LES DEUX DOSSIERS
Oubliant ses souffrances, qui lui laissaient d’ailleurs quelque répit, ainsi qu’il arrive toujours après des crises violentes, qu’elles soient physiques ou morales, Carlotta, retirée dans sa chambre, s’était mise à parcourir les papiers, qui avaient si justement appelé son attention.
Ces papiers étaient, comme nous l’avons dit, enfermés dans deux chemises, sur lesquelles Carlotta avait lu :
1°Mairat.
2°Paméla-Hortense.
Sachant ce qu'était ou plutôt ce qu'avait été cette Paméla, l'attention et la curiosité de Carlotta se trouvaient pleinement justifiées au sujet du second dossier, par la simple suscription qu'il portait.
Quant au dossier Mairat, il excitait plus vivement encore la curiosité de la jeune femme.
Chacun des dossiers se composait de diverses pièces classées méthodiquement et par ordre chronologique.
Ces pièces, reliées les unes aux autres par un fil rouge, formaient ainsi deux cahiers.
Carlotta s’occupa d’abord du dossier Mairat, qui était celui qui l’intéressait le plus.
Il comprenait :
1°Une série de billets à ordre souscrit par M. Pierre Mairat, négociant, au profit d’un sieur Éléazar, banquier. Tous ces billets avaient été protestés et plusieurs d’entre eux étaient accompagnés du protêt du commandement, du procès-verbal de saisie, du jugement, etc.
2°Des certificats de prise d’hypothèque.
3°Une déclaration de faillite.
4°Un acte d'accusation de banqueroute frauduleuse. 5°Des notes manuscrites volantes.
6°Des lettres de diverses personnes.
7°Enfin, un numéro de la Gazette des Tribunaux, dont une des colonnes était marquée de traits au crayon rouge.
C'était le compte rendu d’un jugement de la Cour d’assises d’Épinal, en vertu duquel le sieur Pierre Mairat était condamné à cinq ans de prison pour banqueroute frauduleuse, et ce, sur les poursuites du sieur Éléazar, banquier à Paris.
Toutes ces pièces avaient quinze ans de date et remontaient, par conséquent, au temps où Adriano Zacharetti était rentré à Paris avec Carlotta, affublés tous deux du titre de comte et de comtesse Carini.
Les notes volantes étaient écrites au crayon et à demieffacées. Très laconiques, du reste, elles présentaient, prises à part, comme autant d’énigmes qu'il était impossible de déchiffrer sans avoir la clef de toute l'affaire.
Carlotta en lut quelques-unes. Elles lui parurent écrites de la main de Carini et voici ce qu’elles contenaient :
« Poursuivre à outrance, maintenant.
» Ne rien accorder.
» Obtenir signature à tout prix.
» Ne pas écrire.
» Tâcher de s’appuyer sur quelques grands noms du pays, comme la baronne de Simaise, le comte de Violaine. »
Les autres pièces du dossier établissaient la mise en faillite de Pierre Mairat et sa condamnation comme banqueroutier, convaincu de faux en écritures de commerce.
Mais par suite de quelles circonstances mystérieuses ce dossier était-il tombé entre les mains de Carini, dont le nom ne s’y trouvait pas cité une seule fois ?
Certes, Carlotta connaissait assez le misérable, qui l’avait associée à sa vie, pour être convaincue qu'il avait joué un rôle dans ce drame intime et que, par conséquent, cette banqueroute de Pierre Mairat devait cacher bien des infamies.
Mais comment arriver à percer ce mystère ?
En creusant ses souvenirs, Carlotta se rappela qu’un jour une jeune femme s'était présentée chez elle, s’était précipitée à ses genoux, implorant son assistance pour obtenir une cessation de poursuites dans une affaire des plus graves.
Carini était survenu sur ces entrefaites, et, sans vouloir rien entendre, il avait renvoyé brutalement la suppliante.
Vaguement, il sembla à Carlotta que le nom de la solliciteuse était Mairat.
Mais tout cela était si loin, si loin... et, depuis, tant d’événements avaient passé, qu’elle ne pouvait rien préciser.
Cependant la similitude des noms, ce qu'avait dit Dorothée, la tristesse du futur de sa nièce, tout permettait à Carlotta de supposer, d’être sûre même que l’amoureux de Charlotte était le fils de Pierre Mairat.
— Pauvre garçon ! murmura la jeune femme, voilà son secret ; c’est la condamnation, c’est la flétrissure qui a frappé son père, qui cause son chagrin.
» Mais sur quoi s’arrête sa pensée ?
» Est-il honteux de l’opprobre infligé à son nom ? » Rêve-t-il quelque vengeance ?
» Songe-t-il à la réhabilitation de son père ?
» C’est bien, je l’interrogerai, et je saurai, j'espère, pénétrer tout ce mystère.
» Maintenant, voyons le second dossier.
» Paméla-Hortense.
Le cahier contenait un assez grand nombre de lettres. Toutes étaient signées Hortense.
Il y avait ensuite des actes de naissance, de décès, des reconnaissances du Mont-de-Piété et, chose singulière, un engagement d’actrice.
Le nom d’Hortense, qui figurait déjà dans le dossier Mairat, semblait donner à la femme qui le portait une grande importance, et Carlotta ne parvenaïit pas à s'expliquer quel rôle avait joué cette dame Hortense auprès de Carini.
C’est bien, se dit-elle encore, il ne me sera pas difficile, je pense, de retrouver Paméla, et je l’interrogerai au sujet d'Hortense.
Toutefois, et en attendant qu’elle put interroger Paul et Paméla, elle se mit à lire les lettres du premier et du second dossier.
Ce fut un travail de patience dont elle eut lieu de s’applaudir, car sa lecture lui fit connaître la vie de Pierre Mairat.
Faisons-en le récit, en remontant à plus de seize ans.
À cette époque, il existait à Épinal, dans le faubourg de l’'Hospice, sur la rive gauche de la Moselle, une fabrique d'images dirigée par M. Pierre Mairat, Vosgien de naissance.
C'était un négociant intègre, un citoyen considéré, un homme austère et laborieux.
Sa fabrique était son œuvre ; il l’avait créée, l’avait fait prospérer et les cent ouvriers qu’elle occupait ne chômaïient jamais.
Pierre Mairat était sévère pour les autres et plus encore pour lui-même. Long, sec et droit, quand il traversait le pont de pierre pour se rendre à l’église paroissiale, vêtu de sa grande lévite noire, boutonnée jusqu'au collet, et coiïffé d’un chapeau à larges bords, on l’eût pris pour un séminariste enseignant.
Ses mœurs étaient rigides. Bien qu’il eût quarante ans et qu’il n’eût jamais quitté Épinal, on ne lui avait jamais connu d’intrigue amoureuse. Quand il s’était marié, à l’âge de vingtcinq ans, on n'avait pas hésité à dire que, comme sa femme, il aurait pu se marier en blanc.
Mme Mairat était une ménagère dans la meilleure acception du mot. Elle ne voyait rien au-dessus de son mari, à qui elle avait apporté cent mille francs de dot, et rien de plus beau que son fils Paul, à qui elle avait donné son âme.
Paul avait alors dix ou onze ans.
Son père le destinait à son métier et lui faisait faire ses études en conséquence.
L'enfant promettait d’être un excellent sujet.
La maison Mairat valait un demi-million.
Un jour le bruit courut qu’elle vaudrait bientôt un million. — Comment cela ? se demandait-on.
C’était un secret.
Mais ce secret, tous les imagiers cherchaïient à le découvrir.
Il s’agissait, disait-on, d’un nouveau procédé d’impression qui devait doubler la production en diminuant les frais.
Mais Mairat se tenait cloîtré, muré, impénétrable. Il travaillait, seul, ne voyait personne, si ce n’est un banquier Israélite nommé Éléazar, austère comme lui dans ses mœurs, et installé depuis peu à Épinal. Toutefois, pour cet ami comme pour tout le monde, l'industriel était muet sur ses affaires.
Souvent les deux hommes diînaient l’un chez l’autre.
Un jour qu’Éléazar traitait Mairat, il lui présenta un ami, un rabbin -— dit-il - de passage à Epinal, qui, arrivé la veille, était descendu chez lui.
Les deux juifs avaient eu, en secret, une longue conversation qui, s’il l’eût connue, aurait singulièrement étonné l’imagier.
— Ainsi, avait dit le rabbin, tu n’as rien pu découvrir. — Absolument rien.
— Tu t'y seras mal pris.
— Mairat n’est accessible ni à la louange, ni aux protestations d'amitié. — Et les plaisirs ? il y a la table, le vin, les femmes.
— Qu'est-ce que cela pour un anachorète doublé d’un Caton ?
— Il faut pourtant que nous sachions... Entre les mains d’un faiseur, l’affaire rapporterait au bas mot un million... Les notes du vieux Blaireau sont précises, positives.
— Que veux-tu que j'y fasse, notre homme n’a besoin de rien.
— Un homme inattaquable, invincible ! C’est impossible ! — Tu verras Mairat et tu jugeras.
Pendant le repas, comme on doit le penser, le rabbin, qui se nommaït Zacharie, ne se fit pas faute d'examiner et d’observer l’imagier. Et il se demanda, connaissant l'existence pleine d’austérité de Mairat, si là n’était pas le défaut de la cuirasse.
Quand les deux juifs se retrouvèrent seuls, Zacharie dit à EÉléazar :
— Mon cher, ce Pierre Mairat est un homme trop parfait pour ne pas avoir en lui le germe d’un vice. Qu'il se trouve en contact avec une femme tant soit peu ardente et il flambera comme un vieux fagot.
— Peut-être ; mais nous n’avons pas la femme. — C’est vrai.
— Alors...
— Alors, nous allons la faire venir.
— D'où ?
— De Paris.
— Est-ce que tu l’as sous ta main ?
— Non. Ah ! si je l'avais.
— Parbleu, nous n’aurions pas à la trouver.
— La trouver... La trouver... fit Zacharie.
» Mais imbécile que je suis, s’écria-t-il tout-à-coup, en se frappant le front, je n’ai pas à la chercher, la femme qu’il nous faut ; comment diable n’ai-je pas tout de suite pensé à elle ?
— Qui ça, elle ?
— Hortense.
— Hortense Brémont ?
— Oui, Hortense de Brémont, comme elle se fait appeler.
— Tu crois qu’elle voudra...
— Et pourquoi ne voudrait-elle pas ? elle jouera merveilleusement son rôle... Elle est jolie et d’une habileté... Du reste, c’est Blaireau qui l’a dressée.
— Une vieille garde, alors ?
— Trente ans, tout au plus.
— Elle a du chien ?
— Séduisante, irrésistible, quand elle veut.
— Es-tu sûr qu’elle voudra ?
— Il faudra qu’elle veuille, répondit froidement Zacharie. — Elle a travaillé pour Blaireau, elle doit être riche.
— Sans doute, elle a des économies ; mais elle est avide. D'ailleurs je la tiens.
— Argument sans réplique. Que fait-elle ?
— Elle est comédienne.
— Âh ! c’est drôle.
— Pourquoi ?
— Se mettre au théâtre à trente ans!
— Mais c’est le bon âge.
— Elle doit être bien mauvaise.
— Erreur ; elle a le diable au corps et elle sait empoigner son public.
— Reste à savoir si elle se décidera à venir ici.
— Demain je pars, après demain je verrai Hortense. Je saurai par une agence dramatique si quelque troupe ambulante n’est pas en tournée dans ces parages. Je ferai engager ma comédienne.
— Et si la troupe est au complet.
— Je paierai le directeur. — Et elle ?
— Je lui promettrai six pour cent sur les bénéfices de notre affaire, en lui donnant carte-blanche pour plumer le pigeon. Va, je la connais, elle saura bien lui tirer toutes les plumes des ailes.
— Je te préviens qu’il est avare.
— Tant mieux : les avares amoureux deviennent prodigues.
— Ce que nous voulons surtout, c’est le secret.
— En moins d’un mois Hortense pourra nous le livrer ; alors nous aviserons.
— Tu as confiance ?
— Tellement, que j'ouvre chez toi un crédit de dix mille francs à notre comédienne.
— Le difficile sera de faire aller notre homme au théâtre. — Tu lui enverras des billets.
— Il ira au théâtre accompagné de sa femme.
— Tant mieux encore. Cependant il serait utile qu'il eût
vu Hortense avant. Cela te regarde.
— Je songerai à cela.
— Il y faut songer dès aujourd’hui.
— Soit.
Zacharie resta un instant silencieux, réfléchissant. — J'ai trouvé, dit-il.
— Quoi ?
— Le moyen de mettre l’imagier et la comédienne en présence.
— Tu es merveilleux !
— Écoute : Hortense se présentera chez toi avec sa lettre de crédit.
— Très bien.
— Le lendemain tu inviteras Mairat à déjeuner ou à dîner. — Après ?
— Tu lui feras faire bonne chère.
— Mais...
— C’est moi qui paie.
— Très bien.
— Tu auras donné tes instructions à Hortense pour qu’elle vienne te surprendre.
— Bon, bon, j'y suis : Je la présenterai à Mairat comme une cliente. une actrice qui a crédit ouvert chez un banquier, ça fera son effet.
— Et Mairat ne se défiera point. Tu t’arrangeras pour les laisser seuls ; et si, du coup, Hortense n’empaume pas le faiseur d'images, je ne reconnais plus en elle une élève de Blaireau.
Disons maintenant qui était ce juif Éléazar et ce rabbin si intéressé à la ruine de l’imagier d’Epinal.
Éléazar était un ancien receleur et faussaire, qui, lui aussi, avait eu Blaireau pour chef. Depuis quelques années, ayant réalisé ses économies, ce qu’il appelait le fruit de son travail, il s'était établi banquier, titre qui lui servait à exercer l’usure à la façon de Schylock.
Le rabbin Zacharie n'était autre que Carini ou plutôt Adriano Zacharetti.
L'affaire Mairat avait été abandonnée par Blaireau, comme n'étant pas assez importante, et Carini, qui ramassait tout ce qu’il voyait tomber, s’en était emparé, bien résolu à la poursuivre jusqu'au bout. D'ailleurs, l’ayant étudiée, grâce aux notes de son maître, il la connaissait parfaitement.
Mais depuis que Carini avait repris cette affaire pour son propre compte, une autre s’y était comme greffée, grâce au concours du juif Éléazar. Cette nouvelle affaire était une vaste entreprise d'usure qui devait étendre ses opérations dans les principales villes manufacturières de France.
Or, au moment dont nous parlons, la création et l’organisation de cette colossale exploitation étaient l’objet des préoccupations constantes de Carini.
Ayant donné ses instructions à son complice, il revint à Paris afin de travailler immédiatement à la réalisation des machinations qu'il avait ourdies contre Pierre Mairat.
Les choses se passèrent absolument comme il l’avait annoncé à Eléazar.
L’austère Vosgien devait succomber !
Pierre Mairat avait toujours vécu dans l’abstinence, d’abord parce qu’il était avare et ensuite parce qu'il était soucieux de sa réputation.
D'un autre côté, pour agir sur cette nature ascétique et opiniâtre dans le parti pris, il fallait autre chose que de banales aventures de petite ville.
Comme il n’avait jamais pu avoir ce qu’il avait souvent rêvé, l’imagier s’était condamné à l’abstinence, un peu comme ces gourmets des vins des grands crus, qui préfèrent boire de l’eau plutôt que de s’abreuver de piquette.
Or, la comédienne Hortense était un grand cru de la galanterie.
Elle avait dans le regard, sur les lèvres quelque chose de profondément érotique, qui ne manquait jamais son effet quand elle voulait s'emparer des sens d’un homme, vieillard ou adolescent.
Stylée comme elle l’était, sa victoire était certaine.
Le pauvre Mairat se laissa d’autant plus facilement prendre au piège tendu à son puritanisme raisonné et à son avarice, que le banquier lui avait dit :
— Elle n’a besoin de rien et de personne. Elle doit passer ici un mois avec sa troupe, et mon correspondant lui a ouvert un crédit de vingt mille francs.
Le juif menteur doublaït la somme.
— Alors, pourquoi joue-t-elle la comédie ? avait demandé Mairat.
— Par vocation.
— Elle est sage ?
— Je ne dis pas cela, oh! non vraiment. Mais je sais qu’elle est singulière dans ses caprices. Ainsi elle a horreur des amours tapageuses de la vingtième année. En elle il y a du démon : elle est friande de vertus exemplaires... Prenez garde, mon cher, ajouta Éléazar en riant, elle serait capable de vous convertir... je veux dire de vous pervertir.
— Moi!
— Pourquoi pas ? On m’a compté qu'elle a enlevé à l’église un homme grave et austère comme vous, qui allait entrer dans les ordres. »
Aïnsi avait parlé le juif le jour où, comme cela avait été concerté entre lui et Carini, Mairat se rencontra avec Hortense.
Et les événements suivirent leur cours.
Pierre Mairat s’éprit follement de la comédienne, et celleci sut si bien manœuvrer, exciter et alimenter cette passion de seconde jeunesse extrêmement violente, qu’au bout d’un mois, quand elle annonça son départ, l’imagier sentit que si elle s’éloignait, il était capable de tout abandonner pour la suivre au bout du monde.
— Je t’aime, lui dit-elle, et je reste !
Mais il ne pouvait la garder ni à Épinal ni dans les environs. Il fut convenu qu’elle abandonneraïit le théâtre et retournerait à Paris où il irait la voir souvent.
Elle ne lui demanda rien. Cependant, quand elle le quitta, il lui mit, vingt mille francs dans la main.
À partir de ce moment, toujours austère en apparence, il ne vécut plus que pour sa maîtresse. C’était une véritable fièvre, un délire !
Sous prétexte d’affaires, il quittait Épinal à tout propos et ne revenait qu’au bout de plusieurs jours pour repartir bientôt, de plus en plus affolé.