‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 7 sur 84 · AGE · texte numérisé non relu

AGE

— Mon Pedro, mon bon Pedro, puisque vous tenez absolument à avoir une femme, prenez votre petite Charlotte, épousez-moi |

Le jeune homme partit d’un franc éclat de rire. — Pedro, est-ce que vous vous moquez de moi ?

— Non, non, répondit le jeune homme riant toujours ; mais votre proposition est si... comment dirais-je ?... singulière…

— Pedro, regardez-moi.

— Je vous regarde.

— Comment me trouvez-vous ?

— Port bien mise.

— Vous ne voyez que cela ?

— Je vois aussi que vous avez la physionomie animée, le regard brillant, les joues roses, les dents blanches, en un mot que vous êtes charmante.

Elle eut un mouvement de dépit.

— Ainsi, monsieur, répliqua-t-elle avec un accent de reproche, vous ne voyez pas des larmes dans mes yeux !...

Pedro, continua-t-elle d’une voix larmoyante, je suis prête à pleurer.

— Non, non, Charlotte, non, faites-moi grâce d’un accès de sensibilité ; pas de larmes, n’est-ce pas ? et surtout pas de crise nerveuse.

— Méchant, méchant !... Pourtant, Pedro, vous savez que je vous aime |!

— Oh ! cela manque de preuve, répondit le jeune homme en souriant.

— Vous ne croyez à rien ! Allez, vous ressemblez bien aux autres hommes ! Voyons, Pedro, mon petit Pedro, je suis jeune.

— Certainement. Vingt ans à peine.

— Jolie !

— Oui.

— Enjouée, rieuse, gaie !

— Comme un pinson.

— Tout à fait bonne enfant !

— Je ne dis pas le contraire.

— Eh bien, Pedro, que vous faut-il de plus ?

— Pour faire quoi ?

— Pour m’épouser.

— Ma chère, il faudrait, en plus de toutes vos perfections, que vous m'eussiez inspiré l'affection ou, si vous le préférez, l'amour sans lequel, selon moi, aucune union ne peut être heureuse.

— Ainsi, monsieur, vous l’avouez, vous ne m’aimez pas, vous ne m'avez jamais aimée ?

— Mon Dieu, oui, Charlotte, j'avoue cela.

— C’est affreux ! Ah! pauvres femmes, comme nous sommes trompées |!

— Permettez, Charlotte, il me semble que je ne vous ai trompée en rien.

— En rien ? Oh!

— Qu’ai-je donc fait qui ait pu vous faire croire que je vous aimais ?

— Tout, monsieur, tout !

— En vérité !

— Voyons, Pedro, et cet hôtel tout meublé que vous m'avez donné ? Et mes chevaux, ma voiture, mes domestiques ? Et tout l’or que j'ai dépensé ? Et les nombreux cadeaux que vous m'avez faits ?

— Cela prouve simplement que j'ai été généreux avec vous. Trouvant une certaine satisfaction à faire quelque chose pour vous, je l’ai fait. Je vous ai rencontrée dans un milieu détestable et je vous en ai sortie. Je vous ai tirée de la misère, de pire encore, peut-être, cela m’a plu. Que voulez-vous, Charlotte, je suis ainsi fait. Chacun prend son plaisir comme il l'entend. Enfin, ma chère, je ne vous ai jamais demandé qu’un peu de reconnaissance.

— Est-ce ma faute, à moi, si vous ne m’avez pas demandé autre chose ?

Pedro ne put s'empêcher de sourire.

— J’ai toujours été disposée à vous tout accorder.

— Qui ne désire rien n’a rien à demander.

— Comme c’est flatteur pour moi! Enfin, Pedro, continuerez-Vous à venir me voir comme par le passé ?

— Non. Pour la cause que vous connaissez, vous devez comprendre que toutes relations doivent cesser entre nous.

— Ainsi, je suis abandonnée ?

— Oh ! vous ne restez pas seule au monde.

— Si, monsieur ; VOUS savez que je suis sans famille ?

— Oui, mais vous avez des amis.

— Aux yeux desquels je passe pour être votre maîtresse. — Le mal n’est pas grand.

— Vous trouvez ? Eh bien, je vous dis, moi, que je suis horriblement compromise !

— Bah !

— Que vais-je devenir, mon Dieu, que vais-je devenir ? — Ceci est votre affaire.

— Mais rien ne peut donc vous émouvoir, rien, rien ?.. Ah ! tenez, Pedro, vous ne valez pas mieux que les autres, vous êtes un monstre |

Le jeune homme se mit à rire.

— Et vous riez, vous riez ! C’est honteux, monsieur ; votre conduite envers moi est odieuse ! Vous êtes un sans cœur !... Ah ! je ne pensais pas vous trouver si dur, je croyais que vous auriez pitié de ma jeunesse, de mon innocence.

— Chut ! fit Pedro, ne parlons pas, d’une absente.

— Monsieur, c’est infâme, ce que vous venez de dire ; mais vous ne croyez à rien ; de vous rien ne doit plus m’étonner.

Et des larmes, qui avaient toute l’apparence d’être vraies, jaillirent des yeux de Charlotte.

Le jeune homme gardait le sourire sur ses lèvres.

— Charlotte, reprit-il, voulez-vous que je vous donne un conseil ?

— Un conseil ? Et quel conseil pouvez-vous me donner ? — Un bon conseil, je crois.

— Alors, j'écoute.

— Tout à l’heure, vous vous êtes écriée : Que vais-je devenir ?

— Oui, et je le répète : Que vais-je devenir ?

— Voici mon conseil : Faites ce que je vais faire, mariezvous |

— Me marier, moi ! Avec qui ? Est-ce qu’une fille entretenue peut se marier ? Quand vous me repoussez, vous, quel est donc l’homme qui voudrait de moi ?

— Celui qui entre chez vous le soir, à onze heures, furtivement, par la petite porte du boulevard, et qui en sort de même le lendemain matin, entre sept et huit heures.

Me Charlotte était devenue plus rouge qu’une pivoine.

— C’est faux, c’est une infamie ! exclama-t-elle.

— Ne niez pas, c’est inutile. D'ailleurs, je ne vous fais pas un reproche, je ne m'en reconnais pas le droit. Vous êtes parfaitement libre de recevoir chez vous qui bon vous semble et aux heures que vous voulez.

» Le monsieur en question — c’est un jeune homme de vingt-huit ans — est employé dans un magasin de nouveautés. Vous le connaissez depuis quatre ans et il était votre amant depuis six mois lorsque je vous ai rencontrée la première fois dans ce fameux bal du Château-Rouge. Vous n’avez pas cessé de le voir, ce qui prouve d’abord que vous l’aimez et ensuite votre fidélité. Ce jeune homme vous aime aussi, lui ; il est intelligent et ne manque pas d’une certaine délicatesse, car, bien que vous fussiez riche et lui pauvre, il n’a jamais rien accepté de vous, pas même un petit cadeau.

» Eh bien, Charlotte, si vous voulez que ce que j'ai fait pour vous ne soit pas perdu, devienne la source du bien, si vous voulez avoir une existence tranquille, heureuse, devenez la femme de cet honnête garçon, qui vous aime. Ce que je vous ai donné sera votre dot.

La jeune fille pleurait silencieusement, la tête baissée. Cette fois, c’étaient de vraies larmes qui coulaient sur ses joues.

— Eh bien, Charlotte, reprit Pedro, me pardonnez-vous d’avoir découvert votre secret ?

Charlotte répondit par un sanglot.

— Allons, allons, dit Pedro d’un ton affectueux, ne restez pas ainsi la tête baissée comme une criminelle.

— Je n'ose plus vous regarder.

— Dites-moi au moins que vous ne m’en voulez pas.

— Et pourquoi vous en voudrais-je, mon Dieu, pourquoi ? Ah ! Pedro, Pedro, elle aura le droit d’être fière celle à qui est réservé le bonheur d’être votre femme !

Elle essuya rapidement ses yeux et son visage, jeta un regard dans une glace, fit de la main un signe d’adieu au jeune homme et sortit précipitamment du salon.

— Allons, murmura Pedro, celle-là est sauvée ; elle se mariera.

Et il entra dans son cabinet.

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