EN KABYLIE
Jean de Chamarande accompagna Raoul de Simaise jusqu’à Marseille, lieu de son embarquement pour l’Algérie.
Avant de quitter le frère de sa fiancée, Jean l’embrassa avec effusion.
— Croyez-vous que tous nos amis penseront à moi ? demanda le jeune officier à son cousin.
— Ce serait mal d’en douter.
— Oh ! je suis sûr de vous, Jean, comme de M. le marquis et de M: la marquise ; mais les autres ?
— M. Pedro Castora est devenu votre ami, mon cher Raoul, et je sais que le comte de Violaine, le comte et la comtesse de Maurienne vous ont en grande estime. Ah ! croyezle, vous laissez en France des amis sincères sur lesquels vous pouvez compter.
Raoul laissa échapper un soupir, serra la main de Jean et sauta dans le canot qui allait le conduire au paquebot.
Le comte de Chamarande resta sur le quai tant que le navire qui emportait Raoul fut en vue. À l’aide d’une longue-vue, il aperçut longtemps le spahi agitant son mouchoir en signe d'adieu.
Quand Raoul arriva à Alger, une expédition en Kabylie venait d’être décidée.
Bien que nos armes eussent soumis les Kabyles, ce que n’avaient jamais pu faire les Turcs, qui n'étaient parvenus à faire reconnaître leur pouvoir, qu'à quelques tribus sur les pentes inférieures des montagnes les plus rapprochées de leur action, il arrive encore que, poussés par des marabouts fanatiques, les habitants de la Kabylie se révoltent contre l’autorité française.
Or, c'était une révolte des Kabyles qu'il s'agissait de réprimer.
La Kabylie est composée de cet amoncellement de montagnes qui s'élèvent entre Dellis et Bougie au nord, Sétif et Aumale au sud.
Disons, en passant, que la race kabyle ne se rencontre pas exclusivement dans cette partie de l’Algérie que nous venons d'indiquer. Cette race, bien supérieure à la race arabe, est plus fortement agglomérée dans la Kabylie du Jurjura, et ce n’est qu’au delà de la frontière du Maroc que l’on retrouve une aussi puissante concentration de la race des anciens Berbères.
L'Algérie se divise en deux parties bien distinctes, la partie des montagnes et celle des plaines, ce qui constitue deux portions à peu près égales.
Et de même qu’il y a deux divisions topographiques, il y a deux divisions de races.
La race arabe.
La race kabyle.
La première habite les plaines, la seconde reste dans les montagnes.
Tout naturellement, la configuration du terrain influe sur les mœurs, les habitudes, le tempérament des habitants.
L’Arabe est cultivateur.
Le Kabyle est industriel et marchand.
L’Arabe est cultivateur, mais avant tout paresseux. Vivant au milieu de riches contrées, possesseur de terres d’une fertilité extraordinaire, il sait qu’il n’a qu’à livrer la semence au sol pour récolter au centuple. De là sa passion pour le farniente ; de là la paresse qui est le propre de cette race.
Le Kabyle, au contraire, obligé de se créer des moyens d'échange pour obtenir les céréales qui lui manquent, est devenu travailleur en se faisant industriel.
L’Arabe et le Kabyle sont ennemis de race. Cet antagonisme s'explique par la différence des intérêts. Ainsi l’Arabe est vaniteux, humble et arrogant tour à tour.
C’est le propre des peuples conquis et dominés.
Toujours drapé dans son orgueil, le Kabyle est indépendant parce que ses montagnes sont restées vierges de toute invasion.
L’Arabe n’est pas seulement paresseux, il est encore menteur et voleur, tandis que le Kabyle travailleur est franc et honnête.
En arrivant à son corps, le jeune baron de Simaise apprit que son escadron faisait partie d’un contingent qui entrait en campagne le lendemain.
Une importante tribu kabyle s'était révoltée ; des massacres de colons avaient eu lieu ; l’incendie avait dévoré des
maisons, et il fallait châtier ces méfaits avec la rapidité de la foudre, sous peine de voir la révolte s'étendre.
Aïnsi fut fait. En quelques jours les révoltés furent châtiés.
La lutte fut terrible, sans merci. L’ennemi se faisait hacher plutôt que de lâcher pied, et quand il se décidait à un semblant de fuite ou seulement de retraite, c’était pour revenir à la charge avec un élan nouveau.
Raoul se battit comme un lion.
À un moment, entouré par un groupe d’adversaires, il se défendit en véritable héros et eut le bonheur de sauver son capitaine qui, démonté et blessé, allait tomber entre les mains des assaillants.
Cependant, malgré tout son courage, Raoul aurait certainement succombé si, tout à coup, et sans qu’on sût à quel commandement ils obéissaient, les cavaliers ennemis n’avaient pas pris la fuite, comme s’ils eussent été saisis d’une grande panique.
Raoul avait reçu trois blessures. Son cheval frappé à mort s’était abattu sous lui au moment où le dernier Kabyle disparaissait à l’horizon dans un nuage de poussière rougie par les rayons du soleil couchant et qui ressemblait à une vapeur de sang.
Raoul fut fait lieutenant sur le champ de bataille.
Il remplaçait un brave officier atteint en pleine poitrine à la tête de ses hommes, et dont le dernier cri avait été : Vive la France !
Les blessures de Raoul étaient légères. On l’entendit dire en souriant :
— Beaucoup de sang pour rien !
Il refusa d’être envoyé à l’ambulance.
Mais ce n’était pas assez d’avoir étouffé la révolte, il fallait, en connaître les instigateurs et, tout en se montrant généreux, ramener les esprits au sentiment de l’obéissance.
Alors, il fut décidé que plusieurs officiers connaissant l’arabe et surtout l’idiome berbère, iraient visiter les tribus voisines et recevoir la soumission des marabouts en leur accordant l’aman.
Raoul était du petit nombre des officiers qui s’étaient appliqués à l’étude de la langue et des mœurs des Kabyles. Doué d’une façon toute particulière, il avait pu, assez rapidement, se mettre en état de soutenir une conversation avec les indigènes. Tout naturellement il se trouva désigné pour la mission délicate et honorable, mais dangereuse, dont on attendait les meilleurs résultats.
Raoul partit accompagné d’un seul soldat, son brosseur.
Nous ne raconterons pas les mille petits incidents qui signalèrent les premières journées de son ambassade.
Arrivons avec lui au centre de la Kabylie, dans la belliqueuse tribu des Zouaoua.
De ce nom de Zouaoua est sorti celui de zouaves, qui a été donné à ce corps d'élite français, connu maintenant dans le monde entier pour sa bravoure téméraire.
Dans la tribu des Zouaoua, renommée par sa valeur, il était d'usage, autrefois, que l’un des enfants d’une famille noble allât prendre du service dans l’armée du dey d'Alger ou du bey de Tunis. Lorsque notre domination commença, à
s’affermir, les généraux songèrent à utiliser cette habitude des Zouaoua pour constituer une infanterie indigène ; mais il fallut y introduire peu à peu l’élément français afin de plier ces hommes de fer à notre implacable discipline militaire.
De là, ce nom de zouaves, qui resta à ce corps d'infanterie que nos soldats ont immortalisé.
Avant d'arriver à la Kharouba, lieu où il devait trouver les principaux chefs kabyles, Raoul fut forcé de s’arrêter dans une dechera (village) où l’on célébrait, ce jour là, deux cérémonies importantes : l’élection d’un amin et le mariage d’une jeune fille.
Le village où Raoul faisait halte s’appelait Dechera-el- Kelba, le village de la chienne, à cause d’un drame qui s’y était passé quelque vingt ans auparavant.
L'apparition de l’officier français fit sensation, et si les habitants du village n’avaient pas été sous l’impression de la dernière défaite des révoltés, le jeune homme aurait certainement payé de sa vie sa témérité.
Sans se laisser intimider par les murmures qui grondaient autour de lui et que les paroles d’un vieillard avaient peine à contenir, Raoul s’adressa à un jeune guerrier dont l’air altier semblait révéler un personnage important.
— Réponds à mes questions, lui dit-il d’une voix brève, je suis ton chef.
— Si tu es chef, je suis chef aussi, répliqua durement le montagnard.
Ces paroles rappelèrent à Raoul qu’il ne faut jamais froisser la fierté d’un Kabyle, car ces montagnards sont ainsi faits que le dernier d’entre eux se juge l’égal du plus puissant ; ce
n’est que devant le caractère religieux du marabout qu’il consent à s’incliner.
— Tu as raison, répondit Raoul, et c’est parce que je sais que tu es chef comme moi que je me suis adressé à toi.
À ce moment, un homme étranger à la tribu, un Arabe, s’approcha de l'officier français, lui prit la main et la baïsa ; non content de ce premier acte de soumission, il lui prit la tête et la baisa de même, tout en se confondant en compliments, sans tenir compte de l’impassibilité dédaigneuse de celui qui était l’objet de son obséquiosité.
Les Kabyles affectaient une attitude ironique devant ces démonstrations serviles auxquelles ils ne se livrent jamais. Car c’est là ce qui distingue le Kabyle de l’Arabe : autant celuici est flatteur, obséquieux avec son supérieur, autant l’autre, fier et orgueilleux, reste digne et hautain.
Le Kabyle ne fait pas de compliments ; si, comme l’Arabe, il va parfois baiser la main ou la tête d’un chef ou d’un vieillard, il faut que celui-ci, quel qu'il soit, lui rende immédiatement sa politesse.
— Où est votre chef ? demanda Raoul, s’adressant à un vieillard qui venait d'arriver sur la place.
— Français, de quel chef parles-tu ? Est-ce de notre amin ou de notre marabout ?
— De l’un et de l’autre ; je demande à voir ou votre amin ou votre marabout.
— Tout à l’heure tu connaîtras notre amin, car nous allons le nommer ; quant à notre marabout, tu ne vas pas tarder à le voir paraître.
— C’est que je suis pressé.
— Jeune homme, il faut toujours et pour tout prendre son temps.
— Vieillard, tu es un sage !
— Que viens-tu faire parmi nous ?
— Je viens savoir si vous êtes décidés à vous soumettre complètement.
— Qui donc t'envoie ?
— Celui qui a vaincu les rebelles.
Le vieillard resta un moment silencieux et dit :
— Nous ne demandons pas mieux que de vivre en bonne intelligence avec les Français ; mais qu'ils ne nous parlent jamais d'impôts, comme vous l’avez fait avec les hommes de la plaine ; nos ancêtres n’en ont jamais payé et nous voulons faire comme eux.
Soudain, une voix grave et forte, dominant toutes les autres, prononça ce distique proverbial :
L’ennemi ne devient jamais ami.
Le son ne devient jamais farine.
C’était le marabout qui parlait. Mais à peine la dernière syllabe était-elle sortie des lèvres du sentencieux Kabyle, qu'un éclat de rire moqueur, strident, retentit.
Tous les regards eurent un éclair de fureur, en même temps que tous les assistants se tournaient vers l’endroit d’où ce rire irrévérencieux était parti.
Raoul regarda comme ceux qui l’entouraient et ses yeux furent frappés d’un spectacle étrange.
Comme nous l’avons dit, deux cérémonies allaient avoir lieu dans le village : l'élection d’un amin et le mariage d’une jeune fille. Le mariage devait se faire après l’élection. À cet effet, tous les hommes de la localité, selon la coutume, étaient rassemblés en armes sur la place.
Ils étaient massés devant Raoul, formant une espèce de demi-cercle. Au premier rang venait de se placer le marabout. Derrière les hommes, à une vingtaine de pas de distance, se tenaient les femmes, en costume de fête.
Car il y a cela de particulier dans les mœurs des deux races arabe et kabyle, que pendant que les femmes arabes ne sont jamais maîtresses de leurs actions, restent cachées, voilées, ne paraissant jamais aux réunions des hommes, les femmes kabyles jouissent d’une liberté entière, vont où elles veulent, causent, chantent, se montrent le visage découvert et assistent aux assemblées des hommes, sans se mêler, toutefois, aux discussions publiques.
Il est présumable que c’est à cette vie passée au milieu d’une population énergique que la femme kabyle doit l’énergie qui la distingue elle-même.
Cette communauté d’existence entre les hommes et les femmes se continue jusque dans les combats. A l’heure de la bataille, la femme kabyle excite par ses cris son mari et ses frères.
Que les munitions viennent à manquer, elle bravera, les fatigues et les dangers pour en procurer aux guerriers. Qu'un blessé tombe, elle se précipite dans la mêlée, l’enlève, le panse et le renvoie au combat s’il est encore en état de tenir
son arme. Qu'un lâche essaie de fuir, elle le poursuivra de ses injures et le désignera au mépris de tous en lui faisant avec du charbon une large marque sur son burnous ou sa chemise de laine.
Elle tient du sauvage et du Spartiate, prête à combattre au besoin et à venger l’homme qu'elle aime.
L’arrivée de l’officier français, le colloque qui en avait été la conséquence, avaient tout naturellement captivé l’attention des femmes kabyles, et comme la curiosité féminine n’a pas de patrie, leurs yeux cherchaient à voir le roumi et leurs oreilles à l'entendre. Elles se dressaient sur la pointe des pieds ou se hissaient sur des pierres, des escabeaux pour dominer le groupe des hommes.
Raoul de Simaise était beau. Un bandeau de soie noire, qui lui ceignait une partie du front et qui révélait une blessure récente, loin de nuire à l’ensemble énergique de son visage, y ajoutait un attrait de plus.
Ce bandeau disait éloquemment : ce Français est un brave. En même temps, sa présence dans ce milieu ennemi annonçait une audace peu commune.
Or, aux yeux des Kabyles, le courage étant la première des vertus, le roumi exerçait à son insu un véritable prestige sur ces natures ardentes.
Toutes les femmes regardaient et écoutaient avec avidité. Mais, dans le nombre, une, entre autres, contemplait le jeune officier avec une sorte d’admiration et un intérêt singulier.
Pour un étranger cette femme paraissait être comme les autres d’origine kabyle ; mais pour un homme habitué à vivre
au milieu des tribus arabes et berbères, il était évident qu’elle était de race tunisienne.
Elle pouvait avoir dix-sept ou dix-huit ans.
Elle était, par conséquent, dans le premier épanouissement de sa jeunesse et de sa beauté.
Ses traits étaient fins et réguliers.
Ses lèvres charnues, rouges comme une grenade ouverte, bien dessinées, inspiraient le désir.
Les sourcils étaient noirs, épais, bien arqués.
De ses yeux noirs jaillissait une flamme bien faite pour troubler un jeune homme condamné, comme l'était Raoul, à l’abstinence.
Le front était bas, mais on y lisait l'intelligence et l’énergie.
La chevelure était noire et abondante. De ses tresses épaisses la jeune femme s'était fait comme un diadème, qui
donnait à sa physionomie animée une véritable, mais étrange majesté.
Les mains, dont les doigts étaient entièrement teints avec du henné, étaient petites, comme toutes celles des femmes de sa race, gracieuses de forme, et déjà potelées plus qu’une européenne ne l'aurait voulu.
Son petit pied, cambré dans son léger soulier, avait une attache ravissante.
Son visage très mobile prenait tour à tour une expression mutine, joyeuse ou sombre.
Elle portait, pour tout vêtement, sa longue mante arabe dont les plis flottants l’enveloppaient, laissant deviner des formes élégantes, exquises.
Autre caractère distinctif de sa race : on remarquait chez elle cette tendance à l’embonpoint que l’on observe chez toutes les femmes d'Orient.
Elle était certainement la plus jolie de toutes les femmes présentes, et ce n’est pas peu dire, car la femme kabyle est généralement plus attrayante que la femme arabe, laquelle est fort peu soigneuse de sa personne.