‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 63 sur 84 · VENGEANCE DE FEMME · texte numérisé non relu

VENGEANCE DE FEMME

Carlotta, vivant à peu près complètement séparée de Carini, ignorait que ce dernier avait chez lui une sorte de laboratoire et qu'il se livrait à la composition de liquides de vie ou de mort. Ce sont les événements accomplis à l’hôtel de Simaise qui lui avaient révélé le secret de la distillerie occulte de Carini.

Or, c’est en songeant à sa vengeance qu'elle s’était décidée, tout à coup, à accompagner Landry et Caracole au domicile de Carini.

Quand on fut arrivé chez l'Italien et avant qu’on pénétrât dans la pièce où se trouvaient les terribles flacons, Carlotta prit Caracole à part et lui dit :

— Ainsi, tu as trahi ton maître ?

— Oui, et sans hésitation, répondit-il.

— Pourquoi ?

— Mais pour ne pas être livré à la justice ; je n’avais que ce seul moyen d’échapper à la colère de M. de Chamarande. D'ailleurs, Carini me payait mal ou pas du tout, tandis que M. le marquis... Décidément, servir les honnêtes gens est une bonne chose.

— Voyons, n’avais-tu pas encore un autre motif ? — J'en avais un autre, répondit-il, d’une voix sourde. — Lequel ?

— Mais.

— Fais-le-moi connaître.

— Vous le voulez ?

— Oui.

— Eh bien, je hais Carini parce qu'il vous aime, et ma haine s’est encore augmentée quand j'ai vu que vous étiez disposée à vous rapprocher de lui.

Carlotta sourit.

— J'avais deviné ta haine et ses causes, dit-elle. — Et vous n'êtes pas irritée ? fit-il avec anxiété.

— Pourquoi le serais-je ? Une femme n’est jamais irritée contre celui à qui elle a inspiré une passion vraie.

— Est-ce sincèrement que vous dites cela ?

— Oui, et j'ajoute que, comme toi, je hais Carini. — ÀAh ! fit-il, en lui saisissant la main.

Elle la retira, mais lentement.

— C’est bien, dit-elle, nous sommes amis ; rappelonsnous maintenant pourquoi nous sommes ici.

— Vous avez raison, M. de Chamarande attend.

Alors Caracole entra dans le cabinet de Carini, où Carlotta et Landry le suivirent. Il ouvrit une armoire secrète sur les rayons de laquelle se trouvaient une trentaine de petites fioles étiquetées et rangées avec ordre.

Il en prit plusieurs, lut les étiquettes, les examina soigneusement.

— Bon, fit-il, voici l’antidote.

— Ne va pas te tromper !

— Oh ! ne craignez pas cela.

— Et ce flacon, que contient-il ?

— Un poison terrible.

— Celui-ci ?

— Encore, un poison foudroyant.

— Cet autre ?

— C’est le narcotique.

— Horreur ! Ce liquide est peut-être encore plus terrible que ces poisons |

Elle fit mine de replacer le flacon sur la planchette, mais le garda caché dans sa main.

Elle se tourna vers Landry.

— Me permettez-vous de prendre un peu de linge, pour le comte Carini ? demanda-t-elle.

— Tout ce que vous voudrez, madame ; vous êtes même libre de ne pas revenir avec nous.

— Je ne puis abandonner le comte Carini, monsieur ; je cours prendre ce que je veux emporter et je reviens.

Elle disparut par le passage du mur et revint au bout de cinq minutes avec un petit paquet.

Une heure s’était écoulée lorsqu'ils rentrèrent à l’hôtel de Simaise.

Pendant ce temps, le marquis avait fait appeler les domestiques du baron, y compris le concierge.

— Je vous congédie tous, leur dit-il ; je vais vous payer votre mois de gages, puis un autre mois à titre de gratification, et vous partirez immédiatement.

— Mais, objecta le concierge, qui ouvrira la porte, qui fera le service ?

— Vous n’avez pas à vous inquiéter de cela; j'ai mes gens. D'ailleurs, le service va ne plus être nécessaire : dans deux jours l’hôtel sera mis en vente.

Le marquis les paya, leur donna la gratification et ils allèrent préparer leurs malles. Le dernier s’en allait comme Carlotta et ses compagnons rentraient.

— Enfin ! s’écria le marquis en courant au devant d’eux. Avez-vous trouvé Caracole ?

— Oui, monsieur le marquis, et nous allons opérer à l’instant.

— Vous avez donc cru devoir revenir, madame ? dit le marquis à Carlotta.

— Je dois partir avec Carini, si vous le rendez libre, et demeurer ici tant que vous l’y retiendrez.

— Faites donc comme il vous plaît, madame.

On entra dans la chambre du baron.

Carini était assis dans un fauteuil, gardé par Pedro Castora qui, moins confiant que le marquis, ne le quittait pas des yeux.

En voyant reparaître Carlotta, le prisonnier poussa un soupir de soulagement. Il échangea avec elle un regard, et il y avait tant d’éloquence dans celui de son idole, qu'il se sentit complètement rassuré.

— Je ne sais pas ce qu'elle fera, pensa-t-il ; mais du moment qu'elle est revenue, je ne crains plus rien.

— Allons, Caracole, dit le marquis, nous attendons. » Où est l’antidote ?

— Le voici.

— Bien ; maintenant, fais !

— Je dois vous prévenir, monsieur le marquis, qu’en raïison de la forte dose du narcotique prise par M. le baron, la résurrection complète sera probablement lente à venir.

— Combien de temps ?

— Je ne sais trop, une demi-heure, peut-être plus ; mais, au bout de quelques minutes, les premiers symptômes se manifesteront. Si vous le voulez bien, monsieur le marquis, soulevez et soutenez la tête ; ah ! il faudrait une cuiller pour écarter les lèvres et les dents.

Une cuiller à verre d’eau était sur un plateau de cristal. Carlotta la tendit à Pedro Castora. Puis, en passant près de Carini, qui ne la perdait pas de vue, elle lui dit tout bas en italien :

— Demande à boire ou feint de tomber en défaillance, en te plaignant d’un mal de tête violent.

Le marquis tenait la tête de son frère et Castora essayait de lui introduire la cuiller dans la bouche ; maïs les dents étaient très serrées.

— Il importe que la bouche soit bien ouverte, dit Caracole, car le liquide pourrait tomber à côté, et ce flacon est le dernier.

À ce moment, on sonna à la grille.

— Va ouvrir, dit le marquis à Landry. Ce doit être Jean ou Raoul ; si c’est un étranger, congédie-le.

Landry sortit.

Carlotta fit un signe à Carini.

— J'ai soif, murmura l'Italien... J’étouffe... De grâce, donnez-moi à boire !

— Tout à l’heure, fit durement Pedro.

— J’étrangle !... Il me semble que ma tête se fend !

— Voulez-vous que j'aille chercher de l’eau ? demanda Carlotta.

— Faites, madame.

Carlotta s’éloigna rapidement.

Cependant, Pedro Castora parvint à ouvrir la bouche du baron, mais pas assez pour qu’on y puisse glisser l’embouchure du flacon.

— Encore un effort, monsieur, dit Caracole.

Le Brésilien saisit alors les deux mâchoires avec ses mains et la bouche fut grande ouverte.

Caracole déboucha vivement le flacon et le vida tout entier.

— Maintenant, dit-il, laissons l’effet se produire. Le marquis replaça la tête sur les oreillers.

Carlotta rentra, apportant un verre d’eau rougie, qu'elle présenta à Carini, en lui disant :

— Bois !

Carini avait très soif, en effet, car il but avidement. Rien ne resta dans le verre.

— Ça va mieux, n'est-ce pas, mio caro ? fit-elle. — Oui, répondit-il.

Mais, soudain, il ressentit comme un tourbillonnement dans la tête. Les extrémités de ses pieds et de ses mains se refroidissaient.

Ses yeux lancèrent un éclair d’épouvante.

— Est-ce que tu te sens plus mal ? lui dit-elle. — J’ai froid... et. je brûle ! répondit-il.

— C’est la faim ! dit Carlotta.

Le marquis et Pedro Castora ne faisaient nullement attention à ce qui se passait de l’autre côté de la chambre. Que leur importait la soif ou la faim ou le malaise du bandit italien ?

Et cependant, dans cette chambre, au même instant, deux phénomènes étranges s’accomplissaient.

Le baron revenait à la vie. Après avoir d’abord entr'ouvert les yeux et les lèvres, ses traits reprenaient peu à peu leur mobilité, sa face se colorait légèrement.

Sur l’ordre du marquis, Pierre débarrassa le baron de son linceul.

Caracole, à son tour, ordonna à Pierre d’allumer le feu. Le bois était dans la cheminée, il flamba rapidement.

— Maintenant, il faut le vêtir, dit Caracole.

Pierre ouvrit le cabinet de toilette, où il prit une chemise, un pantalon et une robe de chambre, puis il se mit en devoir d’habiller le ressuscité.

Landry reparut.

— Qu’y a-t-il ? demanda le marquis.

— C’est la femme de chambre de M° la marquise qui vient vous chercher.

— ÀAh ! un autre malheur, peut-être |

— Je ne sais... La femme de chambre, que j'ai interrogée, n’a pu me rien dire.

— On me demande chez M. de Violaine, dit vivement le marquis à Pedro, j'y cours. En mon absence, faites ce qu'il faudra. Toi, Landry, reste fidèle à ton poste.

Il s’élança hors de la chambre, descendit en courant et fut bientôt dans la voiture qui avait amené la femme de chambre.

Or, pendant que le baron de Simaise s’agitait, respirait avec force, ouvrant... des yeux démesurés, Carini sentait, au contraire, son sang se figer dans ses veines; sa tête

s’alourdissait, son cou se gonflait ; il voulait parler, mais sa voix s’éteignait dans sa gorge en feu.

Ses yeux étaient effrayants, ils lançaient des jets de flamme sur Carlotta qui, droite devant, lui, suivait sans prononcer un mot les premières phases du supplice qu’elle avait trouvé pour se venger.

Enfin, au bout de vingt minutes, le baron, porté par Landry et Caracole, était assis, tout grelottant, devant le feu.

Carini, lui, s’affaissa lourdement.

— Mon Dieu, mais il perd connaissance ! s’écria Carlotta avec l’accent de la terreur.

Pedro s’approcha vivement et saisit un des poignets. Le pouls était arrêté.

— C’est une attaque d’apoplexie, dit-il, examinant la face congestionnée de l'Italien.

— C’est affreux ! dit Carlotta, en dénouant la cravate.

— Le malheureux a été foudroyé, reprit Pedro. Après tout, se dit-il, en manière d’oraison funèbre, c’est un coquin de moins !

Carlotta paraissait atterrée.

— Quoi, fit-elle, vous croyez qu’il est mort ? Caracole s’approcha, écouta si le cœur battaïit. — Rien ! prononça-t-il, c’est fini !...

— C’est épouvantable ! murmura Carlotta.

— Bah ! dit Landry, il meurt à propos, car le bagne l’attendaïit.

— Si on le couchait, dit le zouave.

— Où ? demanda Caracole.

— Mais dans le lit.

— Je ne m'y oppose pas, dit Pedro.

Alors, Pierre, Caracole et Landry prirent Carini, et le nouveau mort fut mis à la place de celui qui venait de ressusciter.

Tout à coup, Pedro Castora tressaillit.

— Quelle idée ! murmura-t-il.

Il fit signe à Landry de venir près de lui et il lui dit tout bas :

— Landry, le baron de Simaise est mort !

L’ancien franc-tireur regarda Pedro avec surprise.

— Je veux dire, Landry, que le baron devant être dans quelques heures méconnaissable, courbé et cassé comme un centenaire, idiot ou fou, enfin, il est mort pour tout le monde, même pour les siens.

— Je comprends, monsieur.

— On vient de mettre ce misérable dans le lit du baron ; eh bien, qu’il occupe réellement la place de M. de Simaise jusqu'au cimetière.

— Je comprends très bien, monsieur ; mais M. le marquis de Chamarande permettra-t-il cela ?

— Il le permettra, dans l’intérêt de la baronne et de ses enfants. Ce que je veux faire, Landry, je ne l’ai pas trouvé : c’est le conseil que Carini lui-même a donné à M. de Chamarande.

— En vérité |!

— D'ailleurs, ajouta Pedro, s’il y a une responsabilité, je la prends tout entière.

Carlotta s’était agenouillée et tenait sa tête appuyée sur le bord du lit.

Le baron, toujours grelottant, comme un vieillard caduc, allongeait ses jambes devant le feu.

— Monsieur, dit Caracole au Brésilien, lui montrant la tête du ressuscité, regardez.

Pedro s’approcha du baron ; mais aussitôt il détourna la tête avec une sorte de frayeur.

La face du baron prenait une teinte d’ocre et des rides profondes se creusaient de chaque côté du nez.

— C’est la décrépitude qui arrive, dit Caracole. Avant la fin de la journée, il sera tombé en enfance ; demain, il n’aura plus ni cheveux ni dents, et on pourra croire qu’il a cent ans.

Ce que voulait faire Pedro Castora était chose grave. Substituer un mort à un vivant et laisser croire que le vivant est mort, est un acte condamnable, au point de vue de Ia loi. Toutefois, dans le cas présent, on ne causait de préjudice à personne, au contraire. D'ailleurs, Pedro ne voulait voir que les intérêts de la famille, et sa résolution était prise et bien prise.

« Faites tout ce qu’il faudra, » lui avait dit M. de Chamarande, en le quittant.

Eh bien, il allait faire ce qu'il fallait.

Mais la femme consentirait-elle ?

— Elle fera peut-être quelques difficultés, pensa Pedro, mais elle finira par céder.

Il se rapprocha de Carlotta.

— Madame, lui dit-il, voulez-vous m’accorder un instant d'entretien ?

Sans répondre, elle se leva et suivit le jeune homme dans le cabinet du baron.

Ils rentrèrent dans la chambre au bout de quelques minutes. Carlotta avait consenti à la substitution.

— Landry, dit Pedro Castora, M. de Simaise ne peut et ne doit plus rester dans cette chambre. Mort, maintenant, pour tout le monde, il faut qu'il disparaisse. En attendant que M. le marquis de Chamarande ait avisé, vous allez immédiatement transporter M. le baron dans une autre partie de l’hôtel où il ne pourra être vu par aucune des personnes qui, aujourd’hui et demain, pourront venir ici. Landry, c’est à vous, particulièrement, que je confie M. de Simaise. Avez-vous bien compris ce que je veux ?

— Oui, monsieur.

— Faites donc. Pierre et Caracole vont vous aider.

Aussitôt, les trois hommes prirent le baron et l’emportèrent.

Resté seul avec Carlotta, Pedro, lui dit :

— Tenez-vous absolument à veiller le corps jusqu’à ce soir ?

— Oui, monsieur, absolument.

— Nous n’avons pas le droit de vous refuser cela. — Je demande aussi qu’on me laisse l’ensevelir.

— Soit. Mais il faudra vous hâter : la sœur de charité doit revenir à deux heures.

— Avant deux heures le corps sera dans son suaire.

— Très bien. Dois-je vous envoyer Pierre ou Caracole pour vous aider à l’ensevelissement ?

— L’un ou l’autre, monsieur, cela m’est égal, répondit la jeune femme en s’agenouillant devant le lit.

Pedro Castora se retira et un instant après Caracole parut. Carlotta se releva.

— Je faisais ma prière, dit-elle d’une voix triste ; cette mort soudaine, que rien ne faisait prévoir, m’a fait éprouver une impression terrible. Mais je veux être forte... M. Castora vous a envoyé pour m'aider ; nous allons immédiatement procéder à l’ensevelissement.

Rapidement, Caracole enleva à Carini sa défroque de prêtre, qu’il jeta au fond du cabinet de toilette. Ensuite, le corps fut placé dans le drap qui avait servi de linceul au baron. Avec un soin particulier, Carlotta enveloppa Carini de la tête aux pieds ; puis le linceul, solidement serré au corps, fut cousu dans toute sa longueur.

C’est important travail terminé, Carlotta dit à Caracole : — Mon devoir est de veiller le mort.

— Oh ! fit-il, n’ayant pas l’air convaincu.

— Il le faut.

— Du moment que vous le voulez... Quand vous reverrai-je ?

— Demain, après les obsèques.

— Alors, à demain.

— Oui, à demain.

Et Caracole sortit.

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