vous arrivez à la fin de vos épreuves.
» Allez, il y en a d’autres, qui ont également souffert, pour lesquels le bonheur ne viendra jamais.
— Savez-vous si M. de Chamarande sait que ma fille n’est pas chez M. de Violaine ?
— Il le sait, madame. M. le marquis, son fils, M. Castora et le valet de chambre de M. de Simaise ont quitté l’hôtel hier soir vers neuf heures, pour se mettre à la recherche de Mie Henriette. Ils l’ont cherchée une partie de la nuit sans pouvoir obtenir aucun renseignement. De grâce, ne vous effrayez pas, madame la baronne, et écoutez-moi : Mi de Simaise s’est très certainement égarée dans la ville et a été recueillie dans quelque maison hospitalière ; vous devez comprendre qu'il était impossible qu’on la retrouvât la nuit. Tranquillisez-vous donc, madame la baronne, et attendez avec calme, avec confiance ; vous ne tarderez pas à avoir des nouvelles de mademoiselle votre fille.
— J'attends, répondit MM de Simaise.
Et elle poussa un profond soupir.
Les deux femmes restèrent silencieuses.
— Pauvre mère ! se disait Carlotta, si sa fille ne lui était pas rendue, ce serait sa mort !
La baronne avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine et s’absorbait dans ses pensées. Cependant, le moindre bruit venant de l’hôtel la faisait tressaillir.