MADAME DOROTHÉE
Pendant un instant, Carlotta resta immobile au milieu de la chambre, l'oreille tendue, écoutant le bruit des pas de ceux qui s’éloignaient. Elle entendit aussi le roulement d’une voiture dans la cour. Elle regarda par la fenêtre. C'était Pedro Castora qui partait. Le jeune homme se rendait probablement chez M. de Violaine, où il savait trouver le marquis de Chamarande.
Un silence profond se fit dans l’hôtel.
Soudain, la figure de Carlotta prit une expression terrible, et de fauves éclairs jaillirent de ses grands yeux noirs.
Avec un mouvement fiévreux, elle ferma les fenêtres, poussa les verrous et tira les rideaux. Puis, revenant près du lit, elle prononça d’une voix sourde :
— Enfin !
Elle se pencha et, appuyant lourdement sa main sur la poitrine de Carini, elle reprit :
— Cette fois, je te tiens, bandit! Te voilà donc, monstre, là, comme je te voulais, enseveli vivant, attendant l’épouvantable agonie que te réservait ma vengeance |!
» Ah ! ah ! tu fabriquais des poisons et des narcotiques non moins affreux que tes poisons ; eh bien, je t’ai versé le sommeil qui précède la mort !... Tu m’entends, n’est-ce pas, et tu me comprends bien ? C’est toi, Adriano Zacharetti, c’est toi, qui m'as indiqué le supplice horrible que tu vas subir.
» Ils sont effroyables les merveilleux effets de ton narcotique ! Tant mieux, tant mieux !... Toi, qui as tant fait souffrir les autres, à ton tour de connaître toutes les tortures ! Tu es dans ton suaïire, et, sans que tu puisses faire un mouvement, tu seras enterré vivant !... Tu entendras sonner pour toi le glas des morts ; tu entendras, à l’église, la voix de l'orgue, les chants funèbres des prêtres ; tu te sentiras dans le corbillard, traîné vers le cimetière !
» Quel honneur pour toi, Adriano Zacharetti, on te descendra dans le caveau de la famille de Simaise, et tu entendras, sur le bois de ton cercueil, le bruit de la pelletée de terre jetée par le prêtre !
» Tu reconnais bien ma voix, au moins ? C’est moi, Carlotta, moi, une de tes victimes, qui suis ton bourreau !... Instrument de la justice de Dieu, je t'inflige le châtiment terrible que tes crimes ont mérité. Adriano Zacharetti, je me venge, je me venge |
» Ah !'tiens, c’est une volupté sans pareille que j’éprouve en ce moment. Vivant, vivant, et je t’ai mis dans ce linceul ! Ah ! la joie de ma vengeance est d’autant plus grande que tes tortures sont plus épouvantables, que ton agonie sera plus longue !... Car ton supplice ne fait que commencer... Ce soir, on te mettra en bière et tu entendras les coups de marteau clouant sur toi les planches de ton cercueil ! Et demain, quand tu seras dans la tombe, plus de bruit autour de toi, plus rien, plus rien que le silence effrayant et l’épouvantable nuit de ton cercueil ! Tu voudras crier, appeler, tu ne pourras pas... c’est la mort que tu verras venir ; et en l’attendant, cette mort horrible que j'ai trouvée pour toi, tu verras apparaître, menaçants, terribles, les fantômes décharnés de toutes tes victimes.
» Ah !'tes victimes, je ne peux pas te les nommer les unes après les autres, car je ne connais pas tous tes crimes. Mais écoute, Adriano Zacharetti, écoute :
» Voici d’abord Juanita, ma sœur ; c’est toi, bandit, c’est toi, — je le sais aujourd’hui, — qui l’as calomniée, qui l’as tuée. Ces lettres, qui ont été remises à M. Halbruger, c’est toi qui les as écrites, imitant l'écriture d’un jeune homme innocent, qui, lui aussi, a été victime de ton infamie.
» Je ne parle pas de moi, que tu as trompée par ton hypocrisie ; c’est ma faute : j'aurais dû deviner le scélérat sous son masque.
» Mais le comte Carini et la Comtesse sa femme, qu’en as-tu fait ? Tu les as assassinés tous deux, lâchement, pour t’emparer de leur fortune et de leur nom. Ils avaient une fille unique : cette jeune fille est morte de douleur dans un couvent de Batavia. C’est encore une de tes victimes.
» Et l’enfant de Juanita, ma filleule Carlotta, que j'aimais comme ma fille ?... Ah ! je sais tout, maintenant, je sais tout. Tu as donné de l’or à la servante pour tuer la pauvre petite. Heureusement, moins scélérate que toi, Dorothée n’a pas eu le courage de commettre ce crime.
» Voilà ce que tu as fait, Adriano Zacharetti, et voilà tes victimes, les voilà ! Mais toi aussi te voilà, vivant dans un linceul, que j'ai cousu moi-même |!
» Enfin, monstre, tes victimes sont vengées !
Carlotta s’éloigna vivement du lit, reprise par cet étrange malaise qui lui faisait éprouver une sorte de vertige. Cependant, après avoir bu un verre d’eau, elle se remit assez promptement.
— Cela n’est pas naturel, se dit-elle ; qu’ai-je donc ? cette chose qui me brüle dans la poitrine, ces bourdonnements dans mes oreilles, ces étouffements, ces sueurs subites, cette faiblesse
Tout à coup, elle eut un tressaillement nerveux et porta ses deux mains à son front.
— Âh ! le poison, le poison ! s’écria-t-elle.
Elle venait de se rappeler son imprudente entrée dans le cabinet de Carini, d’où Caracole l’avait emportée à demi évanoulie.
Carlotta n’en pouvait plus douter ; c’est le poison qu’elle avait respiré qui accomplissait en elle, lentement, son œuvre de destruction.
— Après tout, qu'importe ? murmura-t-elle ; je ne tiens pas à la vie... Maintenant, que Juanita est vengée, je peux mourir |
La religieuse revint à deux heures comme elle l’avait annoncé.
Carlotta lui céda sa place, et, se sentant accablée de fatigue, elle se retira dans la bibliothèque, où elle se coucha à demi sur un canapé. Elle dormit pendant deux heures environ. Quand elle se réveilla le marquis de Chamarande était devant elle.
— Vous êtes bien fatiguée, lui dit-il.
— Oui, monsieur le marquis, sans cela il ne m'aurait pas été possible de dormir un instant.
— Vous venez de passer successivement par des émotions terribles, madame. Cette mort subite de Carini, frappé d’une attaque d’apoplexie foudroyante.
— La justice de Dieu, monsieur le marquis.
— J'ai appris par M. Pedro Castora que vous avez consenti à faire prendre au mort la place du vivant.
— M. Pedro Castora m'a fait comprendre l’important service que je rendais à la famille en faisant cela ; et pour vous, monsieur le marquis, je n’ai pas cru devoir m'opposer….
— Le service est réel et très grand, madame, et je vous remercie. J'aurais peut-être hésité à faire ce qu'a fait mon ami Castora ; mais je n’ai pu le blâmer de son initiative et, après réflexion, je l’ai approuvé. Grâce à ce subterfuge, la tranquillité de M de Simaise et de ses enfants est assurée.
— Je le crois, monsieur.
— Maintenant, madame, je voudrais vous offrir une récompense.
— Une récompense ! fit-elle étonnée.
— Peut-être êtes-vous sans fortune.
— Je ne suis pas très riche, monsieur le marquis ; mais, grâce à une somme de cinquante mille francs que j'ai touchée autrefois à Batavia et que j'ai fait valoir, je possède une petite fortune qui me met complètement à l’abri du besoin.
— En ce cas, madame, je n’insiste pas ; mais vous voudrez bien vous rappeler que le marquis de Chamarande est
votre obligé ; si un jour vous aviez besoin de moi, n'hésitez pas à venir me trouver.
— Je me souviendrai, monsieur le marquis.
— Demain aura lieu l’enterrement et vous tenez sans doute à y assister.
— J’y assisterai, certainement.
— Alors, permettez-moi de vous donner un conseil. — J'écoute, monsieur le marquis.
— Vous êtes brisée et vous avez besoin absolument de repos pour refaire vos forces.
— C’est vrai.
— Votre présence ici ne me paraît plus nécessaire, je vous conseille donc de rentrer chez vous.
— Vous avez raison, monsieur le marquis, et c’est ce que je vais faire.
— Ma voiture est en bas, prenez-la.
— Merci.
Le marquis l’accompagna jusqu’au perron de l’hôtel et ils se séparèrent.
Le lendemain matin, vers huit heures, Carlotta était encore couchée lorsque sa femme de chambre lui annonça la visite de M: Dorothée.
— Dorothée ! s’écria la jeune femme en se dressant sur son lit, vite, vite, faites entrer.
Dorothée attendait dans le salon ; la femme de chambre ouvrit la porte et dit :
— Madame, vous pouvez venir.
Dès qu’elle parut, Carlotta l’interrogea anxieusement du regard.
— Bonne nouvelle, madame, dit Dorothée.
— Elle vit.
— Oui, madame.
— Et tu l’as retrouvée ?
— Je l’ai retrouvée !
Les yeux de Carlotta rayonnèrent de joie et de grosses larmes tombèrent sur ses joues.
— Allons, dit-elle d’une voix vibrante d'émotion, assiedstoi là, près de moi, pour me dire ce que tu as fait, pour me parler de l’enfant de ma sœur. Est-elle à Paris ?
— Oui, madame.
— Ah ! mon Dieu, quelle joie ! Ainsi, dès aujourd’hui, je pourrai la voir, la serrer dans mes bras !... Mais parle, Dorothée, parle, je t’écoute.
— Aussitôt après avoir quitté l’hôtel de Simaise, dit Dorothée, je pris une voiture et me fis conduire rue de Bretagne. Je parcourus la rue dans toute sa longueur, mais sans pouvoir reconnaître la maison dans l’allée de laquelle j'avais déposé la petite. Cependant je me rappelai que cette maison n’était pas loin du jardin du Temple.
» Je pensai qu’un enfant abandonné la nuit dans l’allée d’une maison est un événement qui reste dans la mémoire ; alors j’entrai dans une première maison pour questionner les concierges ; ils ne savaient rien ; ils n’étaient rue de Bretagne que depuis trois ans. Bien résolue à continuer mes recherches, j'entrai dans la maison voisine et adressai à la concierge les mêmes questions ; elle ne savait rien non plus ; mais elle m’indiqua une maison où il y a une vieille concierge qui tire le même cordon depuis plus de vingt ans. Je fus bientôt dans la loge de la bonne femme. Je ne lui adressai qu’une seule question.
» — Je sais, je sais, me répondit-elle, il s’agit de la petite Charlotte, qui doit être aujourd’hui une grande et belle demoiselle, car elle promettait, la gamine ! Par exemple, je ne vous dirai pas ce qu’elle fait, maintenant, ni où elle est. Depuis au moins quatre ans elle n’a pas reparu dans le quartier.
» C’est au numéro 14 qu'elle a été abandonnée par sa mère, probablement. Pourquoi ? On ne l’a jamais su. Au milieu de la nuit, les concierges, qui étaient de bien braves gens, furent réveillés tout à coup par des cris d’enfant ; ils se levèrent vite et trouvèrent la petite, presque nue, enveloppée dans une couverture. Ils la prirent, la consolèrent de leur mieux, lui donnèrent à manger, à boire, puis la couchèrent près d’eux, dans leur lit.
» Le père Grivelot et sa femme étaient déjà vieux et n’avaient pas d'enfant ; ils résolurent d'adopter la petite. Et ce fut fait. Le lendemain ils firent leur déclaration au commissaire, qui les autorisa à garder l’enfant.
» Ils avaient trouvé sur elle un papier qui disait : Elle s’appelle Charlotte... N'ayant aucune raison pour changer ce nom, ils le laissèrent à la petite.
» Charlotte fut élevée avec beaucoup de tendresse et de soins, et comme elle était intelligente, très douce et jolie à ravir, tout le monde l’aimait. Moi, je l’adorais, cette gamine ; elle venait souvent babiller et faire le petit diable dans ma loge ; il est vrai que j'avais toujours un bonbon ou un gâteau à lui donner.
» Les Grivelot la mirent à l’école, et comme elle apprenait vite et bien, elle devint une petite savante. Bien sûr que si l’on avait pu la pousser on en aurait fait une maîtresse d’école. Mais voilà, quand on n’est pas riche, bernique.
» La mère Grivelot — l’homme était mort - la mit en apprentissage rue Saint-Denis, chez une couturière. Elle avait encore quelques mois d’apprentissage à faire, lorsque la pauvre mère Grivelot mourut à son tour.
» Depuis lors, je n’ai pas revu M'e Charlotte, et voilà les seuls renseignements que je peux vous donner. Mais peutêtre saurez-vous quelque chose de plus en allant voir Mre Charrier, la couturière de la rue Saint-Denis.
» Je remerciai la vieille concierge, puis je lui demandai l'adresse de la couturière et je courus aussitôt rue Saint-Denis.
— Eh bien ? interrogea avidement Carlotta.
— Eh bien, madame, M'e Charlotte a quitté la couturière avant d’avoir terminé son apprentissage.
» Mais, là, on sait ce qu’elle est devenue.
— Ah!
— Une ouvrière de la maison, autrefois l’amie intime de M'e Charlotte, l’a revue la semaine dernière.
— Que fait-elle ? Où est-elle ?
Dorothée parut embarrassée.
— Mais parle donc ! s’écria Carlotta ; tu vois bien que j’ai hâte de savoir, que je meurs d’impatience.
— C’est que je ne sais pas trop comment vous dire.
— Il faut que je sache, entends-tu, il le faut !
— Eh bien, madame, Me Charlotte n’est pas restée ouvrière.
Carlotta laissa échapper un profond soupir.
— Tu n'as pas osé dire : n’est pas restée une honnête fille. Va, j'ai compris ; elle était jolie, sans expérience, sans guide et elle s’est perdue comme tant d’autres malheureuses.
— Livrée à elle-même, entraînée par de mauvais conseils et de mauvais exemples, la pauvre enfant a mal tourné. Un soir on l’a menée dans un bal public et elle n’est plus revenue à l'atelier.
— Est-ce tout ce que t’a appris cette ouvrière, ancienne amie de ma nièce ?
— Non, madame, et vous allez être bien étonnée. Il y a environ dix-huit mois, Mie Charlotte a eu le bonheur de rencontrer un jeune homme que vous connaissez.
— Que je connais ?
— M. Pedro Castora.
— Charlotte est la maîtresse de M. Castora ?
— M. Pedro Castora a passé pour être l’amant de Me Charlotte, mais cela n’était pas. Ce jeune homme s’est pris tout à coup d’une grande amitié pour votre nièce ; la voyant engagée sur la pente fatale au bas de laquelle s’ouvre l’abîme où tant de malheureuses jeunes filles tombent les unes après les autres, il résolut de la sauver. Il se fit son ami, son protecteur, lui donnant des conseils comme un frère à sa sœur ou plutôt comme un père à sa fille.
» Il lui acheta et lui fit meubler un hôtel, lui donna chevaux et voitures, des bijoux magnifiques, une fortune enfin.
— Sans être son amant ! exclama Carlotta, n’en pouvant croire ses oreilles.
— Sans être son amant, madame. Mais ce n’est pas tout : après s’être placé entre votre nièce et le gouffre où elle serait infailliblement tombée, après lui avoir donné une fortune, M. Pedro Castora n’a pas cru avoir fait assez pour sa protégée, il a voulu achever son œuvre. Conseillée par l’homme généreux et bon à qui elle doit tant, M'e Charlotte va se marier.
— Elle va se marier ?
— Oui, madame, avec un jeune homme qu’elle aime et dont elle est aimée.
— Est-ce bien vrai, cela, dis, est-ce bien vrai ?
— C'est ce que votre nièce elle-même a dit à son ancienne amie. Et celle-ci, invitée à la noce, m'a montré la toilette qu’elle se prépare pour ce jour-là. Le mariage serait déjà fait, madame, si M'e Charlotte avait eu entre les mains les papiers qui lui sont demandés à la mairie.
Les joues de Carlotta étaient inondées de larmes.
Elle joignit ses mains et regarda le ciel.
— Mon Dieu, mon Dieu, murmura-t-elle, je vous remercie |
Elle resta un instant silencieuse et reprit :
— Ainsi, voilà ce que M. Pedro Castora a fait pour ma filleule, pour la fille de ma pauvre sœur. Ah ! le brave cœur, le brave cœur !... Ah ! comme le bien fait par les uns rachète le mal que font les autres !
» Dorothée, tu ne m'as pas dit où demeure Charlotte ? — On n’a pu me donner son adresse, madame.
— Après tout, c’est un détail ; M. Pedro Castora me la donnera tantôt, car je le verrai sûrement au convoi de... M. de Simaise. C’est à onze heures, n’est-ce pas ?
— Onze heures précises, madame.
— Et neuf heures viennent de sonner. Je me lève et tu vas m'aider à m’habiller, Dorothée.
— Avec plaisir, madame.
À dix heures et demie, comme Carlotta sortait de chez elle pour se rendre à l’hôtel de Simaise, elle se trouva tout à coup en face de Caracole.
L’ancien confident d’Adriano Zacharetti voulut lui prendre la main ; mais elle se recula brusquement, laissant voir sa répulsion et son dégoût.
Caracole s’arrêta stupéfait.
— Tu es un misérable et je te haïs, lui dit-elle durement ; va-t'en et ne reparais jamais devant moi !
Sur ces mots, elle s’éloigna rapidement et se jeta dans la voiture qui l’attendait.
Caracole resta un instant immobile, la bouche béante, comme écrasé ; puis sa tête se redressa et il murmura :
— Je me consolerai !
Le coquin avait pris son parti.
Il pénétra dans l’appartement de son ancien maître et s’'empara de tout l’argent, de toutes les valeurs qu'il put trouver.
Quelques heures plus tard, ainsi que le marquis de Chamarande le lui avait ordonné, il se mettait en route pour l’Italie, où il avait résolu de se fixer.