LE VRAI CHÂTIMENT
À neuf heures du matin, tout le monde étant prêt, on se mit en route pour le Nid.
Nos amis marchaient par groupes. En tête de la colonne, la baronne de Simaise s’appuyant au bras de son fils en uniforme. Mme de Simaise était en grand deuil de veuve.
Derrière eux venaient Jean de Chamarande et Henriette serrés l’un contre l’autre dans cette douce et chaste intimité des fiancés unis par le cœur.
À quelques pas, les contemplant avec autant d'amour que d’orgueil, suivaient le marquis et la marquise ; lui droit, la tête haute, le front calme ; elle, le visage illuminé par le reflet d’une joie intérieure sans mélange.
Pedro et Suzanne, allant de l’un à l’autre groupe, échangeaient un mot, une phrase, un regard.
La matinée était splendide. La brise apportait par bouffées des senteurs de fleurs et d’herbe coupée. Le soleil empourprait de ses rayons les cimes des arbres qui commençaient à se dépouiller de leurs feuilles.
De temps à autre, le chant d’un coq triomphant perçait l’air comme une sonnerie de victoire. On entendait aussi retentir au loin le beuglement des vaches, pendant que des colombes invisibles faisaient entendre leurs roucoulements monotones.
Dans son ensemble comme dans ses détails, le tableau qui s’offrait aux yeux des promeneurs était ravissant.
Tout à coup, au tournant d’un rideau de peupliers, qui séparait la partie agricole du petit domaine des bâtiments d’habitation, on aperçut le vieux Mauduit.
Le malade était assis dans un de ces fauteuils d’osier en forme de guérite, qu’on trouve maintenant dans presque tous les parcs et sur les plages des bains de mer, car ils garantissent à la fois du soleil, du vent et de la pluie.
Le malheureux avait les jambes enveloppées dans une épaisse couverture de laine et le haut du corps emmitouflé dans une houppelande d’étoffe grossière, mais douce et chaude, dont les manches servaient de manchon aux mains croisées sur les genoux.
La tête était enfouie sous un bonnet de loutre. Une cravate de laine était nouée autour du cou. Toutes ces précautions étaient prises, en vue de réchauffer les membres toujours glacés.
Comme l’avait dit Pedro Castora, il était impossible de reconnaître dans ce vieillard au teint cadavérique, aux chairs parcheminées, au front ridé, aux gencives édentées, à la barbe d’un blanc verdâtre, l’élégant, le fringant, l’altier baron de Simaise, le viveur ardent et insatiable.
Le marquis s’arrêta brusquement.
Immobile, il contempla avec une indicible stupeur ce qui restait de son frère.
Ce n’était même plus une ombre, car une ombre dessine les lignes principales du corps et en rappelle la forme.
M. de Chamarande sentit un frisson de terreur et de pitié passer dans tout son être, et il lui fallut faire appel à toute son énergie pour ne pas laisser échapper de ses lèvres un cri d’épouvante.
Henriette s’était aussi arrêtée, saisie par un sentiment de commisération profonde, et tout le monde avait suivi son exemple.
Elle s’approcha la première. Le regard humide, la voix douce, oubliant que le vieillard était dans une insensibilité complète, elle lui dit :
— Eh bien, mon ami, comment allez-vous ce matin ? Voilà un bon soleil qui doit vous faire du bien.
Le moribond, qui avait le front courbé et les yeux demiclos, releva lentement la tête et souleva ses paupières lourdes.
Il regarda devant lui et son œil, terne d’ordinaire, eut comme une lueur d'intelligence.
— Pauvre homme ! fit Raoul avec une émotion dont ilne fut pas maître, Dieu l’a cruellement frappé !
Et se plaçant à côté de sa sœur, il se mit à examiner longuement cette figure impassible, ces membres immobiles, cette bouche de laquelle ne sortait aucun son.
Le baron ne fit pas un mouvement ; mais on put voir les muscles de son visage se contracter.
Henriette lui prit la main.
Cette main osseuse comme celle d’un squelette et froide comme le marbre, était agitée par un tremblement continuel.
— Oh !'il a la main gelée ! s’écria la jeune fille ; il faudrait lui avoir des gants fourrés.
Et dans ses mains mignonnes elle essayait de réchauffer la main du paralytique.
Une effroyable contraction nerveuse anima tout à coup la face terreuse du malade ; ses lèvres blêmes se crispèrent, rentrant dans la bouche et dessinant un rictus hideux.
— On dirait qu’une douleur violente le torture, fit la baronne avec un accent de compassion sincère.
— D’après le docteur, répondit Castora, ce sont des douleurs névralgiques. Les accès, rares d’ailleurs, sont la conséquence de l’état général où vous voyez ce malheureux.
Comme s’il eût voulu protester contre cette assertion, le baron fit jaillir de ses lèvres un son inarticulé, assez semblable au cri d’un chien qu’on frappe. C'était à la fois une plainte et un cri de rage.
Et c'était d'autant plus affreux à entendre que la bouche grimaçait horriblement.
— Et dire, fit la marquise regardant son mari, que voilà une créature humaine, notre frère devant Dieu !
La réflexion fit tressaillir le marquis.
L’espèce d’aboiement du baron continuait avec une intensité de plus en plus grande, en même temps que la face prenait, en se convulsionnant, les aspects les plus bizarres.
— Il paraît, reprit le Brésilien, que la paralysie de ce malheureux est compliquée d’épilepsie et d’accidents
cataleptiques. Pendant ses crises, on lui ferait subir la torture qu'il ne sentirait rien.
— Étrange ! murmura Jean.
— Et vous n’avez pu rien découvrir sur son identité ? demanda Raoul.
— Absolument rien. Il n’avait sur lui aucun papier, rien enfin qui pût servir de point de départ à des recherches.
— Avez-vous essayé de le faire écrire ?
— Oui.
— Eh bien ?
— Je n’ai pu y parvenir. D’abord le bras droit est complètement paralysé, et la main gauche a toujours ce tremblement que vous remarquez.
— Peut-être a-t-il des enfants, une fille, dit Henriette.
— C’est probable, répondit Jean, et peut-être l’ont-ils abandonné.
— Comment la science explique-t-elle ce mal épouvantable ? demanda Raoul ; quelles en peuvent être les causes ?
— L'auteur des Dégénérescences humaines, le savant Morel, attribue cette effroyable décadence physique et morale, à l’abus des liqueurs fortes ; ce serait une variété de l’alcoolisme. La débauche pourrait être aussi une cause.
— Quoi qu'il en soit, répliqua la marquise d’une voix grave, il faut voir dans ce mal terrible un châtiment infligé par la main de Dieu.
Tout le monde se taisait.
Le marquis était en proie à une émotion profonde, pleine d’anxiété.
— Peut-être, dit-il à mi-voix et comme à lui-même, vaudrait-il mieux que la mort eût pris ce malheureux ; ne diraiton pas un homme enseveli vivant ?
Cette fois encore le baron fit entendre un son rauque, et son corps parut avoir éprouvé une commotion terrible.
— La couverture se dérange, dit Henriette.
Elle s’agenouilla, et avec la sollicitude d’une mère, qui reborde les couvertures du berceau de son enfant, elle serra les jambes du paralytique dans leur enveloppe de laine.
Son front incliné se trouva sous la main tremblante du malheureux, si bien qu’on eût pu croire que le vieillard bénissait la jeune fille.
Le marquis, frappé de cette étrange circonstance, échangea un regard avec Castora.
— Allons, dit le Brésilien, peut-être fatiguons-nous notre pauvre malade ; éloignons-nous.
À ce moment un coup de cloche se fit entendre.
— D'autant plus, ajouta Suzanne, qu’on nous annonce le déjeuner.
Changeant de ton, elle continua :
— Je plains ce malheureux de tout mon cœur ; mais puisque sa guérison est impossible, nous ne pouvons que le soigner de notre mieux pour lui rendre moins pénibles ses derniers jours.
On s’éloigna. Mais mus par un sentiment dont ils ne se rendaient pas compte, Raoul et Henriette restèrent en arrière. Soudain la jeune fille cueillit une fleur, la porta à ses lèvres pour en respirer le parfum, puis, se rapprochant vivement du vieillard, elle passa la fleur à la boutonnière de la houppelande, pendant que Raoul prenait la main tremblante et froide du paralytique et la pressait dans les siennes.
Le marquis surprit cette petite scène, et tout attendri et tout rêveur il murmura :
— Ô Providence ! Ô nature!
Le frère et la sœur s’empressèrent de rejoindre leur mère.
Tout en marchant lentement derrière les autres, le marquis se disait, en frémissant :
— Si, pourtant, dans ce cerveau il restait une lueur d’intelligence ! Si ce cadavre pensait ! Si ce mort comprenait !... Quelle leçon cruelle ses enfants lui auraient donnée ! Mais aussi quel horrible supplice !
M. de Chamarande ne faisait pas une fausse hypothèse ; ce qu’il supposait seulement était la réalité.
Le baron de Simaise avait conservé son intelligence.
Le malheureux avait le souvenir et la pensée ; non seulement il pensait et se souvenaïit, mais il entendait, comprenait et voyait. Il avait, en un mot, conscience de son état.
Oh ! son intelligence n’avait pas survécu intacte aux secousses morales, aux tortures physiques ; le choc avait été terrible, mais le feu sacré de l’âme, l’étincelle merveilleuse du cerveau avaient résisté. Parfois, l’étincelle jetait une lumière et le feu de l’âme s’allumait.
Alors le supplice du baron devenait épouvantable.
Quand il était livré ainsi à lui-même, dans une de ces heures de lucidité sinistre, le souvenir du passé venait le hanter comme le plus horrible cauchemar.
Il se voyait enveloppé dans son drap mortuaire et il entendait le marquis, Castora et Carini discourir sur son sort. Il assistait au conciliabule qui avait précédé sa quasi-résurrection.
Et se rappelant ses angoisses, ses sombres terreurs, il passait de nouveau par les mêmes souffrances morales : Allait-on l’enterrer vivant ? Allait-on le rendre à la vie ?
Il lui semblait entendre encore les prédictions terribles de Caracole, qu’il avait trouvées préférables, cependant, à l’effroyable perspective d’être enterré vif.
Parfois, la perturbation de son esprit était si grande qu’il se croyait couché dans un cercueil de plomb où le manque d'air paralysait ses mouvements, arrêtait son souffle, étouffait Sa VOIX.
Quelles atroces tortures le malheureux enduraïit ! Dans quelles inexprimables angoisses il se débattait !
Que de supplications et de blasphèmes lui venaient aux lèvres !
Oui, le baron de Simaise entendait, comprenait, voyait, et son impuissance à le faire connaître augmentait au centuple son désespoir et sa rage.
Qu'on juge de ses impressions quand il s’était vu entouré de tous les siens.
Ne se doutant point de l’horrible transformation que son corps avait subie, il ne pouvait pas admettre qu’on ne le reconnût point.
À la vue de sa femme et de ses enfants il s’était dit :
— Ils vont me reconnaître !... Et tous s’empresseront autour de moi !.. Ils me prodigueront leurs soins. Ils feront venir de Paris les plus grands médecins ; on me guérira... Oh! renaître à la vie !
Hélas ! vain espoir ! On ne s’était intéressé à lui que comme à un étranger.
Sa fille lui avait parlé avec compassion, elle avait touché sa main, mais elle n’avait rien compris, rien deviné.
Son fils, lui aussi, s’était montré compatissant, lui aussi avait pris sa main glacée, s'était attendri; mais comme sa sœur il n’avait rien deviné. Pas plus à Raoul qu’à Henriette, une voix n'avait crié :
— C’est votre père !
Et sa femme n'avait pas été moins aveugle que ses enfants |
Tous avaient manifesté une pitié profonde, mais c'était tout. On avait bien voulu s’attendrir à la vue de son immense malheur, mais on ne s’était pas demandé s’il était possible d’adoucir ses souffrances !
Pourtant, un homme au moins savait la vérité, et cet homme c’était Pedro Castora, Pedro Castora, qui l’avait amené au Nid. Et Pedro Castora ne disait rien !
Quand le baron avait compris que s’il ne saisissait pas, pour parler, l’occasion qui se présentait à lui, il était à jamais perdu, il avait pu, en faisant des efforts inouïs, jeter quelques hurlements horribles.
Le malheureux cherchait à crier :
— Je ne m'appelle pas Mauduit !
— Je suis le baron de Simaise !
— Raoul, Henriette, je suis votre père !
— Ma femme, mes enfants, mon frère, sauvez-moi, rendez-moi à l’existence !
— Je me repens, je me repens |
— Hélas ! dans cette lutte suprême entre la volonté et la matière, c’est la volonté qui avait été vaincue, terrassée !
Ah ! comme les douces et bonnes paroles de sa fille l’avaient touché !
Comme il aurait voulu presser sur ses lèvres cette fleur mise par Henriette à sa boutonnière !
Comme la poignée de main de son fils l’avait ému !
Avec quelle joie, s’il l’eût pu, il aurait serré ses enfants contre son cœur meurtri par le repentir |
Mais non, il les avait vus s’éloigner tous, attristés, sans doute, mais disposés à oublier !
Les reverrait-il jamais ?
Et le baron était retombé dans son enfer !
Quand il ne les vit plus et ne les entendit plus, sa douleur fut si grande qu’il poussa une sorte de rugissement et que de ses yeux tombèrent deux larmes rouges, deux larmes de sang |
— Âh ! voilà, voilà le châtiment ! pensa le malheureux baron.
Oui, avoir revu ses enfants et sa femme, c'était son vrai châtiment ; châtiment sans précédent, cent fois, mille fois plus terrible que tous ceux qu'il avait endurés jusqu’à ce jour.
Le marquis avait dit :
« Peut-être vaudrait-il mieux que la mort eût pris ce malheureux. »
Aïnsi pensait le baron. La mort aurait été un bienfait pour lui et il l’eût accueillie avec reconnaissance.
Vers cinq heures de l’après-midi, la petite caravane quittait le Nid sans avoir revu le pauvre vieux paralytique.