‹ richebourg - jean_loup_2Chapitre 81 sur 84 · AU CLAIR DE LUNE · texte numérisé non relu

AU CLAIR DE LUNE

L’anaya chez les Kabyles comme l’aman chez les Arabes est une sorte de talisman.

L’aman des Arabes peut être considéré sous deux rapports. Qu’un Arabe ait mérité, la colère d’un chef et quitté sa tribu, il n’y rentrera que s’il a obtenu l’aman, c’est-à-dire le pardon. Qu'un autre arabe se soit mis en rébellion, ait pris la fuite, et que par l’intermédiaire d’un personnage quelconque il veuille voir le Kaïd, celui-ci, s’il consent à entendre le rebelle, lui fera parvenir l’aman, et le coupable n'aura rien à redouter.

L’anaya tient du passeport et du sauf-conduit ; mais avec cette différence essentielle que ce sont les autorités, un pouvoir constitué quelconque qui délivre les premiers, tandis que tout Kabyle peut donner son anaya. Avec l’anaya le voyageur n’a rien à craindre de personne ; son plus implacable ennemi le respectera ; la loi même s'incline devant l’anaya, comme elle s’arrête devant le gourbi où dort un coupable qui y a reçu l'hospitalité.

L’inviolabilité de l’anaya est absolu. Tout individu qui n’en tient pas compte est voué à la mort non seulement par celui qui l’a donné, maïs par tous les hommes de la tribu.

Après avoir remercié le marabout, Raoul s’était remis en selle.

— Visite tes armes, lui dit le marabout, ménage ton cheval, qui n’est pas trop robuste, sois prudent et que le prophète te protège.

— Dieu augmente ton bien, répondit Raoul.

— Quant à toi Djorah, dit le marabout à la jeune fille, qui se disposait à s'éloigner, où vas-tu à cette heure ? Pourquoi ne rentres-tu pas avec moi ?

— Je vais au marabout de monseigneur Khélib, réponditelle d’un ton qui n’admettait pas de réplique.

Le regard du marabout s’assombrit ; mais Djorah n’y fit pas attention. Avec une grâce charmante elle s’avança vers Raoul et lui prit la main pour la porter à ses lèvres. Le jeune homme l’arrêta du geste.

Djorah le regarda avec un étonnement mêlé d’un doux reproche, puis, avec une adorable expression de tendresse, elle prononça tout bas :

« Que le Prophète place une rose dans tes cheveux ! »

Ce compliment est le plus gracieux qu’un musulman puisse faire à un autre musulman. Jamais Arabe ou Kabyle ne songerait à l’adresser à un chrétien.

Raoul et son compagnon s’éloignèrent vers le nord, pendant que Djorah se dirigeait à l’est par un sentier qui conduisait à un marabout, c’est-à-dire à un petit temple où un marabout avait été inhumé.

Ben Hamed avait été témoin de la scène des adieux ; il n’avait pas entendu, mais il avait deviné les paroles de Djorah et de Raoul. Le regard sombre, il alla se mêler au cortège des nouveaux mariés.

Cependant la nuit vint et peu à peu le silence se fit.

Le marabout s’enferma dans sa demeure pour se recueillir, en apparence du moins, mais en réalité pour penser à la belle Tunisienne et chercher les moyens qu’il devait employer pour la posséder.

Quant à Ben Hamed, il avait compris que Djorah avait résolu de quitter la dechera pour n’y plus revenir. Sa visite au tombeau du marabout Khélib n'avait été qu’une ruse pour s'éloigner plus facilement. Et qui sait si elle n’avait pas l’intention d’aller retrouver le roumi.

À cette pensée le sang du Kabyle bouillonnait dans ses veines et sa main convulsive serrait le manche de son yatagan.

Après s'être assuré que la jeune fille n’était pas rentrée à son gourbi, Ben Hamed sella son cheval et, sans bruit, quitta la dechera, en suivant le sentier qu'avait pris Djorah.

La jeune marabout avait, en effet, quitté la dechera el Kelba avec l’intention de n’y plus revenir et formé le projet de suivre le jeune Français, bien qu'il le lui eût impérieusement défendu. Djorah obéissait à deux sentiments : son amour subit pour Raoul et la terreur invincible que lui inspiraient les deux Kabyles amoureux d’elle.

Dès qu'elle avait été hors de vue, au lieu de continuer son chemin vers le tombeau, elle avait brusquement tourné à droite. Connaissant l'itinéraire que devaient forcément suivre les deux voyageurs, elle espérait pouvoir les rejoindre vers le milieu de la nuit.

Elle allait donc, par des chemins de traverse qu’elle connaissait, franchissant l’espace, bondissant comme une chèvre, humant l’air avec délices.

Elle pensait bien que le Français lui ferait d’abord mauvais accueil ; mais elle se disait qu’elle parviendrait à l’adoucir. N’avait-elle pas sa jeunesse et sa beauté ?

D'ailleurs, avec cette intuition particulière à toutes les femmes qui aiment, Djorah sentait qu’un danger menaçait l'officier. Lequel ? Elle l’ignoraïit.

Mais certainement ce danger existait. Et à tout prix elle voulait rejoindre le jeune homme. Elle voulait être auprès de lui pour le défendre ou mourir avec lui.

La nuit était splendide, le ciel tout constellé d'étoiles était d’un beau bleu turquoise ; la lune dans son plein argentait les sommets des montagnes dont les silhouettes se découpaient vigoureusement à l’horizon. Calme absolu dans la nature ; silence profond, solennel.

Ben Hamed était monté sur un de ces merveilleux chevaux arabes auxquels la langue poétique arabe à donné le nom de buveurs d'air ; aussi fût-il vite rendu au tombeau du marabout. À la seule inspection des lieux, l’amin fut convaincu que Djorah n’y était pas venue, et aussitôt il se lança à la poursuite de la jeune fille.

Tout à coup un souffle de brise lui apporta l’écho d’un chant lointain qu’une voix de femme lançait dans l’espace.

— C’est elle, se dit Ben Hamed.

Et il pressa sa monture.

Djorah entendit les pas du cheval et se dit :

— C’est Ben Hamed, qui me poursuit.

En même temps, d’un autre côté, d’autres bruits de chevaux arrivaient à son oreille.

— Ce sont les deux Français, pensa-t-elle ; mais avant que j'aie pu les rejoindre l’amin sera sur moi. Allons, c'était écrit. Lui ou moi paraîtra dans un instant devant Allah ! Que le prophète m'’assiste |

Elle s'arrêta, s’adossa contre un figuier, qui croissait au bord d’un ravin, rassembla les plis de sa mante, s’assura que les mouvements de ses bras étaient libres, qu’elle pouvait facilement tirer son poignard, et attendit.

Ben Hamed arriva. Apercevant la jeune fille, il arrêta sa monture et dit :

— Enfin, je te tiens !

— Pas encore, chien et fils de chien ! répliqua Djorah d’une voix sourde.

Elle fit un mouvement, Ben Hamed crut qu'elle voulait essayer de s’échapper.

— Oh ! ne cherche pas à fuir, lui dit-il ; tu es bien en ma puissance.

À quoi bon fuir ? répondit-elle, très calme ; ce qui est écrit est écrit !

Il crut qu’elle se résignait à son sort.

— À la bonne heure, dit-il, te voilà raisonnable, tu te soumets, c’est bien.

— Je ne me soumets pas, répliqua Djorah d’un ton farouche.

— Tu me braves alors ! Qu’espères-tu donc ? Qu’attendstu ?

— J'attends que tu me dises pourquoi tu m’as poursuivie.

Ben Hamed sourit et, sans répondre, sauta à bas de son cheval.

— Eh bien, reprit la jeune fille, qu’as-tu à dire ? — Tu me demandes pourquoi je t’ai poursuivie ?

— Oui. Ne suis-je pas libre ? Suis-je ta femme, ta sœur ou ta fille ?

— Non, heureusement.

— Je ne suis pas de ta race et je n’ai pas à te rendre compte de mes actions.

— Djorah, tu es belle et je t’aime.

— Je suis l'hôte de ta tribu.

— Tu ne l'es plus puisque tu as fui.

— Je suis marabout, tu le sais bien ; je dois t’être sacrée !.….

— Je t’aime et je te veux.

— Je ne t'aime pas et je tehais!

— Malgré tout, je t’aurai !

— Ben Hamed, prends garde !

— Pour te posséder, Djorah, je suis prêt à braver la colère d'Allah lui-même.

— Tu oublies ce que dit le Coran.

— Et que dit-il ?

— I] dit : “Malheur aux méchants ; ils seront punis au jour du jugement !”

Ben Hamed eut un sourire dédaigneux puis un regard lubrique.

— J'aurai du moins connu le paradis que Mahomet promet à ses élus, répliqua-t-il, car tu es plus belle que toutes les houris dont il est parlé dans les livres saints.

— Encore une fois, Ben Hamed, prends garde !

Il resta un moment silencieux, puis, d’une voix creuse, il murmura :

— Ce qui est écrit est écrit !

Djorah comprit que tout espoir était perdu et qu’elle n'avait qu’à se résigner ou à se défendre.

Ben Hamed se débarrassa de son fusil et de son yatagan qui gênaient ses mouvements. Il mit le fusil à l’arçon de la selle et le yatagan à terre.

Djorah le regardait faire l’œil ardent, les lèvres serrées.

L’amin marcha sur elle, sans se presser, comme le fauve sûr que sa proie ne peut lui échapper.

Djorah restait immobile, les bras croisés.

Quand il fut tout près d'elle :

— Laisse-moi, lui dit-elle d’une voix suppliante, laissemoi, sois généreux |!

— Je t'aime !

— Au nom d’Allah, laisse-moi !

— Veux-tu te donner à moi volontairement ?

— Jamais, jamais !

— Tu sais que personne ne peut venir à ton aide. — Qui sait ?

— Non, personne, pas même le roumi exécré que tu allais rejoindre.

— C’est vrai, j'allais le rejoindre, car je l’aime, lui, autant que je te hais et te méprise, toi, chien et fils de chien !

Ben Hamed poussa un rugissement de rage, se rua sur la jeune fille et la saisit par la taille.

— À moi ! à moi ! cria-t-elle.

— Appelle le roumi, appelle-le, ricana Ben Hamedl. Et il colla ses lèvres brüûülantes sur celles de Djorah. — Qu’'Allah te maudisse ! s’écria-t-elle ; tiens, chien ! Et elle lui cracha au visage.

L’amin poussa un cri rauque.

— Je t’aurai, grogna-t-il, et après, je t’égorgerai |

Ivre de luxure et de fureur, il l’enleva dans ses bras robustes et la courba sur le sol comme l’ouragan courbe l’arbrisseau.

— Mahomet, protège-moi ! murmura Djorah.

Par un geste rapide, et avant que le forcené eût pu se rendre compte de ce qu’elle faisait, elle tira son poignard, et sans hésiter, avec une force virile, elle plongea la lame, deux fois, coup sur coup, dans la gorge de son ennemi. Le sang jaillit à flots et l’éclaboussa.

Ben Hamed poussa un cri étouffé, lâcha prise et porta sa main à son cou. Il la retira toute rouge.

Djorah se dressa debout, son arme à la main.

Par un effort suprême Ben Hamed voulut la saisir de nouveau ; mais au moment où sa main s’abattait sur elle, le poignard lui entrait tout entier dans la poitrine.

Cette fois c'était la mort, la mort par la main d’une femme, c’est-à-dire la plus humiliante que puisse redouter un Kabyle.

— Meurs donc, chien, fils de chien! prononça Djorah d’une voix creuse, meurs donc de la main d’une femme, comme doivent mourir tous les lâches de ton espèce !

Ben Hamed était tombé et il était là, devant Djorah, raide, sans mouvement, étendu tout de son long. Le sang coulait avec abondance de ses trois blessures, teignant son burnous blanc.

La lune, laissant tomber ses rayons blafards sur le visage livide, donnait aux traits convulsés du mort quelque chose de fantastique.

Le cheval s’approcha du cadavre, allongea la tête, respira bruyamment, après un instant, puis poussa un hennissement lamentable auquel, aussitôt, un rugissement formidable sembla répondre au loin.

Ce rugissement tira Djorah de sa torpeur.

— Le saïd ! murmura-t-elle en frissonnant. Allons, il va trouver ici sa pâture.

Elle se baïissa et roula le corps jusqu’au bord du ravin ; ensuite, par un effort puissant, elle l’y poussa.

Le cadavre tomba sur une pointe de rocher, rebondit et alla s'étendre au milieu des ronces.

Djorah prit le fusil et le yatagan et les lança dans le ravin.

Cela fait ; elle essuya son poignard ; puis, avec une agilité merveilleuse, elle sauta sur la selle du buveur d’air et, sans regarder en arrière, elle se lança en avant.

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