CHAPITRE IX
Sommaire. — La prédication souâ Henri IV. — Sermons de Richelieu à Paris et à Luçon. — Richelieu orateur politique. — Analyse et appréciation de ses livres de controverse religieuse.
A défaut de la politique, Richelieu aurait pu se faire un nom dans les lettres. Il avait fait de solides études, et ses succès à Navarre et en Sorbonne avaient éveillé en lui le désir de parvenir à la célébrité par l'éloquence et la controverse. Le goût et la préoccupation des affaires publiques le détournèrent de bonne heure de ce dessein; mais les preuves de talent qu'il avait données au début de sa carrière méritent qu'on s'y arrête et qu'on discute ses titres comme orateur et comme écrivain.
En un temps où il n'y avait ni journaux, ni tribune, le prédicateur était le principal orateur : orateur populaire par la variété de son public, orateur toujours respecté à cause de son caractère (1). Il était une puissance, parce qu'il était assuré d'avoir un pu-
(1) [)'X\EJiEL, Richelieu et la monarchie absolue. {Rev. /fîs<., janvier 87, p. 43.)
blic et que seul aussi il pouvait à peu près impunément exprimer son opinion sur les événements. On connaît les excès des prédicateurs de la Ligue : ils avaient été absolument les maîtres de la capitale. Quand Henri IV rentra à Paris, il rendit une ordonnance très sévère contre ceux qui continueraient leurs prédications séditieuses. Dans FÉdit de Nantes, il inséra l'article suivant : « Nous défendons à tous prêcheurs, lecteurs ou autres qui parlent en public d'user d'aucunes paroles, discours et propos tendant à exciter le peuple à la sédition ; ains leur avons enjoint et enjoignons de se contenir et comporter modestement et de ne rien dire qui ne soit à l'instruction et à l'édification des auditeurs et à maintenir le repos et tranquillité par nous établis en notre dit royaume, scus les peines portées par les précédents édits (1). » Cette intervention du pouvoir porta ses fruits; car pendant le règne de Henri IV la prédication cessa d'être politique pour se renfermer dans son rôle religieux. Les orateurs chrétiens ne firent plus appel à la violence. Les discussions, naguère si ardentes et si haineuses, revêtirent des formes courtoises et polies. L'esprit de charité remplaça les âpres invectives et les fougueuses déclamations. Les idées de tolérance furent prèchées dans ces mêmes chaires oîi s'étaient fait entendre leurs ennemis les plus passionnés. La doctrine catholique fut exposée dans une langue digne d'elle et les vrais préceptes de" l'éloquence sacrée furent enfin remis en pratique (:2).
Le terrain était donc pour ainsi dire déblayé de
(1) IsAMBEUT, Recueil des anciennes lois françaises, t. XV, p. 173. {'2) hÉzki, La prédication SOUS Henri IV,
tous les abus et de tous les excès qui avaient déshonoré les chaires catholiques, et Henri IV, en ramenant la prédication à son caractère évangélique, avait non seulement servi les intérêts de sa politique, puisqu'il avait réduit au silence ses plus redoutables adversaires, mais il lui avait encore fait retrouver les saines traditions qu'elle avait depuis longtemps perdues. Le moment était donc propice pour ceux que Ton a si justement nommés les précurseurs de Bossuet(l).
Ces orateurs méritaient de sortir de l'oubli dans lequel ils étaient tombés. Quand on relit aujourd'hui le recueil de leurs sermons, on reste confon du de ce qu'ils avaient de science théologique et d'érudition. La forme est souvent défectueuse, et le goût peu sur.
« Les sermons, dit M. Jacquinct, étaient remplis de pensées et de maximes d'auteurs anciens cousues à la morale des Pères, ou faisant cortège aux citations des Livres Saints... Ainsi orné par l'érudition du prédicateur, le sermon formait comme une longue et confuse galerie où se rencontraient, se heurtaient les noms les plus divers, les autorités les plus disparates. Qu'on se représente un pèle-mèle de citations et d'exemples où Martial donnait la réplique à Job, Aristote à Tertullien, où Mucius Scévola figurait à côté de saint Etienne, Phocion en regard de saint Paul, et même, faut-il le dire, Régulus auprès du Christ (2). » Mais ces fautes, qui sont celles de l'époque, ne sauraient faire oublier ni la vigueur de ces orateurs, ni leur logique serrée, ni la largeur de
(1) jACQiiNET, Des prédicateurs du XVIP siècle avant Bossuel.
[i) JACQI'I.VET, p. 33 et 34.
leurs vues, ni la sûreté et l'abondance de leur doctrine. Lorsque Richelieu débuta dans la prédication, il y trouva des émules et des maîtres d'une valeur et d'une autorité incontestées. Le P. Cotton était le prédicateur favori du Roi (1) : c'était un homme poli, aimable, tolérant, mais dont les sermons, surchargés d'antithèses et de latinismes, étaient en outre gâtés par une foule de locutions venues du Limousin, sa province natale. Le P. Séguiran, également jésuite, aurait été le Bourdaloue de son temps s'il avait un peu moins abusé des distinctions subtiles et des termes scolastiques. Valadier, homme bouillant et emporté, s'était fait une célébrité par ses images pittoresques mais triviales, et par ses apostrophes bouffonnes. Cospéan, évêque d'Aire, était l'orateur le plus en vogue. « C'est le vrai Paul de notre siècle, disait un contemporain, l'Aigle des prédicateurs, l'orateur le plus accompli que la France ait jamais eu. » Les discours de saint François de Sales, évêque de Genève, avaient un charme pénétrant qui faisait dire à du Perron : « Dieu a donné à M . de Genève la clef des cœurs. S'il ne s'agit que de convaincre, amenez-moi tous les hérétiques : je me fais fort d'y résister. Mais s'il faut les convertir, amenez-les à M. de Genève. » Du Perron était en effet le plus brillant champion du catholicisme. Son succès de Fontainebleau lui avait valu le chapeau de cardinal et une éclatante renommée d'orateur et de controversiste : c'était le prélat le plus savant et le plus éloquent de France. On peut cependant lui reprocher certains abus d'esprit, des raisonnements peu justes à force d'être
(I) On prétendait même qu'Henri IV n'entendait plus la vérité depuis qu'il s'était mis du coton dans les oreilles.
subtils, de la diffusion dans le style, une solennité exagérée et le désir constant de briller et d'éblouir ses auditeurs. Mais ses imperfections ne doivent pas faire méconnaître les services qu'il a rendus à la langue française. C'est à lui qu'elle est redevable de l'ampleur et de l'Iiarmonie qui caractérisent déjà la prose de Balzac. Aussi a-t-on pu l'appeler le Malherbe de la chaire.
Kn sa qualité d'aumônier du Roi, du Perron exerçait une grande influence sur les prédicateurs de l'époque. Dans un sermon à Saint-Merry il recommanda un jour aux évèques et aux pasteurs de prêcher la Vérité, leur assurant que c'était la voie la plus sûre pour ramener les protestants, « bien plus facilement par ces moyens lénitifs et charitables qu'on n'a fait par le fer et les armes, qui n'ont servi jusqu'ici, sinon de couper toutes les racines de la religion et de la police, et introduire l'athéisme aux choses spirituelles et l'anarchie aux temporelles ». Il était facile de voir que par ces paroles si graves, du Perron ne faisait que traduire la pensée de Henri IV, et ici la religion et la politique étaient d'accord pour préférer la douceur et la persuasion à la violence et aux mesures de rigueur.
Au premier rang de ceux qui écoutèrent les sages conseils de du Perron, il faut placer Richelieu. 11 le prit pour modèle, et, à son retour de Rome, il lui demanda de diriger ses débuts dans la prédication.
L'évèque de Luçon prêcha à la Cour à deux reprises différentes, la première fois en 1G08, entre la soutenance de sa thèse et son départ pour son diocèse; la seconde fois en IGIO, lorsqu'il vint à Paris
RICHELIEU A LUrON. 17
2yo RICHELIEU A LUÇON.
pour tenter la fortune et essayer de gagner la faveur de Marie de Médicis.
En vertu de sa charge de grand aumônier de France, du Perron désignait les prédicateurs qui devaient se faire entendre à la Cour. L'évèque de Luçon parla plusieurs fois devant le Roi pendant le carême de 1608. Nous avons même une lettre où il demande à du Perron d'être dispensé de l'allocution du jeudi saint, se réservant de prêcher le jour de Pâques. Cette lettre, pleine de déférence pour l'évèque d'Évreux, vaut la peine d'être citée. « Monseigneur, ayant su depuis votre partemeni par le sieur du Peyrat, que vous désirez que j'ofticie à cette fête de Pâques devant Sa Majesté, jai cru devoir vous assurer par cette lettre que, faisant état d'obéir toute ma vie à vos commandements, je tâcherai en cette occasion de vous en rendre preuves par effet, exécutant ceux que j'ai reçus de votre part. Mais d'autant. Monseigneur, que depuis quinze jours, je suis travaillé d'une fièvre lente réglée en tierce, dont je souhaite plus la fin qu'on ne me la fait espérer, d'autant qu'elle n'est pas violente, j'ai cru devoir savoir de vous, si, au cas qu'elle me continue, vous trouveriez bon qu'en la cérémonie du lavement des pieds, qui sera le jour de mon accès, le Père Cotton fit l'exhortation au Roi, me réservant celle du jour de Pâques, qui me sera libre, et la prédication l'après-dînée. Vous m'honorerez, s'il vous plaît, sur cela de votre volonté, et croirez, Monseigneur, que je forcerai mon ami le plus qu'il me sera possible pour tâcher de la suivre de point en point; vous assurant que les grandes et rares qualités qui se trouvent en vous seul m'ont tellement gagné que je veux faire gloire de vous admirer et de
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me faire connaître en toutes occasions, Monseigneur, votre très humble, très alFectionné et très obéissant serviteur. — Armand, évèque de Lucon (1). »
Richelieu reparut à la Cour en 1010, et à partir de cette époque il se fit entendre chaque année dans les plus importantes chaires de Paris. « Il prêcha, dit André Du Chesne, avec des discours animés d'une si grande éloquence et d'un zèle de piété si ardent qu'il attira l'admiration de toute la Cour. Mais surtout les prédications qu'il fit en l'église Saint-André-des- Arcs ravirent tellement les cœurs du Roi et de la Reine mère, qui l'honoraient souvent de leur présence, qu'ils disent publiquement n'avoir jamais prêté l'oreille à personne dont les paroles leur eussent louché plus vivement l'âme (2). »
Les liens de reconnaissance et d'affection qui unissaient André Du Chesne au Cardinal rendent son témoignage un peu suspect. Il est surtout difficile d'admettre que le jeune Roi, qui était un enfant de dix ans, ait eu le cœur ravi par l'éloquence de Richelieu : d'ordinaire, ces sortes de ravissements sont rares
(1) AVF.SF.L, l. vu. p. 317.
(2) André Du Chesne, Ilist. généalogique de la maison du Plessis- Richelieu, 1031, p. ~îi.
« Jam quadragesimale sladium eruditis concionibus percurrerat liarum famani admiratio auditorum parturit et ad nos transniisit. Frequens olim et princcps el Ucgina interl'uerant. Jam aula tota couferlim ruebat. Quisquis deniquc aut ciudiliouis aut acuminis aut venustie oralionis curiosus advolabat; ut vis locus (is apud S. Andream ab arcubus erat) numéro auditorum nec horum spiritus admiralioni sulliccret. » Abbé de Plre, Vila cm. card. Richelii, p. 01 : » Ses talents pour la chaire Drent un si grand bruit (lu'il fut prié d'aller prêcher à Paris. Il y prêcha un avent à St-André-d es-Arcs, en 1010; la Cour en fut charmée, et le Roi et la Reine sa mère l'honorèrent souvent de leur présence. » Vie manuscrite du card. Rich. Arsenal, 180, fo.
chez les enfants de cet âge. Je croirais plus volontiers que Louis XIII était surtout sensible à la longueur des sermons qu'on lui faisait subir, témoin cet extrait du journal d'Héroard :
« Le 18 (avril 1012), dimanche, le Roi va à Saint- André-des-Arcs au sermon de M. de Richelieu, évèque de Luçon, puis à Ihôtel et parc du Luxembourg. Le 22, mené chez la Reine. Elle dînait. Quelqu'un vint lui dire que M. Févèque de Luçon ne prêcherait pas, et s'il lui plaisait que Ton avertit le P. Cotton. La Reine répond : « Oui, mais il n'est pas préparé. — J'en suis bien aise, dit le Roi, il ne sera pas si long (1). »
Puisque nous parlons des témoignages relatifs à l'éloquence de Richelieu, rappelons ceux que lui rendaient ses amis. L'abbé de la Cochère avait une si bonne opinion des talents oratoires de son évèque, qu'après avoir parlé des prélats choisis pour faire l'oraison funèbre de Henri IV, il ajoutait : « Ç'eussent été des actions dignes de vous, si vous vous fussiez trouvé ici, » Deux ans après, l'évêque de Rayonne lui écrit qu'à la Cour il est question de l'envoyer à La Rochelle pour convertir les protestants. Sous Henri IV le P. Seguiran avait été chargé d'une semblable mission. Il n'est donc pas impossible que le gouvernement de la Régente ait eu la pensée de renouveler cette tentative, qui aurait été aux yeux des Huguenots la meilleure garantie de ses intentions pacifiques. Si ce dessein ne fut pas exécuté, il faut au moins retenir que Richelieu fut désigné pour cet emploi qui demandait beaucoup de tact, de vastes connaissances et une véritable éloquence.
(1) Journal de Jean Héuoard, Diilot, t. V\ p. 103.
Mais pour apprécier les talents oratoires de Richelieu nous avons mieux que les témoignages de ses contemporains : nous avons deux sermons de lui. L'un, publié par M. Hanotaux, à la suite des Moxhnes d'Etat et Fragments politiques (1), est une allocution prononcée par le cardinal, le 15 août 1G2(>, au moment de donner la communion au Roi, à la Reine mère et à Gaston d'Orléans. C'était au lendemain de la conspiration de Chalais. Le frère du Roi était rentré en grâce en trahissant tous ses amis. Comme le Cardinal lui savait l'âme faible et timorée, il voulut l'épouvanter par les menaces de la colère céleste. Après quelques développements sous forme d'antithèses, tirés de la fête du jour, il prononça avec une vigueur particulière ces mots qui étaient destinés à terrifier le malheureux Gaston : « Au même temps que Dieu s'unit dans le ciel à celle qui est, comme jai déjà dit, sa mère et sa fille tout ensemble, au même temps vous unit-il en terre et votre mère et celui que vous aimez et traitez comme votre fils, fils qui vous doit aimer, respecter et craindre toute sa vie, non seulement comme son vrai Roi, mais comme son vrai père, et qui ne peut faire autrement sans avoir lieu d'appréhender une seconde descente du grand Dieu sur sa personne, non en manne, comme celle d'aujourd'hui, mais en feu et tonnerre (2). »
A part ces mots, où l'on sent passer comme un frisson de colère, le reste du discours est sec et froid. La langue est vigoureuse et précise, la doctrine élevée, les rapprochements ingénieux, la phrase vive et dégagée. Maison n'y trouve aucune chaleur. Ce n'est pas
(!) Documents inédits sur l'Hist. de France. Mélanges, l. lU.p. TOi. (i) Documents inédits sur l'Hist. de France. Mélanges, t. III, i». 8-21.
reffusion d'un cœur d'apùtre, comme on pourrait s'y attendre au moment de la communion ; c'est le langage un peu maniéré d'un Ministre qui met les influences de la religion au service de sa politique.
Mais à l'époque où Richelieu était évèque de Luçon et où il adressait la parole sainte aux fidèles de son diocèse, il savait trouver des accents qui conviennent mieux à un pasteur. Nous en avons pour preuve ce sermon, récemment découvert (1), qu'il prononça dans sa cathédrale le jour de la fête de Noël 1G08. Il venait d'arriver à Lucon quelques jours auparavant, et il voulait profiter de la solennité de celte fêle pour parler aux catholiques de sa ville épiscopale. Ce discours, que le jeune évèque avait sans doute longuement préparé, puisque c'était la première fois qu'il allait paraître dans la chaire de sa cathédrale, nous permet de juger les défauts et les qualités de sa méthode oratoire.
Après avoir brièvement commenté le texte qu'il a choisi : Et verbum caro factum est, il indique la raison qui l'a décidé à prendre la parole : « C'est pourquoi voyant qu'il a plu à Dieu de me donner la charge de vos âmes et par conséquent me rendre pasteur, je me suis résolu, me rencontrant ce jourd'hui si heureusement en ce lieu, d'embrasser l'occasion que la fête me donne d'y faire naître en même temps que mon Sauveur est né le premier témoignage de l'affection que j'ai à son saint service, particulièrement en ce qui est de l'édification de vos consciences. »
Après cette phrase qui est la seule note personnelle
(I) Ce sermon sur la Nativité a été public par le P. Ingotd, de l'Oratoire, clans la Semaine catholique du diocèse de Luçon, le a-l décembre 1888.
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du discours il aborde les plus difficiles problèmes de la théologie relatifs à l'incarnatiou du Verbe , et j'avoue que pour toute cette première partie je souscris volontiers au jugement de M. Hanotaux. « Il s'embarrasse dans le fatras dont les prédicateurs goûtés à la Cour étaient coutumiers : antithèses outrées, usage fastueux des métaphores sans application et sans grâce, lourdeur qui n'est pas de la majesté, raffinement dans les paroles qui n'est pas delà finesse dans les pensées, amphigouri, pédantisme et sécheresse, tels sont les caractères de ces développements oratoires, secs, pénibles et heurtés, qu'on ne lirait pas si on ne savait de quelle main ils sont sortis (1). »
Mais la seconde partie, par son caractère pratiqué et par la précision de l'idée et même par le mouvement du style, échappe à tous ces reproches.
La transition en particulier est ingénieuse et pleine de grâce poétique : « Le prophète Ézéchiel vit quatre animaux qui avaient les ailes, les pieds et la face d'hommes. C'est la vraie figure de ceux qui annoncent la parole de Dieu. Il faut qu'avec les ailes d'une sainte méditation ils s'élèvent en la contemplation plus relevée pour satisfaire aux doctes, et que par après ils s'abaissent pour cheminer avec le peuple, et qu'ils se rendent si intelligibles que les moins instruits puissent tirer du fruit de leurs discours. C'est à ce propos que saint Augustin dit : « Paliantiu' columbœ dum pascuntur aquilx, patiantur aquilœ dum pascuntur columbie. Que les colombes aient patience pendant qu'on repaît les aigles et que les aigles souffrent à leur tour qu'on repaisse les colombes. »
(1) Hanot.ux. Mélanrjcs, t. ni, p. 810.
Celte seconde partie, destinée « aux colombes », a quelque chose de pastoral qui n"est pas sanséloquenco. L'orateur montre que Dieu aime Ihomme au point de vouloir habiter dans son cœur. «Je m'assure, s'écriet-il, qu'il n'y a personne en cette assemblée qui pour le moins une fois en sa vie, étant touché d'un véritable repentir de ses offenses, ne se soit aperçu sensiblement d'avoir son Dieu pour hôte. Oh ! que c'est chose douce de faire naître en nous celui qui a sauvé le monde, de loger en nos cœurs celui que tous les cieux ne peuvent contenir !
« Mais, de même que Jésus-Christ, en venant sur la terre, y apporta la paix, il faut, pour qu'il demeure en nous, que nous fassions régner la paix dans nos âmes. » Et ici, Richelieu parle des bienfaits de la paix avec une vigueur et une netteté de langage qui révèlent l'homme politique. « Dieu, dit-il, par sa bonté a tellement favorisé les armes de notre Roi qu'apaisant les troubles il a mis fin aux misères de son État. Nous ne voyons plus la France armée contre soi-même et épancher le sang de ses propres enfants. La paix est en ce royaume, mais ce n'est point assez pour inciter le doux Jésus à venir faire sa demeure avec nous. Il faut qu'il soit en nos villes, en nos maisons, et principalement en nos cœurs. » Mais pour lui la paix, c'est l'unité et Tordre. « La paix publique, dit-il, s'entretient par l'obéissance que les sujets rendent à leur prince, se conformant entièrement à sa volonté en ce qui est du bien de son État. »
La paix se maintient aux villes lorsque les personnes privées « se contiennent modestement dans le respect qu'elles doivent aux lois et aux ordonnances de ceux qui ont autorité.
La paix est aux maisons quand ceux qui demeurent ensemble vivent sans envie, sans querelle, sans inimitié les uns contre les autres.
« La paix est en nos cœurs lorsque la raison commande comme reine et maîtresse, que la partie inférieure qui contient le peuple séditieux de nos appétits obéit et que toutes deux se soumettent à la raison éternelle, de laquelle la nôtre emprunte ce qu'elle a de lumière. » Tout ce développement sur la paix a de l'ampleUr et de la force, on sent que l'orateur se trouvait sur un terrain qui lui était familier. Il tient à prouver que chef d'un diocèse où les dissidents religieux sont en grand nombre, il ne négligera rien pour vivre en bonne intelligence avec eux. « Je proteste, dit-il, que j'emploierai si peu que j'ai d'esprit, si peu que j'ai de force, pour maintenir l'union de laquelle dépend notre conservation. »
Nous pouvons maintenant nous faire une idée assez exacte de l'éloquence religieuse de Richelieu. Assurément il n'avait ni l'onction de saint François de Sales, ni la chaleur mystique du cardinal de Bérulle; mais il me parait difficile de lui reprocher, comme on l'a fait, l'insuffisance de son éducation littéraire (1). Ce discours est l'œuvre d'un esprit remarquablement lucide et méthodique, qui met de Tordre et de la symétrie dans ses développements,
(I) Haxotaix, Mélanges, t. lU, p. 810. — L'auteur semble avoir notablement modiOé sa première opinion. Dans sa récente histoire de Richelieu, il dit : « La liaute idée qu'on se faisait généralement des mérites oratoires de Richelieu parait donc sérieusement établie... Il nous est resté de lui quelques rares sermons. Si ce n'était la bouche qui les prononça, on ne songerait pas à les lire. Ils sont pourtant sensiblement meilleurs que la plupart de ceux que nous a laissés cette époque, » T.I", p. 100.
et qui exprime ses idées dans une langue correcte, précise et surtout nerveuse. Sans doute on n'y trouve pas les élans d'un apûtre, ni même cette allure et ce mouvement qui sont le propre de lorateur. Mais c'est la parole d'un homme de raison qui prouve tout ce qu'il avance, qui cherche avant tout à instruire ses auditeurs et parfois, par la force même que donne la vérité, réussit à les émouvoir.
Par tempérament, par goût et plus encore par les qualités et les défauts de son esprit, Richelieu était plutôt un orateur politique. Il le prouva bien aux États généraux. J'ai donné ailleurs l'analyse du discours qu'il y prononça : qu'on me permette d'y revenir pour en discuter les mérites littéraires.
On peut d'abord affirmer que la harangue de l'évêque de Luçon a une grande supériorité sur celles de tous les autres orateurs qui se firent entendre dans cette assemblée. Ni Savaron, ni Seneçay, ni Robert Miron lui-même ne parlèrent comme lui en hommes d'État. Le passage où Richelieu s'élève contre les excès des protestants et contre la prodigalité des bénéfices ecclésiastiques est animé du souffle de la plus haute éloquence. Sa protestation contre les duels n'est pas moins belle.
Enfin, le compliment à la Reine mère est un chefd'œuvre d'habileté, de finesse, de flatterie discrète et délicate. On devine que Richelieu tient à la charmer et à mériter ses bonnes grâces.
Mais si ces trois morceaux sont d'un éclat qu'il faut signaler, il y a dans le reste du discours bien des endroits qui sont faibles et oi^i l'on ne retrouve que les procédés d'une rhétorique creuse et banale. L'exorde en particulier, oîi l'orateur compare la tenue
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des Étals à, ces solennités païennes, durant lesquelles les esclaves pouvaient impunément dire la vérité à leurs maîtres, serait simplement ridicule si l'on ne se rappelait que le goût de l'époque aimait ces sortes d'amplifications et de rapprochements. Parfois aussi, il se laisse aller à des entassements de mois et de métaphores, à une emphase de langage qui trahissent le jeune homme, et dont il ne se dépouilla jamais complètement. Ainsi, après avoir dit que, dans certaines provinces, les églises sont au pouvoir des protestants, il s'écrie : « C'est une chose lamentable d'ouïr que les lieux saints soient ainsi souillés; mais les cheveux me hérissent, l'horreur me saisit, la voix me manque quand je pense à exprimer l'indignité d'un forfait si exécrable... » Et un peu plus loin : « Je pâlis, je frémis en le disant. 0 patience indicible du ciel! Que la terre ne s'est-elle ouverte pour engloutir ces monstres en leur naissance!... » On pourrait presque croire que ces phrases sont empruntées aux sermonnaires de la Ligue. La véritable indignation dédaigne ces figures outrées et ces exagérations de commande; elle n'est éloquente que lorsqu'elle est simple et naturelle.
Un autre défaut qui peut être encore signalé dans celle harangue, c'est l'amour excessif dune vaine érudition. Pourquoi, par exemple, remonter aux druides pour prouver que les prêtres ont toujours été appelés dans les conseils des Rois? Pourquoi aussi cette longue énuméralion de témoignages empruntés aux Pères de l'Église et aux conciles pour condamner les empiétements des tribunaux laïques sur la juridiction ecclésiastique? Toute cette science d'aspect un peu pédantesque serait beaucoup mieux à sa
place dans une dissertation théologique que dans un discours politique adressé à un Roi de treize ans, à une femme, et à des ministres qui, à coup sûr, devaient être peu familiers avec la patrologie et le droit canon.
Mais ce sont là des défauts pour ainsi dire accessoires et qui ne sauraient faire tort aux qualités de style que Ion remarque dans ce discours. L'ordre y est parfait et tout s'enchaîne avec une logique très serrée. Il faut aussi admirer çà et là quelques phrases brèves, simples, qui sont de véritables formules politiques, et qui indiquent une grande habitude de réflexion et une étonnante maturité d'esprit. La langue est toujours limpide et forte dans sa précision. Quand Richelieu se sera dépouillé du goût des ornements de convention, quand il aura donné à sa phrase un tour plus sobre et plus concis, quand surtout il aura à exprimer des idées qui lui tiendront à cœur, sa parole sera celle d'un de nos plus grands orateurs politiques.
D'ailleurs c'est bien ainsi que l'ont jugé les contemporains. La Mothe Le Yayer, en lui dédiant ses Considérations sur l'éloquence française de ce temps, lui disait : « A qui puis-je adresser mon travail plus raisonnablement qu'à celui qui, dans une parfaite connaissance de ce que les Grecs et les Latins ont eu d'artifice au parler, possède toutes les grâces de notre langue? Et de qui dois-je attendre une plus puissante protection que de celui dont les écrits et la vive voix nous ont fourni les principaux ornements de notre éloquence aussi bien que de notre morale; nous donnant, tant pour le bien dire que pour le bien vivre, les meilleurs préceptes que nous ayons? Il y a
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bien plus, Monseigneur; pour ce que je n'ai rien dit dans tout cet ouvrage de l'éloquence animée de l'action, j'ai cru satisfaire aucunement à ce qui était audessus de mes forces par l'inscription de votre grand nom qui contient en soi ce que Quintilien disait de Cicéron, nous apprenant que, de son temps, il n'était plus le nom d'un homme, mais bien de cette divine éloquence dont il nous a laissé une si belle idée. Ceux qui seront assez heureux pour se pouvoir représenter l'agréable ton de vos paroles, les mouvements réglés de toute votre personne, et le reste des grâces qui ont toujours accompagné ces discours immortels que vous avez si souvent prononcés avec admiration dans les plus notables assemblées de la France, n'auront pas besoin de préceptes pour ce regard, et il suffit qu'ils en reçoivent un de moi qui comprend en soi tous ceux de la Rhétorique, de se mettre toujours votre belle image devant les yeux, s'ils veulent suivre un modèle parfaitement accompli (1). »
Dans cette dédicace, il faut évidemment faire une large part à la flatterie, et jamais la pensée ne nous viendra de comparer Richelieu à Cicéron au point de vue de l'éloquence. Mais du moins le témoignage de Le Vayer prouve que le Cardinal avait la réputation d'être orateur. Assurément, il ne l'aurait pas loué d'une qualité qui lui aurait complètement manqué; car alors son compliment eût été une épigramme, et il savait que les épigrammes étaient peu goûtées du grand ministre.
Le mérite de Richelieu comme écrivain était en-
(1) La Motue Le Vayer, 1" partie, t. II, p. 180. Dresde, iTM.
core moins contesté. Nous lisons, en effet, dans la Lettre déchiffrée (1G27), qu'on admirait les livres de controverse qu'avait publiés le Cardinal et que les vers auxquels il consacrait ses loisirs étaient trouvés « clairs, purs et coulants ».
S'il faut en croire les Maximes et instructions pour se conduire à la Cour, Richelieu avait entrepris dans sa jeunesse d'écrire l'histoire de Henri lY. C'est môme en vue de ce livre qu'il avait pris l'habitude de consigner par écrit tous les traits qu'il recueillait dans ses lectures ou dans ses conversations. Aussi n'est-il pas invraisemblable qu'il ait songé à réunir toutes ces notes éparses pour en composer un ouvrage à l'éloge du prince qui lui avait donné tant de marques de bienveillance et d'affection (1). Nous ignorons s'il a écrit cette histoire ; en tout cas, elle ne nous est pas parvenue. Il est assez probable que, dans la suite, il aura utilisé ces documents pour rédiger le premier livre de ses Mémoires où il est presque exclusivement question de Henri IV.
La seconde année de son épiscopat, Richelieu publia des Ordonnances synodales (1009). Mais cet opuscule, qui a uniquement pour objet de réformer certains abus dans le diocèse de Luçon, est sans aucune valeur littéraire. Nous l'avons étudié plus haut à titre de document historique, en faisant remarquer que s'il n'avait pas eu Richelieu pour auteur, il serait tombé dans le plus profond oubli.
H fallut la disgrâce de 1617 pour fournir à l'évêque de Luçon l'occasion et le loisir de publier deux ouvrages, sur lesquels se fonde sa réputation d'écri-
(1) 11 y est fait allusion à deux reprises dans les Instructions pour se conduire à la Cour, p. 10 et 18.
vain. Le premier parut en octobre 1617 (1), .sou.s ce titre : /.es principaux points de la fci de V lujliao catholique, défendus contre récrit adressé au Roi par les quatre ministres de Charenton.
Voici dans quelles circonstances Tévèque de Luçon fut amené à publier ce livre de polémique religieuse contre les protestants. Le duc de Luynes avait éloigné le Père Cotton qu'il jugeait trop favorable à la Reine, et il l'avait remplacé par le Père Arnoux. 11 comptait bien que ce religieux, à qui il venait de donner le titre de confesseur du Roi, serait un docile instrument. Aussi l'employa-t-il dans certaines négociations délicates auprès de la Reine mère dont il fallait sonder les dispositions et deviner les desseins. Ce P. Arnoux, que l'auteur de l'Histoire de V Edit de Nantes appelle tout uniment un scélérat, s'était acquis quelque renommée par ses prédications. Un jour, dans un sermon qu'il prononçait à Fontainebleau devant le Roi, il attaqua avec une grande violence la confession de foi des réformés, et soutint que les textes cités en marge dans ce formulaire étaient ou tronqués ou détournés de leur véritable sens. Un sermon ne lui suffit pas; il écrivit encore un mémoire dans lequel il développa ses griefs contre la doctrine protestante. Ce mémoire fut remis à Du Moulin, a Celui-ci, qui avait l'esprit vif, l'imagination féconde, le cœur plein de zèle, et qui, deTaveu même de ses adversaires, écrivait avec autant d'agrément que de force et de facilité, ne fut pas longtemps sans faire au jésuite une réponse concertée avec
(I) C'est à tort que M. Hanotaux, t. 1% p. lOi, place la publication de ce livre en 1618.
304 RICHELIEU A LUf'OX.
Montigny, Durand et Mestrezat (1). » Dans l'épître dédicatoire adressée au Roi, les auteurs énuméraient les services rendus à TÉtat par les réformés. Ils se vantaient particulièrement d'avoir défendu les prérogatives royales contre les jésuites, surtout dans les derniers États de Paris. Le P. Arnoux et les jésuites se dirent naturellement offensés par cette réponse. On fit grand bruit de part et d'autre. Le Parlement fut saisi de l'affaire; mais le Roi l'évoqua devant lui; il interdit expressément de lui dédier des livres sans sa permission, et il fît supprimer celui des ministres de Charenton. C'est alors qu'intervint Richelieu. Il venait de quitter Blois pour se retirer à Coussay, et il était heureux de prouver qu'au fond de sa solitude il ne s'occupait plus que de théologie. Du reste, il n'était pas sans habileté de sa part de réfuter les ministres que le Roi venait de condamner. Il se donnait ainsi l'apparence de défendre ce prince et peutêtre pensait-il que par ce moyen il réussirait à rentrer en grâce (2).
Dès le début de l'épitre dédicatoire, il laisse percer ce sentiment : « Sire, sachant qu'il sied bien aux évèques de parler en la cause de l'Église et en celle de leur Roi, et voyant que l'écrit que les ministres ont eu la hardiesse d'adresser à Votre Majesté est contre l'Église catholique et par conséquent contre Vous, puisque, comme son fils aîné, ses intérêts
(1) Benoît, Histoire de l'Edil de Nantes, t. II, p. 231. — Le livre des Quatre Ministres de Charenton parut vers le 1-2 juillet IGl"; Journal d'Arnauld d'Andilly, p. 310.
(2) Le livre des Ministres était précédé d'une épître dédicatoire au Roi. Le P. Arnoux avait réfuté le livre. Mais Richelieu, plus habile, fit de l'épître au Roi l'objet particulier de sa réfutation.
sont les vôtres, j'ai estimé que je ne devais pas être muet. »
Une seconde raison Ta déterminé à parler, c'est que le livre des ministres était très répandu dans le diocèse de Lucon. Les huguenots du pays « publiaient partout que c'était un arsenal qui, en peu d'espace, contenait des pièces pour ruiner de fond en comble la vérité de la religion catholique ». Répondre à cette attaque, c'était donc de la part de l'évèque exilé faire preuve de zèle épiscopal, c'était témoigner qu'il avait à cœur les intérêts de son diocèse, et que, s'il se mêlait à la lutte, c'était pour défendre son Roi et le troupeau dont il avait la charge.
Nous avons signalé dans un autre chapitre les paroles de charité, de mansuétude et de tolérance que contient cette épître dédicatoire à l'égard des protestants. <( Mon devoir, disait-il, est de leur faire du bien et non du mal, de les guérir et non de les blesser. » Il s'efforce de les convaincre que s'il déteste leurs doctrines, il a pour leurs personnes les dispositions les plus bienveillantes.
Avant d'aborder la discussion, il indique clairement le but qu'il poursuit : « C'est, dit-il, de faire voir que les ministres de Charenton sont mal fondés dans toutes leurs prétentions, qu'ils ont toute occasion de se louer de nos rois et non sujet de s'en plaindre comme ils font; que leur créance n'est pas haïe pour les raisons qu'ils prétendent, mais bien digne de haine pour beaucoup d'autres raisons qu'ils dissimulent; enfin que l'Église catholique, ses ministres et tous ceux qu'ils accusent, demeurent déchargés des crimes qu'ils leur imputent. »
La méthode dont il se sert est <\la fois la pi us simple et la plus rigoureuse. Il commence par établir la croyance de ses adversaires en transcrivant intégralement les témoignages de leurs principaux docteurs, et, cela fait, il s'empare de ces témoignages, soit pour les réfuter les uns par les autres, en faisant ressortir leurs contradictions, soit pour en tirer des aveux précieux à l'aide desquels il prouvera la vérité de la religion catholique.
Le livre comprend dix-neuf chapitres, dont quatorze sont consacrés à répondre point par point aux accusations des ministres, et les cinq autres contiennent les raisons pour lesquelles « leur croyance doit être abhorrée de tout le monde ». Il n'y a pas de plan proprement dit; on peut cependant distinguer deux parties : l'une où sont réfutées les allégations des ministres et où l'auteur se tient pour ainsi dire sur la défensive; l'autre dans laquelle, prenant à son tour l'offensive, il accuse la Réforme d'avoir renouvelé les anciennes hérésies, ouvert la porte à tous les vices et ébranlé dans ses fondements l'autorité même des princes.
Le second chapitre est de beaucoup le plus remarquable; c'est même le seul qu'il soit nécessaire de lire pour apprécier le talent de Richelieu comme polémiste. Les ministres avaient prétendu qu'Henri IV devait sa couronne aux protestants. L'évêque leur répond qu'en effet ils l'ont servi « quand il était fauteur de leur secte » et en lutte contre le Roi légitime, Henri III; mais que du jour où le Béarnais est devenu l'héritier de la couronne, les catholiques l'ont aussi puissamment aidé à Arques et à Ivry ; et d'ailleurs ce qui l'a fait monter sur le trône, c'est
surlout son abjuration. Les protestants sont doncmal venus à se vanter d'un service qu'ils n'ont pas rendu. « Au lieu de le servir, leur dit-il, c'est vous qui vous êtes servis de lui. Il a combattu pour vous, et non vous pour lui. » Et lors même qu'ils auraient réellement contribué à placer Henri IV sur le trône, est-ce bien à eux qu'il appartient de s'en vanter? Richelieu leur donne une bonne leçon de modestie : « C'est le devoir d'un sujet, dit-il, de servir et do se taire de ses services, laissant au prince à les reconnaître et à les publier. »
L'auteur fait aux protestants une autre réponse qui est péremptoire : « Vous vous plaignez de nos Rois, leur dit-il. Cependant ils vous ont accordé la liberté de conscience, tandis que les princes réformés l'ont toujours refusée à leurs sujets catholiques. » Cet argument sur lequel nous avons déjà insisté nous parait être l'un des traits les plus originaux et les plus forts de la polémique de Richelieu.
Il dit dans ses Mémoires qu'il a écrit ce livre en six semaines. Je croirais volontiers qu'il y a là quelque exagération, et qu'il était beaucoup plus dans le vrai lorsqu'il déclarait au P. Joseph : « J'ai entrepris une œuvre contre Ihérésie que je n'achèverai pas sans veilles (1). » Cependant il faut reconnaître que, dans le style comme dans la composition, cet ouvrage porte des traces de précipitation. Ce n'est pas que l'érudition y soit médiocre, comme le prétend M. de Beauregard : il est visible au contraire que Richelieu possède à fond toutes les sources protestantes du XVP siècle, Luther, Calvin, Buchanan,
(1) AvENF.l., t. vu, p. 41-2.
Goodman, Théodore de Bèze; il connaît et il cite tous les écrivains les plus importants de la Réforme ; et pour les réfuter, il a recours tantôt à l'Écriture sainte et aux Pères de l'Église, tantôt aux théologiens scolastiques.
Malgré de nombreux latinismes, et notamment un emploi fréquent de l'ablatif absolu, le style de Richelieu, dans cette réponse aux ministres de Charenton, se rapproche de la bonne prose du xvii^ siècle. La phrase est encore un peu lourde et surchargée d'incidentes; les procédés de discussion rappellent un peu trop la terminologie et la dialectique de la théologie du moyen âge. Néanmoins, lorsqu'il traite des questions qui touchent à l'histoire ou à la politique, son ton s'élève, prend de l'allure, et il n'est pas rare alors qu'entraîné par le feu de l'argumentation, il écrive quelque page d'une belle venue qui fait songer à Balzac ou à Pascal (1).
(I) Peut êlre lira-t-on avec quelque curiosité le jugement qu'un Père de la Compagnie de Jésus, dans un livre très intéressant mais peu connu, a porte sur l'ouvrage de Iliclielieu; on sait que les Jésuites sont peu suspects d'indulgence à son égard. « Richelieu, pour ne pas être trop long, n'use pas de tous ses avantages. La théologie, l'Écri turc sain te, la raison , les écrivains mêmes delà secte, l'histoire lu i fournissaient des arguments sous lesquels il aurait pu les accabler; mais ceux qu'il choisit sont tellement opportuns, si évidents, si concluants, présentés avec tant de force, d'une manière si serrée, dans un style si noble, si énergique et si précis, qu'ils suffisent pour renverser cet échafaudage de louanges personnelles et d'accusations iniques contre l'Église que les pasteurs de Charenton s'étaient efforcés de dresser en présence du Iloi.
" Au reste, cette réfutation porte le caractère de la vérité qu'elle défend : au lieu de ce frisson de liaine qui circule dans l'écrit des ministres de Charenton, elle est empreinte du calme d'une cause sûre d'elle-même, de cette conviction profonde, de cettefermeté tranquille, de cette noble autorité qu'elle donne à ses défenseurs, de ce sentiment de compassion et de charité qu'elle leur inspire pour les
La publication du livre de Richelieu fut remarquée. Dans une lettre du 14 février 1618, le cardinal Bentivoglio l'annonçait au cardinal Borghèse, neveu de Paul V (1), en signalant cette particularité que l'ouvrage de lévèque de Luron était écrit en français, tandis que jusqu'alors les travaux de théologie ou de controverse avaient toujours été rédigés en latin.
Le 9 octobre de l'année précédente, ce livre avait été approuvé par les docteurs de Sorbonne. Cette nouvelle parut faire grand plaisir à Richelieu, car il écrivait à M. de Flavigny, doyen deLuçon : « Je suis très aise que mon livre ait été reçu comme vous me le mandez, puisque c'est de Messieurs de Sorbonne dont j'honore tellement le corps que j'estime l'honneur que j'ai d'en être, un des principaux que j'aie et puisse avoir (2). »
Ce livre produisit quelques fruits. Moréri raconte qu'un demi-siècle plus tard Jacques de Coras, ministre de Tonneins dans l'Agénois, qui avait été pendant trois ans l'aumônier de M. de Turenne, entreprit de réfuter la /?e/jo«5"2 aux ministres de l'évéque de Luçon. Mais les preuves lui parurent si fortes qu'il conçut des doutes sur sa propre religion et ne larda pas à embrasser la foi catholique (1665); suivant l'usage, il rendit compte de sa conversion dans un écrit pulilic intitulé : La conversion de Jacques de Coras, dédié à Nosseicjneurs du clergé de France,
victimes el les esclaves de l'erreur. • —P. Prat, Recherches hisl. et crit. sur la compagnie de Jésus en France au temps du P. Cotton, Lyon 1876, gr. in-8°, t. IV, p. o6.
(1) BENTivocMO, Lettre 1078.
{■2) AVESEL, t. 1", p. ÎKiti.
dans lequel il rétractait ses erreurs et exposait les raisons de sa nouvelle foi (1).
Dans son introduction, Richelieu avait pour ainsi dire provoqué des répliques. Il avait demandé que les ministres lui répondissent sans équivoque. « S'ils nous font connaître clairement quelle est leur créance, nous leur serons beaucoup obligés, vu que d'ordinaire nous avons plus de peine à la découvrir qu'à la convaincre. » Un jeune ministre de vingt-huit ans, David Blondel se chargea de lui répondre dans un livre qui parut sous ce titre : « Modeste déclaration de la sincérité et vérité des Églises réformées de France (Sedan, 1619). Cet ouvrage, où Ion ne trouve aucun détail relatif à Richelieu, est pour nous sans intérêt. Nous avons perdu le goût de ces polémiques à coup de textes et où la médiocrité de la forme ne rachète pas l'aridité du fond.
En 1618, Richelieu exilé à Avignon et obligé de garder le silence pour ne pas donner prise à ses ennemis qui l'accablaient de calomnies, consacra ses loisirs forcés à écrire un second livre religieux. Il parut en 1618, sous le titre d'Instruction du Chrétien. Ce n'est point un ouvrage de théologie proprement dite, bien qu'il atteste une parfaite connaissance de la théologie dogmatique et morale. C'est essentiellement un abrégé de la doctrine chrétienne, composé en vue du peuple et destiné à être lu chaque dimanche au prune des messes paroissiales, pour servir de texte aux instructions des curés.
Ce livre répondait à un besoin urgent. L'ignorance
;i) Ce même Coras avait publié en 1663 un poème épique, Jonas ou iSinive péiiilenle, dont s'est moqué Boileau dans sa ""= satire : Le Joaas inconnu sèche dans la ix)ussière.
du la religion était le mal de cette époque. Les pratiques du culte étaient conservées dans la plupart des paroisses, mais les fidèles ne connaissaient que très incomplètement les vérités religieuses et morales. D'autre part, Tévèque ne pouvait guère compter sur le clergé, qui manquait de lumières et de zèle pour remplir un tel ministère. Comprenant donc combien il importait de faire pénétrer les vérités de la foi jusque dans les esprits les plus simples, et voulant venir au secours des pasteurs qui, dans beaucoup de cas, eussent été incapables de faire des instructions solides et lumineuses, comme il les aimait, il préféra composer lui-même ce catéchisme. Aussi peut-on dire que, de tous les actes de la vie épiscopale de Richelieu, c'est celui qui révèle le mieux le pasteur des âmes (1).
L'ouvrage est dédié aux fidèles de Lucon : « Mes chères âmes, apprenant du souverain pasteur des pasteurs que le principal office du pasteur est de faire paître son troupeau, la charge qu'il a plu à Dieu me donner en ce diocèse, et l'amour tendre avec lequel je souhaite votre salut, m'ont porté à vouloir m'acquitter utilement envers vous de ce à quoi je me sens obligé en ce point.
« Pour cet elFet, sachant que paître spirituellement n'est pas autre chose qu'instruire l'esprit de l'homme des volontés de son Créateur, et l'inviter aies suivre, j'ai entrepris de vous faire voir particulièrement ce qu'il désire de tout chrétien, et par ce moyen de vous disposer à le faire, t'est le but de cette instruction
(1) Mf^ Peisii.ud, p. -2*.
que je vous dédie à très juste titre, puisqu'elle est faite pour vous (1) »
Un peu plus loin, il ajoute qu'il a écrit son livre dans un style fort simple, son but étant de paître les colombes plutôt que les aigles, qui iieuvent chercher leur nourriture d'elles-mêmes.
S'adressant ensuite aux curés, il leur dit qu'il a fait cet ouvrage pour s'acquitter de sa charge et les aider à remplir la leur. Il leur recommande de lire une leçon de son livre chaque dimanche et fête à la messe paroissiale. Quand la leçon sera jugée trop longue, on la coupera, « désirant, dit-il, non seulement fournir au peuple cette nourriture spirituelle, mais en outre qu'elle leur soit servie de telle sorte qu'ils la reçoivent avec plaisir. » Pour cela, il veut que les curés fassent cette lecture « distinctement et posément, s'arrétant tellement aux points qui forment les divers sens que l'intelligence en soit facile à leurs auditeurs ».
Il fait deux parts de son livre : Tune est pour le peuple, l'autre est réservée aux doctes : « J"ai mis à la marge, dit-il, beaucoup de choses que je nai pas voulu mettre dans le texte pour être trop hautes pour le peuple. « Les notes marginales seront pour les curés.
L'ouvrage entier comprend vingt-huit leçons, dont les plus longues ne dépassent pas douze pages., L'explication des articles du symbole, des commandements de Dieu et ceux de l'Église, de l'Oraison Dominicale et de la Salutation Angélique, de la valeur et de l'usage de chaque sacrement; enfin un formu-
(1) RicuELiEr, Instruction du Chrétien. Poitiers, 1621.
laire de prières quotidiennes avec l'indication sommaire de la manière dont le chrétien doit s'acquitter de tous ses devoirs : telle est la substance de ce livre si méthodique et surtout si pratique. Car c'est là peut-être le côté le plus saillant de l'esprit de Richelieu, c'est qu'il repousse toutes les théories spéculatives pour tendre uniquement à l'action. Avec un rare bon sens et une parfaite justesse, il condamne ces prédications où l'orateur cherche, non pas le bien des âmes, mais un moyen de faire parade de sa science et de son érudition. « Vous avertirez de notre part, écrit-il aux curés, tous les prédicateurs qui prêcheront en vos paroisses, de s'arrêter plus en leurs sermons à instruire le peuple de ce qui est de son salut, et l'exciter à faire son devoir, qu'à décider quelque point de doctrine trop haut pour sa portée et dont la connaissance ne lui est point nécessaire. « A ses yeux un commentaire très clair et très simple d'un texte de catéchisme l'emporte sur les sermons les plus savants et les plus éloquents.
Quoique très courte, chaque leçon comprend deux ou trois articles, suivant l'importance de la matière. L'auteur place en tête le texte de l'article du symbole ou du commandement de Dieu qui doit faire l'objet de la leçon et il fait ensuite un commentaire littéral et rationnel de tous les mots de ce texte. Toutes ses explications sont admirables de netteté ; mais peutêtre pourrait-on lui reprocher de s'être servi dans ses développements des procédés fournis par la rhétorique. On croirait presque qu'il a voulu répondre à tous les points de la formule classique : quis; quid, ubi, etc., tant ses amplifications ont quelque chose d'artificiel. Ainsi à propos de l'article : est né de la
Vierge Marie, il demande comment Jésus-Christ est né, en quel temps, en quel lieu, de qui, de quelle femme? Cette méthode a rinconvénient de trop rappeler les distinctions sans fin et les arguties de la scolastique, et surtout de donner trop de sécheresse au style.
Après les explications dogmatiques, viennent les réflexions morales, les règles de conduite pratique qui s'en dégagent. Ici encore, aucun mouvement, aucune chaleur, rien qui aille droit à l'âme et la remue. Il semble -que l'auteur se propose uniquement de parler à Tesprit et à la raison sans tenir aucun compte du cœur. D'ailleurs, il ne range pas la sensibilité parmi les facultés de l'âme; suivant une division très ancienne, pour lui les trois puissances de l'âme sont la mémoire, l'entendement et la volonté (1). Les sentiments qu'il veut faire naître chez ses auditeurs sont de véritables déductions qu'il présente pour ainsi dire sous la forme de syllogismes. « Qui ne sera humble, s'écrie-t-il, considérant que Jésus-Christ s'est abaissé et humilié jusqu'à l'opprobre de la Croix? Qui ne sera obéissant, considérant qu'il l'est jusqu'à la mort? » On le voit, cette aridité ne ressemble guère aux analyses si fines, aux instances si pressantes et si tendres de S. François de Sales, dans, son Introduction à la vie décote.
Chaque leçon se termine parées mots : vous prierez Dieu pour l'auteur de cette instruction. Comme le remarque M^'' Perraud, cette recommandation si simple, mais si chrétienne, répand sur le livre tout entier un véritable parfum de foi et d'humilité. Plus
(1) Inshuclion du Chrétienne, leçon X.
tard, quand, devenu ministre, il sera absorbé par les conceptions gigantesques de sa politique, quand, dans des heures critiques, les cabales de la Cour s'attaqueront à sa haute fortune, quand enfin les armées étrangères envahiront la France et que Paris tremblera à l'approche des bandes espagnoles, de pauvres curés de village, après avoir lu quelques pages du catéchisme de Luçon, inviteront les paysans à prier Dieu pour Vauteur de cette instruction ; et qui sait si ces humbles prières faites pour le grand Cardinal ne lui seront pas plus utiles au tribunal de Dieu que d'avoir vu pendant vingt ans la France trembler à ses pieds (i)?
\S Instruction du Chrétien obtint un très vif suc-, ces. En lui donnant leur approbation (20 octobre 1G18), les religieux augustins déclarèrent w qu'ils avaient trouvé ce livre rempli d'une bonne et saine doctrine..., dont les âmes pieuses peuvent recueillir beaucoup de fruit et de contentement pour la clarté, facilité et excellence du bel ordre et des instructions qui s'y trouvent ».
L'ouvrage eut plus de trente éditions et un grand nombre d'évéques l'adoptèrent pour l'usage de leur diocèse. Il fut traduit non seulement dans la plupart des langues de l'Europe, même en basque, mais encore en arabe et en turc. Ainsi, dit Lescot, ce livre lit de l'évéque de Luçon un véritable missionnaire, lequel parlant toute sorte de langues put enseigner toute l'Église.
Lorsque, quatre ans plus tard, Grégoire XV l'éleva aux honneurs du cardinalat, il lui écrivit un bref très
(I) yv Perraid, Le Card. de Richelieu l'véque et théologien, p. 27.
élogieux et très flatteur où il lui disait qu'il devait la pourpre, non pas aux prières du Roi et de la Reine, mais à ses travaux de controverse religieuse. Voici ce document tel que l'a traduit M. B. Zeller.
« Grégoire XV, pape. Notre cher fils, salut.
« Nous n'avons pas voulu seulement accorder une récompense à la vertu, mais fortifier d'un nouvel appui la religion catholique et parer le Sénat apostolique d'une nouvelle gloire, lorsque, approuvant la désignation de Leurs Majestés Très-Chrétiennes, nous t'avons récemment décoré de la pourpre cardinalice. En efTet, de même que les lois de la discipline militaire décernaient sagement le triomphe aux soldats dont le courage avait servi de rempart à la république, et causé la ruine des ennemis, ainsi est-ce avec raison que tu viens d'arriver à la plus grande dignité dans l'Église romaine. Car, dans la lutte que nous avons à soutenir contre le prince des ténèbres, ta science et ta piété ont été dans nos contrées comme un glaive de salut pour abattre l'orgueil des hérétiques et exercer une Sainte Vindicte parmi des peuples non croyants. Aussi jouis, notre très cher fils, non seulement du témoignage de la faveur royale et delà munificence pontificale, mais aussi de la juste renommée due à tes qualités éminentes; caria splen-, deur de tes mérites brillait d'un tel éclat dans la république chrétienne, qu'il paraissait importer à la Gaule tout entière que ces vertus fussent distinguées par la gloire d'insignes sacrés. Ces distinctions ont en effet plus de puissance pour frapper les imaginations des hommes que la seule vertu nue, dépouillée d'ornements. Nous nous réjouissons vivement que celte récompense de tes mérites et ce témoignage de
notre bienveillance aient été pour toi un événement si agréable. Or, sache que tu nous auras comblé des preuves de la reconnaissance si, le montrant semblable à toi-même, tu continues ù augmenter en Gaule la dignité de l'Église, si tu écrases les forces de rhérésic sans te laisser épouvanter par aucune difficulté, mais marchant avec confiance sur les aspics et les basilics. Ce sont là les grands services que l'Église romaine exige et attend de toi; quant à nous, certain que notre espoir ne sera pas déçu, nous t'embrassons avec amour dans notre charité paternelle.
« Donné à Rome, à Sainte-Marie-Majeure le 3 novembre 1622 , la seconde année de notre pontificat (1). »
On sait que Richelieu ne trompa point l'espérance du pape. Malgré les soucis de la politique, il écrivit un traité De la perfection du Chrétien, ouvrage de piété mystique qu'il rédigea à l'armée, sous les murs de Corbie (2) , et qui dans sa pensée devait être le complément de son Instruction du Chrétien. Il composa aussi un second livre de controverse contre les protestants. Il fut publié après sa mort par les soins de sa nièce, la duchesse d'Aiguillon, sous le titre suivant : Traité qui contient la méthode la plus facile et la plus assurée pour convertir ceux qui sont séparés de l'Église (1651, in-P). Cet ouvrage posthume est la preuve irrécusable du goût qu'avait conservé le grand Ministre pour les travaux théologiques. La méthode y est plus ferme, plus nette, et l'argumentation plus
(!) Zellf.r, Richelieu et les minisires de Louis XIII. Paris, Hachette, [ 1880, p. 122.
(2) Commencée en 163C à Corbie, la Perfection du Chrétien fut terminée en 1639 pendant le siège de Hesdin.
irrésistible que dans ses livres de jeunesse. On y senl le génie d'un diplomate qui va droit au but et qui démasque avec une merveilleuse clairvoyance les sophismes et les faux-fuyants de ses contradicteurs.
Au point de vue littéraire les livres religieux du cardinal de Richelieu ne valent ni ses Mémoires ni son Testament politique, ni même ses Lettres. Homme d'affaires et de raison avant tout, il n'avait ni assez de sensibilité ni surtout assez d'onction pour parler le langage de la piété et pour traiter des grands mystères de notre foi.
Il n'était bien lui-même que lorsqu'il avait à démêler quelque intrigue obscure, ou à exposer quelque grand dessein, intéressant le salut de la France. Il trouvait alors l'expression forte, pittoresque, saisissante, pour traduire sa pensée. Lorsqu'il traite au contraire des matières religieuses, il échappe le plus souvent au mauvais goût de son époque, sa langue est grave, simple et toujours lumineuse; mais l'homme de génie et surtout l'écrivain supérieur s'y révèle trop rarement. Par ses livres de controverse, il est l'émule des du Perron, des BéruUe et des Coëffeteau ; il l'emporte même sur eux par la clarté et la sobriété de son style ; mais il est loin de l'allure vive et passionnée des Provinciales. Pour que la prose . française put faire ce pas immense, il fallait quarante ans encore et le génie de Pascal.
Les conclusions qui se dégagent de cette étude peuvent, je crois, se résumer en ces mots : Richelieu a' été un excellent évéque, et l'évêque a préparé le ministre.
L'histoire a peut-être trop négligé, dans la vie de Richelieu, son épiscopat à Lucon. La gloire de Thomme d'État semble avoir fait oublier les qualités et les vertus de l'homme d"Église. Il n'était donc pas sans intérêt d'essayer de réparer cette injustice et de montrer combien le ministre a été redevable à l'évêque.
Entré dans l'Église sans vocation et pour conserver un bénéfice dans sa famille, Richelieu a le grand mérite de se plier à toutes les exigences de sa nouvelle profession. Il renonce brusquement aux séductions de la vie mondaine, se condamne aune retraite laborieuse, étudie à fond la théologie et se prépare à devenir, comme du Perron, le champion du catholicisme contre les protestants.
Au lendemain de son sacre, et après des succès oratoires qui l'ont fait remarquer, il a le courage de quitter la Cour, où le retiennent de si brillantes espé-
rances, pour aller vivre à Luçon, au milieu des pauvres populations dont il est le pasteur. S'astreindre, à vingt-trois ans, à l'obligation de la résidence, alors que la plupart des prélats s'en affranchissaient si aisément, ce n'est pas le fait d'une àme vulgaire, mais plutôt la marque d'un esprit élevé et soucieux de remplir tous ses devoirs.
Pendant les huit années à peu près consécutives qu'il passe à Luçon, il transforme son diocèse. Il relève les ruines matérielles et morales que les guerres de religion y avaient accumulées ; il restaure sa cathédrale, il fonde un séminaire, il crée plusieurs maisons religieuses, il fait la visite canonique de toutes les paroisses, et remédie partout aux abus qu'il rencontre. Enfin, quand il quitte Luçon pour devenir secrétaire d'État en 1616, il laisse son diocèse dans un état de prospérité qu'il n'avait pas connu depuis plus de cinquante ans.
Ces diverses institutions nous permettent de juger son zèle épiscopal : sa correspondance nous met au courant de sa vie intime pendant toute cette période. Elle nous révèle même un Richelieu absolument inconnu. Ce n'est pas le terrible Ministre qui fait tout plier devant lui, et qui, pour atteindre son but, ne recule pas devant les mesures les plus violentes et les plus cruelles. C'est un prélat aimable, séduisant par le charme de sa jeunesse et les grâces de son esprit, doux et affable pour tous ceux qui l'approchent, régulier dans ses mœurs, sincèrement pieux, même avec un certain mélange de superstition, juste et ferme dans son administration, mais en même temps accueillant, hospitalier et serviable pour tous ses amis. Enfin il se montre à nous avec une qualité
qu'on ne lui aurait pas soupçonnée et que les dures nécessités de la politique lui feront perdre trop tôt : il est homme de cœur. Aussi est-il aimé de tous ceux qui l'enlourent. Sa mère est pénétrée de reconnaissance pour ses soins affectueux. Ses frères et ses sœurs recourent à lui comme au chef de la famille ; ses amis et ses serviteurs lui sont très attachés et lui restent fidèles dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. Enfin, ses collègues dans Tépiscopatle tiennent dans la plus haute estime. Ils parlent avec éloge de ses travaux et de sa piété ; ils recherchent son amitié, et en 1G15, malgré sa jeunesse, ils le désignent pour parler devant le Roi au nom de tout le clergé de France, tant ils ont bonne opinion de son zèle, de son activité, de sa science et de ses vertus.
J'ai ajouté que l'épiscopat fut, pour Richelieu, une préparation au ministère.
On a vu des hommes que le hasard des circonlances, un caprice du souverain ou les intrigues d'une favorite, avaient élevés au pouvoir, et qui, prisàl'improviste par la fortune, ont fait leur éducation politique au préjudice des intérêts qui leur étaient confiés. Si Richelieu, au début de sa carrière politique, dut beaucoup à la faveur, il faut reconnaître qu'il s'était depuis longtemps préparé aux obligations qu'elle lui imposa.
Né avec des qualités brillantes, il les perfectionne par de solides études littéraires et philosophiques, comme n'en faisaient guère les jeunes gens de sa condition. L'imagination a peu de prise sur lui; son esprit est essentiellement positif. Il est avant tout homme de raison et d'action, trait distinctif de ceux que la Providence prédestine il gouverner les peuples.
La théologie, par ses mille subtilités et ses distinctions infinies, achève d'affiner son intelligence et lui donne cette souplesse qui fait les diplomates.
Quand cette première éducation est terminée, l'administration d'un diocèse l'initie à la pratique des hommes et des choses. Les fonctions délicates etmultiples dont il est chargé lui font acquérir cette expérience qui est indispensable aux hommes d'État, et que les soudaines illuminations du génie ne sauraient remplacer. Et comme si Dieu avait voulu réunir autour de lui les conditions les plus favorables à son développement, il se trouve dans un évêché pauvre et sans ressources, où il est obligé de tout créer, et où il est constamment aux prises avec la gène et les difficultés matérielles, situation excellente, qui stimule son ambition et donne l'essor à des facultés que la richesse et le bien-être auraient peut-être énervées. Il avise donc, dans la solitude de son évêché, aux moyens de sortir de son obscurité et de jouer un grand rôle; on dirait qu'il a le pressentiment de ses hautes destinées. En attendant que ses rêves se réalisent, il profite avidement de tout ce qui peut l'instruire et le former. Comme les protestants sont nombreux dans son diocèse, il observe leurs menées, il discute leurs prétentions, il y fait droit quand elles sont justes, il. les combat quand elles sont illégitimes et dangereuses. En un mot, il étudie surplace la question religieuse, qui était si importante à cette époque, et il est ainsi amené à se tracer à lui-même une ligne de conduite, faite de tolérance et de fermeté, qu'il applique d'abord à son diocèse et qu'il appliquera plus tard à toute la France.
Son séjour à Luçon, en plein théâtre delà guerre
civile, le met aussi en mesure de surveiller les révoltes des grands. Il médite sur les dangers que ces levées de boucliers font courir à l'autorité royale et ù la tranquillité publi(iue. Il est non seulement le témoin, mais encore la victime des excès que commettent les troupes rebelles; aussi le voit-on multiplier les démarches et les prières, pour épargner à son diocèse et à sa terre de Richelieu les horreurs de la guerre. Enfin, un peu plus tard, on le charge de négocier avec les chefs delà révolte, le prince de Condé et le duc de Nevers, pour les ramener dans le devoir. Il n'est donc pas téméraire de penser que ces événements, auxquels il est mêlé d'une manière si directe, ont fait naître dans son esprit la résolution de réprimer un jour toutes ces tentatives séditieuses, et de faire courber ces tètes altières devant l'autorité du Roi et la majesté des Lois. Or, la ruine des protestants comme parti politique, et l'abaissement des grands, ne devaient-ils pas former tout le fond de la politique intérieure de Richelieu?
Chose plus surprenante encore ! il a déjà choisi les hommes qu'il chargera plus tard d'exécuter ses desseins. Ce sont des amis qu'il s'est attachés pendant son épiscopat, et qu'il a pu étudier et former de longue main. Ils sont pour la plupart des hommes d'Église. Il ne les juge pas pour cela ni moins intelligents, ni moins souples pour manier les affaires de ce monde; mais surtout il sait qu'il trouvera en eux des instruments plus dociles, plus dévoués et peut-être moins difficiles à récompenser. Vienne donc l'heure oii il sera appelé au ministère, il aura pour collaborateurs des hommes comme les Bouthillier,le cardinal deBérulle, le Père Joseph et le cardinal Henri de Sourdis.
Enfin , comme un diocèse est un champ d'expériences nécessairement restreint, il a la bonne fortune d'être envoyé par le Poitou aux États généraux. Là, il assiste à des délibérations où s'agitent les intérêts non plus d'une province, mais de la France entière. Il peut donc se rendre compte des maux dont elle souffre, des doléances et des vœux que présentent les trois ordres, des remèdes et des réformes qu'ils proposent. Observateur sagace, il comprend la faiblesse du gouvernement en face des députés et les efforts qu'il fait pour éluder leurs demandes. Il prévoit surtout le jour où les favoris de rencontre auront disparu, et où le Roi sera obligé de confier le pouvoir à des mains plus dignes, plus habiles, et plus fortes. Ce changement serait à coup sûr le salut de la France; mais pourquoi ne serait-il pas le point de départ de sa propre fortune? Et s'il faut au Roi un ministre capable de tout remettre en ordre, de pacifier ce pays au dedans, et d'accroître son prestige et sa puissance au dehors, le jeune évêque se demande pourquoi cet illustre rôle ne lui serait pas réservé.
Le pressentiment de sa grandeur future éclate à chaque instant dans les confidences échappées à sa plume, et il faut ajouter que tout le justifie dans sa conduite depuis qu'il est arrivé à l'âge d'homme. On vient de le voir, il lui a fallu sept années de recueillement, de travail intense, de méditation, de contrainte et de manœuvres habiles pour s'imposer à l'attention de Marie de Médicis et devenir ministre. Après quatre mois d'une administration déjà résolue et énergique, une révolution de palais le renverse. Mais cette chute . ne le décourage pas. Avec une merveilleuse dextérité et une persévérance que rien ne rebute, il reprend un
h un tous les fils de ses ambitieuses intrigues, il se remet en route, séduit les uns, se rend redoutable aux autres, et après sept autres années de patience et de souplesse, couvert cette fois par la robe rouge de cardinal, il rentre de nouveau au ministère. Mais cette seconde prise de possession est définitive; il sera le maître, j'allais dire le Roi , jusqu'à sa mort.
liltlIELIEf A I-IÇON. i9
Pages.
Introduction v
Bibliographie xiii
CiiAP. I. — Enfance et jeunesse de Richelieu 1
Généalogie de la famille. — Naissance et première éducation de Richelieu. — Ses études littéraires et philosophiques. — Il choisit le métier des armes et fréquente les académies.
CiiAP. II. — Études théologiques de Richelieu et son
arrivée à Luçon 33
Richelieu devient homme d'Église. — Ses études théologiques. — Voj'age à Rome. — ^Mensonge au Pape. — Premiers succès à la Cour. — Le doctorat. — Départ pour Luçon. — Installation épiscopale.
Ch.vp. III. — Administration épiscopale . 77
État du diocèse de Luçon. — Richelieu i-ègle le conflit avec le chapitre. — Convocation d'un synode. — Fondation du séminaire. — Les Oratoriens et les Capucins à Luçon. — Zèle épiscopal de Richelieu.
Vases.
CiiAP. IV. — Richelieu et les protestants 113
Richelieu défenseur de la liberté religieuse. — Ses déclarations à cet égard. — H règle à l'amiable les conflits avec les protestants de Luçon. — Son jugement sur l'assemblée de Saumur et l'affaire de Saint- Jean-d'Angélj'. — Ses prédications et .ses livres pour convertir les protestants.
CiiAP. V. — Vie intime de Richelieu à Luçon 1.30
Ses efforts pour sortir de la pauvreté. — Richelieu homme de cœur; il aime à rendre service. — Ses rapports avec sa famille. — Richelieu directeur des âmes ; sa piété et ses superstitions.
Chap. VI. — Richelieu et ses amis 170
Rapports de Richelieu avec l'abbé de la Cochère, le P. Joseph, le cardinal de Sourdis, du Vergier de Hauranne et Sully. — Opinion des évèques contemporains sur Richelieu.
Chap. Vil. — Éducation politique de Richelieu 208
Avantages pour Richelieu d'être évêque de Luçon.
— Premier éveil de son ambition : il songe à paraître à la Cour. — Ses voyages à Paris. — Son rôle aux États généraux de 1614. — Ses premières négociations.
— Il est nommé secrétaire d'État.
Chap. VIII. — Richelieu hors Luçon (1616-1623). ... 240
Mort de Concini.— Disgrâce de Richelieu : il suit la Reine à Blois. — Il est exilé à Coussay, puis à Avignon. — 11 est appelé auprès de la Reine mère. — Deuils de famille. — Négociations pour le Cardinalat. — Richelieu se démet de l'évêché de Luçon. — Devenu ministre, il continue à protéger son ancien diocèse.
Pape».
CiiAP. IX. — Richelieu orateur et écrivain 285
La pnklication sous Henri IV. — Sermons de Kiclielieu à Paris et à Luçon. — Richelieu orateur politi(|ue. — Analyse et appréciation de ses livres de controverse religieuse.
Conclusion 310
'^JoWersftaJ' WBLI3THECA
La Bibliothèque
Université d'Ottawa
Echéance
The Library
University of Ottawa
Dote due