UN BANDIT
Raoul et son spahi poursuivaient leur chemin d’un train mesuré, se tenant sur leurs gardes, fouillant les buissons, la main sur la carabine.
Mais rien de suspect ne se montrait, venant justifier les appréhensions de Djorah.
Raoul avait décidé qu’il s’arrêterait à la première dechera que l’on rencontrerait et à laquelle on devait arriver vers la onzième heure. Là, en présentant l’anaya du marabout, on demanderait l'hospitalité, et après quelques heures de repos, aux premières lueurs du jour, on se remettrait en route.
Raoul ne pouvait détacher sa pensée de la belle Djorah, non pas que sa beauté et ses paroles eussent fait impression sur son esprit et sur ses sens, mais parce que l’étrangeté de ce caractère l’avait frappé.
Raoul, nous le savons, avait le cœur pris ; il ne pouvait plus donner son amour à une autre.
Bien que le soldat qui accompagnait le jeune officier fût très brave, il avait trop vécu en Afrique pour ne pas reconnaître que les conseils donnés par Djorah et le marabout étaient sages. Aussi avait-il cru de son devoir de dissuader son lieutenant de voyager la nuit.
— Mon lieutenant, avait-il dit, nous ferions mieux, cent fois mieux, d’aller demander l’hospitalité dans le premier
gourbi venu. On nous y servirait la diffa, nos chevaux y trouveraient l’alfa et nous dormirions un peu.
— Paresseux ! avait répondu Raoul en riant, tu aurais dû apporter avec toi le plus moelleux oreiller d’une mauresque.
— L’oreiller de la mauresque a du bon.
— Peut-être te faudrait-il mieux encore : un lit de plumes.
— Je sais très bien dormir sur la dure, mon lieutenant, répliqua le spahi avec un peu de mauvaise humeur.
— Enfin, tu voudrais dormir ?
— Je voudrais ne pas être tué sans savoir d’où vient la balle. Vous savez très bien, mon lieutenant, qu'il y a plus de balles à gagner dans les chemins de montagnes que de perdreaux truffés.
— Âh ! çà, est-ce que tu vas avoir peur, maintenant, mon brave Philippe ?
Le brosseur lança un gros juron, ses poings se crispèrent et son œil eut un éclair.
— Marchons, dit-il d’une voix brève.
Et on s’était mis en route.
Le chemin était détestable. C’était une espèce de défilé
qui serpentait dans la montagne et à l'extrémité duquel quelques hommes résolus eussent pu arrêter un régiment.
Raoul et son compagnon chevauchaient depuis plusieurs heures, comme nous l’avons dit, quand, tout à coup, ils se trouvèrent face à face avec un Arabe. Cet homme était de haute stature ; il était vêtu d’un burnous sordide sans forme
ni couleur, que plusieurs générations de pèlerins semblaient avoir porté ; il marchait les pieds nus ; les plis de son capuchon rapiécé ensevelissaient sa tête que serrait une corde en poil de chameau.
Un bâton à la main, le front baissé, il marchait lentement, de ce pas régulier, cadencé, qui n’appartient qu’à l’Arabe. Il avait à sa ceinture un chapelet et son allure était celle d’un dévot pacifique entièrement détaché des choses de ce monde.
Cet extérieur inoffensif n’inspirait cependant qu’une médiocre confiance à Raoul et à son compagnon. L’un et l’autre connaissaient assez la fourberie des Arabes pour ne pas se tenir sur leurs gardes. Et comme il faut toujours payer d’audace avec ces hommes-là, Raoul, au lieu de s’effacer pour laisser passer ce dévot, lui barra le chemin.
— Où vas-tu ? lui demanda-t-il d’un ton impératif.
— Eh ! seigneur, répondit l’homme avec humilité, je vais droit devant moi.
— Ce n’est pas répondre.
— Je vais là, dit l’homme, désignant un point de l’horizon.
Philippe grommela ; ces réponses ne le satisfaisaient point.
— Au moins me diras-tu quel est ton pays ? reprit Raoul impatienté.
— Très volontiers, seigneur.
— Parle donc ! s’écria Philippe que la colère commençait
à gagner ; voyons, de quel pays es-tu ?
— Seigneur, je suis du couchant.
— Ah ! chien ! répliqua Philippe furieux, tu ne répondras donc pas un mot de vérité !
— Je parle sans mentir, seigneur.
Le spahi aurait volontiers cassé la tête à l’Arabe. Mais pourquoi ? Cet homme était humble, après tout, et ne faisait aucun mal.
— Allons, c’est bien, dit Raoul, passe ton chemin. — Salamalou ! murmura le pèlerin.
Et il passa.
Pendant que les deux Français poursuivaient leur route, l’Arabe, après avoir cheminé pendant quelques minutes, sans presser le pas, se jeta tout à coup dans un petit bois de lauriers roses, d’oliviers sauvages et d’arbousiers.
Arrivé à un endroit du bois, l’homme fouilla le sol et déterra une arme. C'était un fusil fabriqué dans les montagnes de la Kabylie, de forme bizarre, au canon très long, qui n’était ni un tromblon, ni une escopette, ni un mousquet, ni même, à tout prendre, un fusil, mais tenait de tout cela.
L'homme visita avec soin cette arme grossière, extrêmement redoutable, la chargea et se remit à marcher en coupant les sentiers, de manière à devancer les deux cavaliers qui lui avaient parlé si durement.
Or cet homme était un bandit.
Il y a deux sortes de bandits en Algérie.
Le bandit voleur de chevaux, qui rançonne, dépouille le voyageur et souvent le tue. Il n’opère que la nuit. La nature de ces bandits est étrange ; ils volent et tuent pour se reposer ensuite et ne plus rien faire.
Aussi longtemps qu'il leur reste quelque chose du produit de leur crime, ils ne bougent pas ; ils vivront d’une poignée de couscoussou et passeront tout leur temps à fumer, rêver, dormir.
L’autre bandit algérien est un fanatique religieux. Il haït les Français parce qu’ils sont chrétiens et les tue quand il peut.
Le bandit qui se portait de nouveau à la rencontre de Raoul et de son compagnon était un membre d’une houan tunisienne, sorte de confrérie dont le but est de poursuivre et de frapper le chrétien partout où on le rencontre. Pour cette association tout est permis. Il n’y a même pas d’anaya qui tienne, car selon ces fanatiques, quand il s’agit d’un chrétien et surtout d’un Français, le serment ne lie pas et la trahison est de droit.
Raoul et son spahi avaient fait reposer leurs chevaux un instant, puis s'étaient remis en route, se rapprochant de l’endroit où Djorah venait de tuer Ben Hamed. Mais avant les deux Français, le bandit arabe était arrivé à un carrefour où il se tenait à l’affüt, couché au bord d’un ravin.
Le rugissement du lion et le hennissement du cheval de Ben Hamed étaient arrivés aux oreilles du bandit, et il avait deviné que quelque chose de terrible se passait à peu de distance.
Cependant Djorah pressait sa monture, qui semblait avoir des ailes, et elle arriva sur le chemin que suivait Raoul, au
moment où le jeune homme, interrogeant l’espace, se demandait lequel des sentiers qui s’offraient à lui il devait prendre.
La lune brillait d’un éclat extraordinaire et les silhouettes des deux cavaliers se détachaient nettement sur la route.
Soudain un coup de feu retentit et le spahi, qui se trouvait un peu en avant, sentit son cheval s’affaisser sous lui.
Deux cris partirent en même temps : un cri de colère poussé par Raoul, un cri de terreur poussé par Djorah.
La jeune fille lança son cheval qui, en quelques bonds, la plaça à côté du lieutenant.
— Toi ! exclama le jeune homme.
— Oui. Tu n’es pas blessé ?
— Non. Et toi, mon brave Philippe ?
— Non plus.
— D'où est venu le coup ?
— De là, répondit Djorah.
— Qui l’a tiré ?
— Un bandit.
À ce moment, un bruissement de feuilles se fit entendre et le canon d’un fusil s’abaissa. Le bandit ajustait une seconde fois. Heureusement un rayon de la lune le trahit : la lumière fit briller le canon.
— Baisse-toi, dit Djorah en poussant Raoul.
Le jeune homme s’inclina sur le cou de son cheval, la balle siffla au-dessus de sa tête.
Alors, croyant avoir atteint l’officier, l’homme se dressa, montrant sa tête en pleine lumière.
— Ben Aour |! s’écria Djorah.
— Djorah ! fit le bandit stupéfait.
Raoul avait déjà sauté à terre. Son sabre d’une main, son revolver de l’autre, il s’élança vers l’Arabe. Celui-ci évita le premier coup de feu, mais pas le second, qui l’atteignit à la hanche. Il ne tomba point, cependant, et quand Raoul fut sur lui, prêt à le frapper de son sabre, Ben Aour saisit l'officier en plein corps.
Tous deux roulèrent sur le sol.
Philippe avait armé sa carabine et allait tirer ; mais il pouvait atteindre aussi bien le lieutenant que le bandit. Il jeta sa carabine et, le sabre à la main, il courut au secours de Raoul.
Mais par un effort puissant, Ben Aour entraîna son ennemi et tous deux roulèrent dans le ravin. Sans s’être lâchés, ils arrivèrent au fond tout meurtris. La lutte continua avec acharnement. Ben Aour cherchait à étouffer son adversaire qu’il mordait avec rage. Raoul tenait le bandit au cou, mais était maintenu sur le sol boueux, sous le genou puissant de l’Arabe.
Il s’agissait pour celui-ci de pouvoir tirer le poignard qu’il avait à la ceinture.
En voyant son lieutenant rouler dans le ravin, Philippe voulut s’y élancer à son tour.
— Ne bouge pas, lui dit rapidement Djorah, et laisse-moi faire.
Sans attendre la réponse du soldat, elle bondit jusqu’au bord du ravin, en mesura du regard la profondeur, puis se mit aussitôt à descendre, en se cramponnant aux aspérités, sans s'inquiéter des blessures que lui faisaient les ronces et les angles du granit.
Penché sur le bord du ravin, Philippe la regardait avec effroi. Le spahi avait repris sa carabine et il cherchait de nouveau à tirer sur l’Arabe ; mais à chaque seconde les deux corps se déplaçaient et Philippe ne parvenait pas à trouver une place pour loger sa balle. Il fallait laisser faire la jeune fille.
Cependant l’Arabe était parvenu à tirer son poignard et à dégager son cou de l’étreinte de son adversaire. Sûr maintenant de la victoire, il poussa un cri de triomphe et leva, son arme, prenant son temps, comme s’il cherchait l'endroit où il devait frapper.
Mais soudain un bras se lia, autour de son cou ; comme un carcan de feu et le fit pencher violemment en arrière.
— Ah ! chien, fils de chien ! dit la voix rauque de Djorah, tu veux tuer celui que j'aime... Eh bien, meurs ; donc, chien, meurs comme tout à l’heure est mort Ben Hameld !
Et la jeune fille enfonça la lame tranchante de son poignard dans la poitrine du bandit.
Ben Aour poussa un grand cri et son arme s’échappa de sa main ; mais il eut encore la force, dans les convulsions de l’agonie, de se cramponner à Djorah et de l’entraîner sous lui. Mais, déjà il râlait et presque aussitôt il rendait son âme au diable.
Aïnsi, en moins d’un quart d’heure, Djorah s’était rendue deux fois meurtrière. Elle avait frappé Ben Hamed pour sauver, son honneur ; elle avait frappé Ben Aour pour sauver celui qu’elle aimait.
Raoul s’étant remis sur ses jambes s’empressa de dégager. Djorah, qui était restée étendue sous le corps de l’Arabe. Il poussa le cadavre ! et prit la jeune fille dans ses bras.
Elle laissa échapper un sourd gémissement.
Raoul s’aperçut qu'elle était inondée de sang; il crut d’abord que ce sang était celui de Ben Aour ; mais il poussa un cri de douleur et de désespoir quand, se pendant à son cou, Djorah lui dit :
— Je suis blessée, blessée à mort !
— Mon Dieu, mon Dieu! gémit Raoul, mais comment cela s’est-il fait ?
— Quand le bandit s’est jeté sur moi, répondit-elle, je tenais encore mon poignard ; en tombant, je me suis moi-même enfoncé la lame dans le flanc. Ah ! emmène-moi hors d'ici ; je ne veux pas mourir à côté de ce chien... Et puis, je ne veux pas non plus être dévorée par le saïd.
— Djorah ! s’écria Raoul, tu ne mourras pas, je te sauve-
rai |
— Emmène-moi d’abord.
— Mais comment sortir de ce gouffre ?
— Prends-moi et marche devant toi ; tu verras un chemin.
Elle parlait péniblement.
— Ah! reprit-elle, prends mon poignard... C’est mon anaya que je te donne... Il vaut bien celui du marabout, n’estce pas ? ajouta-t-elle en ébauchant un sourire.
Raoul prit l’arme, rouge du sang versé, et la passa dans sa ceinture. Il prit ensuite la blessée dans ses bras et marcha devant lui. Ses pas étaient lents, car il ne voulait pas fatiguer la jeune fille qui, la tête appuyée sur son épaule et un bras passé autour de son cou, ressemblait à un enfant que l’on veut endormir.
Elle fredonnait doucement un chant monotone et plaintif :
J’ai revu le bien aimé Il est revenu vainqueur !
Le ravin était long ; mais au bout d’une centaine de pas il se continuait par une pente douce qui conduisait sur un terrain plat, gazonné.
Philippe accourut au devant de son lieutenant et voulut l’aider à porter la blessée.
— Non, dit-elle, non... Laisse-moi dans tes bras ; c’est là que je veux mourir... Va, je mourrai heureuse puisque c’est pour toi que je meurs.
— Non, tu ne mourras pas, courageuse et vaillante enfant... Dieu ne permettra point que tu sois victime de ton dévouement. Ah ! si tu mourais, je ne m’en consolerais jamais !
Djorah eut un doux sourire.
— Brave fille, brave fille ! grommelait le spahi.
On sortit du ravin.
Raoul déposa son précieux fardeau sur le sol, et fit à la blessée un oreiller de sa poitrine.
— Voyons la blessure, dit Philippe, nous nous y connaïissons un peu.
Raoul écarta les vêtements et découvrit la plaie. Elle était étroite, profonde. Le sang s'était arrêté.
— Il faudrait faire couler le sang, dit Philippe. — Prends ma place un instant.
Le spahi obéit.
L’officier s’agenouilla, posa ses lèvres sur la plaie et aspira fortement.
Djorah poussa un petit cri de douleur.
— Que fais-tu ? demanda-t-elle avec émotion.
— J'ai fini.
Le sang se remettait à couler.
— Il faudrait maintenant laver la plaie et la panser ensuite, dit Philippe.
Raoul courut à son cheval et détacha vivement son portemanteau qui, selon les précautions prescrites en campagne, contenait, du linge et une petite trousse de pharmacie. À l’arçon de la selle pendait une gourde, pleine d’eau.
L'opération délicate du lavage fut faite, avec toutes sortes de précautions.
— Va maintenant chercher aussi ton porte-manteau, dit l'officier, tu dois y avoir des mouchoirs, de la charpie.
Raoul reprit la place du spahi, qui courut à son cheval resté étendu sur le sol et à demi-mort.
Philippe revint au bout de quelques minutes.
Raoul avait versé quelques gouttes d’arnica dans sa tasse de cuir bouilli remplie d’eau et fait un second lavage de la plaie.
Le trou fut garni de charpie, on posa une compresse sur la plaie et l’appareil fut maintenu par la ceinture de laine de l'officier.
Djorah se laissait faire sans pousser une plainte ; elle murmurait seulement :
— Raoul, Raoul !
— Te sens-tu un peu mieux ? lui demanda le jeune homme avec un accent de tendre sollicitude.
— Oui.
— Sommes-nous loin de la dechera ?
— Tu y seras dans une demi-heure.
— Mettons trois quarts d'heure, car nous irons lentement pour ne pas te fatiguer.
— Tu m'emmènes donc ?
— Oh! Djorah, as-tu pu croire que je t’abandonnerais ainsi sur une route !
— Merci !
La difficulté était d'installer commodément la blessée sur un des chevaux, de manière à ce qu'elle ne fût pas trop secouée.
Raoul sauta en selle sur le cheval de Ben Hamed, puis Philippe lui donna la jeune fille dont les jambes reposèrent sur l’encolure de l’animal et tout le reste du corps sur l'officier.
Le spahi passa ensuite sa ceinture sur les jambes de la blessée et la noua au cou du cheval afin que le mouvement ne fit pas tomber les jambes à droite ou à gauche.
Cela fait, la petite caravane se mit en route, Philippe tenant le cheval arabe par le mors, pendant qu’il avait la bride du cheval du lieutenant passée à son bras gauche.
— Souffres-tu ? demanda Raoul à Djorah.
— Non, mais je crois que je vais m'évanouir ou que je vais mourir.
— Vite, mon lieutenant, dit le spahi, vite un petit coup d’eau-de-vie ; votre gourde est pleine.
Raoul eut bien vite versé quelques gouttes du cordial entre les lèvres de la jeune fille qui, aussitôt, se sentit renaître.
— Tu peux aller plus vite, dit-elle, je ne souffre pas.
On pressa l'allure du cheval et avant le temps que Djorah avait approximativement fixé, on arriva au premier gourbi.
Il était petit jour.
Le bruit des chevaux avait donné l’éveil et bientôt les voyageurs, furent entourés.
— Que veux-tu ? Que voulez-vous ? demanda un Arabe, car on n’était plus sur le territoire kabyle.
— Nous avons trouvé cette jeune fille blessée sur notre chemin, répondit l’officier ; nous l’amenons pour qu’elle soit soignée.
— Qui es-tu ?
— Un officier français, tu le vois ; mais voici l’anaya d’un marabout.
— C’est bien. Entre, tu es chez toi.
La blessée fut alors descendue.
Un Arabe poussa une exclamation de surprise.
Un autre s’écria :
— Mais c’est Djorah, la belle marabout tunisienne !
Djorah fut étendue sur des coussins et Raoul s’assit auprès d’elle.
— Je vais chercher le marabout, dit le maître du gourbi.
— C’est inutile, murmura la blessée, dans une heure je serai morte |
— C’est impossible ! s’écria Raoul désespéré. Elle secoua lentement la tête et reprit :
— Laisse-moi m’appuyer sur toi; c’est la tête posée sur ta poitrine que je veux mourir.
Le jeune homme ne put retenir ses larmes, qui tombèrent, brûlantes, sur le visage de la mourante.
Elle s’affaiblissait de plus en plus et ne cessait de murmurer :
— Raoul ! Raoul !
Au bout d’une demi-heure, elle redressa la tête. Elle attira à elle la tête de Raoul et lui dit d’une voix faible comme un souffle :
— Embrasse-moi !
Le jeune homme prit dans ses mains cette tête charmante, que couvrait déjà la pâleur de la mort, et il posa ses lèvres sur cette bouche qui ne pouvait plus s’entr'ouvrir qu'avec peine.
Djorah tressaillit. Un éclair de suprême joie illumina son visage et elle réunit tout ce qui lui restait de force pour rendre à son bien-aimé d’une heure cette caresse enivrante.
Puis un soupir s’échappa de ses lèvres et sa tête retomba sur la poitrine de Raoul.
Djorah avait rendu l’âme dans ce premier et dernier baiser d’amour.
Quelques heures après, Raoul se remettait en route pressé de remplir la mission qu’on lui avait confiée.
Il emportait le poignard de Djorah, funèbre souvenir d’un dévouement sublime.