LE RÊVE
D'abord Carlotta se revit à Batavia quand elle était enfant, heureuse auprès de sa sœur adorée, qui lui apparut, souriante et belle comme aux plus beaux jours de son bonheur.
Ah ! comme elle les revoyait fleuries et parfumées, les heures charmantes de ce passé !
La scène changea. Juanita disparut, faisant place à un squelette décharné, enveloppé dans une robe de bal, et tenant un berceau dans ses mains.
Dans ce berceau dormait un enfant, et la morte tendait à Carlotta le berceau et l’enfant. Et de la bouche édentée du squelette sortaient ces mots :
— Veille sur elle ! Tout pour elle !
Carlotta prenait le berceau et se penchaïit pour mettre un baiser sur le front de l'enfant. Horreur ! Un serpent hideux montrait sa tête baveuse, et le monstre enveloppait l’innocente créature de ses anneaux serrés.
Nouveau changement de scène : Carlotta se trouvait à son tour enlacée par le reptile, dont la tête, subitement grossie, n’était autre que celle de Carini.
Le serpent l’entraînait au milieu d’un paysage sauvage dont le sol était imprégné de sang, et du sol sortaient en même temps deux cadavres, qui s’élançaient vers elle menaçants.
À demi-réveillée par cette épouvantable vision, Carlotta se dressa sur son séant, plongeant son regard fiévreux dans les ténèbres. Alors au rêve succéda l’hallucination.
Enveloppée d’une vapeur rougeûtre, elle se vit demi-nue, échevelée, poursuivie par de grandes flammes qu’un vent violent poussait sur elle. Elle sentait sur son corps la douleur aiguë de la brûlure. Soudain, du centre de ce foyer de flammes, s’éleva une forme humaine.
Rien de précis, d’abord : c'était comme une espèce de fantôme gigantesque dont on ne pouvait distinguer les traits. Il étendait les bras, saisissait la femme, l’arrachait à la fureur des flammes, l’emportait et allait la déposer sur un vert gazon.
Sauvée ! Carlotta jetait ses bras au cou de son libérateur, dont la tête se parait tout à coup d’une auréole lumineuse. Cette tête était celle d’un beau jeune homme portant un uniforme militaire, et Carlotta, reconnaissait Raoul de Simaise, Raoul intrépide au milieu du danger, et dont la voix douce et vibrante lui disait :
— N'ayez plus aucune crainte, madame, vous êtes sauvée |
Derrière Raoul, dans une pénombre mystérieuse, se dessinait, grimaçante, la figure de Carini, antée sur un corps de démon.
Que signifiait cette vision fantastique, et à quel épisode de la vie de Carlotta se rattachait-elle ?
Au fantastique près, cette scène était la reproduction presque exacte d’un drame dont Carlotta avait été, quelques années auparavant, le principal personnage.
Pour raison de santé, elle s’était trouvée, habitant avec Carini, une villa dans le midi de la France.
Une nuit, le feu prit à la villa. Carlotta, enveloppée de flammes, allait périr lorsqu'un jeune homme se précipita au milieu de l'incendie et eut le bonheur de la sauver.
C'était Raoul de Simaise.
Forcé de quitter le pays le lendemain, le jeune homme n’avait pu revoir celle qu'il avait arrachée aux flammes. Mais Carlotta avait gardé le souvenir de son libérateur, et, peu à peu, ayant d’ailleurs revu Raoul à Paris, sa reconnaissance se changea en un amour profond qui, comme nous l’avons vu, avait résisté au temps et aux événements.
Avec cette puissance d’imagination qui appartient à la femme passionnée, quand elle avait appris que Raoul était en Afrique, soldat, elle l’avait vu brave parmi les braves, et possédant toutes les vertus des héros antiques.
Raoul était devenu son idole.
On comprend la violence des émotions qui s’étaient emparées d’elle quand, à l’hôtel de Simaise, elle avait vu le Raoul inanimé ; quand elle l’avait tenu dans ses bras, pâle, inerte. Sa douleur avait été grande, et vingt fois elle avait failli trahir son secret, en laissant éclater son désespoir.
Elle avait examiné le jeune homme avec une anxiété inexprimable, en se demandant avec épouvante ce que signifait cette pâleur, cette immobilité.
Car rien ne pouvait lui dire encore que Raoul, n’était pas empoisonné.
Empoisonné !... Oui, elle avait eu peur que Raoul eût bu du poison, du poison versé par son père !
Cependant le rêve continuait.
Elle revit Carini couché dans sa bière, ayant le visage découvert et fixant sur elle un regard livide, qui semblait demander grâce.
Et elle lui répondait :
— Non, pas de grâce, tu as mérité cent fois ton châtiment ; tu mourras sous le couvercle cloué de ton cercueil.
Alors, comme poussé par une force inconnue, l’homme se dressait, sortait de sa bière, se débarrassait, de son linceul et s’avançait sur elle terrible et menaçant.
D'une main il tenait une petite fiole débouchée et de l’autre main il lui écartait les lèvres.
Vainement elle voulait fuir, elle sentait ses pieds rivés au sol ; une puissance irrésistible la forçait à l’immobilité. Ses dents se desserraient sous la pression de la main de fer, et elle voyait le flacon toucher ses lèvres blêmies, et elle sentait, la liqueur tomber goutte à goutte dans sa poitrine.
C'était une douleur atroce, pareille, en même temps, à une déchirure et à une brülure.
Enfin, par un effort convulsif, elle parvenait à écarter la main de l’empoisonneur.
Une convulsion la secoua et elle poussa un cri rauque.
Elle se réveilla tout à fait.
Mais la douleur qu’elle avait ressentie dans le rêve était réelle. Sa gorge semblait être en feu; un bourdonnement étrange se faisait dans sa tête, qui était comme serrée par un cercle d’acier.
— Au secours |! À moi ! cria-t-elle.
Dorothée entendit ; elle sauta à bas de son lit et se précipita dans la chambre de Carlotta.
Le jour commençait à poindre.
— Au nom du ciel, madame, s’écria Dorothée avec effroi, qu'y a-t-il, qu’avez-vous ?
— De l’eau, de l’eau !... J’étrangle... je brûle !.…
Dorothée s’empressa de porter secours à sa maîtresse, en lui présentant un verre d’eau qu’elle but avidement.
— Maintenant, murmura-t-elle d’une voix oppressée, baignez-moi les tempes.
Dorothée prit un mouchoir et fit des compresses d’eau froide.
Tout en prodiguant ses soins à Carlotta, elle examinaïit son visage livide.
— Ah ! quel rêve, quel horrible rêve ! prononça Carlotta, dont les dents claquaient de terreur.
— Comment, madame, fit Dorothée, c’est un rêve qui vous a mis dans cet état ?
— Oui.
— Quel enfantillage ! Est-ce que madame ne connaît pas le proverbe : “Tout songe, tout mensonge ?”
— Ce que je souffre là, répondit Carlotta, en appuyant sa main sur sa poitrine, n’est pas un mensonge, c’est une réalité et une réalité affreuse.
Peu à peu, cependant, terreur et souffrance se calmèrent, et la jeune femme, alors, se mit à réfléchir profondément et froidement.
Un peu plus tard elle dit à Dorothée :
— Je te garde, mais ce ne sera pas pour longtemps.
— Pourquoi, madame ? Je vous assure qu’une autre ne vous sera pas plus dévouée que moi.
— Je le sais.
— Eh bien, alors, madame ?
— Dorothée, tu ne seras pas longtemps à mon service parce que je n’ai plus guère à vivre ; voilà tout, ma pauvre fille, et tu vois, c’est bien simple.
— Mourir à votre âge, madame, allons donc ! Les médecins vous guériront quand ils connaîtront votre mal. Allez, c’est à tort que vous vous effrayez.
— Non, Dorothée, je sais ce que j'ai.
— Vous le savez ?
— Oui.
— En ce cas, pourquoi ne pas le dire ?
— Parce qu’il n’y a pas de remède contre ce mal terrible qui me ronge, qui me tue heure par heure.
— Mon Dieu, mais quel est donc ce mal ?
— Je suis empoisonnée !
— Empoisonnée, vous ! exclama Dorothée.
— Oui.
— Horreur ! Et c’est le comte Carini...
— Peut-être.
— Mais il faut vite appeler des médecins et prévenir la justice. Carini doit être arrêté !
— Carini n’a plus rien à redouter de la justice des hommes ; il est livré à la justice de Dieu !
— Mort !..
Carlotta ne répondit pas ; mais elle se dit à elle-même : — Est-il mort, déjà ?.. Ce serait bien vite !
Après un moment de silence elle reprit tout haut.
— Aujourd’hui, je referai mon testament.
— Vous l’aviez donc déjà fait ?
— Oui. Tout en n'ayant plus l'espoir de retrouver Charlotte, j'avais cependant testé en sa faveur, lui donnant tout ; mais avec cette réserve que si vingt ans après ma mort elle n’était pas retrouvée, ma petite fortune servirait à doter deux orphelines.
— Je comprends, madame.
— Aujourd’hui je vais instituer Charlotte ma légataire universelle et sans aucune réserve, cette fois.
Tout à coup Carlotta se frappa le front.
Une idée venait de surgir dans son cerveau.
S’il existait un contre-poison pour elle comme il s'était trouvé un antidote pour le baron ! Pourquoi pas ? Carini était homme de précaution, et dans l’étude de sa science infernale il devait avoir trouvé les antidotes à tous ses poisons. Oh! cela était, certainement.
Et cette pensée s’empara de l’esprit de Carlotta et devint fixe.
Et, d’ailleurs, était-il juste qu’elle mourut maintenant ?
Elle avait retrouvé l’enfant de Juanita ; elle était délivrée de son mauvais génie ; elle s’était vengée !... Sans doute elle avait commis des fautes, un crime même, car sa vengeance avait été un crime... Oui, mais elle avait tant souffert !... Et puis, si elle vivait, elle avait des années devant elle pour se repentir et faire pénitence.
Seulement, il s’agissait de savoir où trouver le contre-poison. Mais il ne pouvait être que dans le laboratoire de Carini et, sûrement, le flacon porterait une indication révélant sa propriété.
Immédiatement elle se leva, et, à peine vêtue, elle pénétra par le passage secret dans le laboratoire de l’assassin des Carini.
Là, comme dans les autres pièces de l’appartement, tout était dans le désordre où l’avait laissé Caracole.
Dans l’armoire secrète, qui était restée ouverte, les fioles se montraient alignées ; çà et là quelques places vides seulement.
Tremblante d'émotion, mais enfiévrée d'espoir, Carlotta s’approcha de l’armoire, et, arrêtant sur les flacons son regard anxieux, elle murmura :
— Le remède est là, et le remède c’est la guérison !
Elle prit un premier flacon, le tourna et le retourna dans ses mains ; mais il ne portait pas d’étiquette. Elle examina un second flacon ; celui-ci aussi n’avait aucune désignation apparente.
Il en fut de même pour le troisième flacon et pour tous les autres.
La déception était grande et commençait à mordre Carlotta au cœur.
— Mais non, mais non, se dit-elle, j’aurai mal regardé.
Et elle recommença son inspection avec un soin minutieux.
Précautions vaines ! Elle ne découvrit pas le plus léger indice pouvant la mettre sur la voie. Tous les flacons étaient de même dimension et ne différaient que par les couleurs du striage qui décorait le cristal.
La jeune femme resta anéantie.
Il y avait pourtant quelqu’un qui connaissait ce qu'elle désirait si ardemment savoir, et ce quelqu'un c'était Caracole. Elle se rappelait que Caracole avait pris dans l’armoire, sans hésiter, la fiole dont on avait fait usage pour rappeler le baron à la vie.
Oui, Caracole aurait pu lui dire, lui montrant un de ces flacons :
— Là est votre salut !
Mais elle avait chassé Caracole, qui, sur un mot, un signe, se serait empressé de lui obéir.
Et la malheureuse, éperdue, eut un regret monstrueux de ce qui s'était passé entre elle et l’ancien agent de Carini.
— Voyons, voyons, se dit-elle au bout d’un instant, essayant de réagir contre sa défaillance, je n’ai pas tout visité ; il y a la chambre, le cabinet... C’est sans doute là, près de lui, que Carini cachait cette liqueur que je cherche ; j'aurais dû commencer par là.
Elle entra dans la chambre à coucher où tout était dans le plus grand désordre.
Elle vit les meubles fracturés, les tiroirs ouverts et bouleversés, et devina bien vite ce qui avait eu lieu.
— Ah ! s’écria-t-elle, le misérable Caracole est venu ici et il a volé son maître ! Mais il n’avait pas besoin du contre-poison |
Elle chercha de nouveau, fouilla les tiroirs, vida les cartons, jetant tout.
Rien !
— Le bandit, murmura-t-elle, il a tout pris !... Et il disait qu’il m’aimait !... Il n’a même pas songé à moi... Pourtant il savait que j'étais empoisonnée.. Ah ! j'aurais dû le dénoncer, le livrer à la justice. Et je l’ai menacé, chassé !... Oh ! imbécile que je suis !
— Cette fois, c’est bien fini, je suis condamnée !
Accablée, elle tomba assise devant le bureau de son ancien amant et se mit à pleurer et à sangloter convulsivement.
La nature reprenait ses droits.
La crise fut violente, mais courte.
L'énergie reprit le dessus. Elle se leva et regarda devant elle et autour d'elle.
Le parquet était jonché de papiers. La tablette du bureau était couverte de dossiers épars.
— Si on lisait tout cela, murmura-t-elle, que de secrets on découvrirait.
Et, machinalement, elle remuait lettres et cahiers sur lesquels on lisait des noms propres ou des désignations bizarres : Patrice et Ci, la Briquette, Mélanie, les Ouistiti, Paméla et Hortense.
Tout à coup, Carlotta poussa un cri de surprise. Sur une chemise de papier gris elle venait de lire : Pierre Mairat.
Pierre Mairat ! le nom de l’amant, du futur mari de sa nièce.
Singulière coïncidence |!
Alors elle se rappela les paroles dites la veille par Dorothée, au sujet de Paul Mairat.
Là, sur ces pages manuscrites, était peut-être le secret du jeune homme.
En racontant à sa tante comment elle avait connu le marquis de Chamarande et son fils, Charlotte n’avait pas manqué
de lui raconter le rôle que Paméla avait joué dans le drame d'Auteuil.
D'autre part, Carlotta se souvenait qu’en maintes circonstances, elle avait entendu Carini prononcer le nom d’Hortense.
Évidemment, ces deux noms accouplés, Paméla-Hortense, avaient une signification.
Paméla et Hortense avaient dû être les esclaves de Carini et, dans les mains du scélérat, deux instruments redoutables.
Sans se plonger dans les conjectures et les hypothèses, Carlotta s’empara des deux mystérieux dossiers, et rentra chez elle en se disant :
— Qui sait ? Je vais avoir peut-être à exercer un devoir de justicière, non pas en punissant des pervers, mais en sauvant des victimes.