‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 74 sur 84 · LE CARNET DE PAMÉLA · texte numérisé non relu

LE CARNET DE PAMÉLA

« J’aurai demain quinze ans.

» Ma mère viendra me prendre demain pour m'emmener chez elle.

» Enfin, je vais sortir du couvent |

» Je verrai ma mère pour la deuxième fois en huit ans. La première fois qu’elle est venue me voir, après une absence de quatre ans, c'était le jour de ma première communion.

» Ah ! ce fut un beau jour !

» Les fleurs, l’encens, les lumières, les cantiques, l’orgue, tout cela me plongeait dans une extase infinie.

» Toutes les mamans pleuraient.

» La mienne aussi.

» Elle était bien jolie, maman.

» Hier, j'ai eu quinze ans.

» Je suis chez maman. Elle est toujours bien jolie, mais elle a l’air triste.

» M’aimera-t-elle ?

» Qu'est-ce que je vais faire ?

» Je suis instruite, je suis un peu musicienne et je sais faire de jolis ouvrages à l’aiguille. Oui, mais à quoi cela me servira-t-il ?

» C’est très beau chez maman. Quelle différence avec ma petite cellule... C’est égal, je l’ai quittée avec regret. Ma cellule... Avec ses rideaux blancs partout, on aurait dit un grand berceau... et j'y dormais si bien !..

» Ah ! tu vas être bien heureuse, m'ont dit mes jeunes amies ; tu vas aller dans le monde... On te mariera..

» Me marier !... Heureuse. le serai-je ? Après tout, pourquoi pas ? Je suis douce, bonne, aimante, docile... Je n’ai pas de volonté... Je ne demande qu’à être aimée un peu.

» Voilà quinze jours que je suis chez maman ; on m'a habillée à la mode, et comme je suis presque aussi grande que maman, c’est avec ses robes qu’on me fait belle.

» Je suis jolie, très jolie, je ressemble beaucoup à maman, quand elle était jeune ; on me le dit et cela me fait plaisir.

» Beaucoup d'hommes viennent en visite chez maman : ce sont des amis, des amis intimes, à ce qu'il paraît, car ils tutoient maman. C’est égal, je les trouve tous un peu trop familiers avec maman et même avec moi.

» Maman me gronde souvent ; elle m'appelle petite sotte parce que je suis timide avec ses amis.

» On rit, on chante, on s’amuse beaucoup à la maison... On soupe et l’on danse après... Moi qui, avant, me couchais à huit heures !.…

» En voilà bien d’une autre.

» Je me demandais pourquoi maman s’absentait tous les soirs et ne rentrait qu'après minuit ; je le sais maintenant. Maman est comédienne. Comédienne !... Je suis la fille d’une comédienne !... Et papa, qu'est-ce qu’il était ?

» Je me souviens qu’étant toute petite j’ai demandé à maman où était mon papa, ce qu’il faisait et comment il s’appelait. Elle m'a répondu en colère :

» — Est-ce que je sais ? Ça ne te regarde pas!

» C’est drôle !.. Toutes les jeunes filles du couvent connaissaient leur père et l’aimaient.

» Le mien est mort, sans doute... Pauvre père !.….

» Hier, pour la première fois, je suis allée au théâtre avec une amie de maman. Très bien habillée, j'étais belle et j'avais fort bonne mine. Mais j'avais les épaules et une partie de la poitrine nues.

» Cela me gênait beaucoup... J'avais honte... lorsque l’on me regardait de tous les côtés avec des lorgnettes.…

» L’ami de maman se moquait de moi.

» Tout à coup j'ai reconnu maman sur la scène, ça m’a donné un coup... Et puis comme on applaudissait maman, ça m'a fait plaisir et j'ai applaudi aussi.

» En rentrant, maman m'a dit :

» — Eh bien, comment m’as-tu trouvée ?

» — Charmante, ai-je répondu.

» Alors elle m'a dit :

» — Aimerais-tu être comédienne ?

» — Moi ! comédienne ! m’écriai-je.

» J'étais tout étourdie.

» Maman reprit :

» — On gagne beaucoup d’argent... et tu comprends, ma petite, qu’il faudra que tu en gagnes aussi.

» Je suis restée muette.

» Ce soir-là j'ai eu un grand succès au souper. Tous ces messieurs m’'accablèrent de compliments... Maman était de bien mauvaise humeur. Pourquoi donc ?

» J’ai eu une scène terrible avec maman. Elle a prétendu que je faisais la coquette, avec M. Teissier, un banquier de ses amis.

» Moi, coquette avec ce monsieur !... Mais il a cinquante ans, mais il a une perruque... Et il est laid, ennuyeux... Il ne parle que de son argent... Ah ! çà, maman me croit donc bien bête !

» C’est fini, je suis comédienne.

» Voilà comment ça s’est fait.

» C’était hier soir ; maman me faisait froide mine depuis un mois, depuis un jour où elle m'avait donné un soufflet. J'avais beau être gentille avec elle, caressante, elle me repoussait toujours durement, et, continuellement, je l’entendais se plaindre d’embarras d’argent.

» Les créanciers assiégeaient notre porte.

» Cependant, presque tous les soirs, maman recevait du monde... des actrices, des journalistes, des banquiers... On apportait le souper du dehors.

» Maman me parlait toujours du théâtre, de l’argent qu’on y gagnait, des hommages qu’on recevait.

» Je commençais à ne plus autant m’effrayer à l’idée de me faire comédienne. Après tout, me disais-je, pourquoi pas ?

» Donc, hier, maman me dit :

» — Fais-toi belle ; nous aurons du beau monde. C’est ma fête.

» — Ta fête ? fis-je étonnée.

» Je courus prendre l’almanach.

» Nous étions au 13 mars, jour de sainte Euphrasie. » — Tu t’appelles Euphrasie ? lui demandai-je ?

» — Tu sauras, me répondit-elle, qu’une jolie femme a toujours une sainte à sa disposition, quand elle en a besoin.

» — Ah ! fis-je très surprise, et pourquoi cela ? À quoi une sainte peut-elle lui servir ?

» — À faire payer ses dettes, et j'en ai beaucoup, tu le Sais.

» Je me fis belle et, à vrai dire, j'étais charmante.

» — Tu auras un succès fou ce soir, me dit maman.

» Et en m'embrassant, elle ajouta :

» — Tâche de te dégourdir un peu.

» — Me dégourdir !

» — Oui. Il ne suffit pas d’être belle, il faut être aimable. » — Je tâcherai de te ressembler.

» Il y eut, en effet, beaucoup de monde.

» Deux messieurs que je n’avais jamais vus me furent particulièrement présentés par maman.

» C’étaient le comte Carini et M. Staincler, directeur du théâtre des Folies-Gauloises.

» Au souper j'étais placée entre ces deux messieurs, qui ne cessèrent pas de me faire des compliments... Je ne m'’effarouchais pas trop, je commençais à trouver agréable de

m'entendre dire que j'étais jolie, charmante, adorable, et mille autres choses.

» Le souper fut gai au possible.

» On but du champagne tout le temps.

» Vers la fin tout le monde s’embrassait.

» M. Teissier avait pris maman sur ses genoux.

» D’autres messieurs en faisaient autant avec leurs voisines.

» Avec moi on restait convenable. Mais on me faisait toujours des compliments, et toujours on me versait du champagne. J’avais beau dire :

» — Assez, assez |!

» Il me fallait boire à la santé de maman, à la santé de M. Teissier, à la santé de celle-ci, de celle-là et des autres.

» J'étais lancée et je disais tout ce qui me passait par la tête.

» Et l’on riait et l’on applaudissait.

» On vantait mon esprit.

» — Quelle adorable ingénue elle ferait, disait le comte Carini.

» — Vous feriez la fortune de mon théâtre et la vôtre, me disait M. Staincler.

» Et moi je finissais par prendre cela au sérieux.

» On se mit à chanter au piano. Maman chanta d’abord, puis les autres dames.

» Mon tour arriva. Le comte Carini m'’offrit la main pour me conduire au piano.

» — Quoi, m'écriai-je, vous voulez que je chante, comme ça, devant tout le monde !

» — Oui, oui, oui ! firent les convives en chœur.

» — Elle a une voix charmante, dit maman, vous allez voir.

» — Mais je ne sais rien, maman.

» — Et elle est excellente musicienne, continuait maman.

» M. le comte Carini me prit par une main, M. Staincler par l’autre, et ces messieurs me conduisirent au piano.

» — Je suis sûr que vous chantez mieux que toutes ces femmes, murmura M. Staincler à mon oreille.

» J'étais grisée par les éloges, plus encore que par le champagne.

» — Mais je ne sais que des cantiques ! m’écriai-je.

» — Eh bien, chantez-nous un cantique... ça nous changera.

» — Oui, oui, un cantique, un cantique, un cantique ! criait tout le monde.

» Je compris qu'il fallait céder. » D'ailleurs mon amour-propre était flatté.

» Je me mis au piano et j'attaquai un cantique : Esprit saint descendez en nous !.…

» Quand j’eus fini, ce fut un hurrah formidable. On battait des mains, on trépignait, on criait bis, et les femmes toutes ensemble reprenaient le chant en chœur. Jamais je n’avais entendu vacarme plus joyeux et plus étourdissant.

» On voulait me porter en triomphe autour de la chambre.

» — Maintenant, dit ma mère, elle va nous réciter quelque chose : vous allez voir quelle diction.

» On me campa au milieu du salon.

» Le comte Carini me présenta une coupe de champagne et l’on but à ma santé.

» Je récitai une fable : /a Cigale et la Fourmi.

» Ce fut un délire.

» Cette fois je ne pus éviter le triomphe.

» Je fus hissée sur la table et l’on me sacra comédienne.

» — Je vous engage à vingt mille francs par an, me dit M. Staincler.

» — Vingt mille francs ! m’écriai-je.

» — Oui.

» — Vous vous moquez de moi !

» — Acceptez-vous ?

» — Vingt mille francs, à moi !

» — L'engagement, tout de suite, cria le comte Carini.

» — Oui, oui, tout de suite, tout de suite, répétèrent les autres.

» — Malheureusement, reprit le comte, il se présente une difficulté.

» — Laquelle ?

» — Il faudrait que M. Staincler eût une feuille d’engagement.

» — Mais je l’ai, je l'ai; je ne sors jamais sans en avoir une ou deux dans ma poche... par précaution.

» Et le directeur des Folies-Gauloises tira d’une de ses poches une feuille imprimée.

» Tout le monde me cria :

» — Signe, signe, petite |

» — Un instant, dit le comte Carini, il faut le consentement de la mère.

» — Je le donne avec empressement, dit maman; je serais bien mal avisée de mettre obstacle à la fortune de ma fille. Un pareil engagement de début, c’est merveilleux !

» Et elle m’embrassa.

» — Un instant, dit encore le comte Carini, les affaires sont les affaires : nous ne doutons pas de la bonne foi de M. Staincler, ni de la prospérité de son théâtre ; mais nous devons songer aux intérêts de mademoiselle.

» — C’est juste.

» — Que voulez-vous, cher monsieur ? demanda le directeur.

» — Je veux, mon cher directeur, que vous comptiez à mademoiselle, séance tenante, six mois de son traitement, plus une prime de cinq mille francs.

» — Soit, fit M. Staincler.

» Et il tira de son portefeuille quinze billets de mille francs qu'il mit dans ma main.

» Cette fois encore ce fut un véritable transport. » Maman signa, le directeur signa, je signai.

» Et l’on se remit de plus belle à boire, à chanter, à danser et à s’embrasser.

» Moi, j'étais comme une folle.

» Maman m'a conduite dans ma chambre, m'a aidée à me mettre au lit, puis après m'avoir embrassée, m'a quittée en me disant :

» — Maintenant, ma chérie, tu n’as plus besoin de moi : ta fortune est faite !

» Je m’endormis tenant dans mes mains mes quinze billets de mille francs et mon engagement.

» Je ne me suis réveillée qu’à deux heures de l’après-midi.

» Voilà comment je suis comédienne.

» Je suis perdue, perdue, perdue !

» Tout ce qui s’est passé chez maman, il y a huit jours, était une odieuse comédie, un complot organisé par le comte Carini et M. Staincler…

» Et je n’ose rien dire à maman qui, je le crois, a été trompée comme moi.

» Voici la chose :

» Quatre jours après mon engagement, mon directeur me dit qu’il me fallait avoir un appartement à moi.

» Maman, que ma présence gênait bien un peu, a été de l'avis de mon directeur.

» — Eh bien, répondis-je, je chercherai un logement.

» — Ne prenez pas cette peine, ma chère pensionnaire, reprit M. Staincler ; j’ai songé à tout, et je vais immédiatement vous conduire chez vous.

» Maman parut surprise et le regarda d’un air étonné.

» — C’est le comte Carini, dit-il, qui a découvert le nid qui convient à notre fauvette.

» Maman eut un tressaillement, et a balbutié quelques mots.

» — Ma voiture est en bas, reprit M. Staincler ; venezvous, ma chère Hortense ?

» — Non, répondit maman d’un ton brusque, oh ! non! » Je commençais à trouver tout cela étrange.

» Enfin je suivis mon directeur, toujours empressé, mais aussi plus familier.

» M. Staincler avait dit vrai : l'appartement où il me conduisit, et qui était le mien, était un véritable nid.

» Une femme de chambre m'attendait.

» Je visitai mon petit domaine.

» Des fleurs partout.

» sur les étagères, une foule de petits objets en ivoire, en bronze, en porcelaine.

» Des meubles en bois de rose, des tapis, des tentures.

» Dans les armoires, du linge ; dans la salle à manger, de l’argenterie, des cristaux ; sur une chiffonnière, dans ma chambre à coucher, plusieurs écrins.

» J'étais enchantée.

» Tout à coup il me vint un scrupule.

» — Mais tout cela est trop beau, trop luxueux ! m’écriaije ; comment voulez-vous que je paie ?..

» — Nous réglerons tout cela plus tard, dit-il, m'interrompant.

» Il me baïsa la main et reprit :

» — Êtes-vous satisfaite ?

» — Puisque je vous dis que c’est trop beau !... » — Alors tout va bien.

» — Quand m’apporterez-vous mon rôle ?

» — Dans trois jours.

» — Est-il difficile ?

» — Non, et vous le remplirez à ravir.

» — En êtes-vous sûr ?

» — Très sûr. Après-demain nous pendrons votre crémaillère ; j'ai invité quelques amis en votre nom, le comte Carini.….

» — Je n'aime pas cet homme.

» — Pourtant c’est à lui que vous devez votre engagement.

» Le surlendemain, en effet, il y eut une petite fête chez moi.

» J'étais toute fière.

» Un dîner magnifique !

» On but à mes futurs succès.

» On dansa, on chanta et...

» Ce matin je me suis réveillée dans les bras de mon directeur.

» J’ai pleuré.

» Ensuite je suis allée chez maman.

» Elle est partie depuis deux jours.

» Je suis d’une tristesse...

» On sonne. C’est le comte Carini.

» Je déteste cet homme; mais puis-je lui fermer ma porte ? Allons le recevoir.

» Le comte Carini m'a apporté un journal qui annonce la fermeture du théâtre des Folies-Gauloises.

» Mon engagement est un faux engagement.

» M. Staincler n’a jamais été directeur.

» Il est mon... protecteur.

» Je suis une fille entretenue !

» Le comte Carini m'a fait signer une reconnaissance de vingt mille francs, valeur reçue en marchandises.

» — La marchandise, m’a-t-il dit, avec un cynisme révoltant, c’est M. Staincler, un banquier millionnaire qui vous adore, et dont vous aurez tout ce que vous voudrez.

» — Mais, monsieur, me suis-je écriée avec indignation.

» — Ta, ta, ta, fit-il durement, pas de singeries avec moi... Chacun son métier, ma petite... Les affaires sont les affaires. Au lieu de vous récrier, commencez par me donner les cinq mille francs de prime que je vous ai fait remettre.

» Stupéfiée, écœurée, j'ai donné les cinq mille francs. » — C’est bien, me dit Carini.

» Et avec son sourire froid, il ajouta :

» — Je vois que nous nous entendrons.

» Oh ! il me fait peur, cet homme !

» Et voilà ce qu’on a fait de moi!

» Ah ! c’est infâme !

» Déjà quinze jours de cela.

» Des amies de maman sont venues me voir et me féliciter.

» Me féliciter !

» — Tu as une fière chance, m'a dit l’une d'elles. M. Staincler est dix fois millionnaire.

» Elle m’a embrassée et m’a demandé de lui prêter dix louis.

» Elles appellent ça avoir de la chance!

» C’est honteux à dire, mais je me suis faite à ma nouvelle existence.

» Je vais au théâtre, au bois, aux courses ; je dîne dans les restaurants à la mode.

» J’ai beaucoup de succès.

» M. Staincler est jaloux. Il a tort... Je ne pense à rien, ni à personne... je ne songe qu'à m'amuser.

» Hier, un monsieur très bien m’a offert cent louis pour tromper M. Staincler.

» Je lui ai ri au nez. Cent louis !

» Pourquoi faire ? Je n'ai pas besoin d’argent.

» La mauvaise action de M. Staincler ne lui a pas porté bonheur : il est mort hier d’une attaque d’apoplexie.

» J'étais sa maîtresse depuis cinq mois.

» Ce matin le comte Carini est venu me voir.

» J’ai cru qu’il venait me faire ses compliments de condoléance.

» Point. Il venait m'offrir un autre... engagement.

» Pouah !

» — Combien te reste-t-il d'argent ? m’a-t-il demandé. » Il me tutoie !

» — Mille francs, répondis-je ; mais on m’en doit six mille.

» — Qui, on ?

» — Mes amies.

» — Ah ! tu prêtes de l'argent aux femmes...

» — Mais...

» — Imbécile ! Tes mille francs vont te durer deux jours. » — Deux jours ?

» — Oui, car il doit y avoir des fournisseurs à payer, et le terme de loyer échoit dans quinze jours.

» J’ai donné un successeur à M. Staincler.

» Carini a reçu dix mille francs de prime.

» Quel misérable, que cet homme !

» Voilà deux ans que j'ai quitté le couvent aussi innocente, aussi chaste que lorsque j’y étais entrée, à huit ans.

» Je vais avoir dix-huit ans.

» J’ai eu trois amants.

» Je suis enceinte et presque sur le pavé de la rue.

» Enceinte, moi !... Mère, je vais être mère !.. Est-ce possible ? Cette pensée m’épouvante et me ravit en même temps.

» Comment élèverai-je mon enfant ? Et quand je l’aurai élevé, que deviendra-t-il ?

» Si c’est un garçon, il pourra se faire soldat.

» Chair à canon, si c’est un garçon ; chair à plaisir, si c’est une fille. La malheureuse pourra-t-elle être autre chose que ce que je suis ?.. Elle, une fille d'amour... Jamais, jamais !.. Horreur ! Mais j'aimerais mieux la voir morte, oui morte !.…

» J’ai fait mes couches à l'hôpital.

» J’ai une fille.

» Malheur !

» Qu'est-ce que je dis, mon Dieu? Ah! je blasphème !... Non, non, c’est un bonheur qui m'arrive, un grand bonheur... ma fille me sauvera !

» Va, cher trésor; dussé-je gratter la terre avec mes ongles, dussé-je te nourrir avec mon sang, je t’élèverai bien et tu n'auras que de bons exemples sous les yeux.

» Je suis maudite !

» Ma petite. Christine adorée est morte, morte à un an. » Seigneur, mon Dieu, que vais-je devenir ?

» Depuis qu’elle était née, ma fille était ma vertu. Au moins j'aimais quelqu'un et quelqu'un m’aimait. Oh ! oui, elle m'aimait, ma fille ; je le voyais bien dans ses beaux yeux et dans son doux sourire d’ange.

» J’ai revu le comte Carini.

» Cet homme est mon mauvais génie.

» Je l’ai revu au moment où je prenais la résolution de mettre fin à ma misérable existence.

» Je n'avais que cette seule alternative : me tuer ou me vendre encore.

» J’ai écouté Carini.

» Hélas ! je n’ai que le triste courage de vivre. »

Paméla s'arrêta là dans la revue de son passé.

Elle eut un geste de dégoût, lança dans le feu son carnet et le regarda brûler avec joie, comme si, en dévorant ces pages révélatrices, les flammes eussent purifié ce passé qui lui faisait horreur.

Les derniers feuillets achevaient de se consumer quand un coup de sonnette se fit entendre.

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