‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 77 sur 84 · LE VIEUX MAUDUIT · texte numérisé non relu

LE VIEUX MAUDUIT

Les principaux personnages du drame aux péripéties saisissantes et terribles, que nous venons de raconter, étaient désireux, sans doute, d'échapper à leurs impressions douloureuses, en revenant à des projets de bonheur depuis longtemps formés.

Mais il y avait des convenances avec lesquelles il fallait compter.

Pour tout le monde le baron de Simaise était mort. Le terrible secret de sa résurrection était pour toujours enseveli dans le cercueil où Adriano Zacharetti avait été enfermé vivant.

Or, la première conséquence de la mort du baron, véritable délivrance pour sa famille, était l’ajournement du mariage du comte Jean de Chamarande avec Henriette de Simaise.

Il fut convenu que la cérémonie nuptiale n’aurait lieu qu'au printemps de l’année suivante.

C'était un délai bien long pour Jean et aussi pour sa fiancée ; mais tous deux avaient trop le sentiment du devoir pour protester.

Malgré les torts de son père envers elle, Henriette gardait un reste de respect à la mémoire du baron, et elle estimait que ce n'était pas trop de se préparer au bonheur par des mois de

recueillement et beaucoup de prières en faveur du malheureux dont elle portait le nom.

Cependant, comme le marquis, la marquise et la baronne voulaient, autant que possible, rendre moins longues les heures d'attente ; il fut décidé que, aussitôt les formalités de la liquidation remplies, on voyagerait.

En raison du deuil du marquis de Chamarande et de la baronne de Simaise, Jacques Vaillant avait cru devoir, lui aussi, reculer le mariage de la belle Jeanne, sa fille adoptive, avec le lieutenant Jacques Grandin.

Mais si les Chamarande et les Simaise devaient des sacrifices aux convenances, il n’en était pas de même pour Pedro Castora et le comte de Violaine. La jolie Suzanne n’avait pas à porter le deuil d’un père, et le Brésilien avait hâte de mettre aux pieds de l’espiègle jeune fille sa fortune, son nom, sa liberté, comme il y avait déjà mis son cœur.

Ce mariage se fit dans le mois qui suivit les obsèques du baron de Simaise, huit jours après celui de Charlotte avec Paul. Mairat.

Le surlendemain, avant de partir pour le voyage obligatoire, Pedro Castora et sa jeune femme vinrent faire leur visite d'adieu au marquis, à la marquise et à Jean de Chamarande, ainsi qu'à la baronne et à ses enfants, qui habitaient provisoirement chez le marquis.

— Est-ce en Italie que vous allez ? demanda M. de Chamarande à Pedro.

— Non, en Espagne.

— Vous y resterez longtemps ?

— Pas plus d’un mois.

— Et ce sera bien assez, dit Suzanne. D'abord, moi, j'aime la France plus que tous les autres pays du monde... J'aimerais bien aussi le Brésil, continua-t-elle, souriant malicieusement, mais c’est si loin, si loin... Après notre voyage d’un mois, qu'il faut faire, puisque c’est la mode, mon mari me ramènera vite en France dans son beau château des Tourelles, près de Tours, où nous resterons jusque vers le milieu de l’automne.

» Je ne connais pas encore les Tourelles ; mais d’après ce que m'en a dit M. Castora, c’est un séjour délicieux... Oh lil faudra venir nous y voir.

— Je vous le promets, dit le marquis.

— Dans un mois, c’est-à-dire aussitôt que nous serons arrivés aux Tourelles.

— Soit, dans un mois.

— Mon mari a aussi, en Touraine, le Nid.

— Le Nid ! fit Henriette ; qu'est-ce que le Nid ?

— Dame, je ne sais pas, moi ; c’est, paraît-il, une sorte de paradis terrestre... Mais ne me laissez donc pas ainsi dans l'embarras, monsieur mon mari ; je vous en prie, répondez pour moi.

Pedro Castora, qui paraissait au moins aussi embarrassé que Suzanne, répondit cependant après avoir échangé avec le marquis un regard rapide :

— Le Nid est une propriété que j'ai achetée il y a quelques mois et qui se trouve dans un site ravissant et pittoresque au

bord de la Loire. Moitié villa, moitié ferme, l'habitation est, néanmoins, on ne peut plus plaisante.

— Est-ce loin des Tourelles ? demanda la baronne.

— Le petit domaine du Nid touche à celui des Tourelles ; c’est pour cette seule raison, d’ailleurs, que je l’ai acheté.

— Monsieur Pedro Castora tend à devenir un grand propriétaire foncier de France, dit gaiement Jean de Chamarande.

— Mon cher comte, répliqua le Brésilien, les Tourelles, le Nid et mon hôtel à Paris, sont les seuls immeubles que je possède en France. Mais je puis vous dire que je suis heureux de m'être rendu acquéreur du Nid, car je me propose d'offrir ce petit domaine à ma chère Suzanne. Quand le monde l’ennuiera — et cela pourra arriver, — le Nid sera un lieu où elle aimera à se réfugier.

— J'accepte le cadeau, dit Suzanne en riant.

— Au moins vous voudrez bien m’y recevoir ?

— Nous verrons cela, monsieur ; si vous êtes bien sage, je serai bonne princesse.

Pedro Castora et sa jeune femme prirent congé de leurs amis, emportant la promesse que les deux familles se rendraient aux Tourelles dans un mois.

Déjà, ceux qui l’avaient le mieux connu ne pensaient plus au baron de Simaise.

Dans les salons, restés, ouverts malgré les beaux jours de l'été, on se faisait part des nouvelles enregistrées par la chronique du jour.

Le mariage de Mie Suzanne de Violaine avec le richissime Brésilien Pedro Castora, qui venait d’être célébré en grande pompe, était le sujet de bien des conversations.

Mais c’est du marquis Paul de Chamarande dont on s’occupait le plus à Paris, en ce moment, aussi bien dans le monde des financiers, des artistes, que dans les salons de l’aristocratie.

On disait :

— Vous savez, ce palais, cette magnifique demeure de l'avenue du Bois-de-Boulogne, qu’on a mis plus de deux ans à construire et dont nul ne connaissait le propriétaire, eh bien, c’est le marquis de Chamarande qui le faisait bâtir. Cette merveille de notre architecture moderne appartient au marquis ; il s’y est installé depuis quelques jours. L'intérieur est, dit-on, féerique : du marbre partout ; nos grands peintres décorateurs ont créé là des chefs-d’œuvre. Il y a une galerie de tableaux et autres objets d’art qui a coûté, à elle seule, plus de deux millions. Les chevaux de M. le marquis de Chamarande sont certainement les plus beaux de Paris.

» Le marquis ne recevra pas cette année, à cause de la mort récente de son frère, le baron de Simaïise ; mais, l’année prochaine, il ouvrira ses salons ; il donnera des fêtes splendides.

» En vérité, pour avoir un pareil train de maison, un aussi grand luxe, il faut que le marquis de Chamarande soit immensément riche.

» Il ne connaît pas le chiffre de sa fortune ; elle est fabuleuse.

» Autrefois, sous nos rois, les Chamarande étaient de hauts et puissants seigneurs ; mais, si j'ai bonne mémoire, cette maison a été complètement ruinée par la Révolution. Le marquis d'alors, l’aïeul de celui-ci, a été guillotiné ; son fils a servi l’Empire et la royauté restaurée ; il est parvenu au grade de général ; maïs il est mort pauvre.

» C’est parfaitement exact ; mais voici : Le marquis Paul de Chamarande avait, du côté de sa mère, un parent. Ce parent, établi à Batavia, était à la tête d’une importante factorerie. Il fit venir près, de lui le marquis, tout jeune alors ; il l’intéressa dans ses affaires et plus tard, finalement, le fit son héritier. Ce fut le commencement de la fortune de M. de Chamarande. Ce serait à Batavia, toujours d’après les on-dit, que le marquis s’est marié. Au dire des personnes qui la connaissent, la marquise est une femme charmante, parfaite. En elle tout est douceur et bonté. Elle doit avoir quarante ou quarante-cinq ans ; mais on ne lui en donnerait pas plus de trentecinq, et elle est encore fort belle.

» Dans le temps, le bruit de la mort du marquis a couru.

» Oui, on a prétendu que, revenant en France, il avait péri en mer. Il y avait évidemment apparence de vérité, car le baron de Simaise lui-même crut à la mort de son frère, qui est resté pendant plus de vingt ans sans donner de ses nouvelles.

» Le marquis avait, en effet, quitté Batavia, mais pour fonder une autre maison de commerce importante sur une côte d'Afrique. C’est là qu'il a amassé cette fortune colossale avec laquelle il est enfin revenu en France.

» Il n’a qu'un fils ?

» Un fils unique. C’est un grand et beau jeune homme de vingt-cinq ans, qui ressemble beaucoup à sa mère. Tous les soirs, entre quatre et six heures, on peut le rencontrer au Bois, faisant une promenade à cheval ; c’est un élégant et parfait cavalier. Très souple et d’une adresse admirable, tous les exercices du corps lui sont familiers.

» On peut s’étonner que le marquis de Chamarande, si riche, n’ait pas tiré le baron de Simaise des embarras qui, — ce n’est un secret pour personne, — l’ont conduit au suicide.

» Et pourquoi ?

» Le marquis de Chamarande est un homme de principes sévères. La devise des Chamarande est : « Tout pour l’honneur ! » La déplorable conduite qu'a toujours eue le baron de Simaise lui a aliéné le cœur de son frère.

» D'ailleurs, ils se connaissaient à peine. Le baron à Paris et le marquis à Batavia ou en Afrique, ils ont toujours vécu étrangers l’un à l’autre. Certes, si M. le marquis de Chamarande est resté si longtemps sans donner signe de vie, c’est que, sachant comment se conduisait son frère, il ne voulait rien avoir de commun avec lui.

» Assurément, même pour son frère, le baron de Simaise était un homme fort peu intéressant.

Voilà donc ce qu’on disait partout, et bien d’autres choses encore.

Mais on eut beau faire des commentaires, on ne parvint jamais à découvrir la vérité.

Comme on le voit, le terrible secret de famille était bien gardé.

Tout pour l'honneur !

C’est pour cela que le marquis de Chamarande, fidèle à la devise écrite sur le blason, de ses ancêtres, avait voulu que les crimes du baron de Simaise restassent inconnus.

C’est pour cela aussi que, malgré son grand caractère, la sévérité de ses principes et son horreur de tout ce qui est hypocrisie et mensonge, il avait consenti à la substitution imaginée par Pedro Castora.

Tout pour l'honneur !

Voilà pourquoi M. de Chamarande n’avait appelé l’attention de la justice sur aucun des complices de Carini. Voilà pourquoi il avait désintéressé tous les créanciers de son frère.

Tout pour l'honneur !

Absolument tranquille au sujet du secret de famille, car il n’avait à redouter l’indiscrétion d’aucun de ses amis, le marquis l’était également en ce qui concernait la supercherie qui avait fait rendre à Carini ou plutôt Adriano Zacharetti les honneurs funèbres aux lieu et place du baron de Simaise.

Carlotta était morte deux jours après le mariage de sa nièce. D'ailleurs, ce n’est pas elle qui aurait révélé ce secret.

On n'avait pas à redouter les indiscrétions de Landry et de Pierre, dont le marquis était sûr comme de lui-même.

Il y avait Caracole.

Mais le marquis lui avait payé son silence ; et puis Caracole, pour sa propre sécurité, avait tout intérêt à se taire.

Mais, quand même, l’ancien agent d’Adriano Zacharetti n’était plus à craindre.

Ce que M. de Chamarande ne savait pas encore, c’est que Caracole, à peine arrivé en Italie, chargé des valeurs volées à son maître, était tombé dans une embuscade de brigands italiens, lesquels l’avaient assassiné, puis dépouillé de toutes les richesses qu’il avait sur lui.

Tenant la promesse qu’ils avaient faite à Pedro Castora et à Suzanne, un jour, par une belle après-midi, le marquis de Chamarande et tous les siens arrivèrent au château des Tourelles, où les jeunes époux étaient installés depuis huit jours seulement.

Nous croyons inutile de dire qu'ils furent joyeusement accueillis.

Le soir, après le dîner, comme on se promenait dans le jardin, Suzanne dit tout à coup :

— Demain, si vous le voulez, nous irons tous déjeuner au Nid.

— Ce sera charmant, fit Henriette.

— Accepté, dirent la marquise et la baronne.

— Au moins j'aurai le plaisir de voir le Nid avant de partir, dit le jeune baron.

— Mais c’est précisément parce que je sais que votre congé expire dans cinq jours, monsieur Raoul, répondit Suzanne, que j'ai proposé d'aller déjeuner au Nid demain. Ce sera une joie pour moi, une joie de propriétaire, de vous faire

les honneurs de mon Nid. Car il est à moi. Mon Dieu, oui, j'ai consenti à l’accepter.

— Suzanne est la bonté même, fit Pedro en souriant.

— Certainement. Car enfin je pouvais refuser et cela vous aurait fait de la peine.

— C’est vrai.

— C’est donc pour vous épargner un chagrin que je me suis décidée à être propriétaire.

— Vous me comblez, dit Pedro en embrassant sa femme.

— Eh bien, monsieur, voulez-vous finir... A-t-on jamais vu...

— Un mari embrasser sa femme ? Certainement qu’on l’a vu et qu'on le verra encore.

Et il recommença, riant de la fausse résistance de Suzanne.

— Enfin, dit la marquise, vous êtes contente de votre Nid ?

— Enchantée. Vous verrez, c’est très original, le Nid : des fleurs, des fruits, des moutons, des pigeons, un billard, des poules, des canards, une bibliothèque, des vaches, des veaux, des poulains, un piano, une étable, deux appartements de maître, trois chambres d’amis, une laiterie, etc.

La jeune femme avait fait cette nomenclature en riant et parlant très vite, accouplant avec intention, sans doute, les choses les plus disparates.

— Nous verrons tout cela, dit Jean, et si cette installation vous convient, ma chère Henriette, mon père se fera un plaisir de vous en créer une pareille.

— Je ferai tout ce que vous voudrez, mes enfants, répondit le marquis.

— Seulement, reprit Suzanne, en devenant plus sérieuse, il y a au Nid un personnage dont vous chercheriez vainement le pareil, monsieur le marquis, car il est unique, je crois.

Le marquis tressaillit.

— Qu'est-ce donc que ce personnage ? demanda curieusement la marquise.

— Un pauvre vieux qui a été recueilli au nid sans qu’on ait jamais pu savoir qui il est ni d’où il venait. Le malheureux est paralysé, muet, impotent, n’a plus un seul cheveu sur la tête et paraît avoir plus de cent ans.

— Comment se trouve-t-il chez vous ? demanda Henriette avec intérêt.

— Il a été amené au Nid par un garçon de ferme qui l’avait trouvé sur la route, répondit Castora.

— Et les gens de votre ferme l’ont gardé ; c’est bien, dit la baronne.

— Et je vous assure, madame, qu’il est soigné et traité avec tous les égards que l’on doit au malheur.

— Ainsi l’on ne sait même pas le nom de ce pauvre homme ?

— On ne sait absolument rien de lui ; mais comme il fallait l’appeler par un nom quelconque, on lui a donné celui de

Mauduit, que portait, m’a-t-on dit, un autre paralytique du pays, mort depuis quelques années dans un âge très avancé.

La promenade terminée, on revint vers le château. Alors le marquis prit à part Pedro Castora et lui dit avec anxiété :

— Êtes-vous sûr, mon ami, que le baron ne sera pas reconnu ?

— Très sûr.

— Songez-y, Pedro : sa femme, son fils, sa fille !.. — Soyez tranquille, aucun danger n’est à redouter. — Oh ! ce serait épouvantable !

— Oui, certes.

» Mais moi-même, l’autre jour, sachant que c’est lui, j'ai vainement cherché un indice qui me rappelât celui qui fut le baron de Simaise.

— Et lui, Pedro, croyez-vous qu'il ait le sentiment de sa situation ?

— Je ne saurais dire...

— Oh ! s’il se souvenait, si, chez lui, la pensée n’était pas morte |...

— Je suis persuadé du contraire.

— Soit. Mais si vous vous trompiez, mon ami...

» À cette pensée je me sens frissonner ? Vous comprenez, Pedro : ce serait horrible !

— Encore une fois, rassurez-vous, cela n’est pas, cela ne peut pas être.

Page 1