ÉPILOGUE
Il y avait grande animation à Mareille.
La population tout entière était en fête.
On chômait ce jour-là, bien que l’on n’eût pas encore achevé la semaille des avoines.
Jacques Grandin et Jeanne Vaillant se mariaient.
L’instituteur et l’institutrice avaient donné congé et les parents avaient mis aux enfants leurs habits des dimanches.
C'était une grande manifestation des habitants de la commune en l’honneur de Jacques Grandin, dont ils étaient fiers, de la belle Jeanne, qu'ils avaient crue morte pendant plus de deux ans, et aussi en l’honneur du vieux capitaine, leur maire toujours, malgré son âge.
Ils ne sont pas ingrats, les gens de Mareille : ils savent, se souvenir des services rendus ; ils n'avaient pas oublié, ils n’oublieront jamais l’attitude énergique et digne de Jacques Vaillant en présence des Prussiens.
Sans doute, tous ne seront pas, le soir, sous la tente montée dans le jardin du maire, à la table de cent couverts du repas de noces ; mais il y aura dans la grande salle de la mairie, avant le bal, le banquet des jeunes garçons et des jeunes filles, sous la surveillance des membres du conseil municipal ; de plus, chaque famille réunie prendra part à la fête. Les indigents ou plutôt les nécessiteux, car les premiers sont rares à
Mareille, n’auront rien à envier. La veille, une somme de trois mille francs leur a été distribuée.
En outre, le conseil municipal a fait savoir que la caisse communale était dépositaire d’une somme de douze mille francs, devant servir à doter trois jeunes filles de la commune, lesquelles seraient désignées ultérieurement à la suite d’une délibération du conseil, assisté des principaux chefs de famille.
Le nom du généreux donateur n’a pas été prononcé ; mais si le maire de Mareille n’a rien dit, Jacques Grandin sait que le marquis de Chamarande ne laissera jamais échapper une occasion de faire le bien.
Le marquis, la marquise et leur fils ont passé la nuit à Vaucourt ; ils viennent d'arriver à Mareille avec Mr°et Mie Henriette de Simaise.
La mère et la fille portent encore des vêtements de deuil. Elles ignorent toujours que sous le nom de Mauduit, le baron de Simaise achève de mourir à la ferme du Nid.
La baronne est rayonnante : elle voit le bonheur de ses chers enfants assuré.
La veille on a reçu à Vaucourt une lettre de Raoul datée d’Aumale. Le lieutenant de spahis va bien.
Il y a beaucoup de curieux devant la maison de Jacques Vaillant, qui attendent les mariés.
Ils ont vu la dame de Vaucourt et sa fille, qu’ils connaïissent, et les personnes qui les accompagnent descendre de voiture ; ils ont beaucoup regardé Jean de Chamarande tendant sa main à sa cousine et lui souriant ; maïs aucun n’a reconnu Jean Loup.
Aussi tous sont-ils à se demander :
— Qui donc est ce beau jeune homme ?
Bientôt on apprend par les domestiques que le beau jeune homme est le cousin germain de M'e Henriette de Simaise, qu'il se nomme le comte Jean de Chamarande et est le fils unique du marquis et de la marquise de Chamarande.
En entrant dans la maison où il avait été amené par les chasseurs qui l’avaient capturé dans la forêt, Jean ne fut pas maître de son émotion et on put le voir essuyer furtivement deux grosses larmes.
— Vous pleurez, lui dit tout bas Henriette.
— Oui, en me rappelant le passé, répondit-il ; je n’ai pas oublié comment le pauvre Jean Loup a été accueilli dans cette maison par une brave et excellente femme, qui n’existe plus.
Landry est là, lui aussi, Landry le serviteur modèle, l’ami dévoué du marquis de Chamarande.
Ceux qui ont vu Landry, portant sous son bras un petit coffret d’ébène richement sculpté, pensent que ce petit coffret renferme un cadeau de noce destiné à la mariée.
Dame, c’est facile à deviner.
En attendant que le mystérieux coffret soit ouvert, Landry, à qui son maître l’a confié, va le cacher quelque part, dans la maison, pour le reprendre quand le moment sera venu.
Ceci passe inaperçu.
D'ailleurs, Jeanne n’attend plus aucun cadeau : elle les a tous reçus ; ceux de son père et de son fiancé, cadeaux modestes en rapport avec leurs moyens ; celui de M de Simaise
et celui de M'e Henriette, deux jolis bijoux, comme peut les porter la femme d’un officier sans fortune ; ceux, enfin, du marquis et de la marquise de Chamarande.
Par exemple, ceux-ci ne sont plus du tout en rapport avec la position des mariés.
Il semblerait que le marquis et la marquise, en les choisissant chez un de nos grands joailliers de Paris, eussent oublié à qui ils les destinaient.
Et pourtant le marquis n'avait point la vanité stupide, le sot orgueil de certains millionnaires ; il ne pouvait avoir agi par ostentation.
— Je n’oserai jamais porter ces superbes choses, avait dit Jeanne.
— Il me semble, en effet, que c’est beaucoup trop riche pour toi, ajouta Jacques Vaillant.
Quant à Jacques Grandin, il ne comprenait pas.
Mais, à ce moment, Jeanne ne pensait guère à sa magnifique corbeille.
On achevait sa toilette.
Aidée de M: de Simaise la marquise venait de poser sur la tête de la mariée la couronne de fleurs d’oranger et d’attacher son voile.
Les cloches carillonnaient.
On sortit de la maison.
Jacques Vaillant, conduisant sa fille, et Jacques Grandin, donnant le bras à la marquise de Chamarande, ouvraient la marche.
Une fusée, éclata dans l’air. C'était un signal.
Aussitôt dans le village, de tous les côtés, et principalement sur le parcours du cortège, les paysans firent parler la poudre, suivant l'expression arabe, en signe de grande réjouissance.
La foule se pressait sur la petite place de la mairie, au centre de laquelle se trouvaient une vingtaine de jeunes garçons et autant de jeunes filles en robes blanches, tous enrubannés.
L’une des jeunes filles et l’un des jeunes garçons tenaient chacun un bouquet, qu'ils allaient offrir aux mariés, en les complimentant, selon la vieille coutume du pays.
Cette cérémonie, très intéressante et souvent fort touchante, a lieu immédiatement après le mariage civil.
Le cortège, à son passage, jusqu’à son entrée dans la maison commune, fut salué par de joyeuses acclamations et ces cris mille fois répétés :
« Vive Jeanne !
« Vive Jacques Grandin !
« Vive Jacques Vaillant ! »
— Oh ! les braves gens, les braves gens ! disait le marquis.
— Tous sont heureux du bonheur de ces trois personnes qu'ils aiment, répondit la baronne.
— Cela se voit.
— En faisant cette ovation à ceux qu'ils veulent honorer, ils s’honorent eux-mêmes.
Ce fut l’adjoint, remplaçant Jacques Vaillant, qui fit le mariage.
Jacques Grandin avait pour témoins son colonel et le fermier chez qui il avait été garçon de ferme.
Les témoins de Jeanne étaient le marquis de Chamarande et le docteur Legendre.
Outre le colonel, il y avait encore là, assistant au mariage du lieutenant, son chef d’escadrons et plusieurs autres officiers, ses amis.
À la sortie de la mairie, les cris :
« Vivent les mariés ! » retentirent mêlés au bruit des armes à feu et des pétards.
Puis le silence se fit.
Alors eut lieu la remise des bouquets, précédée des compliments au marié, d’abord, à la mariée ensuite.
Jacques et Jeanne répondirent par quelques paroles affectueuses. Jacques embrassa la jeune fille qui lui remettait le bouquet, Jeanne embrassa en même temps le jeune garçon, après quoi on se rendit à l’église.
Au pays vosgien, ce n’est pas comme à Paris, à la sacristie, après la cérémonie religieuse, qu’on va complimenter les mariés et leur serrer la main.
Cette présentation se fait dans la maison de la mariée, qui est ouverte, pendant une heure, à tous ceux qui y veulent entrer.
Grand fut le nombre de ceux qui se présentèrent chez Jacques Vaillant afin de féliciter Jacques Grandin et la belle Jeanne. À tous, Jeanne tendit gracieusement sa main et son front, et elle eut pour chacun un sourire et quelques mots charmants.
Enfin, les mariés se trouvèrent libres.
Ils s’empressèrent de rejoindre dans le petit salon ceux de leurs invités qui les y attendaient.
Sur la table, couverte d’un tapis, on avait placé les cadeaux faits à la mariée.
Avec une émotion qu'elle avait peine à contenir, Jeanne remercia la baronne de Simaise et Henriette, qui l’embrassèrent.
Ensuite, elle prit d’une main un magnifique collier de perles fines, d’une grosseur remarquable, et de l’autre une superbe rivière de diamants.
— Voici votre cadeau, madame la marquise, et le vôtre, monsieur le marquis, dit-elle ; je ne connais pas la valeur de ces merveilleuses parures.
» Mais c’est bien beau, trop beau pour moi, pour nous, qui sommes pauvres, ajouta-t-elle en se tournant vers son mari, et il me semble que je n’oserai jamais les porter.
Tout le monde s’était approché pour admirer les superbes parures que le colonel estimait, au plus bas, quatre cent mille francs.
— Ma chère Jeanne, répondit la marquise, nous avons pensé, au contraire, mon mari et moi, que vous porteriez souvent ces bijoux en souvenir de nous.
Elle ajouta en souriant :
— Ces objets, qui vous paraissent trop riches, nous les avons choisis tout en les trouvant à peine dignes de vous.
— Et vous les porterez, Jeanne, dit le marquis, parce que vous en aurez le droit.
Landry venait d'entrer, apportant la cassette d’ébène, qu'il posa sur la table devant le marquis.
Il y eut un vif mouvement de surprise.
Jeanne ne put s'empêcher de s’écrier :
— Quoi ! encore ?
— Non, Jeanne, répondit le marquis avec son bon sourire, ce que renferme ce coffret n’est pas un nouveau présent.
La jeune femme rougit.
Le marquis reprit :
— Il y a là, Jeanne, ce qui vous appartient, et je vais vous le remettre.
— Ce qui m’appartient ? balbutia Jeanne étonnée.
— Qu'est-ce que cela signifie ? pensait Jacques Grandin. On se pressa autour de la table.
Tous les yeux étaient curieusement fixés sur la cassette
d’ébène.
Le marquis reprit d’une voix lente et grave :
— Le secret de votre naissance vous a été révélé, Jeanne, et vous connaissez maintenant la fin malheureuse de Charles Chevry, votre père, et de Zélima, votre mère.
» Zélima était l’amie de la marquise de Chamarande comme Charles Chevry était mon ami.
» Tous deux ont été victimes de leur amitié, de leur dévouement, puisque c’est pour nous et à cause de nous qu'ils ont perdu la vie.
» Nous ne cesserons jamais d’honorer leur mémoire et nous garderons éternellement le souvenir de leur dévouement sublime.
» Vos parents, Jeanne, ne sont pas morts pauvres, comme on a pu vous le dire :
» Charles Chevry avait amassé à Batavia, d’abord, et au Bengale ensuite, une petite fortune.
» Charles Chevry et Zélima possédaient environ cinq cent mille francs lorsqu'ils quittèrent les grandes Indes pour venir se fixer en France.
On passait d’une surprise à une autre.
Le marquis tira de sa poche une petite clef d’argent et ouvrit la cassette.
— Charles Chevry, continua-t-il, avait pour ami, à Londres, un banquier de la Compagnie des Indes.
» C’est entre les mains de ce banquier que votre père, Jeanne, remit son capital.
» Ce banquier se nomme James Thompson.
» Jeanne, vous vous souviendrez de ce nom qui est celui d’un honnête homme.
» James Thompson ne garda pas seulement la somme qui lui avait été confiée pour la remettre un jour à l’ayant droit qui la lui réclamerait, il la fit participer comme capital de banque, aux bénéfices de sa maison.
» Jeanne, il y a dans ce coffret trois millions deux cent mille francs en titres de rentes françaises.
» Voilà la fortune que vous apportez en dot à votre époux. — ÂAh ! Jacques, Jacques ! s’écria Jeanne.
Et, toute palpitante d'émotion, laissant couler ses larmes, elle se jeta dans les bras de son mari.
— À la bonne heure, voilà ce qu’on peut appeler une surprise, dit le chef d’escadrons.
— Agréable, ajouta le docteur Legendre.
— Une fortune de maréchal de France, messieurs, prononça gravement le colonel.
Jacques Vaillant, sous le coup de la surprise, restait silencieux, mais il pensait :
— Je les connaïs tous deux, ils sauront faire bon usage de cette magnifique fortune.
Trois mois se sont écoulés depuis le mariage de Jacques Grandin avec Jeanne Vaillant.
Nous retrouvons nos personnages à Vaucourt, à l’occasion du mariage de Mie Henriette de Simaise et du comte Jean de Chamarande.
C'était à Vaucourt, comme à Mareille, un jour de grande fête pour la population.
L’enthousiasme était le même ; les mêmes cris d’allégresse se faisaient entendre.
La baronne et sa fille, adorées dans la contrée, se voyaient entourées d’une foule respectueuse et attendrie.
Pauvres et riches, tous leur témoignent leur reconnaissance et leur sincère affection.
Les invités étaient nombreux.
Jamais il n’y avait eu au château, même quand le comte et la comtesse de Vaucourt existaient, une pareille réception, une aussi brillante réunion de personnages considérables.
Les témoins du comte Jean de Chamarande étaient Jacques Grandin et M. Guillaume Van Ossen, le célèbre banquier d'Amsterdam ; ceux d’'Henriette de Simaise, M. de Violaine et le comte de Maurienne.
Nommons encore parmi les principaux invités :
Pedro Castora et sa jeune femme, la charmante Suzanne de Violaine ; la comtesse de Maurienne ; Édouard, Emma et Blanche de Maurienne ; Jacques Vaillant ; M" Jacques Grandin, plus belle que jamais ; le duc et la duchesse de Corgirnon ; M. Jules Hastier et sa femme, deux nouveaux mariés ;
le vieux médecin de Verzéville, M. Cornevin ; M. Roubaud, le notaire de MM de Simaise, et sa femme ; l'inspecteur des forêts, M. Monginot et sa famille.
N'oublions pas le père La Bique, tout étonné de se trouver au milieu de ce monde élégant et distingué, mais tenant bien sa place.
Enfin, Landry, devenu l’intendant du marquis de Chamarande, tout en restant son ami.
Depuis bientôt huit mois, Landry habite à Blaincourt, où il surveille les travaux de restauration complète du vieux manoir féodal, acheté par M. de Chamarande.
Dans quelques jours, après les fêtes du mariage, on ira visiter le château de Blaincourt, dont -— Landry l’a annoncé on achève les derniers travaux.
En même temps on ira déposer des couronnes sur le monument que Jeanne a fait élever à la mémoire de Zélima et de Charles Chevry.
On fera aussi un pèlerinage à la Bosse-Grise.
La marquise veut absolument voir la grotte de Jean Loup, cette sombre retraite au milieu des roches, où son fils a vécu pendant plusieurs années.
Henriette, de son côté, désire revoir l’endroit où elle est tombée, cette terrible fente du rocher dans laquelle elle allait trouver une mort épouvantable, si Jean Loup n’était pas accouru à son SeCOUrs.
Le bonheur fait oublier les mauvais jours ; mais il y a des souvenirs qui font partie du bonheur.
Il est vrai qu'il y a aussi des souvenirs qui gâtent toutes les joies ; un de ceux-ci reste impérissable au cœur de Raoul de Simaise.
Le jeune lieutenant de spahis est venu d’Afrique pour assister au mariage de sa sœur.
Une cicatrice qu’il a au front indique qu’il a fait son devoir en face de l’ennemi ; c’est la marque des braves. D'ailleurs sa belle conduite en Kabylie est connue et tout le monde l’a complimenté.
En l’embrassant, le marquis de Chamarande lui a dit :
— C’est ainsi qu’on rachète les fautes du passé et qu’on rend à un nom l'éclat qu'il avait perdu !
Certes, le jeune baron pouvait se féliciter de l’accueil sympathique qui lui était fait ; toutes les mains avaient serré les siennes, et cependant il restait soucieux et triste.
En revoyant Jeanne, il avait senti plus violemment encore les morsures du remords.
Les autres voulaient oublier, ils lui avaient pardonné son crime ; mais il ne pouvait pas oublier, lui, il ne s’était point encore pardonné. Il sentait qu’il n’avait pas assez fait jusqu'ici pour racheter complètement ses fautes.
Au lieu de prendre part à la joie générale, il cherchait constamment à s’isoler.
Me de Simaise s’inquiétait.
L’excellente mère ne pouvait deviner les causes de la tristesse et des préoccupations de son fils.
Le hasard voulut — était-ce réellement le hasard ? - que sa place fut marquée, à table, à côté de Jeanne.
Ce fut pour lui une nouvelle et cruelle épreuve.
Il s’assit, pourtant.
Il était gêné, agité, très pâle et pris d’une angoisse terrible.….
Un sourire de Jacques Grandin, placé en face de lui, le rappela à lui-même.
D'ailleurs, Jeanne se montrait on ne peut plus gracieuse. Elle ne savait donc rien ?
Non, elle ne savait rien.
Jeanne ignorera toujours le nom du rôdeur nocturne qui s'était introduit dans sa chambre, pour commettre un vol, comme on le lui a fait croire.
Ne voyant s’arrêter sur lui que des regards amis, n’ayant à répondre qu’à des paroles affectueuses, Raoul parvint à se rendre maître de son émotion.
Dans la soirée, à la grande satisfaction de sa mère, il était presque gai.
À un moment, pendant que M° Monginot, très bonne musicienne, jouait un morceau sur le piano, Emma de Maurienne, cédant sa place près de sa mère au marquis de Chamarande, vint s’asseoir à côté de Raoul.
Dans la journée, le baron avait à peine adressé la parole à la jeune fille.
Il avait même évité de se trouver près d’elle, ce que celleci et Henriette avaient seules remarqué. Aussi la jeune comtesse de Chamarande et M'e de Maurienne avaient eu à ce sujet un moment d'entretien.
Voyant que le jeune officier, feignant d’écouter la musique, ne lui parlait point, Emma prit la parole :
— M. Raoul, dit-elle, qu’avez-vous ? Toute la journée vous avez été triste, songeur…
— Vous n’osez dire maussade, répliqua-t-il.
— On dirait que vous avez quelque chagrin ; est-ce que vous regrettez d’avoir quitté l’Algérie ?
— Ce que je regretterai sûrement, mademoiselle, ce sera de quitter de nouveau la France pour retourner en Algérie.
— Voilà une réponse aimable. Mais permettez-moi de vous le dire, M. Raoul, quand, autour de vous tout le monde est joyeux, je ne comprends pas votre tristesse.
— Je vous assure, mademoiselle, que je partage la satisfaction de tous ; je suis on ne peut plus heureux du bonheur de ma sœur.
Il y eut un silence.
Après avoir hésité un instant, la jeune fille reprit :
— M. Raoul, vous souvenez-vous de ce que vous m’avez dit le jour où vous êtes venu nous faire vos adieux avant de partir ?
— Ce que je vous ai dit ?... balbutia-t-il.
— Vous m'avez dit, en me serrant la main : “Ne m’oubliez pas, pensez quelquefois à moi !”
— C’est vrai, mademoiselle, je vous ai dit cela.
— Eh bien, monsieur Raoul, je ne vous le cache point, je suis très étonnée.
— Étonnée ? Pourquoi ?
— Vous ne m'avez pas demandé si j'ai pensé à vous... quelquefois.
— Le jeune homme tressaillit et son regard s’illumina. Puis à mi-voix, presque à l’oreille de la jeune fille :
— Je vous le demande maintenant, dit-il, avez-vous pensé à moi quelquefois ?
Emma eut un délicieux sourire.
— Je devrais ne pas vous répondre, fit-elle avec un petit air malicieux ; mais je suis franche, moi: j'ai pensé à vous souvent.
— J'ai eu ce bonheur !
— Avez-vous donc pu croire, monsieur Raoul, que vos amis vous oublieraient ?
— Non, sans doute, mais.
— Dans les premiers temps, quand j'ai appris que vous faisiez la guerre aux Kabyles, j'ai été très tourmentée, et le soir, souvent, je pleurais, sans savoir pourquoi. J’aurais voulu être près de vous et il me semblait que j'eusse été fière de partager vos dangers. Aussi quand nous avions de vos bonnes nouvelles par M" de Simaise ou M. de Chamarande, c’était
la joie qui succédait à l'inquiétude. Ah ! monsieur Raoul, c’est une vilaine chose, la guerre !
— Alors, mademoiselle Emma, vous ne voudriez pas avoir un militaire pour mari ?
— Oh ! je ne dis pas cela, répondit la jeune fille en baïssant les yeux.
On applaudissait Mme Monginot, qui venait d'achever son morceau.
Depuis un instant, la duchesse de Corgirnon observait du coin de l’œil Raoul et Emma.
Tout à coup elle dit, assez haut pour qu’on puisse l’entendre :
— Je crois bien que d'ici peu de temps nous aurons un nouveau mariage.
Tous les regards se portèrent aussitôt sur le lieutenant de spahis et Emma de Maurienne.
Celle-ci devint, rouge comme une cerise mûre, se leva et s’éloigna vivement de Raoul.
Henriette vint à elle et l’embrassa.
Puis s’approchant de son frère, elle lui dit tout bas, à l'oreille. :
— Maintenant, Raoul, je connais ton secret.
Il sourit.
Henriette continua :
— Cette jeune fille dont tu m'as caché le nom, que tu aimes depuis longtemps, c’est Emma de Maurienne.
— Oui, chère sœur, répondit Raoul ; maïs je n’ose espérer.
— Espère, Raoul, espère... Ne vois-tu donc pas que tu es aimé ?.….
Dans les villages du canton d’Haréville, on parle souvent, le soir, à la veillée, du sauvage de la forêt de Mareille. Ceux qui racontent les faits qui l’ont rendu célèbre dans le pays terminent toujours par ces mots :
— Et dire que nous ne saurons jamais ce qu’il est devenu, ce pauvre Jean Loup !