CHAPITRE yill
Sommaire. — Mort deConcini. — Disgrâce de Richelieu : il suit la Reine à Blois. — 11 est exilé à Coussaj-, puis à Avignon. — Il est rappelé auprès de la Reine mère. — Deuils de famille. — Négociations pour le cardinalat. — Richelieu se démet de l'évèché de Luçon. — Devenu ministre, il continue à protéger son ancien diocèse.
Richelieu ministre appartient à l'histoire générale; nous n'avons donc pas à nous en occuper ici. Disons seulement que le maréchal d'Ancre lui demanda de renoncer à son évéché en entrant aux affaires; mais le nouveau secrétaire d'État refusa obstinément d'y consentir. Il avait l'esprit trop sagace et trop prévoyant pour abandonner une position sûre et relativement avantageuse, en vue d'un titre sans doute plus brillant, mais subordonné à toutes les éventualités de la politique. Le favori eut beau s'entêter et se fâcher : le prélat ne céda point et se montra décidé à quitter plutôt les affaires que son siège épiscopal. La Reine s'interposa, et Richelieu put continuer à gouverner son diocèse.
L'événement prouva bientôt combien il avait été sage en agissant de la soiHe .« On a vu peu de grands hommes, dit-il dans ses Mémoires^ déchoir du haut degré de la fortune sans tirer après eux beaucoup de gens (1). » Il lui était réservé de confirmer par son propre exemple la justesse de cette remarque; car la révolution de palais du 24 avril 1G17 lui fut funeste, aussi bien qu'à ses protecteurs.
On a décrit cent fois la joie puérile de Louis XIII quand il apprit la mort du maréchal d'Ancre (2). Il monta sur un billard, et c'est sur cette sorte de;;flyo/.y, comme disent les mémoires du temps, qu'il reçut les félicitations des courtisans,
L'aftluence était nombreuse au Louvre. L'évêque de Luçon,qui était à la Sorbonne pendant que le meurtre s'accomplissait, s'empressa d'accourir, et, avec une fermeté et une audace incroyables, il ne craignit pas de se présenter dans cette tumultueuse assemblée. Il passa devant le Roi qui, du haut de son billard, lui dit qu'il le voulait bien traiter (3), et de
(1) RicnELiEU, Mémoires, t. XXI bis, p, 09.
(2) Arnauld d'Andilly raconte dans son journal que lorsque d'Ornano vint annoncer au Roi la niorl du Maréchal, le prince se montra à l'une des fenêtres de la cour, l'épée à la main, et cria : « Courage, mes amis, je suis maintenant Roi.., »
« Après, le Roi s'en alla dans sa galerie et se mit sur le billard, où •< il recevait avec une contenance très contente et très assurée toute « la noblesse qui lui venait faire la révérence. Il y fut encore une « partie del'après-diner et donnait ordre lui-même à plusieurs choses, • Il dit qu'il y avait cinq nuits qu'il n'avait dormi. • Journal d'AiiNAiLo d'Andilly, p. 282.
(.1)RicHELiFX, Mémoires, liv. VIII, p. 420. —Je ne crois pas qu'il faille prendre au sérieux l'anecdote racontée par Taliemant des Réaux d'après Le Grain. Il est peu vraisemblable que le Roi ait dit à Richelieu, après la mort du maréchal d'Ancre : « Me voilà déli\Té de votre tyrannie, Monsieur de Luçon. » L'évêque était alors un trop petit per-
ce pas il se rendit comme a Tordinaire dans la salle du Conseil. Il n'y fut pas admis, ou, du moins, il fut mal reçu par Villeroyet les autres ministres (1). Les sceaux furent enlevés à Mangot; Barbin fut retenu prisonnier chez lui et ses papiers confisqués. Richelieu se vit traité avec plus de ménagements. Son caractère ecclésiastique, et plus encore la digne et ferme attitude qu'il garda dans cette circonstance le protégèrent contre toute mesure de rigueur. Avait-il eu, en prévision de ces événements, des relations secrètes avec Albert de Luynes, comme l'en accuse le P. GrilTet,etaurait-il ainsi trouvé grâce auprès du nouveau favori? 11 serait difficile de l'affirmer. Quoi qu'il en soit, il fut le seul pour qui on eut quelque égard. Il assure même que Luynes lui aurait fait ce compliment : « Allez-vous-en au lieu oîi sont assemblés tous ces Messieurs du conseil, afin qu'on voie la difTérence avec laquelle le Roi traite ceux qui vous ressemblent et les autres qui ont été employés en même temps. »
A l'en croire, Luynes aurait même poussé la générosité jusqu'à lui offrir de rester au conseil avec tous
sonnage pour avoir pu faire peser sa tyrannie sur le Roi. Tai.lemam', t. II, p. 3.
(1) Arnauld d'Andilly raconte querévêque de Luron, sur l'ordre du Uoi, se rendit à la salle du conseil accompagne de M. de Vignolles, mais que Villeroy ne voulut pas l'admettre avant d'avoir su du Roi si Richelieu devait • travailler en qualité de secrétaire d'État ou de conseiller d'État. • (Journal, p. 29.) Déageant dit aussi que « le Roi était favorablement disposé pour l'évoque de Luçon. Il aurait voulu qu'il continuât l'exercice de sa charge pour l'assurance que Sa Majesté avait de son affection. Odélité et capacité très reconnue. Sa Majesté lui ayant, à cet effet, mandé de venir au conseil, les anciens ministres, prévoyant que la clarté etéminence de son esprit reluisant comme il faisait par-dessus les leurs, ils ne seraient plus tenus pour oracles de l'État comme ils voulaient qu'où les crût, lui donnèrent d'abord toutes
ses appointements. Mais mal reçu par Villeroy, qui venait de prendre la direction du ministère, et comprenant que de ce côté il n'avait pas à compter sur des dispositions bienveillantes, il résolut d'offrir ses services à la Reine mère qui venait d'être bannie (1). « Je pipéférai, dit-il, l'honneur de la suivre en son affliction à toute la fortune qu'on me faisait espérer. »
Richelieu se donne ici des airs d'héroïsme qui ne sont pas absolument conformes à la vérité. Sa première pensée, après la mort de Concini, avait été de rester au ministère. Ce n'est que lorsqu'il eut la conviction que cela était impossible qu'il se tourna du côté de la Reine. Son dévouement, comme le dit M. Avenel, était donc de nécessité (2).
Avant de quitter Paris, il négocia les adieux de Marie de Médicis àLouis XIII. Il est peu probable que la Reine ait prononcé le discours très habile, très digne et très étudié que lui prête l'évèque de Luçon dans ses Mémoires. La séparation se fit simplement et sans récriminations. Les exilés partirent pour Blois le 3 mai 1617. « La Reine, dit Richelieu, sortit du Louvre, simplement vêtue, accompagnée de tous ses domestiques qui portaient la tristesse peinte en leur visage; et il n'y avait guère personne qui eût si peu de sentiment des choses humaines que la face de cette
les traverses dont ils se purent ressouvenir... » Déageant, Mémoires, p. 47.
(1) L'évêque de Luçon fut l'une des rares personnes qui obtinrent la permission de voir la Reine le jour de la mort du Maréchal . (Journal d'ARNACD d'Andilly, p. 284.)
(2) AvEiiEL, Lettres de Richelieu, t. I", p. 538. —Dans une lettre du 15 mars i620, Balzac écrivait à Richelieu : « Vous avez beaucoup de gloire de ne vous point être éloigné de son aflliction et d'avoir mé- Iirisé toute la grandeur du monde pour être malheureux avec elle. » (Balzac, Lettres, p. 4.)
pompe quasi funèbre n'émût de compassion (1). » La situation de Richelieu ù Blois était extrêmement épineuse. Il se sentait obligé en conscience de calmer l'esprit aigri de la Reine et de la détourner de toute cabale et de toute idée de vengeance ; et en même temps il craignait sans cesse que son dévouement n'éveillât les soupçons du Roi et de son favori et ne lui attirât quelque mesure de rigueur. 11 espéra cependant, par la sagesse et la prudence de sa conduite, prévenir les mauvais offices de ses ennemis. Dans cette vue, il engagea Marie de Médicis à faire venir auprès d'elle son confesseur, le P. Suflren, dont personne ne suspectait la piété et la droiture, comptant bien que la présence de ce religieux rassurerait le Roi et toute la Cour sur la loyauté de ses intentions. L'évèque de Lucon joint lui-même ses instances à celles de Marie de Médicis. « Je vous laisse à penser, écrit-il au P. Suflren, si le séjour de Blois me sera plus doux quand il y aura ici une personne avec qui je pourrai ensevelir tous les déplai-
(1) Richelieu, A/émoires, année 1617. (Pouj.,t. I", p. 16i). Il ajoute un peu plus loin : « Au sortir de Paris, je l'accompagnai, recevant plus de consolation de la part que je prenais à son alBiction, que je n'en eusse pu recevoir en la communication que ses ennemis me voulurent faire de leurs biens. J'en voulus avoir une permission expresse du Roi par écrit, de peur qu'ils ne me rendissent peu après coupable de l'avoir suivie et soutinssent que je l'avais fait de mon mouvement. Je savais bien l'épineuse charge que ce m'était de demeurer auprès de la Reine ; mais j'espérais me conduire avec tant de candeur que je dissiperais toutes les ténèbres de la malice conjurée contre moi. Et pour aider à y parvenir, je conseillai à la Reine d'envoyer quérir le P. Suffren, personnage de grande piété et simplicité, éloigné de menées et d'artilices, et qui n'en laisserait pas prendre la pensée seulement à la Reine jusqu'à l'extrême nécessité! Le bon Père néanmoins ne vint pas trop tôt comme il avait été mandé, mais seulement quelques mois après. •
RICUELIEU A LUÇON. 13
sirs qui peuvent arriver, au pied de la croix de Celui que nous servons, vous comme vous devez, moi comme je peux dans l'embarras du monde (1). » Mais ce religieux ne vint à Blois que plusieurs mois après et n'y trouva plus l'évêque de Luçon.
Celui-ci donna au roi un autre gage de fidélité. Quand la Reine lui offrit d'être le surintendant de sa maison et le président de son conseil, il ne voulut pas accepter ce double titre sans l'agrément du souverain et du duc de Luynes. Bien plus, il tenait le favori au courant de l'état d'esprit et des dispositions de la Reine, et attestait que toutes « ses actions étaient saintes » et qu'elle ne gardait aucune rancune de sa disgrâce. Mais toutes ces précautions furent inutiles. « Ils craignaient, dit Richelieu, en parlant de ses ennemis, le peu d'esprit que Dieu m'avait donné... A quelque prix que ce fût, ils ne me voulaient point voir auprès de cette princesse; ils eussent bien désiré m'éloigner d'auprès d'elle ; mais leur timidité et leur inexpérience, qui leur faisaient tout craindre, les empêchaient d'oser prendre résolution de me faire commander par Sa Majesté de m'en retirer (2). »
Pour arriver à leur but, ils eurent recours à la ruse. Ils répandirent le bruit que le Roi allait donner à l'évêque de Luçon l'ordre de quitter Blois. Le marquis de Richelieu en informa aussitôt son frère, et celui-ci, croyant plus habile de prévenir ce commandement, prit congé de la Reine et se retira dans son prieuré de Coussay (juin 1617). Ce prieuré était la
{i) AvENLE, Lellres de Richelieu, Siupplém., p. 400. (2) Richelieu, Mémoires, année 101". (Pouj., p. 171.)
demeure préférée de Riclieliou pendant les années de son épiscopat. Il y avait là un beau château construit par le cardinal Briçonnet, entouré d'un grand parc où des fontaines d'eau vive entretenaient une grande fraîcheur (1). Souvent il y était venu pour se guérir des fièvres que lui avaient données les marais de Luçon; et maintenant il allait trouver dans celle agréable solitude l'apaisement après les orages de la politique, et en même temps le calme et l'isolement nécessaires pour les travaux de l'esprit.
Son séjour au prieuré de Coussay, qu'il appelait « son ermitage », fut assez long (2) : il y vivait comme un reclus, entouré de ses livres, et cherchant dans le travail une diversion à ses préoccupations et à ses ennuis. Sa disgrâce lui était très pénible : on trouve la confidence des pensées qui l'agitaient dans différentes lettres qu'il écrivit à ses amis. Il raconte à un personnage de la Cour qu'il est monté à cheval aussitôt après avoir reçu l'ordre de partir : « La volonté de Sa Majesté, dit-il, étant une loi à laquelle il faut rendre obéissance, je me promets que la prompte que je lui ai rendue en cette occasion me tiendra lieu d'excuse envers vous... Je m'assure que chacun reconnaîtra mes actions avoir toujours été telles qu'on les peut désirer d'un fort homme de bien et du tout passionné au service de son prince... Je me promets que ceux qui seront dépouillés d'intérêt le croiront comme je le dis, et que le temps faisant voir mon innocence on me croira tout autre
(1) Collect. Dom Fonlencau, t. LXIV, p. 10".
[i) Il ne résida pas à Coussay d'une laion continue. Il séjourna aussi à Luçon, comme le prouve sa lettre au P. Honoré, datée de Luçon, -23 déc. ICI". D. Fonleneau, t. IV, f" "79.
que ceux qui m'en veulent le voudraient persuader. C'est ce que j'espère de la bonté de Dieu et du bon naturel de Sa Majesté, quand il aura connu la vérité (1). »
Il adresse au nonce (2) les mêmes protestations d'innocence : « Je ne doute point que divers bruits qu'on épand exprès pour me rendre de mauvais offices ne vous fassent souvent penser à moi; mais je suis assuré qu'ils ne vous porteront à croire aucune chose que ce qu'on doit estimer d'un homme de bien. Je suis ici dans mon diocèse... J'y vis doucement parmi le contentement de mes livres et les actions de ma charge. » Il ajoute même cette phrase, qui semble un peu singulière sous la plume de Richelieu : « Je prie Dieu qu'il fasse du bien à ceux qui me font de mauvais offices (3). » Sa charité allait-elle jusque-là? On pourrait peut-être en douter. Quoi qu'il en soit, on ne saurait méconnaître l'accent dé résignation pieuse qui se retrouve dans toutes ses lettres de cette époque. On dirait que le malheur n'a fait que raviver son zèle religieux et son dévouement au Roi. Il ne lui échappe aucune parole d'amertume ou d'aigreur : il tient à désarmer ses ennemis à force de soumission et d'égalité d'àme. « Je souhaite, dit-il à l'évêque de Paris, Henri de Gondi, que Leurs Majestés puissent avoir en toutes choses contentement et honneur, car pour les troubles que plusieurs craignent et prévoient tout
(1) AvENEL, Lettres de Richelieu, 1. 1'"', p. 548.
(2) Gui Bentivoglio qui étail venu à la nonciature de France au commencement de 1C17, homme fin, délié, rusé et écrivain liabile. Ses Lettres sont très précieuses. Il mourut en 16ii, au moment où il espérait monter sur le trône pontifical.
(3) AvENEL, Lettres de Richelieu, t. l"'', p. 348.
ensomblo, s'ils arrivent, je m'estimerai heureux d'être ici en repos, étant inutile à servir le Roi et doublement heureux pour avoir assurément du repos en ma conscience. Ainsi servant Dieu et mes amis, je suis résolu de couler doucement le temps parmi mes livres et mes voisins, et de faire, en vivant de cette façon, que nos ennemis aient toujours plus de lieu d'envier mes actions que de les condamner (1). »
Enfin, comme il se sait calomnié et qu'il tient à conserver, malgré tout, l'estime du Roi, il lui écrit, en septembre, une lettre très grave et en même temps très habile pour se justifier de toutes les accusations dirigées contre lui. Il s'attache surtout à bien établir sa parfaite obéissance : c'est sur son ordre qu'il a suivi la Reine à Blois, et le jour où il a appris que sa présence auprès d'elle était désapprouvée, il s'est retiré à Coussay. « Depuis ce temps-là. Sire, dit-il, j'ai vécu dans ma maison, priant Dieu pour la prospérité de Votre Majesté, recherchant parmi mes livres une occupation convenable à ma profession (2) . «
Il est à croire que cette apologie ne produisit pas sur l'esprit du Roi le résultat qu'en attendait l'évêque de Luçon, car quelques jours après celui-ci priait son plus ancien et plus fidèle ami, le père Joseph, d'intervenir en sa faveur. Nulle part, plus que dans cette lettre, il ne révèle ses angoisses et son trouble; il parle ici avec la simplicité qui convient quand on écrit à un confesseur et à un ami. Nul déguisement dans sa pensée, aucun mot pour donner le change sur ses véritables sentiments : c'est le fond le plus
(i) AvEîïEL, t.!»', p. 557,
(2) AvENEL, Lettres de Richelieu, t. r', p. 551.
intime de son âme qui se montre à nu. « Mon père, je veux vous témoigner par cette lettre que j'ai de la confiance en vous, puisque, bien qu'il y ait plus d'un an et demi que nous nous soyons vus (1), je veux vous écrire avec la même résignation que si nous n'avions bougé d'ensemble. Je suis si gros de déplaisir des calomnies que tous les jours on me met à sus que je veux vous ouvrir mon cœur. Il y a quatre mois que je reçus du Roi commandement de m'en venir ici, où j'ai depuis, pour la grâce de Dieu, vécu de telle sorte que j'estimais que non seulement serais-je innocent devant Dieu, mais exempt de ■ soupçon devant le monde. Cependant, on me dépeint à Sa Majesté des plus étranges couleurs qu'il est possible et me représente-t-on tout autre que je suis. Je me suis attaché aux controverses et n'ai sur mon honneur d'autre but que de servir Dieu et le Roi en cet exercice. Je ne cherche que le repos pour cet effet. Je vous proteste devant Dieu n'avoir eu ni n'avoir autre pensée; ce qui paraîtra par le temps, ayant entrepris une œuvre contre l'hérésie que je n'achèverai point sans veilles. J'ai su que vous voyez et estimez grandement M. Déageant que j'ai toujours tenu pour être un de mes amis. Pour cet effet, je vous supplie de le conjurer, de votre part et de la mienne, de contribuer, en ce qui est en lui, qu'il plaise au Roi prendre une impression de moi conforme à la sincérité de mes actions, et de croire, ce qu'il verra toujours par effets, que j'aimerais mieux mourir que de manquer à son service. Vous en pou-
(1) Cette phrase prouve clairement que le P. Joseph n'avait clé appelé à remplir aucun emjiloi pendant le premier ministère de Richelieu.
RICHELIEU nous DE LUfON. WJ
vez donner votre parole pour moi, et je vous assure que vous n'en serez point en peine, ayant ce que je dois en cola en telle recommandation que je me manquerais plutôt à moi-même que d'y manquer. Je n'eusse jamais cru que la passion de quelques-uns, qui ont entrepris de me faire de mauvais offices, eût eu tant de force contre mon innocence... Le temps fera connaître leurs bonnes intentions et justifiera les miennes. Ce m'est un grand crève-cœur de voir 'que, travaillant contre riiérésie, les huguenots prennent occasion de rabaisser ce que je fais contre eux par les mauvais bruits qu'ils répandent qu'on fait courir de moi dans la cour. Je vous assure encore une fois que je mourrais plutôt que de manquer à mon devoir envers le Roi, et à témoigner par toutes sortes d'effets à ceux qui m'obligeront tant que de lui faire perdre la mauvaise impression qu'on lui donne de moi, que j'aurai de cette obligation tout le ressentiment qu'ils sauraient s'imaginer (1). »
La paix ne régnait donc pas absolument dans l'àme de Richelieu. Malgré la résignation un peu forcée dont il avait fait parade au début, il ne pouvait se faire à l'idée de perdre l'estime du Roi. C'était là surtout ce qui ulcérait son cœur. Être écarté des affaires lui semblait peu de chose : le mal qu'une intrigue avait fait, une autre intrigue pouvait le réparer. Il y avait pour lui chance de rentrer en scène tant qu'il serait apprécié du Roi. Mais il redoutait, comme le plus grand malheur qui put lui arriver, de passer aux yeux du prince pour un homme dangereux et intrigant. Voilà pourquoi il cherchait par-
(I) \\i.yEL, Lettres de Richelieu, t. VU, p. 48-2,
tout des appuis et des protecteurs qui pussent le justifier et se porter garants de sa fidélité.
Nous dirons plus loin quels étaient ces travaux de controverse, auxquels il se livrait; constatons seulement ici que le malheur avait en quelque sorte amolli son âme et l'avait rendu singulièrement accessible à l'amitié. Il se montrait reconnaissant des moindres marques de sympathie, et les consolations qui lui arrivaient de toutes parts provoquaient chez lui des élans de gratitude un peu inattendus. En même temps, il comprenait mieux la vanité des grandeurs humaines, et toutes ses lettres de cette époque témoignent d'une piété et d'un détachement auquel l'écroulement subit de ses rêves n'était sans doute pas étranger (1).
Cependant, ses ennemis finirent par l'emporter. Exaspéré de toutes les attaques dont il était l'objet et des cabales qu'on lui imputait, il demanda au Roi de lui prescrire un lieu de résidence où il fût à l'abri de toute accusation. « Le désir que j"ai, lui dit-il, d'être non seulement exempt de mal, mais de soupçon, me fait avoir recours à un autre moyen, suppliant Votre Majesté, au cas que mon malheur empêche
(1) LeUre au R. P. de la Cliartreuse. • Cependant je ne veux pas oublier de vous dire combien je me tiens votre redevable du souvenir que vous avez eu de moi en un temps, où d'ordinaire, dans le monde, on perd la mémoire de ses amis. Le témoignage que vous m'avez rendu de voire charité , en me départant par vos lettres, de vos saintes consolations, m'a conGrmé en la résolution que j'ai prise de recevoir également la prospérité et l'affliction comme venant de la main de Dieu... • Avenel, t. l"', p. 653. — Écrivant au P. Suffren, il lui dit : « Je supporte patiemment toutes les calomnies qu'on me met à sus, me conGanten mon innocence et estimant que Dieu le permet pour mon bien... Je m'assure que vous me favoriserez de vos saintes prières. » Avenel, t. I", p. 538.
niClIELlEU HORS DE LUÇOiN. 261
qu'elle ne puisse prendre confiance en moi, en ce lieu où elle apprendra, je m'assure, par toute personne non passionnée que je n'ai jamais eu d'autre dessein que de m'acquitter des fonctions de ma charge, de m'en prescrire tel autre qu'il lui plaira pour ma demeure, où je puisse vivre sans calomnie, comme je suis sans coulpe, l'assurant que, quel qu'il soit, je m'estimerai grandement heureux s'il me garantit de la perte de ses bonnes grâces, de la conservation desquelles je ferai toujours plus d'état que de celle de ma propre vie (1). »
C'était une demande d'exil : la réponse ne se fit pas attendre. Dans une lettre du 7 avril 1618 le Roi lui enjoignit de partir « incontinent » pour Avignon, sans quoi il aurait sujet « d'y pourvoir par autre voie. » Son frère, le marquis de Richelieu, et son beau-frère, M. du Pont-Courlay, devaient l'accompagner (2).
Au moment de se mettre en route, l'évêque de Luçon écrivit de nouveau au Roi pour protester encore de son innocence et l'assurer qu'il fera toute diligence pour se conformer à sa volonté : « .... Maintenant qu'il vous plaît que je parte pour m'en aller en Avignon, ne me restant point d'actions plus libres ni plus agréables que celles de vous obéir et servir, j'aurais déjà satisfait à ce nouveau commandement ... si j'eusse eu des commodités présentes pour entrepren-
(1) AVENEL,t. I'=^ p. 5C1.
(2) Les deux exilés avaient d'abord reçu l'ordre du Roi de se retirer dans leur maison (10 février 1618). Journal d'ARNAULD d'Asdilly, p. 349. — « Je ne fus pas surpris à la réception de cette dépêche, ayant toujours attendu de la làclieté de ceux qui gouvernaient toute sorte d'injusie, barbare et déraisonnable traitement. » Richelieu, Mémoires. (Coll. Michaud et Poujoulat, 1. 1"', p. 493.)
dre un si long voyage, ou moyen d'engager et vendre tout à l'instant une partie du bien qui me reste ; mais, Sire, j'y obéirai si diligemment que Votre Majesté aura sujet de me continuer toujours la protection qu'il lui plaît me faire l'honneur de me promettre par sa lettre ... Je n'aurais point le courage d'espérer cette gràce-là de Votre Majesté, si ma conscience accusait tant soit peu mes actions ... Le temps et mes déportements, en quelque lieu qu'il vous plaise que j'aille, feront toujours paraître à mes ennemis qu'il n'y a rien au monde capable de corrompre ma fidélité ni d'altérer ma prudhommie (1). ■»
Richelieu resta près d'un an à Avignon. Pendant cet exil, il se comporta avec la même réserve et la même prudence qu'à Coussay. Il donna la meilleure partie de son temps à la composition d'un. catéchisme devenu célèbre sous le nom à'Infttruction du Chrétien. Nous dirons plus loin les mérites de ce livre, qui place son auteur au premier rang des écrivains religieux de son époque.
La mesure prise à l'égard de l'évêque de Luçon fut sévèrement appréciée par le pape. La correspondance échangée entre M. de Marquemont, ambassadeur ù Rome, et M. de Puisieux en fait foi. « Et ces propos nous ayant portés à parler d'Avignon, Sa Sainteté me dit que, par ce dernier exécutoire, elle n'avait point reçu de lettre de son nonce, mais qu'elle avait appris par les bruits de Rome que Votre Majesté a fait commander à M. l'évêque de Luçon de sortir le royaume et se retirer en Avignon, qu'elle serait bien aise de n'avoir point ces personnes-là dans ladite ville.
(1) AVESEL, t. I", p. 5ti9.
RICIIELIKU HORS DE LUrON. 203
C'est le propre terme dont elle usa : puis elle ajouta : « Que deviendra la résidence qu'il doit en son évèché? Et que dira le monde de le voir interdit d'aller où son devoir l'oblige? Au moins si l'on se fût servi de l'autorité du nonce à lui faire commandement. Il faut attendre que j'aie eu des nouvelles diidit nonce et que je sache comment cela s'est passé. »
« Je dis à Sa Sainteté que je m'assurais que lorsqu'elle aura des lettres dudit sieur nonce, elle demeurera contente pour ce regard, d'autant que ce que Votre Majesté a fait faire audit sieur évèque de Luçon, elle y aura sans doute été tirée par des fortes et puissantes raisons, étant impossible de le présumer autrement, attendu la justice et la piété qui paraît en toutes vos royales actions;
« Que les évêques et prélats de l'Église doivent être les premiers à donner aux autres l'exemple de soumission et d'obéissance à leurs souverains ; et que, pour l'obligation de la résidence, ce même prélat s'en était dispensé il y a deux ans, ayant exercé une charge qui l'arrêtait nécessairement et continuellement à la Cour, qu'encore à cette heure il n'était pas dans son évêché, et qu'en tout cas il y a moins de mal qu'il soit absent de son diocèse que s'il y était présent et qu'avec ses actions il continuât à donner du mécontentement à Votre Majesté.
« Que quant à la formalité, elle ne pouvait être plus douce que de lui avoir fait dire qu'il se retirât pour quelque temps en Avignon, comme en lieu où Sa Béatitude ayant toute autorité, le séjour en est honorable et commode à un ecclésiastique, et les officiers de Sa Sainteté peuvent cire spectateurs et témoins de ses comportements, tant pour en donner compte à Sa
Sainteté que pour en éclaircir et assurer Votre Majesté ; — que je disais tout cela de moi-môme, n'en ayant commandement ni information quelconque do Votre Majesté, et n'ayant inclination qu'à honorer et servir ledit évêque de Luçon, quand il se traitera d'autre chose que du devoir et service dont je suis obligé à Votre Majesté.
<( Au sortir de l'audience du pape, M. le cardinal Borghèse me parla longuement de cette affaire et me dit que l'exemple en est de très dangereuse conséquence, et que si un roi très chrétien et si pieux comme est Votre Majesté traite de cette façon les évoques, encore que ce soit avec raison, il se trouvera d'autres princes et potentats qui, à tort et sans cause, feront toutes sortes de violences et oppressions aux ecclésiastiques, qu'il me priait et conjurait de représenter cela efficacement à Votre Majesté et l'assurer c[u'en telles occasions elle aura de l'autorité du Pape tout ce qu'elle voudra pour ce que Sa Sainteté n'aime point les esprits inquiets et remuants, et désire pour toutes choses le contentement de Votre Majesté et la prospérité de vos affaires. — Rome, 17 mai 1618 (1). »
Le 5 juin 1618, M. de Puisieux écrivait àl'arch. de Lyon au nom du Roi : ... « Mais quant à vous, je n'estime pas vous devoir commander d'en faire autre instance et remontrance à Sa Sainteté. Après ce que vous lui avez déclaré, je m'ébahis bien fort qu'elle se soit aucunement formalisée du séjour de l'évêque de Luçon. Il ne pouvait être mieux qu'en terre d'Église.
(1) Négociai, de (le Marquemont. Arch. de Lyon, 1617-18 pasde folio. — Bil)l. Mazarine, n» 1820. — « Il ne sembla entrer sur les terres de rÉglise (|ue pour faire voir à Rome qu'il méritait le chapeau. » Arsenal, 187, 1° 34.
Mais tant s'cmî faut qu'il vaquât aux exercices de sa profession que j'ai découvert qu'il faisait pratiques préjudiciables à mon service. Aussi lui avez bien répondu, et faut que l'on lui ait fait entendre autrement. — Louis Bruslart, Saint-Germain-en-Laye, le 5 juin 1018(1). »
D'autre part, le cardinal Bentivoglio n'était pas moins formel à blâmer la mesure prise à l'égard de Richelieu. « Sa Sainteté, écrivait le cardinal Bentivoglio (30 mai 1G18), a estimé qu'elle n'entrait pas dans l'examen des causes qui avaient déterminé Sa Majesté à prendre cette résolution ; mais elle croyait à propos de déclarer que lorsqu'en cas semblable on veut procéder contre la personne des évèques, il serait convenable d'user des voies ordinaires, c'est-à-dire de recourir au Saint-Siège et à son nonce. Sa Sainteté a exprimé cet avis amicalement et en bons termes (2). «
Le vice-légat qui gouvernait Avignon au nom du pape était Jean-François Bagny, « homme, dit Richelieu, de grande probité et sincérité et de non moindre intelligence dans les affaires (3). » Il fit bon accueil à l'évèque exilé et entra bien vite avec lui en relations étroites d'amitié. Il usa même de son influence pour décider Paul V à intervenir en faveur de Richelieu, et ce fut le nonce Bentivoglio qui fut chargé de négocier cette affaire délicate. Celui-ci écrivait de Paris, le 4 juillet 1618, au secrétaire d'État Scipion Borghèse, qui était le neveu du pape : « Je vois ce dont Votre
(1) Négociation de Marquemont, 1617-IG18, dans Albery, Mémoires, 1. 1".
(2) La Nv.nztatura di Francia del cardinale Guido Bentivoglio^ Firenze, 18t)3-1870, n" 1170.
(3) RicuELiEu, A/émo»)es, liv. XXI, p. 384.
Seigneurie Illuslrissinie a cru devoir m'informer dans sa lettre du 30 mai concernant l'évèque de Luçon. Je ne manquerai pas de m'en prévaloir, mais au cas seulement où on me parlera de cet incident, car je n'estime pas à propos de m'en ouvrir le premier. Il s'agit là en efTet d'une matière très délicate et qui exige beaucoup de circonspection et de dextérité. Je ne laisserai pas d'entretenir là-dessus, avec le vice-légat d'Avignon, toutes les correspondances nécessaires, en obéissant aux ordres de Votre Seigneurie Illustrissime. Voilà tout ce que je vois à répondre à votre susdite lettre et aux dépêches chiffrées concernant cet incident (1).
Outre le palais de vice-légat, il faut croire que plusieurs maisons furent ouvertes à Richelieu. Il devait être recherché pour l'agrément de son commerce, et sans doute aussi pour l'importance du rôle qu'il avait joué. On a un témoignage certain des sympathies qu'il rencontra dans une lettre à son frère qui se trouvait alors à Paris avec la permission du Roi : « Je vous prie, lui dit-il, de m'envoyer une belle hacquenée, mais belle tout à fait s'il se peut. Je voudrais bien aussi que vous puissiez m'envoyer deux petites pièces d'orfèvrerie de cent écus les deux pour joindre à deux montres et quelques autres petites pièces que je veux donner au lieu que vous savez. » 11 ajoute qu'il lui faut quelque chose qui soit en rapport avec sa condition ; car il estime « qu'il vaut mieux ne rien donner que de donner un maigre présent (2) ». — Nous ignorons à qui étaient destinés ces cadeaux.
(1) Nioiziatura di Francia del cardinale Guido Benlivoglio, n" 1222.
(2) AVENEL, t. 1=', p. 578.
RICHELIEU HORS DE LUfON. 267
Mais il est évident qu'ils avaient pour objet de remercier quelques services rendus, et ils nous permettent de supposer que Richelieu ne manqua pas de consolations ni de relations pleines de charmes pendant son séjour à Avignon.
Malgré les sollicitations du nonce, du maréchal de Bassompierre et de plusieurs autres personnages, le Roi hésitait encore à rappeler Tévèque de Luçon, lorsque dans la nuit du 21 au 22 février 1G19, Marie de Médicis, secondée par le duc d'Épernon, s'échappa du ciiàteau de Blois. Cette fuite inattendue changea la face des aflaires ^1). Le trouble était extrême à la Cour. Luynes croyait déjà voir les grands en armes contre lui d'un bout à l'autre de la France. L'imminence du danger le fit consentir à négocier. Le comte de Béthune, frère de Sully, le cardinal de la Rochefoucauld et le P. de Bérulle furent envoyés successivement et sans succès auprès de Marie de Médicis. 11 fallait quelqu'un de plus souple et de plus agréable
(1) « Apres l'évasion de Blois, Marie de Médicis avait pour ministre l'abbé Ruccellaï, Florentin qui l'avait bien servie dans sa disgrâce, mais qui était vindicatif et ne voulait point faire de quartier au\ ennemis de sa maîtresse. Comme ce feu était prés d'embraser tout le royaume, on envoya pour l'éteindre plusieurs pacilicateurs et entre autre du Perron, le jeune arclievêque de Sens, le Père de Bérulle et le comte de Béthune. I^ cour ayant été avertie de roi)Stacle que l'abbé Ruccellaï mettait à la paix, on prit le parti de faire revenir l'évèque de Luçon, parce qu'on savait le crédit qu'il avait sur l'esprit de la Reine. Il promit avant que sortir d'Avignon de porter cette princesse à la paix et il tint parole; car il ne fut pas plutôt arrivé à Angoulémc que le traité fut conclu... L'abbé Ruccellaï ayant été disgracié se retira auprès du duc de Luynes qui le reçut à bras ouverts. Cet abbé fut cause que le mar((uis de Tliémines appela en duel le marquis de Richelieu qu'il tua. Vie msc. du card. de Richelieu, Arsenal, 190, t. I", f-' 3. Cette vie de Richelieu est de l'abbé de Longuerne; elle a été imprimée dans le Recueil de pièces intéressantes pour servir à l'histoire de France, Genève, 1"0!>, in-12.
à la Reine pour adoucir son esprit et la détourner des mesures violentes qu'on lui suggérait. Cet homme, personne n'en doutait, c'était l'évêque de Luçon. Le Père Joseph et l'abbé de laCochère allèrent donc trouver le favori et lui demandèrent le rappel de Richelieu. Luyues comprit que c'était pour lui l'unique moyen de salut, et le jour même le Roi envoyait au prélat exilé l'ordre de se rendre auprès de Marie de Médicis (1).
Ce rappel était pour Richelieu un coup de fortune absolument inespéré. îl allait rentrer en scène pour remplir une mission de confiance. La persécution et l'exil l'avaient mûri. Il se promettait bien cette fois d'obtenir, en échange de ses services, la pourpre cardinalice, qui seule pouvait le mettre à labri des disgrâces de palais (2). Il ne rentre pas
(1) • Le Roi envoie M. du T. (M. du Tremblay, frère du P. Joseph,
• dont le nom de famille était le Clerc du Tremblay) vers M. de Luçon « pour lui commander d'aller trouver la Reine-mère à Angoulême. « M. de Luynes écrivit la lettre et le roi écrivit au bas : M. de Luçon « parti d'Avignon le jeudi 7 (mars 1619) fut arrêté à Vienne par dix
• ou douze des gardes de M. d'Alincourt, qui firent corps de garde
• la nuit devant son logis. (M. d'Alincourt avait reçu commandement « quelque temps auparavant.) Puis il fut conduit à Lyon. M. d'Alin-
• court lui envoya son carrosse , et après avoir vu son pouvoir de
• s'en aller, lui donna à dîner et l'alla conduire hors de la ville après « dîner. U devait arriver à Angoujèrae le 15. » Journal d'ARSAULD d'ANDILLY, p. 408.
Foîraussi Foxtenay-Marecil, p. 411; Brienxe, p. 340; Richelieu, p.
Le marquis de Richelieu et son beau-frère du Pont-Courlay étaient à Paris depuis le commencement de févTÎer avec la permission du Roi. Lettre Bouthillier. Institut, fonds Godefroy, n" 268, f" i30.
(2) S'il faut en croire Tallemant, on savait fort bien, autour de Richelieu, quel était l'objet de son ambition :
• Un jour que Boisrobert était avec le cardinal, alors évéque de Luçon, on apporta des chapeaux de castor. L'évêque en choisit un :
dans noire sujet de raconter les événements politiques auxquels prit part l'évéque de Luçon, à partir de son retour auprès de la Reine. Tout le monde sait qu'à deux reprises il réconcilia la mère et le fils et qu'il fit preuve , dans ces négociations , d'une incomparable dextérité. A la suite du traité d'Angers, Marie de Médicis rentra au conseil, et Richelieu, que le mariage de sa nièce (1) avec le marquis de Combalet venait de rapprocher d'Albert de Luynes, reçut la promesse formelle du chapeau de cardinal.
Malgré les satisfactions d'amour-propre que ces succès durent faire éprouver à Richelieu, son âme ne resta pas insensible à plusieurs deuils de famille qui le frappèrent cruellement pendant cette période de sa vie.
On l'a vu plus haut, le 14 novembre 1616, quelques jours avant d'être nommé secrétaire d'État, il avait perdu sa mère sans avoir pu recevoir sa suprême bénédiction (2). Le fragment de la lettre qu'il
« Me sied-il bien,Boisrobert?— Oui, mais il vous siérait encore mieux s'il était de la couleur du nez de votre aumônier. C'était M. Mulot, alors présent, qui depuis ne le pardonna jamais à Boisrobert. » Tal-
LEMAND DES KÉAUX, t. II, p. 386.
(1) Cette nièce de Richelieu, M"« de Pont-Courlay, qui épousa le marquis de Combalet, et qui devint plus tard duchesse d'Aiguillon, reçut de Marie de Médicis, à l'occasion de son mariage, 200.000 livres de dot et 1-2.000 écus de diamants. — Boxn eau- Avenant, Vie de la duchesse d'Aiguillon,
(-2) Les anciens registres delà paroisse de Braye-sous-Faye, où était situé le château de Richelieu, contiennent cette mention : le 14 novembre ICIC, environ sur les dix heures du matin, s'en est allée de vie à trépas, noble dame Suzanne de la Porte, dame de Richelieu. » Ave- KEL, Revue des quest. hist., t. VI, p. 152.
Afin de permettre aux membres de la famille, et en particulier à Armand retenu par des négociations diplomatiques, de se rendreàla
écrivit à son frère Alphonse pour lui annoncer cette mort, et que nous a conservé M. Avenel, témoigne de sa profonde affliction : « Mon cher frère, j'ai bien du regret qu'il faille que vous appreniez par cette lettre la perte commune que nous avons faite de notre pauvre mère, encore que je sache bien qu'elle vous sera d'autant plus supportable que vous étant déjà vous-même perdu au monde pour gagner le ciel, sa vie et ses œuvres vous sont des assurances certaines que vous l'y retrouverez, puisqu'en celle-ci Dieu lui a départi autant de grâces, de consolations et de douceurs qu'elle avait reçu en l'autre de traverses, d'afflictions et d'amertumes... Pour moi, je prie Dieu qu'à l'avenir ses bons exemples et les vôtres me puissent si utilement profiter que j'en amende ma vie (1). »
Pendant son exil à Avignon, il perdit sa belle-sœur, la femme du marquis de Richelieu (nov. 1618).
Enfin, le 8 juillet 1619, ce même frère aîné à qui il témoignait une si tendre afl"ection, et qui était gouverneur d'Angers, périt misérablement dans un duel avec le marquis de Thémines, capitaine des gardes de la Reine (2). Ce tragique accident bouleversa
sépulture, on la remit au 8 décembre. On fit de somptueuses funérailles. « Le corps fut déposé dans l'église souterraine de l'église de Brave, en présence de tous les enfants de ladite dame de Richelieu, accompagnés d'une grande partie de la noblesse de Poitou et au milieu d'un concours considérable de personnes de tout rang. » BossEitoEiF : Richelieu, monuments et souvenirs, p. 1-3.
(1) AvE.NEr., t. l", p. 18-2.
(2) Voici le récit de la mort du marquis de Richelieu par Arnauld d'Axdilly, « M. de Thémines sortant d'avec la Reine mal satisfait dit : F...tre des gouverneurs; ils ruinent cette pauvre princesse. ».... Le lendemain matin, M. de Richelieu, se trouvant offensé des paroles du marquis, l'envoie appeler par La Roche. M. du Carbon, l'ayant su
RiCHELItU IIUUS DE LUfON. 271
Richelieu. Comme le dit un historien, « ce fui une aflreuse douleur jetée en travers de cette fortune grandissante ». Quelques jours après la catastrophe il écrivait au P. Cotton : « J'eusse souhaité grandement vous entretenir plus longtemps par cette lettre, mais la douleur de la perte de mon frère, qui est mort depuis peu de jours, me lient tellement saisi qu'il ni est impossible de parler et d'écrire à mes amis. Ce qui allège mon mal aucunement est que Dieu lui a fait la grâce de lui donner un peu de temps pour lui demander pardon de ses fautes, M. de Bérulle s'étant rencontré pour lui en donner l'absolution au même lieu où il avait reçu le coup. 11 faut que je vous avoue, mon père, qu'après les intérêts
par Nadaillac, y va, et tous deux se mettent de la partie avec La Roche et St-Julicn, neveu de M. de Chambret. M. de Richelieu, les attendait aux capucins; ils y vont. Tous sont séparés et accordés par la Reine le samedi 6. Le dimanche se passe sans se rien dire. Le lundi M. de Richelieu, étant en housse, rencontra M. de Themines qui y était aussi, en la rue qui passe devant la citadelle; et piqué des discours qu'on lui avait dit que M. de Themines avait tenus depuis l'appel, lui cria : « Marquis, pied à terre, il faut mourir. • Les gardes du château venaient pour les séparer. Mais ils se pressèrent de si près que M. de Richelieu fut tué d'un coup d'épée dans le cœur, et M. de Themines reçut un coup d'épée à la main et un autre qui lui coupa sa chemise. M. de Richelieu dit avant qu'expirer : • Jlon Dieu, pardonnez moi : » et M. de Bérulle se trouva là qui lui donna l'absolution. M. le marquis de Themines se sauva. La Reine mère donna le gouvernement d'Angers au commandeur de la Porte, oncle de M. de Luçou. Journal, p. i.'Wi. On a dit depuis que M. le maniuis de Themines reçut quatre coups d'épée, et que celui qui tua M. de Richelieu n'entrait que trois doigts dans le corps.
On a su aussi qu'il était mort quand M. de Bérulle arriva, etc.
Voir Arxalld d'Axdilly, Journal, p. 437. Fontexay-Mauf.lil. p. 4H.
RiciiELiEi'. p. 553 : • Je ne saurais représenter l'état auquel me mit cet accident et l'exlrcme affliction que j'en reçus, qui fut telle qu'elle surpassa la portée de ma plume, et que dès lors /eusse quitté la partie, si je n'euse autant considéré les intérêts de la Reine que les'miens m'étaient indifférents. »
du service de notre bonne maîtresse, rien au monde ne me peut plus apporter d'ennui que cette disgrâce qui m'est arrivée. J'ai recours, s'il vous plaît, à vos saintes prières tant pour le défunt que pour moi (1). » Cette fois, Richelieu avait trouvé le vrai langage de la désolation. On devine, à lire cette lettre, combien il avait le cœur brisé par la disparition de ce frère à qui Dieu avait donné des qualités si brillantes et qui aurait pu être pour lui dans la suite un si précieux auxiliaire.
Cependant Richelieu, dont la vie était ainsi partagée par les plus grandes infortunes et les prospérités les plus enivrantes, ne perdait pas de vue son diocèse.
Le 12 février 1619, à Avignon, il donnait, par devant notaire, sa chapelle à l'église cathédrale de Luçon « de sa franche, pure et libérale volonté et pour l'affection sincère qu'il porte à tout son clergé ». Cette chapelle comprenait une croix, un calice, des burettes, une cuvette, six chandeliers, un bénitier, un goupillon, deux grands vases à laver, deux bassins, deux grandes châsses à reliques, une clochette et une boite à hostie, « le tout en argent vermeil doré, ciselé en reliefs; » — en outre, ses ornements et trois tapisseries de Flandres qui sont à Luçon et à Coussay, pour tapisser le chœur de l'église cathédrale. Il se réservait seulement la jouissance de ces objets sa vie durant, après quoi, ils devaient appartenir irrévocablement au trésor de l'église, sans pouvoir être aliénés (2).
(1) AVENEL, t. I", p. 603.
(2) D. Fo>TENEAU, t. XIX, f" 781. — Luçon ne possède plus ces ob-
Au mois d'octobre de la même année, Marie de Médicis ayant refusé de se rendre à la Cour et s'étant retirée à Angers, Riclielieu profita du répit que lui laissait la paix pour faire une visite dans son diocèse, qu'il n'avait pas vu depuis dix-huit mois. Nous ne savons ni la durée du séjour qu'il y fit, ni les actes d'administration qui marquèrent son passage. Il est vraisemblable qu'il n'eut que le temps de recevoir les compliments de son clergé et peut-être aussi de donner des conseils de prudence et d'énergie aux habitants de Luçon.
En effet, l'année suivante, quand la Reine prit les armes contre son fils et que les protestants de l'Ouest se soulevèrent, le clergé et les habitants de Luçon passèrent un contrat pour se défendre en temps de guerre, et il est permis de penser que Richelieu, qui était alors à Angers et qui manifestait des ardeurs très belliqueuses (2) , ne fut pas étranger à cette résolution.
Dans ce contrat, protestants et catholiques de la ville se réunissent dans un intérêt commun, ce qui prouve que sous l'influence de l'évèque les passions religieuses s'étaient un peu calmées. Ils supplient le Roi et la Reine de les prendre sous leur sauvegarde et
jets précieux. Ils furent envoyés à la Monnaie sous Louis XV pour satisfaire aux exigences du fisc. Du Tressay, Hist. des moines et des évêques de Luçon, t. U, p. 233.
(2) Il écrivait à l'archevêque de Toulouse cette lettre qu'on pourrait croire signée par un général : «Monsieur, le Roi est au Mans avec ses troupes et fait état de nous veuirépoussetcr comme il faut. Toute l'espérance du traité est rompue; ces Messieurs n'en veulent point ouïr parler. En cette extrémité nous sommes résolus à faire ce que doivent faire des gens à qui la nécessité apprend à se défendre et qui y sont conûrmés par la justice de la cause d'une si grande et bonne princesse comme est la Reine. » Avenel, t. 1*=', p. G33.
protection. On convient que les habitants se retireront la nuit dans la cathédrale, sous les cloîtres et dans l'enclos de Tévêché. Les sentinelles seront fournies par les métayers du voisinage et les gardes par les habitants du bourg. Chacun fera son tour de garde sous peine d'une amende de vingt sous. Les frais de la défense seront à la charge des contractants : le chapitre y contribuera pour un tiers et les habitants pour les deux autres tiers. Toutefois, les maisons des chanoines seront exemptes du logement des gens de guerre. Les affaires générales seront réglées par une commission de neuf membres, parmi lesquels deux chanoines et quatre habitants suffiront pour délibérer et agir en Tabsence des autres. Les habitants ratifieront dans des assemblées générales ce qui aura été fait par les commissaires (1).
Ce contrat, qui dénote un si remarquable esprit d'entente et de solidarité chez les habitants de cette petite ville, fut signé le 21 juillet .1621.
Après le traité d'Angers (10 août 1620), la Reine pressa son lîls de demander le chapeau de cardinal pour l'archevêque de Toulouse, fds du duc d'Épernon, et pour l'évoque de Luçon. Le Roi s'empressa de la satisfaire et il écrivit au Pape qu'il envoyait l'abbé de la Cochère à Rome pour y faire les sollicitations nécessaires. On peut supposer que ce fut sur les instances mêmes de Richelieu que l'abbé de la Cochère fut choisi pour remplir cette mission officielle; mais il n'était pas, comme on l'a dit, son agent secret, puisqu'il était chargé de parler au nom du Roi. Il faut reconnaître cependant que personne n'était capable
{i) Dom FosïENEAC, t. XIV, 1" -213. Bib. nat., fonds latin , n» 18389, ^89.
lUCIIELIEU HORS DE LUfON. 275
de servir avec plus de dévoiiemenl et de zèle les intérêts de Richelieu. Ce dévouement, qui était connu, éveilla même des soupçons. Le duc d'Épernon craignit que labbé de la Coclière ne s'occupât beaucoup moins de la candidature de Tarchevèque de Toulouse que de celle de son ami Tévèque de Luçon. Aussi, dans une lettre du 22 nov. (1620), engageait-il son tils à être très prudent pour n'ofTenser ni le Roi ni la Reine, et à se défier des intrigues de Richelieu. « Je vous en prie, lui disait-il, n'oubliez pas de dire au marquis tout ce dont je vous ai donné cliarge afin qu'il vive si bien avec le Roi et tout ce qu'il aime qu'il n'ait nul sujet de se plaindre de lui, ni de trouver qu'il n'ait d'affection pour eux. Quant à la Reine mère, il y faut vivre de sorte qu'elle n'ait nul sujet de se plaindre de nous, mais en façon qu'on n'en jyrenne point cVombragede Vautre côté, car si cela était, cela gâterait les affaires de votre frère et les vôtres. Ayez l'œil du côté de Rome, car sans doute je sais que M. de Luçon vous traverse autant qu'il peut, quelque bonne mine qu'il fasse, ni quelques bonnes paroles qu'il vous tienne, mais que vous parliez à M. de Luynes pour éviter les inconvénients. Vous pourrez, à mon opinion, selon ce qu'on me mandera, prendre toutes nouvelles chez M. le nonce (1). »
Le Roi revint à la charge le 4 décembre ; il écrivait au cardinal Borghèse, neveu de Paul V, pour le prier de rappeler à son oncle qu'il sollicitait pour la troisième fois le chapeau de cardinal pour l'archevêque de Toulouse et lévéque de Luçon. Dans cette lettre, il ne semble pas mettre en doute le succès de la pre-
(I) Archives de la famille de Richelieu.
mière candidature ; mais comme celle de Richelieu présente sans doute plus de difficultés, il insiste d'une manière particulière : « Outre l'estime que je fais dudit évêque de Luçon pour son mérite particulier, je suis encore obligé, en considération de la Reine, Madame ma Mère, au service de laquelle je l'ai mis, d'en supplier de rechef Votre Sainteté (1). »
De son côté, Richelieu ne reste pas inactif : il s'adresse au marquis de Cœuvres et à l'ancien nonce , le cardinal Ubaldini, pour les gagner à sa cause, et il espère que grâce à ces diverses influences sa nomination sera certaine.
Il n'en fut rien : l'archevêque de Toulouse reçut seul la pourpre (janvier 1621), et le pape Paul V étant mort peu de jours après, tout fut à recommencer (2).
L'année suivante (1622), la ville de Luçon éprouva un véritable désastre. L'Édit de réunion du Béarn et de la Navarre à la couronne de France avait provoqué un nouveau soulèvement des protestants. On connaît les principaux faits de cette guerre dans laquelle Louis XIII parut à la tête des troupes comme le digne fils de Henri IV. Saint-Jean-d'Angély fut enlevé à Soubise; mais après l'échec des troupes royales devant Montauban, ce chef huguenot recommence la lutte, au mépris de sa foi donnée de ne plus porter les armes contre le Roi. En marchant sur les Sables-d'Olonne, il rencontra la petite ville
(1) AVENEL, t. I", p. 6G2.
(2) A la suite de cet échec, le P. Joseph conseillait à Richelieu de rappeler l'abbé de la Cochére et de déclarer que cet ecclésiastique n'avait été envoyé à Rome que pour voir si on tiendrait la promesse faite à la Reine, et qu'en tout cas il ne tenait plus au titre de cardinal. {Lettre du P. Joseph citée par Avesel, t. 1"% p. 688.)
de Luçon, y pénétra de vive force, et ses troupes y commirent toutes sortes d'excès. (Mars-avril 1G22.)
Après leur départ, le clergé de la ville s'adressa à Hichelieu pour obtenir réparation. Celui-ci répondit qu'il fallait u faire une information de vexations, pilleries et misères dont ils avaient été travaillés », afin que l'on put y porter remède. On a conservé le procès-verbal qui fut alors rédigé des dégâts causés par les soldats de Soubise. Rien ne prouve mieux lanimosité des esprits dans cette lutte qui mettait aux prises deux croyances rivales. La cathédrale avait été dévastée, le cloître du chapitre ruiné; les papiers des archives, les meubles et les ornements enlevés ou brûlés. Les rétables des autels, les statues, les tableaux et les vitraux étaient brisés; les missels et les livres de chant avaient été déchirés et jetés au feu. Ce que les soldats n'avaient pas eu le temps de détruire, ils l'avaient jeté dans un puits. L'éditice tout entier présentait laspect le plus lamentable et rappelait les scènes de vandalisme qui s'étaient produites au plus fort des guerres de religion (1).
En attendant l'effet de l'enquête prescrite par Richelieu, les habitants de Luçon eurent la consolation d'apprendre que les troupes de Soubise, enfermées dans l'ile de Riez, étaient tombées aux mains du Roi et que les auteurs de tant de déprédations avaient été sévèrement punis.
Quelques mois après, en septembre 1622, après de laborieuses négociations dont le récit n'est plus à faire après celui de M. Zeller (2), l'évèque de Luçon
(1) D. FoxTF.NEAU, Papiers d'Aquitaine, t. XIV. f" ^l'>, Bib. nat., fonds lai., n» 18389, p. 93.
(-2) B. Zeller, /îic/ie/i'eM el les ministres de Louis XIII, pp. llOet suiv.
était promu au cardinalat (i). Ce fut une grande joie pour tout son clergé qui s'empressa de lui adresser ses félicitations. Le nouveau cardinal lui répondit : « Messieurs, j'ai été bien aise délire les lettres qu'il vous a plu de m'écrire parce que, outre la joie qu'elles témoignent que vous avez reçue de ma promotion , elles font encore paraître vos bonnes volontés et affections en mon endroit. Je vous en remercie et vous prie de croire que, rendant au Roi et à la Reine sa mère, qui ont daigné me procurer cette dignité, le service que je leur dois, le soin principal que j'aurai sera de rechercher les intérêts de tout mon diocèse, et particulièrement ceux de la Compagnie que j'aime et aimerai toujours, comme l'honneur que j'ai d'en être le chef m'y oblige. Vous recevrez les effets de cette promesse es occasions qui vous feront connaître que je suis de vous tous, en général et en particulier, votre affectionné serviteur. — Le card. de Richelieu (2).
(1) Le nonce Corsini avait entravé de tout son pouvoir celte nomination, espérant obtenir pour lui-même le cliapcau de cardinal qui était demandé pour l'évéquede Luçon. Ce n'est que sur les instances formelles du Roi qu'il se décidai transmettre la demande à son gouvernement. Riciielieu n'ignorait pas la rivalité du nonce, ni ses intrigues pour faire échouer sa candidature. Il s'en vengea cruellement. Aux compliments un peu forcés du nonce au sujet de sa promotion," il répondit par ces mots d'une malice fort aiguisée : « Vous trouverez bon que je vous dise que ce m'aurait été un grand contentement que nous eussions été compagnons en cette promotion. Une autre occasion donnera à votre mérite ce qui lui est dû. » Zeller, Richelieu et les minisires de Louis XIII, p. 1 19.
{■2) AVENEL (oct. IG-2-2), t. I", p. 739.
Les compliments ne manquèrent pas à Richelieu à l'occasion de son élévation au cardinalat. Nous avons trouvé dans une vente jiublique une plaquette contenant une lettre fort rare adressée au nouveau cardinal le lendemain de sa promotion. (Paris, Etienne, 1622). I.e signataire de la lettre, Peltler, se félicite « de voir des personnes de
Malgré les paroles alîectucuses quil prodigue à son chapitre, on voit que Richelieu ne parle aucunement de rentrer dans son diocèse. C'est qu'en elTel il songeait dès lors à se démettre de son évèché. 11 avait eu raison de le conserver en 1616, lorsque Concini voulait l'y faire renoncer. Mais, en 1623, sa situation était singulièrement changée. Il n'était plus simple évéque, mais cardinal, et à ce titre il comptait parmi les plus hauts dignitaires de l'État. De plus, il était le confident de la Reine, l'agent ordinaire de toutes les négociations délicates, et il pouvait, sans trop de témérité, prévoir le jour très prochain oîi il
cette capacité monter aux plus hauts degrés d'honneur. H rappelle à Richelieu son ordination à la prêtrise et son sacre cpiscopal avant l'Age lixé par les canons, et les grandes qualités qu'il a toujours montrées : • Votre incomparable piété, lui dit-il, votre grande érudition cl l'intégrité de vos mœurs eussent semblé reprocher l'ingratitude du siècle si on ne vous eût élevé sur un théâtre si éminent. • Plus loin il lui parle « de cette éloquence qui ravit les États généraux du royaume et du courage avec lequel il avait su s'acquitter du ministère de l'État ». Ici le complimenteur dépasse peut-être la mesure : « Quelles mains, s'écriet-il, furent jamais plus nettes que les vôtres dans le maniement des affaires publiques I On ne peut pas dire que le gain ni le trafic d'une sordide avarice ait jamais souillé votre âme. ni vous ait rien fait commettre d'indigne de votre naissance. « Après quoi il énumcre tous les bienfaits que Richelieu pendant son premier ministère a répandus sur la France. Pour tant de vertus il fallait une récompense : c'a été la pourpre de Cardinal, t si leurs Majestés estiment (|ue l'État n'en peut que beaucoup mieux valoir, il ne faut pas douter que Sa Sainteté ne juge que cette élection ne soit une colonne et un appui à l'Église. »
Le voeu de la fin mérite seulement d'être cité : « Oh ! si ce grand monarque veut appeler à ses conseils un si digne prélat, quels fruits n'a-t-on pas à^en espérer, quelle assistance et quelle lumière n'appor- Icra-t'il pas en un temps calamiteux ou les hommes de service doivent être plus recueillis que jamais : » Ces paroles sembleraient faire croire que l'auteur de la lettre était sûr de ne pas déplaire au nouveau cardinal en exprimant ce désir. Quoi qu'il en soit, il est bon de constater en quels termes on parlait à Richelieu même avant sa toutepuissance.
entrerait au conseil du Roi pour n'en plus sortir. Enfin, ses ressources s'étaient considérablement accrues. Par la mort de son frère Henri, il était devenu le chef de la famille et il bénéficiait du majorât. On lui avait alloué une pension de 6.000 écus comme conseiller du Roi, et la Reine lui avait fait donner les deux abbayes de Moreilles et de Redon. Il n'avait donc plus lieu de craindre pour son avenir. Aussi, comprenant qu'il y avait peu d'apparence qu'il retournât jamais à Luçon et se sentant trop attiré par le maniement des affaires politiques pour être tenté d'aller reprendre le gouvernement de son diocèse, il se démit de son évêché au profit d'Émery de Rragelonne, doyen de l'Église de Saint-Martin de Tours. L'acte de renonciation fut signé à Fontainebleau, le 19 mai 1623 (1).
Le o juin suivant, le Cardinal adressait ainsi ses adieux au chapitre de Luçon : « Messieurs, c'a été à mon grand regret que je me suis démis de mon évêché pour ne pouvoir y rendre en personne l'assiduité que mon devoir désirait de moi ; mais les lois de ma conscience m'y ayant obligé, je me suis étudié à transporter cette dignité à une personne dont vous puissiez recevoir de la consolation et qui peut apporter quant et quant, en l'exercice de la charge, le soin et la vigilance nécessaires. Une chose me suis réservée que je conserverai inviolablement, savoir le contentement d'avoir été longtemps chef d'une compagnie, au bien et aux mérites de laquelle j'ai, dès le commencement, voué mon cœur et mon affection et de plus la volonté immuable de vous servir es occasions avec autant de zèle que jamais, désirant vous faire ressentir de
(i) D. FoNTENEAU, t. XIV, f» 793. — Bib. nat., fonds latin, n» 18389, f 2?i7.
ce transport cet avantage que, pour un évoque, vous soyez assures d'en avoir deux, et celui qui vous assistera par sa présence, et moi qui, bien qu'absent, aurai toujours le même esprit de charité pour tous, et la même passion à rechercher vos intérêts que j'ai cidevant témoignée. L'inclination que vous avez de tout temps montrée à m'aimer vous conviera, je m'assure, à me rendre la pareille, et à vous souvenir de moi en vos prières publiques et privées, comme je vous en supplie d'affection. Je vous ai aussi obtenu une décharge de décimes, que je vous envoie pour preuve assurée de ce que je désirerais faire pour vous en plus importante occurrence, et du désir que j'ai qu'ayant place en vos cœurs, vous vous souveniez de moi au chœur de votre église et que je suis certainement. Messieurs, votre..., etc. — Le card. de Richelieu (1). »
Devenu premier ministre, Richelieu n'oublia pas les promesses qu'il avait faites au chapitre de Luçon d'être pour lui un second évêque. Chaque fois que le clergé et les habitants firent appel à son influence, ils le trouvèrent disposé à les obliger. Ainsi en 1623, l'année même de sa démission, il fît envoyer à Luçon des commissaires royaux pour attribuer aux protestants un cimetière distinct de celui des catholiques, réforme qui supprima bien des causes de conflits.
L'année suivante, les principaux habitants de Luçon lui adressaient la requête suivante, qui porte l'expression de leur sentiment de respect et d'attachement pour leur ancien évêque : « Monseigneur, depuis l'an mil six cent vingt-deux que, par votre commandement, les officiers de ce lieu firent défense
(1) AVESEL, t. I", p. 764.
aux religionnaires d'y établir leur prêche, Tallégresse de tous vos bons serviteurs les habitants catholiques a été très grande, tant à cause du bien qui leur était présent, que sous l'espérance que vous leur aviez donnée, et laquelle ils ont toujours eue, que cet exercice ne se rétablirait jamais ici. C'est cette espérance, Monseigneur, qui nous fait si librement recourir à vous, à présent que ces religionnaires s'efîorcent de se rétablir, et, pour cet effet, s'étant pourvus au conseil du Roi, ils ont par surprise obtenu un renvoi de la cause en la Chambre de rÉdit, en laquelle ensuite de ce ils nous ont fait appeler. C'est pourquoi nous supplions très humblement Votre Grandeur, qui s'est toujours rendue recommandable par sa singulière piété et affection paternelle envers ses sujets, de prendre la protection d'une cause si juste et si sainte. Et nous, de notre part, ajoutant l'obligation que nous en aurons aux autresqui sontsans nombre, lesquelles vous avez acquises sur nous, nous élançons nos vœux dedans le Ciel, pour l'accroissement de votre santé, qui est très précieuse à toute la France, et consacrons nos vies et nos désirs à l'exécution de vos commandements, comme étant, Monseigneur, vos très humbles et très obéissants serviteurs. Les habitants de Luçon, ce 12 janvier 1624 (1). » (Suivent les signatures.)
Le 11 septembre de la même année, il obtint également un arrêt qui rétablit le culte divin dans l'église de Mouchamp et défendit aux protestants de cette paroisse de troubler le curé dans l'exercice de ses fonctions et dans la perception de ses droits. Et
(i) Archives desaff. étrangères. France, 1C9G, Poitou, f" 43.
comme la duchesse de Rohan persistait dans lopposition, il lui fit signifier par le ministre Phelypeaux la défense de tenir le prêche dans l'église de Mouchamp.
Dans l'acte de renonciation à son évéché, il s'était réservé sur les revenus une somme de 5.000 livres; mais il voulut que cet argent fût employé à la restauration de la cathédrale et du palais épiscopal. Dans la suite, il abandonna entièrement son droit et laissa à son successeur la jouissance complète de son bénéfice.
Enfin, par un arrêt du 30 décembre 1037, le Roi, à la recommandation du Cardinal, prenait le chapitre de Luçon sous sa sauvegarde spéciale. Cet acte avait une très grande importance parce qu'il mettait les maisons des chanoines et tous leurs biens à l'abri des exactions des gens de guerre (2). A une époque où les logements des troupes étaient considérés par tout le monde comme une calamité, on comprend qu'une pareille faveur ait été appréciée par le chapitre de Luçon, et n'ait fait que resserrer les liens de reconnaissance qui l'attachaient au Cardinal.
Richelieu porta pendant quinze ans le titre dévêque de Luçon. Durant les huit années qu'il résida dans son diocèse d'une manière à peu près continue, il y donna, nous l'avons vu, l'exemple de toutes les vertus épiscopales, se montrant appliqué à tous ses devoirs et soucieux du progrès religieux, moral et même matériel du peuple dont il était le pasteur.
(1) Archives de Po«7jer«. Seigneurie de Moucliamp. (i) Doni FoMF.Nr.AD, Papiers d'Aquitaine, t. XIV, f» -23;i, Bib. nal., fonds latin, n» 183«9, f» 90.
A partir de 16i6, les tracas de la politique ne lui firent pas perdre de vue, comme on Ta dit, les intérêts de son diocèse. Sans s'astreindre à la règle de la résidence, il continua à veiller sur Luçon, comme l'attestent les services de tout genre qu'il se plut à rendre à cette petite ville. Parvenu au faîte des grandeurs humaines, il aimait à se souvenir de ces pauvres populations du bas Poitou auxquelles il avait donné les prémices de son zèle, de sa dévorante activité et de son génie, et la bienveillance qu'il leur témoignait était pour elles une protection toujours efficace.