UNE MADELEINE
Comme nous l’avons vu, la baronne de Simaise et la marquise de Chamarande avaient été profondément émues des violences injurieuses de Paul Mairat ; elles ne s’en cachaient point, et il n’y avait pas à s’étonner si l’on songeait à toutes les angoisses que les pauvres femmes avaient précédemment éprouvées.
— Si vous le voulez, dit Jean, nous irons seuls, Raoul et moi, chez M'e Paméla ; nous lui exprimerons votre reconnaissance et la nôtre. Nous lui ferons comprendre facilement, d’ailleurs, que vous vous soyez abstenues de nous accompagner.
— Non, mon fils, répondit la marquise, M'e Paméla pourrait excuser notre abstention, mais nous ne la voyons pas possible. Ce n’est pas tout de faire le bien, il faut le savoir faire. La femme qui a souffert doit se souvenir et être miséricordieuse.
» Nous ignorons par suite de quelles circonstances cette malheureuse jeune fille est tombée ; peut-être est-elle plus à plaindre qu’à blâmer ; si nous voulons la relever à ses propres yeux, nous devons ajouter, à la récompense que nous allons lui porter, le témoignage de nos sympathies.
» N'est-ce pas votre avis, madame la baronne ?
— Absolument mon avis.
— D'autant plus, ajouta Raoul avec un demi-sourire, que c’est, au demeurant, à la situation peu avouable de cette malheureuse jeune fille que nous devons beaucoup de choses.
— C’est juste, fit Jean, souriant aussi.
— Et puis, mon cher Jean, reprit la marquise, votre père l’a amenée chez nous et Mie Suzanne de Violaïine et moi l’avons embrassée.
— Et moi aussi, dit la baronne.
— Nous sommes tous d'accord, dit la marquise ; nous devons aller chez Me Paméla, dont nous sommes les obligés, et ainsi que cela a été convenu. Seulement, je demande que nous remettions notre visite à demain. Alors nous serons plus calmes, n'étant plus sous le coup de la scène de tout à l’heure.
— Voilà qui est parfaitement dit, ma sœur, répondit la baronne, et j'approuve. Rentrons. Nous rendrons compte à M. le marquis de ce qui vient de se passer chez Me Charlotte.
On rentra.
M. de Chamarande était absent.
À cette heure il se concertait avec Pedro Castora et Landry pour faire transporter secrètement le baron de Simaise dans la retraite qu’il devait habiter désormais.
Pendant ce temps, Paul Mairat lisait et relisait la lettre si explicite de la comédienne Hortense, que Carlotta lui avait remise en même temps que plusieurs autres pièces.
Sans deviner tous les détails du complot dont son malheureux et coupable père avait été la victime, il fut convaincu
que ceux qu'il avait si brutalement accusés et auxquels il avait voué une haine farouche étaient innocents.
Il rougit de sa mauvaise action, et il la regretta d’autant plus amèrement qu’il l’avait commise au moment où deux nobles femmes accomplissaient un acte méritoire.
Alors il se dit :
— Je me dois à moi-même d’expier mon injustice, au moins par le sacrifice de mes rancunes.
» Aujourd’hui il n’existe plus qu’une seule personne à laquelle je puisse faire payer tout ce que j'ai souffert : or, cette personne est une femme, dont le seul tort en cette affaire est d’être la fille de la vraie coupable.
» Pourquoi donc la rendrais-je responsable des crimes de sa mère, moi qui proteste si justement lorsqu'on veut me rendre solidaire des fautes de mon père ?
Il resta un instant silencieux, réfléchissant. — Allons, continua-t-il, rendons le bien pour le mal ! » C’est aux enfants à racheter les fautes de leurs parents !
» Et puisque l’argent de la comédienne peut aider sa fille à vivre honnêtement, je lui porterai ces documents qui lui permettront d'entrer en possession de son héritage dans lequel se trouve probablement quelque chose du mien.
Paméla n’était pas comme Charlotte, ni comme la grande Caro, et moins encore comme Pomme-d’Api, une heureuse dans le monde des marchandes d'amour.
Insouciante, dépensière, faible, exploitée par les uns, trompée par les autres, incapable de faire de l’amour et des sentiments une espèce de banditisme, elle avait constamment gaspillé l’or qui lui était tombé entre les mains.
Elle donnait à celles-ci, à celles-là, sans compter et sans songer au lendemain.
Véritable cigale, tantôt riche, tantôt pauvre, éprouvant toujours le besoin de s’étourdir, espérant toujours rencontrer une affection sérieuse, et vivant toujours, par le fait même de son imprévoyance, à la merci du premier venu, nous savons comment son maître Carini la tenait sous sa terrible dépendance.
Le misérable Zacharetti avait opprimé la fille comme il avait asservi la mère.
Paméla habitait dans le quartier de la nouvelle Athènes un petit appartement dont l’ameublement, composé d’objets disparates, révélait tout d’abord la position précaire et le caractère de celle qui vivait là.
Quelques bibelots assez jolis figuraient sur une étagère avec des pots de pommade, et des statuettes de plâtre licencieuses.
Sur les murs, des chromolithographies plus que légères ; des photographies de femmes de théâtre et des portraits historiques coupés dans des journaux illustrés.
Au plafond, un petit lustre Louis XV à girandoles de cristal, mais pendantes et à demi brisées.
Sur la cheminée, des flambeaux en simili-bronze avec des bougies roses.
Sur le parquet, un tapis vénérable, usé jusqu’au canevas et portant de nombreuses maculatures de graisse et de vin.
Là, une babouche de velours bleu brodée d’or, et plus loin des bottines éculées.
Partout, des meubles dépouillés, éreintés, dont les coussins montraient leur étoupe.
De tous les côtés, des fleurs, dans des vases de cristal, dans des pots de terre, dans la carafe, dans des pots à confture, dans des jardinières ébréchées.
Par exemple, la jeune pécheresse buvait dans un superbe verre de Bohême, serti d’arabesques d'argent, et mangeaïit dans des assiettes de vieilles faïences, vraies rouennaises.
D'où cela lui venait-il ?
On ne sait.
Sur la cheminée du... salon, en guise de pendule, on voyait un globe de verre reposant sur un socle de bois noir. Ce globe était éternellement recouvert d’une mousseline jadis blanche et très épaisse, empêchant de distinguer l’objet que cachait le globe.
Jamais cette mousseline n’était levée.
Pour parer aux indiscrétions, Paméla l’avait clouée sur les bords du socle.
— C’est sans doute votre bouquet de fleurs d’oranger qui est là, lui disait-on souvent d’un ton railleur, ou votre couronne virginale.
Elle répondait sèchement ou tristement :
— Que ce soit ça ou autre chose, cela ne regarde personne.
Un jour, un protecteur généreux ayant voulu être trop indiscret, elle l’avait mis immédiatement à la porte.
Rieuse, allant au-devant du plaisir, ne se plaignant jamais, — du moins devant quelqu'un, — elle était citée comme une bonne fille, qui acceptait tranquillement la vie telle que la destinée la lui avait faite.
Ajoutons qu’elle était assez instruite. Elle savait suffisamment de musique pour se mettre au piano lorsqu'il s'agissait d’'improviser une sauterie.
Bonne comme la plupart de ses sœurs du demi-monde, elle ne savait pas refuser une aumône, surtout quand c'était un enfant qui lui tendait la main.
Enfin pour compléter le portrait de M'e Paméla, disons que son bonheur était de jouer à la poupée ! Oui, à la poupée, comme une petite fille... Et celui-là était le bienvenu, qui, au jour de l’an, lui donnait un bébé !
Telle était la pauvre Paméla Brémont.
Elle eût fait, probablement, une excellente mère de famille si, au lieu de l’exposer à prendre un amant à quinze ans, on lui eût donné un mari à dix-huit ans.
Mais depuis quatre jours Paméla était bien changée.
Elle n’avait plus ni les mêmes allures, ni les mêmes pensées.
La pauvre vierge folle ne chantait plus, ne riait plus !
Elle était sérieuse, grave ! Paméla grave ?
Mon Dieu, oui. Il y a dans la vie de ces métamorphoses.
Sans trop savoir pourquoi, la jeune fille s’était mise à ranger sa chambre.
Elle avait jeté par la fenêtre les statuettes Léda et son Cygne, la Vénus, accroupie, etc.
Les chromolithographies décolletées avaient été enlevées ; les photographies de ces dames, dans des poses risquées, jetées au feu et brülées.
Les meubles avaient été brossés, le lustre raccommodé tant bien que mal.
Plus de pantoufles, plus de bottines traînant çà et là. Pas un chiffon oublié dans un coin.
Parfois, tout en continuant son nettoyage, Paméla s’arrétait et debout, restait, immobile, muette, songeuse et même rougissante |
Et elle pleurait ou bien elle murmuraiït :
— Comme les honnêtes femmes sont bonnes !
» Dire que cette belle et chaste jeune fille, qu’on appelle Suzanne et qui est la fille d’un comte, m’a embrassée !
» Elle m’a embrassée, moi, moi !..
» Et le marquis, un grand seigneur, m'a présenté à sa femme !
» Et tous ces nobles personnages, toutes ces grandes dames m'ont parlé avec bonté, avec gratitude, presque avec respect !
Et en tressaillant elle ajoutait :
— S'ils allaient me tirer de ma boue !
» Le marquis m'a dit : Au revoir |
» Et il m'a demandé mon adresse.
» S’il allait venir. avec son fils !... Son fils !... Lui que j’ai voulu... Oh ! comme j'aurais honte !
Voilà sous l’empire de quelles réflexions, de quelles préoccupations Paméla, la fille d'amour, se trouvait quand elle avait essayé de donner à son logement une physionomie presque honnête.
Par exemple, elle n’avait pas enlevé les fleurs.
À un moment elle s’était approchée de la cheminée et sa main avait touché la mousseline qui couvrait le globe de verre, puis elle s’était arrêtée en murmurant :
— Non, pas ici, ailleurs !
» Allons, se dit-elle, quand elle eût terminé son espèce d'épuration, me voilà prête à recommencer ma vie... Ÿ seraije aidée ? Peut-être... Je l'espère... Maïs dans tous les cas j’essayerai.
» Recommencer ma vie, c’est bien. Mais pourrai-je oublier, pourrai-je faire oublier mon passé ?
» Mon passé ! Ah lil me fait horreur ! Oui, horreur, depuis que ces femmes de cœur m'ont parlé !.….
» Comme elle est puissante, l'influence de la vertu !
» Mon passé, il est là, continua-t-elle, en tirant d’un meuble un carnet grand comme un livre et enfermé dans une espèce de portefeuille fermant à clef.
» Allons, au feu aussi ces témoignages irrécusables de mon indignité !
» sans doute je pourrais invoquer le bénéfice des circonstances atténuantes ; mais cela n’enlèverait pas les souillures.
Elle ouvrit le portefeuille.
Elle était prête à jeter au feu le carnet, qui contenait toute une confession écrite de sa main.
Mais avant de procéder à ce nouvel autodafé, elle eut la curiosité de lire ces notes qu’elle avait écrites autrefois, sous l'impression du moment.
Voici ce que contenait le carnet.